Reconstruction

Chapitre 1 : Retour au labo

Par Lulantis

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 Henry les téléporta à son laboratoire. Le capharnaüm qui y régnait le surprit : au milieu de la pièce, la table était brisée, les tabourets renversés. Des casseroles traînaient au sol, ainsi que des restes de nourriture. Le combat qui avait secoué le labo avait été violent.

— Assieds-toi à mon bureau, je vais examiner ton bras de plus près, dit-il d’une voix qui tremblait plus qu’il ne l’aurait voulu.

— Ça va, Henry, j’ai pas besoin que tu t’occupes de moi.

Henry se crispa. Son ami avait la voix complètement cassée et tremblait de la tête aux pieds. Il lui jetait des coups d’œil nerveux, sans le regarder directement… Évidemment qu’il ne voulait pas se laisser soigner après ce qui s’était passé, mais il ne pouvait pas rester comme ça. Et les docteurs compétents ne couraient pas les rues.

— Renard…

Henry fit une pause. Il fallait qu’il reprenne le contrôle de sa voix.

— Tu es blessé, gravement. Alors, je comprends que tu aies du mal à me faire confiance, là tout de suite je ne me fais pas confiance non plus, mais je ne peux pas te laisser dans cet état.

— C’est hyper rassurant, merci…

En dépit de ses protestations, Renard s’installa à la table de travail d’Henry, moitié assis sur son tabouret, moitié dans le vide. Il semblait épuisé, prêt à s’effondrer. Ou à s’échapper au premier geste brusque.

Henry ramassa un autre tabouret et s’assit en face de lui. Il s’efforça d’adopter l’attitude professionnelle qui leur permettrait à tous les deux de passer outre les événements de la soirée.

— Pose ton bras sur le bureau. Je vais t’enlever cette énorme attelle et examiner plus en détail la fracture et la blessure de ta main. Ensuite, on verra ce qu’il convient de faire.

Renard s’exécuta en haussant une épaule. Lui aussi essayait d’avoir l’air détaché, mais le tuyau dont il s’était servi plus tôt pour se défendre et qu’il tenait toujours dans la main droite trahissait ses sentiments réels.

Henry se pencha pour dénouer le foulard qui retenait l’attelle de fortune, et Renard eut un mouvement de recul. Henry se figea, puis il reprit son mouvement, lentement. Il posa son foulard plus loin sur le bureau, et jeta le morceau de bois qui avait servi de support au milieu des restes de la table.

— Bien. Garde ton bras comme ça, paume vers le ciel.

Henry donnait ses instructions sur un ton clinique dont il aurait été fier en d’autres circonstances.

— Essaie de ne pas bouger ta main. Maintenant, plie les doigts, un par un. Si ça fait mal, ne force pas.

— On a déjà fait tout ça, se plaignit Renard.

— Et on va le refaire. Tout à l’heure, je voulais m’assurer que tu pouvais revenir ici en un seul morceau. Maintenant, il s’agit de traiter les blessures correctement.

Renard soupira mais fit ce qu’Henry lui demandait. Le pouce, l’index et le majeur ne lui posèrent aucun problème. Les deux autres obéirent, mais il gémit et ne chercha pas à les plier entièrement. Vu la position de la perforation dans sa paume, entre les quatrième et cinquième métacarpes, Henry ne fut pas surpris.

— C’est ta main qui te fait mal, ou ton bras ?

— La main.

— D’accord. Dis-moi si tu sens quand je te touche.

Un par un, Henry serra le bout des doigts de Renard. La température était normale, le flux capillaire aussi.

— Très bien. Je ne vois pas de problème nerveux ou circulatoire, c’est une bonne nouvelle. Maintenant, je vais palper ton bras. Dis-moi quand ça te fait mal.

— C’est encourageant…

— C’est probablement cassé, alors forcément ça va être douloureux, désolé. Je vais y aller doucement.

