Cinq souvenirs et un Henry

Chapitre 1 : Cinq souvenirs

Par Lulantis

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Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de Fanfictions.fr de septembre-octobre 2026 « Si ma mémoire est bonne »




Premier amour

Café dans une main, fil de laine rouge dans l’autre, le Visiteur essayait de retracer une ligne temporelle particulièrement coriace sur son tableau des Événements, lorsqu’il entendit Henry pousser un profond soupir. Il se tourna vers son ami en levant un sourcil interrogateur bien inutile, vu que le robot lui tournait le dos.


— Problème ? demanda-t-il.


Henry fit pivoter sa chaise pour lui faire face. Il affichait un léger sourire, rêveur et un peu bête, loin du scientifique exaspéré que le Visiteur avait imaginé.


— Non, répondit-il. Je repensais simplement à Maggie. Elle aurait aimé ce projet.


Il désigna la boule métallique sur laquelle il travaillait. La partie supérieure oscillait d’un côté, puis de l’autre, comme si elle cherchait à observer ce qui l’entourait.


— Maggie ?

— Une fille, au lycée. Elle aimait la mécanique. C’est elle qui m’a donné envie de construire des robots, je crois.


Le Visiteur sentit son sang se glacer un instant, son fil toujours en main. Il se ressaisit rapidement et se retourna vers sa tâche : il ne pouvait pas laisser Henry voir sa gêne et comprendre l’impossibilité de ce qu’il racontait. Il n’avait aucune envie de devoir le rallumer une nouvelle fois. Mieux valait jouer le jeu.


— Ah ? demanda-t-il, feignant d’être intéressé. Tu ne m’as jamais parlé d’elle. Elle était jolie ?


*


Études

Raph trouva le Visiteur dans la cuisine, en train de piller ses réserves de chips. Il fut tenté de protester — avant de se souvenir qu’il le cherchait pour une raison plus grave que le vol de snacks, et que c’était certainement lui qui finirait par se faire réprimander.


— Ah, vous êtes là… commença-t-il maladroitement.


Le Visiteur cacha les chips dans son dos tout en mastiquant bruyamment, et, incapable de parler, leva les sourcils pour demander à Raph la raison de sa présence.


— C’est le docteur, continua le jeune homme. Il a bogué.


Raph crut que le Visiteur allait s’étouffer avec ses chips.


— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il dès qu’il put respirer à nouveau.

— On discutait. Il me racontait des anecdotes sur ses études de médecine, comment ça avait été les meilleures années de sa vie. Je crois qu’il voulait me pousser à reprendre les miennes, d’études…


Le Visiteur le regarda d’un œil sévère.

— Et ?

— Et… Je lui ai demandé des détails, s’il avait déjà opéré sur des zombies… J’ai été étonné qu’il y ait encore des facs à votre époque…

— Raph ! gronda le Visiteur. Évidemment qu’il n’y a plus de facs à notre époque, qu’est-ce que tu crois ? Il n’y a plus rien !

— Désolé, je savais pas… Il avait l’air tellement sûr de lui…


Le Visiteur soupira et se dirigea vers le salon, où le robot gisait, immobile, dans le canapé. Il ouvrit la blouse du scientifique, remonta son t-shirt et attrapa quelques câbles depuis l’ouverture dans son ventre.


— Henry adore parler de ses études, expliqua-t-il en entamant la procédure de redémarrage. Sauf qu’il n’en a jamais fait, ni médecine, ni robotique. Il faut le laisser parler. Pas besoin de lui poser des questions : il est assez bavard pour deux.


*


Auto-école

Henry regardait le paysage défiler à travers la fenêtre de leur tout nouveau Castavan. Ils ne roulaient pas très vite — l’état des routes ne le permettait pas — mais il y avait un côté grisant à avaler les restes d’asphalte au milieu des troupeaux de zombies, en sécurité dans leur engin blindé.


Renard appuya sur l’accélérateur, et le moteur s’emballa.


— Passe la troisième, enfin, le rabroua Henry. Tu entends bien que tu es en surrégime !


Cela lui valut un regard mauvais de la part du conducteur, qui obtempéra malgré tout. La boîte de vitesses protesta.


— Bon sang, doucement sur l’embrayage ! Tu as eu ton permis dans une pochette-surprise, ou quoi ?

— J’ai pas mon permis ! répondit Renard. Je te rappelle que ça fait longtemps qu’il n’y a plus d’auto-écoles !


Henry se figea, bouche bée. Heureusement que Renard ne regardait pas vers lui, occupé qu’il était par la route.


