Raph se resservit en bonbons avant que Renard ne finisse tout. Il était venu en 2550 pour passer un peu de temps avec ses amis et comme chaque fois, en avait profité pour apporter avec lui des victuailles de son époque — la gastronomie locale n’étant pas à son goût. Et il n’était pas le seul à apprécier : bonbons et gâteaux avaient tendance à disparaître à une vitesse alarmante si Henry n’imposait pas de rationnement.
— Vous fêtez encore Halloween au 26e siècle ? demanda-t-il soudain aux deux autres.
— Halloween ? demanda Renard, ce qui d’une certaine manière répondait à la question de Raph.
— C’est une fête christiano-celtique qui célèbre le début de l’automne et rend hommage aux morts, lui expliqua Henry. À l’époque de Raph, c’est surtout une fête commerciale ou les enfants se déguisent en monstres et font du porte-à-porte en quête de bonbons. Et pour répondre à ta question Raph, non, ça fait longtemps qu’on ne célèbre plus Halloween : on a de vrais monstres, et plus de bonbons. Et trop de morts pour tous les honorer.
— C’est dommage, dit Raph, c’est une occasion de faire la fête. Et comme vous dites, docteur, c’est aussi un temps pour se rappeler des gens qu’on a perdus ; je trouve que c’est bien plus triste de les oublier que de se souvenir des bons moments passés avec eux. Ça pourrait amuser les enfants du Terrier, non ?
— Faire la fête avec quoi ? On trouvera jamais assez de Whiz pour toute la Meute ! dit Renard.
— Et tu veux emmener les enfants toquer chez les zombies et les Nécrophiles pour voir s’ils peuvent leur extorquer quelque chose ? Tu crois que c’est une bonne idée ?
— Pourquoi pas ? Pas aller chez les Nécrophiles, bien sûr, mais y a d’autres possibilités. Faire la fête c’est aussi passer du temps ensemble, se raconter des histoires, oublier un peu le quotidien. Et je peux rapporter des bonbons pour tout le monde.
— Pour coller des carries aux gamins ? contra Renard. Henry est docteur, il est pas dentiste.
— Eh bah j’apporterai aussi du dentifrice et des brosses à dents, ce sera pas perdu de toute façon, grogna Raph, qui ne voyait pas bien pourquoi les deux autres ne semblaient pas trouver l’idée bonne. On pourrait décorer le Terrier, sculpter des Jack-o’-lantern, ça changerait l’ambiance pour quelques jours.
— On n’a pas de citrouilles, prévint Henry.
— Vous avez des navets, ça marche aussi, c’est même ça qui était utilisé à l’origine, rétorqua Raph.
— Des navets pour faire quoi ? demanda Renard, un peu perdu dans les explications qui mélangeaient friandises, zombies et, apparemment, légumes.
— Pour faire des Jack-o’-lantern, tenta de clarifier Raph, évidemment sans succès.
— C’est un navet évidé et avec des ouvertures, dans lequel on place une bougie, pour faire une lanterne, expliqua Henry. Avec le temps, le navet s’est transformé en citrouille, plus facile à travailler et d’une plus jolie couleur, et la lanterne a pris un aspect de visage monstrueux.
— Alors on peut aussi utiliser des crânes de zombies ou de RTI(1), suggéra Renard, qui commençait à être tenté.
— Si tu arrives à vendre l’idée à Belette…
— C’est pas mon idée, c’est celle de Raph !
— C’est vrai, tes idées sont bien pus absurdes que ça, le taquina Henry. Très mature, ajouta-t-il alors que son ami lui tirait la langue en retour.
— Alors vous êtes d’accord ? intervint Raph, ayant à cœur de recentrer la discussion. Vous pensez que c’est une bonne idée ?
— C’est Belette qu’il faut convaincre, pas nous, répéta Henry. Mais oui pourquoi pas, tu as raison ça peut amuser les enfants. C’est bien de leur apprendre à survivre, mais il faut aussi les laisser être des enfants de temps en temps.