Renard haussa à nouveau une épaule.

— Je suis plus à ça près.

Henry déglutit avec difficulté. Il tâta le bras, doucement. Vers le milieu, Renard glapit.

— Explique-moi comment c’est arrivé.

— J’ai pas vraiment envie…

Henry releva la tête. Renard avait le regard tourné vers le mur.

— Je comprends. Mais je ne m’en souviens pas, et j’ai besoin de connaître le mécanisme qui a provoqué la blessure.

Renard resta silencieux un moment. Il déglutit plusieurs fois, et sa mâchoire était crispée. Finalement, il se décida à divulguer les informations demandées.

— Tu le tenais, tu as serré, ça a fait « crac ». J’ai crié.

— Et j’ai lâché ?

— J’en sais rien. Je crois. Je sais pas.

— Et j’ai serré comment ? Fort ? D’un coup, ou lentement ?

— Je sais pas, Henry. J’étais occupé à autre chose.

— D’accord…

Henry n’insista pas. Il n’avait pas vraiment envie de savoir. De toute façon, il pouvait suffisamment reconstituer la scène à partir des résultats.

Il reprit l’examen de la zone douloureuse, mais il ne sentit rien d’anormal. Une fracture du cubitus, probablement sans déplacement. C’était simple, ça guérirait bien. Il était plus inquiet pour la blessure de la main.

— Je vais te refaire une attelle temporaire, pour immobiliser le bras et la main. Il en faudrait une médicale, mais je n’ai pas ce qu’il faut ici. J’irai en chercher une dès que possible, ce sera plus confortable, mais dans l’immédiat ça fera l’affaire.

Henry se leva et rassembla le matériel dont il avait besoin : deux tiges métalliques d’une trentaine de centimètres, quelques pansements et compresses propres, du sérum physiologique et du désinfectant, une pince, une seringue et une bassine. Il disposa tout le matériel à portée de main sur son bureau, repoussant sans précaution le projet sur lequel il avait été en train de travailler.

Il enroula une première bande autour de l’avant-bras de Renard, et disposa les deux tiges de métal, une au-dessus et l’autre en dessous. Puis il fit tenir le tout à l’aide d’un autre bandage. Elles montaient assez haut pour bloquer la rotation du poignet, sans empêcher l’action du pouce. Elles le gêneraient pour soigner la blessure de la main, mais il pouvait s’en accommoder. Le pansement s’arrêtait avant le poignet : il ne voulait pas risquer de le mouiller et devoir le refaire.

— Ça va éviter les mouvements et permettre que tu ne te fasses pas mal par erreur. Maintenant, je vais m’occuper de ta main.

Henry releva la tête. Il aurait voulu plonger son regard dans celui de Renard pour lui communiquer son soutien, mais celui-ci avait les yeux baissés vers sa main.

— Je vais devoir nettoyer et vérifier qu’il ne reste pas de saleté. Je suis désolé, mais je vais te faire mal.

En guise de réponse, Renard serra la mâchoire.

Henry posa la bassine au sol, entre eux, et manipula le bras de Renard pour que l’avant-bras repose sur la table sans appuyer sur la fracture, et que sa main soit au-dessus du vide. Il déboucha la bouteille de sérum physiologique et y trempa la seringue, puis positionna celle-ci à l’entrée de la blessure.

— Ça va être désagréable et douloureux. Essaie de ne pas bouger.

Il appuya sur le piston. Renard se crispa et grogna, mais ne bougea pas. Le liquide ressortit de l’autre côté de la main, entraînant avec lui saletés et sang coagulé. Henry reremplit la seringue et répéta l’opération, une fois, deux fois, trois–

— Tu vas faire ça combien de fois ? l’interrompit Renard.

Henry soupira.

— Jusqu’à ce que ce soit propre. On y est presque.

