Le lendemain
Raph avait décidé de rester au Terrier durant tout le mois d’octobre, pour offrir une expérience d’Halloween optimale aux enfants et à ses amis. La veille, il avait passé une dernière soirée chez lui — bain moussant, pizza, télévision, et le bruit des voitures et des fêtards alcoolisés durant la nuit plutôt que les grognements des zombies dans les couloirs adjacents. Au matin : café et croissants, bagarre avec Renard pour savoir qui mangerait le dernier (Mais Raph, tu peux en avoir quand tu veux, toi, des croissants !), puis son ami l’avait téléporté en 2550.
Il avait aussi fait quelques courses : bonbons noirs et oranges qu’il avait confiés à la garde d’Henry, emporte-pièces en forme de monstres divers, et les brosses à dents promises.
On était à la mi-journée et le Terrier était une ruche d’activités.
Chaque groupe avait monté des expéditions dans les souterrains, encadrées par des "grands" de la Meute, pour aller chercher des matières premières.
Belette avait envoyé un groupe cueillir des légumes — ce n’est pas parce qu’on fait la fête qu’il ne faut pas manger sainement, et puis certains légumes donneraient une couleur intéressante à leurs biscuits et autres friandises. Un autre groupe était chargé de négocier farine, beurre et œufs, choses qu’ils ne pouvaient pas se procurer directement. Ils avaient plusieurs contacts de troc, la plupart étant basés au Premier bar après l’Apocalypse. Heureusement, ces produits étaient possibles à trouver depuis l’annulation des pluies acides, qui avait permis à certains audacieux de remettre en place agriculture et élevage à la surface. Une grande victoire pour le Visiteur et Henry, même si la Meute n’en avait pas conscience, et Raph n’en mesurait pas les conséquences.
Ceux restés au Terrier et les premiers rentrés réfléchissaient aux recettes qu’ils allaient pouvoir inventer avec les ingrédients à leur disposition, ainsi qu’aux formes qu’ils allaient donner à leurs gâteaux. Têtes de mort, fantômes, chauve-souris et chapeaux de sorcière sortaient du four. Certains sentaient les biscuits de grand-mère, d’autres… moins.
Un groupe de "décorateurs" était allé à la chasse aux RTI. Ils avaient fait de bonnes prises. La viande avait été mangée à midi et il en restait assez pour le soir. Les os avaient été récupérés pour être transformés : les fémurs étaient intégrés aux armes, comme d’habitude, tandis que les tibias et les côtes étaient regroupés en petits tas dispersés dans le Terrier. Les petits os étaient peints puis montés en collier. Les crânes attendaient l’arrivée des champignons luminescents.
Du côté d’Henry, les peaux de RTI étaient transformées en tenues de loups-garous sur mesure. Des enfants servaient de mannequins tandis que d’autres s’affairaient à la couture. Ceux qui n’étaient pas occupés à la confection des déguisements planchaient sur des idées de maquillage d’animal ou de monstre : ça restait le même principe que leur maquillage de guerre, mais appliqué différemment.
Les enfants couraient d’un groupe à l’autre, montraient leurs créations, commentaient celles des autres. Les plus vifs tentaient de piquer des gâteaux sans se faire repérer par Belette. C’était le chaos.
— Bouh ! cria un loup-garou qui s’était approché dans le dos de Raph, le faisant sursauter.
— Donne-moi ce morceau, j’en ai besoin pour faire mon masque ! commanda un garçon.
— Mais je m’en sers, trouves-en un autre ! rétorqua celui auquel il s’était adressé.
— Pas de dispute ! les coupa Henry. Il y en a encore plein par là, va te servir, indiqua-t-il au premier.
— Raph, tu veux goûter ? demanda un petit en présentant ce qui aurait pu ressembler à un gâteau pas cuit, mais avait plutôt une odeur compatible avec les seaux à caca.
— Non merci, répondit Raph, prudent.
— Regarde, j’ai fait un collier ! dit une petite en brandissant fièrement quelques dents de RTI pendouillant au bout d’un fil.
— C’est très joli ma puce, mentit Belette.
— Qu’est-ce que j’ai fait ? demanda Puce, interloquée.
— Ah ! Je me suis coupée ! sanglota une petite fille qui répandait du sang partout.
— Super, viens là : on va en mettre sur les os ! suggéra un garçon.
— Mais non enfin ! Viens avec moi, on va soigner ça à l’infirmerie ! s’interposa Raph.