— Alors, direction le Terrier ! conclu Raph.
*
Un peu plus tard, au Terrier
— Explique-moi encore ce qu’on y gagne, demanda Belette, pour au moins la dixième fois.
— Y a rien à gagner ! s’énerva Raph, qui n’en pouvait plus d’expliquer la même chose encore et encore. C’est juste une fête, pour faire la fête, s’amuser, passer du temps ensemble !
— On passe déjà du temps ensemble, on vit tous au même endroit.
— Oui, mais là c’est différent ! C’est du temps ensemble, mais pas comme d’habitude : au lieu de leur apprendre à se battre, tu leur fais faire des jeux.
— On fait déjà des jeux.
— J’ai vu vos jeux, ils sont violents et dangereux, et ils ont pour but de pratiquer la survie. Ils ne sont pas drôles.
— Ils sont utiles, rétorqua Belette. On ne joue pas à tire-moi-la-barbichette avec des Nécrophiles.
— Ah ! Mais tu connais, donc tu y as déjà joué ! C’est utile aussi de se détendre et de rigoler entre amis. Les enfants se sentent en sécurité au Terrier, ils sont en sécurité, mais y font-ils autre chose que travailler ? Quand est-ce qu’ils s’amusent ?
— Mais on n’a pas le temps de s’amuser ! se fâcha Belette, qui se sentait jugée dans sa façon d’organiser la vie de la Meute. Il faut trouver à manger, ranger, vider les seaux à caca, défendre les couloirs autour du Terrier… tu crois qu’on a le temps de faire autre chose que travailler ?
— Vous n’avez peut-être pas le temps de faire autre chose, mais vous pouvez le faire différemment, contra Raph, qui commençait à avoir une idée. Plutôt que de simplement confectionner de nouveaux vêtements, vous pourriez créer des déguisements. Plutôt que de faire cuire de bêtes miches de pain, faites des formes étranges. Plutôt que de jeter les crânes de RTI, utilisez-les pour faire des décorations qui font peur.
— Y a déjà assez de choses qui font peur dehors sans qu’on en remplisse le Terrier !
— Comme quoi ? Les enfants n’ont pas peur des zombies. Et puis, je parle de choses qui font peur pour de faux, on s’amuse à se faire peur mais on sait qu’en fait il n’y a pas de danger, c’est juste pour rire.
— Je trouve pas ça drôle.
— T’as pas essayé.
Belette ne trouva rien à répondre.
— Laisse-moi tenter, implora Raph. Il suffit de faire comme d’habitude, avec une touche un peu différente. Si ça te plaît pas, tu le referas pas l’année prochaine.
— Parce que c’est tous les ans ?
— Si c’est bien, c’est bien de le refaire, non ?
— Je suppose…
— Alors laisse-moi présenter l’idée aux enfants. On va faire des ateliers cuisine, couture, décoration, ça change pas grand-chose en termes de rendement. Je te demande juste de me laisser animer les soirées pour leur raconter des histoires d’Halloween, et la journée du 31 pour faire des jeux.
— D’accord… céda Belette, d’avantage par lassitude que parce que Raph l’avait convaincue.
Elle ne pouvait qu’admettre que ses arguments contre n’étaient pas terribles, et si Renard et le Docteur Castafolte avaient accompagné Raph, c’est qu’ils devaient trouver l’idée intéressante. Même si de la part de Renard, ce n’était pas du tout le gage d’une bonne idée, mais il ne mettrait pas la Meute en danger.
*
Encore un peu plus tard, toujours au Terrier
— « À-l’eau-ouine » ? C’est quoi comme animal, un ouine ? demanda un enfant.
— Non, c’est « Ah-lo ! Ou-ine ! », corrigea un autre. Comme « Oh-hisse ! Sau-cisse ! »
— Ça veut rien dire ! protesta le premier.