Deux injections supplémentaires, et Henry fut satisfait. Heureusement, parce que la bouteille de sérum physiologique était presque vide. Il aurait pu travailler avec de l’eau aussi, mais le temps de la faire bouillir puis refroidir…

— C’est bon pour cette partie, annonça-t-il. À présent, je vais vérifier qu’il ne reste rien de coincé.

Il attrapa la pince et saisit gentiment le poignet de Renard. L’attelle le sécurisait aussi : il ne risquerait pas de lui causer des douleurs inutiles.

— Ça… Ça va faire mal aussi. Désolé.

À l’aide de la pince, il écarta précautionnesement les bords. Renard poussa un petit cri et tenta de se dégager par réflexe. Henry lâcha tout et le laissa se calmer. Puis il reprit l’opération. Satisfait de ce qu’il voyait de ce côté de la blessure, il retourna la main de Renard et fit de même pour le dos de la main. Tout était propre. Il reposa son instrument et libéra Renard, et vit celui-ci se détendre — un peu.

— C’est bon. Il reste à désinfecter et poser un pansement, puis c’est fini.

Il prit une compresse et y déposa de la Bétadine. Le liquide teinta immédiatement le tissu d’une couleur brun-jaune. Il nettoya doucement autour de la plaie, en prenant garde à ne pas tirer sur la peau. Puis il découpa deux mèches dans une gaze fine, et en inséra une de chaque côté de la blessure.

— Ça sert à quoi ? demanda Renard.

— À empêcher que la peau ne se referme trop vite. Ça permet aux sécrétions de s’évacuer.

Henry positionna des compresses absorbantes de chaque côté de la main, puis enroula un bandage autour.

— Il faudra surveiller régulièrement que ça ne s’infecte pas. Si la douleur augmente, si ta main devient chaude ou rouge, ou les doigts froids ou bleus, tu me préviens immédiatement. C’est normal que ça gonfle un peu dans les prochains jours.

Henry se leva et revint avec un verre d’eau et des comprimés. Il en tendit un à Renard et posa le verre devant lui.

— Un maintenant, puis un matin, midi et soir, pendant dix jours. N’oublie surtout pas : ce sont des antibiotiques, c’est important d’être régulier. De toute façon, je te le rappellerai. Heureusement qu’on a pu mettre ton vaccin contre le tétanos à jour, ça fait un souci de moins.

Renard coinça le tuyau qu’il n’avait toujours pas lâché entre ses jambes, et avala le médicament. Puis il reprit le tuyau et, s’appuyant dessus comme sur une canne, il se leva.

— Tu vas où ? lui demanda Henry.

— Me coucher. Je suis claqué.

Henry hésita un moment.

— Tu n’as rien d’autre à soigner ?

— Non, ça va.

— Renard…

— J’ai dit « ça va », Henry.

Le ton et le regard de Renard ne laissaient pas vraiment la place à la discussion. Henry essaya quand même.

— Tu boites.

— Je me suis pris quelques coups.

— Je serais plus rassuré si–

— Je t’ai dit que ça allait !

Renard respirait bruyamment et ses yeux lançaient des éclairs. C’était sans doute plus de l’épuisement que de la colère, et le besoin de s’éloigner de lui. Henry n’insista pas. Il espérait juste qu’il pouvait faire confiance à son ami pour ne pas lui cacher quelque chose de plus grave. Dormir lui ferait du bien.

Il reprit son foulard de là où il l’avait jeté sur son bureau.

— Tu gardes ton bras en écharpe tout le temps, sauf quand tu dors. Interdiction totale de t’en servir, et fais attention à ne pas le cogner.

Tout en parlant, Henry s’était approché pour nouer le foulard autour du cou de Renard et l’ajuster à une hauteur confortable. Il détesta voir combien son ami se crispa à son contact.

Il s’écarta de quelques pas.

— Si tu as besoin de quoi que ce soit–

— Bonne nuit, Henry.

Là-dessus, Renard tourna les talons et s’éloigna en boitillant, appuyé sur son tuyau.