— Eh ! Touche pas aux biscuits ! cria un garçon qui venait d’en surprendre un autre en train de voler justement celui qu’il visait.
— Je touche pas, je goûte ! rétorqua le premier avec mauvaise foi.
— Pour goûter faut toucher, rends ça !
— Bleh ! fit le voleur en recrachant le bout qu’il mangeait. C’est pas bon, vous avez mis quoi dedans ?
— Des crottes de nez, patate !
— Des crottes de nez ou des patates ? ’Faut choisir !
— On ne se bat pas ! intervint Renard. Si vous n’êtes pas capables de voler un biscuit discrètement, c’est moi qui vais le manger ! ajouta-t-il en subtilisant ce qui restait du gâteau. Il l’avala en faisant la grimace : c’était vraiment mauvais, même selon ses critères. Les deux enfants étaient morts de rire.
— On a trouvé des champignons hallucinogènes ! annoncèrent deux adolescents qui revenaient de la cueillette.
— C’est des champignons lumineux qu’on vous a demandé, les réprimanda Raph.
— Mais on peut les mettre dans les gâteaux, ça sera marrant ? suggéra l’un des ados.
— Non ! On peut pas ! se fâcha Raph.
Il se sentait dépassé. Les enfants étaient partout avec problèmes, questions et filouteries. C’était comme garder ses jeunes cousins — sauf qu’ils étaient cinquante.
— Raph, j’y arrive pas ! pleura un tout petit.
— Tu n’arrives pas à quoi ? demanda Raph, se sentant pris de vertige par les rebondissements constants.
— À le faire…
— Mais à faire quoi ?
— Je sais pas, j’y arrive pas ! expliqua le petit avec une logique qui échappait complétement au jeune homme.
— Je m’en occupe, le sauva Belette en prenant l’enfant par la main et en le guidant vers son groupe d’origine, qui était celui d’Henry.
Heureusement, Belette, Henry et Renard étaient là pour l’aider, et ils avaient la Meute bien en main. Parfois, Raph avait plutôt l’impression de faire partie des enfants (ce en quoi Henry et Renard n’aidaient pas, eux qui s’amusaient à l’appeler le petit en toute occasion), mais sur ce coup, il devait assurer. En regardant tout le monde s’agiter autour d’un projet qui pour une fois ne consistait pas à construire des bombes (puantes, Belette n’aurait jamais accepté d’armer la Meute avec quelque chose de vraiment dangereux), il réalisa qu’il avait fait bien plus que semer le chaos dans le Terrier : il avait réveillé l’esprit d’Halloween.
*
Le soir
Une fois le repas fini et la vaisselle lavée et rangée, Raph avait distribué brosses à dents, dentifrice et instructions. Ce n’était pas que les habitants du 26e siècle manquaient d’hygiène — juste de matériel et de pratique. En tout cas, c’est ce qu’affirmait Renard.
Ensuite, chacun s’était trouvé une place confortable : Raph avait promis une histoire.
Belette était ravie. Pour une fois, pas besoin de chasser les petits qui ne voulaient pas aller au lit et les grands qui continuaient à chahuter.
Les costauds avaient dégagé une zone du Terrier et les plus jeunes avaient tiré oreillers et couvertures depuis les lits, et installé une sorte de campement sauvage autour de Raph.
Celui-ci observait la cinquantaine d’enfants et les trois adultes entassés en demi-cercle autour de lui. Il se rappela tous les exposés qu’on l’avait forcé à faire à l’école, et à son malaise sur la scène de Néo-Versailles. Son optimisme de l’après-midi fondait comme la neige radioactive sous le soleil presque tropical du Paris du 26e siècle.
Il croisa le regard de Renard, qui lui adressa un sourire en levant son verre de jus de chaussette. Il cachait la bouteille qu’il avait été chercher en douce un peu plus tôt et qu’il partageait avec Henry — Belette n’approuverait pas.
Raph répondit à son sourire et se laissa envahir par l’énergie de son ami. Puis il prit une profonde inspiration et se lança.
— Connaissez-vous la légende de Stingy Jack ? demanda-t-il à son auditoire, en essayant de prendre un air didactique.
— Stingy Jack ? demanda quelqu’un.
— C’est un ami à toi ?
— Il vit au 21e siècle ?
— Stingy ça veut dire puant ! précisa un intello.
— Mais non, le contredit un autre, ça c’est stinky.
— Raph, ça veut dire quoi stringy ?
— Heu… hésita Raph, pas très sûr de son anglais.