Il se souvenait. Une route de campagne. Une petite voiture, rouge. Un modèle à essence, sans direction assistée. À côté de lui, un petit bonhomme chauve et ventripotent, qui lui demandait sans cesse la couleur de la voiture derrière eux et appuyait parfois sur les doubles pédales dans un réflexe paniqué.


Ça n’avait pas de sens. Même s’il avait appris à conduire peu après sa sortie d’usine, ça n’aurait pas été sur une voiture à essence, encore moins sans direction assistée. Et n’aurait-il pas été plus simple qu’il soit sorti d’usine avec ces connaissances préintégrées ?


— Tu veux savoir ce qui est drôle ? demanda-t-il au bout d’un moment, bien qu’il ne trouvât rien de drôle à la situation.

— Non.

Henry jeta un coup d’œil furtif à son compagnon, avant de répondre quand même :

— Je sais conduire, je me rappelle avoir appris, mais je ne sais pas quand. Ce dont je me rappelle n’est pas possible.


Renard pila. Oubliant de repasser au point mort, il cala. Il se tourna vers Henry sans rien dire.


— Je me demande ce que je sais d’autre, dit Henry, réfléchissant à haute voix.

— Tu sais construire des robots, réparer tout un tas de trucs. Soigner mes blessures, diagnostiquer des maladies. Tu sais philosopher sur l’humanité et tu connais l’histoire du monde sur le bout des doigts.

— Je sais peut-être piloter un avion, ou un bateau ?

— On n’a pas d’avion, ni de bateau. C’est déjà bien d’avoir le van.

— Un hélicoptère alors ? suggéra Henry, qui n’écoutait que distraitement ce que disait Renard. Monter à cheval ? Jouer à la canasta ?


Il continua à énumérer tout ce qu’il aimerait savoir faire. En même temps, il catégorisait ses connaissances : il pensait pouvoir conduire un avion, mais n’avait pas la moindre idée de comment aborder un cheval. Il était à peu près sûr de savoir traire une vache et fabriquer du fromage, et n’avait aucune idée de comment faire de la bière. Il lui vint soudainement l’envie incongrue de jouer du violoncelle.


*


Le chat et le poisson rouge

Fraîchement rematérialisé au milieu du labo, sirotant une canette de coca volée chez Raph, Renard avisa Henry assis dans un coin à même le sol, une bouteille de whisky à la main.


— Ça va comme tu veux, Henry ? demanda-t-il, inquiet.


Henry leva la bouteille vers lui, comme s’il trinquait, mais sans le regarder. Puis il prit plusieurs larges lampées, avant de retourner à sa catatonie.


Renard alla s’asseoir à côté de lui. Il connaissait son robot : Henry allait rarement mal, mais quand c’était le cas, il finissait par vouloir en parler.


— On échange ? proposa-t-il en montrant sa canette.


Henry haussa les épaules et Renard prit ça pour un oui.


Un long moment passa, pendant lequel Henry finit la canette et Renard évita le whisky.


— On avait un chat et un poisson rouge, fit Henry.

— Pardon ?

— Dans un bocal rond, bien trop petit pour le poisson. On l’avait mis au-dessus du réfrigérateur, pour que le chat ne puisse pas y accéder. On ne l’a jamais vu faire, mais le nombre de fois où on a retrouvé le poisson au milieu de la cuisine, bondissant, suffoquant… Le chat ne l’a jamais mangé : il jouait.


Henry se tut, et Renard posa une main sur la cuisse du robot. Il serra légèrement, en signe de soutien silencieux.


— Un homme est la somme de ses souvenirs, tu sais, reprit Henry. Je suis quoi, moi ?


Renard eut un léger sourire, et serra plus fort.

— Tu quotes “Doctor Who”(1) quand tu déprimes ?


À côté de lui, Renard sentit Henry se raidir.

— J’essaie d’avoir une conversation sérieuse sur l’existence, et toi, tu me parles de pop culture.

— Désolé. Tu es ce que tu es, Henry. Tes souvenirs influencent qui tu es, comme tout le monde.

— Mais ils sont faux.

— Certains sont faux.

— Je l’aimais, ce chat.


Renard prit une gorgée de whisky, et repassa la bouteille à Henry.

— Peut-être que certaines choses ne sont jamais arrivées, mais tes sentiments restent réels. Qui peut se targuer de se souvenir correctement de sa vie, de toute façon ? C’est ce que tu fais de ces souvenirs, qui compte.