*


Resté seul dans la pièce principale, Henry s’interrogea sur la marche à suivre. Il avait très envie de s’écrouler, là, tout de suite, mais il restait des choses à faire. Il devait remettre de l’ordre dans le labo, trouver une attelle correcte pour Renard, être disponible en cas de problème. Il fallait aussi qu’il comprenne comment tout ça était arrivé et qu’il s’assure que ça ne se reproduirait pas. Et lui-même avait besoin de quelques réparations.

Il décida de ranger la pièce : il n’avait aucun besoin d’un rappel visuel des événements, et Renard non plus.

Il jeta la nourriture tombée au sol et fit la vaisselle. Puis il examina les restes de la table. Un des pieds était cassé, ainsi que le plateau. Il avait une palette dans son petit entrepôt personnel, il pourrait la poser sur les trois pieds restants… Ce ne serait pas très stable, mais ça dépannerait en attendant de trouver mieux.

Il démonta les pieds récupérables, et emmena les débris dans l’entrepôt attenant à son laboratoire. Ça leur ferait du bois de chauffage. Il rapporta la palette et l’installa sur les pieds de l’ancienne table, calant le tout contre le mur pour éviter que ça ne bascule.

Puis il tapa les coordonnées d’un ancien hôpital sur sa machine à voyager dans le temps, dans lequel il espérait trouver une attelle. Il n’aimait pas utiliser la machine pour des transports locaux — ça pouvait attirer l’attention de la Brigade Temporelle, et ce n’était pas particulièrement honnête par rapport à leurs contemporains qui ne bénéficiaient pas de ce luxe — mais il ne voulait pas s’absenter trop longtemps.

Il se demanda s’il devait prévenir Renard de son départ, décida que non. Il serait de retour très vite, de toute façon.


*


Henry avait trouvé immédiatement ce dont il avait besoin. Il avait profité de son passage dans le vieil hôpital pour récupérer du sérum physiologique et des bandages — les stocks risquaient d’être mis à mal dans les prochains jours.

De retour chez lui, il rangea le matériel et se résolut à aller voir Renard. Son ami ne serait probablement pas content de le voir, mais s’il pouvait remplacer son attelle maintenant, Renard serait plus à l’aise et son bras moins à risque. Il ne comptait pas l’embêter longtemps.

Devant la porte, Henry hésita. Il frappa, mais n’obtint pas de réponse. Ouvrant la porte discrètement, il passa la tête à l’intérieur.

Renard dormait.

Henry soupira et referma la porte en silence. Inutile de le réveiller.


*


Henry se tenait debout, immobile au milieu de son laboratoire, depuis plusieurs minutes. Il avait posé l’attelle sur le bureau, et se demandait quoi faire maintenant. Il restait deux choses sur sa liste d’urgences à gérer : les dégâts qui lui avaient été infligés, et la défaillance de sa programmation. Aucun des deux ne le tentait.


*


Henry maudit son créateur qui l’avait fabriqué avec des sentiments, des émotions et des contradictions. À quoi cela servait-il d’être un robot, s’il se comportait comme un humain ?

Sa vue était brouillée, un liquide chaud coulait le long de ses joues, et son corps était traversé de secousses. Il savait ce qu’il devait faire, mais il n’y arrivait pas.

Il alla s’asseoir, recroquevillé contre lui-même, sous son bureau. Sa grande taille rendait la position extrêmement inconfortable, ce dont il tirait une sorte de consolation perverse.

Il abandonna toute retenue et se laissa pleurer.


*


À court de larmes, mais pas rasséréné, Henry s’éteignit. Il ne passa pas juste en mode veille, non : une véritable extinction. Il n’espérait pas s’en réveiller plus calme, après que le sommeil eut fait son travail, comme pour un humain. Il voulait juste s’arrêter.

Renard serait plus en sécurité ainsi.





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