— Alors, intervint Henry avec un ton de professeur, stingy signifie avare, radin, mesquin. Puant, comme l’a dit Bouquetin, c’est stinky. Quant à stringy, qui n’a rien à voir mais sonne un peu pareil, cela veut dire filiforme.
— Merci docteur, dit Raph, avant de reprendre : Donc, Stingy Jack. Ce n’est pas un ami à moi, il vivait il y a très longtemps…
— Quand ? interrompit une jeune fille, curieuse.
— Heu… Raph lança un regard suppliant vers Henry, qui se contenta de hausser les épaules. C’est une légende, improvisa Raph, la date s’est perdue avec le temps. Ça fait plusieurs siècles.
— Il est plus vieux que toi alors ? questionna un petit malin.
— Oui, répondit Raph en fronçant les sourcils, fâché de se faire traiter de vieux alors qu’il n’avait même pas trente ans.
— Et donc, recadra la jeune curieuse, c’est qui Sticky Jack ?
— Stingy Jack, corrigea Raph. C’est un homme qui vivait il y a des siècles. Il était avare et rusé, et il avait la réputation de pouvoir manipuler n’importe qui à ses fins.
— Comme Renard ! interrompit un petit, enthousiaste. Il est rusé !
— Renard est pas avare, le reprit un plus âgé.
— Ça veut dire quoi avare ? demanda le petit.
— C’est quand tu veux pas donner tes sous, lui expliqua le grand.
— C’est quoi des sous ? insista encore le marmot.
— C’est… heu… le grand chercha une explication qui parlerait au petit et qui n’était pas « c’est ce que tu donnes à Francis en échange d’une bouteille de jus de chaussette », qui lui vaudrait des ennuis terribles auprès de Belette.
— Les sous, expliqua Raph, soucieux d’incarner son rôle de professeur d’un soir, c’est ce que tu donnes à quelqu’un en échange d’autre chose. C’est comme du troc, sauf que ça n’a pas d’usage propre, ça sert juste à faire des échanges quand tu n’as pas autre chose à proposer.
Le petit acquiesça. Il n’avait pas vraiment compris, mais il ne voulait pas le montrer. De toute façon, dans la Meute, personne n’avait vraiment besoin de sous.
— Stingy Jack avait donc mauvaise réputation, reprit Raph en se demandant de combien de temps il aurait besoin pour raconter son histoire. Sa réputation arriva jusqu’au Diable, qui voulut savoir si elle était méritée. Il alla donc à la rencontre de Jack. Jack le reconnut et se rendit compte que sa dernière heure était arrivée : le Diable allait prendre son âme. Il réfléchit et dit…
— C’est qui le Diable ? demanda un enfant. Pourquoi est-ce qu’il veut l’âme de Jack ? Qu’est-ce qu’il va en faire ? Comment il fait pour la prendre ?
Raph ferma les yeux et se pinça l’arête du nez, comme pour évacuer sa migraine naissante.
— Le Diable, c’est… c’est quelqu’un dont le travail est de prendre l’âme des gens méchants pour les punir. Il peut le faire parce qu’il a des pouvoirs magiques. Donc… Raph essaya de retrouver le fil de son discours. Donc, Jack reconnaît le Diable et…
— Comment il le reconnaît ? interrompit quelqu’un d’autre. Il l’a déjà vu ?
— Ça suffit, intervint Belette, habituée à la curiosité des enfants. Laissez Raph raconter son histoire, vous poserez vos questions à la fin.
Raph lui sourit, même s’il n’était qu’à moitié soulagé. Il faudrait quand même faire face aux questions à un moment ou un autre. Mais c’est pour ça qu’il avait choisi de raconter des histoires aux enfants : pour leur apporter un peu de son monde et les rendre curieux. Il n’avait juste pas bien anticipé ce que représentait la curiosité puissance cinquante.
— Jack reconnut le Diable, recommença Raph, et il sut qu’il allait mourir. Mais avant, il demanda une faveur au Diable : aller boire une dernière bière…
— C’est quoi une… commença quelqu’un.
— Chut ! se fit-il réprimander.
— Aller boire une dernière bière. Le Diable accepta, et ils se rendirent ensemble au bar…
— Au Premier Bar !
— …au bar, où Jack but plus que de raison. Au moment de payer, Jack demanda au Diable de régler l’addition…
— Payer c’est…
— Avec des sous ! Chut !