Henry finit la bouteille, et la reposa à côté de lui.

— Peut-être que tu as raison… conclut-il, le regard dans le vide.


*


Trahison

Henry reposa son verre en écarquillant les yeux et en essayant de ne pas montrer que le tord-boyaux lui avait brûlé l’œsophage. Ce jus de chaussette était particulièrement réussi.


En face de lui, Renard aussi faisait la grimace.


Il les resservit en ricanant bêtement. Au moment où il plongeait la main vers l’assiette de carottes sauvages qui leur servaient d’apéritif, Renard fit de même, et leurs doigts se frôlèrent.


Henry retira sa main et observa son compagnon. Le sourire qu’il intercepta alors que Renard prenait sa carotte en bouche n’avait rien d’innocent.


Il se leva, changea de siège, se rapprocha de Renard.


L’espace libre entre eux diminua soudainement, leurs genoux se touchaient.


Henry retira ses gants, prit la main de Renard. Leurs doigts s’entrelacèrent.


Il voulait plus de contact. Renard était-il d’accord ? Il le laissait faire, sans rien dire, sans vraiment participer. La lueur dans son regard… Du désir, de l’incrédulité, de la gêne ? Henry n’était pas sûr. Chaque fois que l’un d’eux remettait cette fameuse soirée du Nouvel An sur le tapis, Renard se défilait.


Ça faisait déjà trois ans.


Si Henry reprenait un verre maintenant, il pourrait blâmer son comportement sur l’alcool ? Il finit son verre. S’en servit un autre, qu’il vida aussi, sans lâcher la main de Renard.


Il se repositionna sur le banc, à califourchon, face à Renard. Le fit se tourner vers lui. Il lâcha enfin sa main, lui enleva son manteau. Retira sa blouse. Renard tourna la tête, et son expression changea. En quoi ?


Henry suivit son regard.


Son code-barres.


Il sentit un froid immense l’envahir. Renard ne disait rien, il restait immobile, les yeux fixés sur son avant-bras.


Trois ans plus tôt, incapable d’accepter le fait qu’il était un robot, Henry n’aurait pas pu continuer cette scène.


Pas qu’il en ait encore envie, là, maintenant.


— Qu’est-ce que tu m’as fait ? demanda-t-il.

— Je suis désolé…

— Renard, qu’est-ce que tu m’as fait ?


Renard se leva, récupéra son manteau, rendit sa blouse à Henry. Puis il se rassit, avala son jus de chaussette, comme si l’alcool pouvait lui donner la force d’assumer ses actes. Henry, lui, regrettait les verres déjà consommés — il avait besoin de garder les idées claires.


— Je suis désolé, répéta Renard. On était bourrés, pire que ce soir. Les choses ont dégénéré. Enfin, je veux dire… J’aurais pas dû te laisser faire, je savais que ça ne pouvait que mal finir.


Il s’interrompit, jouant avec son verre sans regarder Henry.


— Tu t’es éteint, et je ne savais plus quoi faire. Te rallumer, bien sûr, mais je ne voulais pas que ça s’arrête comme ça. Qu’il ne puisse jamais rien y avoir. Alors j’ai inventé quelques souvenirs. Pas grand-chose, quelques images, quelques sensations ; après, je t’ai laissé combler les trous. Je voulais qu’au moins l’un de nous s’en souvienne…


Il se tut. Henry repensa au Nouvel An, au lendemain, à toutes les fois où ils avaient évoqué le sujet sans vraiment en discuter.


— Tu aurais dû m’en parler.


Renard ne répondit rien. Il ne regardait pas Henry. Henry, qui avait chéri ce souvenir, espérant le voir se renouveler, sans comprendre la réticence de Renard.


— Tu aurais dû m’en parler ! répéta-t-il.

— Je pouvais pas…

— Pas sur le coup, non, bien sûr. Je comprends… Je comprends. Mais les choses ont changé, tu aurais dû me le dire !


Henry s’était levé, il serrait les poings. Il était furieux, tellement furieux qu’il n’en trouvait pas les mots. Parce que, s’il y avait eu cette fois-là…

— Combien de fois tu t’es permis de faire ça ? Combien de fois tu as réécrit mes souvenirs, modifié qui j’étais ? Est-ce que je suis encore moi, ou est-ce que je suis l’image que tu voulais de moi ?

— Je suis désolé, Henry…


Le pire, c’était que Renard ne se défendait même pas.




(1) “A man is the sum of his memories, you know. A Time Lord even more so.” - The Five Doctors








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