— Moi j’ai entendu « Râle ou couine » ? intervint un troisième, incertain.
Les questions allaient bon train, et Raph se sentait noyé sous le flot de malentendus.
— Mais il faut faire quoi exactement ? demanda une petite fille en fronçant les sourcils.
— C’est une espèce de rite de clan ? s’enquit un garçon.
— On doit chasser quoi ? ajouta un autre.
— On pourra le manger après ? s’écria un quatrième, les yeux brillants.
— On ferait mieux de manger Raph… suggéra un dernier, à moitié sérieux.
— Mais non ! Il est gentil Raph, on peut pas le manger ! interjecta une voix horrifiée.
— Et puis il vient du passé, c’est peut-être ton grand-grand-grand-grand-père, tu peux pas le manger, ça sera un paradoche temporel… un paratopse… para-cloche… truc…
— Un paraloxe ! suggéra quelqu’un.
— C’est paradope ! fit une voix docte.
— Et puis pourquoi tu veux manger Raph ? questionna un petit.
— Mais je veux pas le manger ! protesta le premier.
— C’est toi qui l’a dit ! insista l’autre.
— Je veux manger un ouine ! Ça doit être meilleur que du RTI !
— Renard, Renard ! C’est quoi un ouine ? demanda un des enfants en s’approchant de l’adulte comme s’il détenait la vérité absolue, alors que celui-ci préférait généralement faire le clown et rediriger les questions sérieuses vers Belette ou Henry.
— Demande à Raph, se défaussa-t-il, pas sûr de comment rattraper la situation qui échappait clairement au jeune homme du passé, mais s’amusant follement de le voir galérer au milieu d’une foule de gamins curieux et excités.
— Raaaph !
Raph se prit la tête entre les mains. Il se demanda s’il ne ferait pas mieux de tout abandonner. Puis il s’imagina les moqueries de Renard — et surtout d’Henry qui, tout humaniste qu’il se prétendît, n’avait aucune pitié quand il s’agissait de railler quelqu’un. Il lui fallait une autre stratégie.
— Stop ! ordonna-t-il. Ça suffit les questions, vous comprendrez en faisant ! On va organiser trois groupes…
Et il détailla le rôle de chaque groupe, tous organisés autour d’un adulte — Belette, Henry ou Renard — et où les enfants devaient se répartir au gré de leurs envies.
Le premier groupe, encadré par Belette, était en cuisine. Il était en charge de la confection de friandises. La règle était qu’elles aient un aspect effrayant ou étrange, ou un goût surprenant. Il fallait tout de même qu’elles restent mangeables.
Le deuxième groupe, avec Renard, se chargeait de la décoration. La première mission était de trouver des objets vieux et déglingués (chose facile) et les disposer aux quatre coins du Terrier, après avoir modifié leur aspect pour les rendre effrayants. Il allait aussi falloir trouver des crânes de RTI pour faire office de citrouilles, et apparemment il existait des champignons (pas trop) radioactifs lumineux qui serviraient de bougies. Ils existaient en plusieurs coloris, ce qui ferait du plus bel effet.
Le dernier groupe, sous la direction d’Henry, devait réaliser costumes, maquillages et accessoires. Raph avait bien précisé que les accessoires devaient être des faux, et en aucun cas des bêtas. Il ne voulait pas d’accident, tant pis si ça froissait l’ego du scientifique.
Quant à lui, il serait le coordinateur. Il était là pour répondre aux questions et valider les idées. Il était certain qu’il n’y aurait aucun problème en cuisine : Belette empêcherait les enfants de créer de la nourriture empoisonnée et tout ce qui pourrait être imaginé d’autre rentrerait parfaitement dans le cadre d’Halloween. Mais il était beaucoup moins serein quant aux deux autres groupes, qui risquaient d’être entraînés dans des débordements insolites par ceux-là même qui étaient supposés maintenir un cadre acceptable…
1. RTI : Rongueur de taille inhabituelle