— Le Diable trouva la requête de Jack étrange, puisqu’il n’avait jamais d’argent sur lui, mais Jack lui suggéra de se transformer en pièce pour payer le barman. Quand personne ne regarderait, il pourrait reprendre sa forme normale. Le Diable trouva ça malin et digne de la réputation de Jack, il accepta. Il se transforma en pièce de monnaie mais au lieu de payer le barman, Jack mit la pièce dans sa poche, où il tenait aussi un crucifix. Ainsi, le Diable était pris au piège et ne pouvait pas se retransformer…
— C’est quoi un crucifix ?
— C’est un objet qui empêche le Diable de se transformer. Chut !
— Depuis sa poche, le Diable négocia avec Jack : Jack accepta de le remettre en liberté, mais en échange, le Diable devait le laisser vivre dix années de plus.
— C’est long comment dix ans ? demanda un enfant.
— Dix ans c’est long comme le temps depuis ta naissance, lui expliqua Raph. Dix années s’écoulèrent, donc, et le Diable revint voir Jack pour lui prendre son âme, comme prévu. Jack accepta d’accompagner le Diable en Enfer, mais avant d’y aller, il demanda au Diable de lui cueillir une pomme. Le Diable accepta, et lorsqu’il fut dans l’arbre, Jack déposa son crucifix au pied de l’arbre, empêchant le Diable de redescendre. À nouveau, le Diable fut contraint de négocier avec Jack pour sa liberté, et cette fois, Jack demanda à ce que le Diable ne prenne jamais son âme pour l’emporter en Enfer. Sans alternatives, le Diable accepta.
— C’est où l’Enfer ? Pourquoi est-ce que Jack veut pas y aller ? questionna quelqu’un.
— L’Enfer c’est… c’est sous la Terre, et c’est un endroit très désagréable, c’est pour ça que seuls les gens mauvais y vont, et que Jack ne veut pas y aller.
— Sous la Terre ? Comme le Terrier ? demanda encore l’enfant.
— Mais non, contra un autre, c’est bien le Terrier !
— Chuuut !
— Le temps passa, continua Raph, soucieux de changer de sujet, et Jack mourut. Il se rendit au Paradis et…
— C’est quoi le Paradis ?
— Mais chut !
— Mais on comprend rien ! se plaignit celui qui avait posé la question.
— Le Paradis, expliqua Raph, c’est l’inverse de l’Enfer : c’est dans le ciel et on y est très bien, c’est un endroit où les gens vertueux vont quand ils sont morts. Donc, Jack se rendit au Paradis, mais là, l’entrée lui fut refusée, parce qu’il n’avait pas été bon pendant sa vie. Dépité, il se rendit en Enfer, acceptant son sort, mais là aussi le Diable lui refusa l’entrée : ils avaient un marché. Jack se retrouva donc condamné à errer entre les plans du bien et du mal, ne pouvant rejoindre aucun des deux.
— C’est triste !
— C’est normal, c’était un méchant !
— Mais ce n’est pas si triste, finit Raph, parce que le Diable donna à Jack un navet pour qu’il puisse s’en faire une lanterne et éclairer sa route. C’est pour ça qu’on l’appelle aussi Jack-o’lantern, Jack-à-la-lanterne.
— Et après ? questionna une petite.
— Après ? demanda Raph. Après c’est tout. Jack ne pourra jamais aller ni au Paradis ni en Enfer, mais la nuit d’Halloween, quand la frontière entre le monde des vivants et celui des morts est plus fine que d’ordinaire, Jack peut revenir sur Terre et aller boire une bière, improvisa Raph, qui ne se rendit compte qu’à ce moment de son histoire qu’il n’était pas bien sûr de comment elle interagissait avec Halloween.
— Et il va venir ?
— Au Terrier ?
— On n’a pas de bière !
— Moi je veux voir Jack et sa lanterne, il est cool, il est plus malin que le Diable !
Pendant que les enfants commentaient l’histoire et se chamaillaient gentiment, les adultes remirent un peu d’ordre dans le Terrier et envoyèrent les plus petits au lit. Plusieurs grands vinrent trouver Raph pour éclairer des détails de l’histoire qu’ils n’avaient pas bien compris, avant d’aller dormir eux aussi.
Raph alla se coucher à son tour, ravi de sa journée qui avait été stressante mais s’était finalement déroulée à merveille. Il eut du mal à s’endormir, cogitant déjà aux prochaines histoires qu’il pourrait raconter à la Meute.
Henry retourna au laboratoire pour travailler, avec la promesse d’être de retour de bonne heure le lendemain.
Renard resta au Terrier pour veiller sur la Meute.