Une histoire en dette

Chapitre 5 : Une histoire en dette

Chapitre final

2840 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 12/10/2021 00:56

V



Une chandelle faisant danser des ombres sur les murs.

Une odeur d'écorces de saule.

Il ouvrit les yeux, allongé sur une couche au matelas de paille. À gauche, une chaise, accueillant son fourreau, son armure de cuir et sa chemise. À droite, une femme, pilant des herbes dans un mortier. Elle releva sa chevelure noire, bouclée. Non... auburn. Auburn et légèrement ondulé. Dans sa nuque, les prémices d'une cicatrice qui, sans doute, se prolongeait dans son dos. Elle se retourna. Ses yeux scintillaient comme deux péridots. Geralt se releva légèrement, calant son dos contre le coussin en plume d'oie. Il regarda son abdomen, une large cicatrice barrait son flanc gauche à la place du trou béant.

Tu n'étais pas obligé d'être à l'article de la mort pour revenir me voir.

Erianna s'assit au bord du lit et passa une main sur le front du sorceleur. À travers la fenêtre, une lune orangée, pleine et ronde comme le ventre d'une mère, brillait dans le ciel nocturne.

J'étais à court d'excuse.

Tu parlais dans ton sommeil. Tu appelais une femme... Une certaine Yen. Qui est-ce ?

Le sorceleur ne répondit rien, ce simple souvenir lui laissait un goût amer. L'archidruidesse se leva, passa la tenture et revint quelques minutes plus tard, un gobelet de bois dans la main.

Tiens. Ta fièvre est presque passée mais ça ne peut pas te faire de mal.

Geralt huma le contenu de l'infusion à base d'écorces de saule blanc et en avala une gorgée.

Comment suis- je suis arrivé ici ?

L'échevin Offyd et Bron, l'aubergiste. Ils étaient partis chasser et ont entendu les hennissements de ton cheval. Ils t'ont trouvé dans le vieux bosquet. Tu gisais sur le sol comme du gibier. Ils t'ont ramené ici...D'ailleurs, ils m'ont donné ça pour toi.

Erianna lui tendit une petite bourse de cuir ; des orins tintèrent lorsqu'il s'en saisit.

Je ne comprend pas...

Ils ont vu les cadavres des loups et... Le crâne du Liéchy. Tu avais raison, il y avait bien quelque chose dans les bois. Ils ont décidé que tu méritais une récompense.

Hum. Ça n'a pas l'air de te faire plaisir.

Qu'importe ce que je pense.

Geralt traîna un regard sur la chambrée. Au-dessus d'une petite console, pendait une tapisserie clouée à même le mur. Dans ses camaïeux de verts, la scène représentait plusieurs damoiselles entourant un arbre, celui-ci humanoïde, au visage avenant. L'une des dames remplissait un panier de glands, de pommes et de champignons ; une autre offrait une colombe à la créature, une autre encore se tenait inclinée à ses pieds, le suppliant. Les branchages de l'Homme-arbre s'étendaient d'une part et d'autres de la tenture à l'instar de gigantesques bois de cerf.

Ce bosquet... Tu savais qu'il existait n'est-ce pas ? Demanda le sorceleur, après de longues minutes.

Oui.

Tu savais pour le Liéchy... C'est toi qui a caché le corps de l'homme.

Oui.

Pourquoi ? Pourquoi tu as laissé ce monstre s'en prendre à ce village? Cette créature vivait là depuis des siècles. Combien d'hommes comme Pryderi ont perdu leur fils à cause d'elle ! Est-ce cela, la chère nature ambivalente que tu protèges ?

Tu ne peux pas comprendre.

L'archidruidesse tourna la tête vers la tapisserie, songeuse. Ses yeux s'embrumaient. Geralt se releva, s'empara de ses affaires. Il revêtit sa chemise, son plastron troué, ses gantelets.

Quand j'étais petite, les soirs d'hiver, ma mère s'installait dans un fauteuil et brodait en me racontant des légendes sur les Hommes-arbres qui protégeaient les forêts...

Ce Liéchy n'était pas l'un de vos ancêtres, Erianna. Pas plus qu'un Homme-arbre bon et bienveillant ! Ça, ce ne sont que des histoires que l'on raconte aux enfants pour les endormir. Et qu'ils fassent de beaux rêves car la vérité les terroriserait... Commenta Geralt en fixant son baudrier.

Certaines histoires ont un grain de vérité, Loup Blanc. Elles traversent le temps, muent, changent mais gardent toujours une forme d'enseignement que nous transmettons, nous les druides, lors de nos rassemblements...

Le sorceleur garda le silence.

Dehors, on ne voyait dans le ciel qu'une énorme masse rougeoyante. On appelait ce phénomène « Lune de sang » ou « Lune rousse ». Les druides ne manquaient jamais une occasion de se rassembler dans leur clairière lors des pleine lune et particulièrement celle-ci. Un large folklore – et beaucoup de racontars - entouraient ces mystérieuses réunions. D'aucuns pensaient que les druides enfermaient les intrus dans de grands baba d'osier et les faisaient brûler vifs !

Il est temps que je parte. Prends soin de toi, Erianna...

Geralt passa le rideau et sortit de la cabane. Ablette, attachée à la clôture, mâchait quelques herbes séchées. Sur le seuil, dans l’encadrement de la porte, l'archidruidesse se para d'un châle vert sombre et scruta l'astre roux.

Gwynbleidd !

Oui ?

Tu me dois toujours une histoire !

Le sorceleur soupira d'un air désabusé. Il détacha les rênes, enfourcha la jument et s'éloigna.

Elle n'a pas tord. Je ne comprendrai jamais les druidesses qui protègent des montres ou abandonnent leur enfant à Kaer Morhen...

Il trottait déjà depuis plusieurs minutes sur le sentier lorsqu'il sentit soudain des effluves de bois brûlé. Relevant la tête vers la forêt, il aperçut de la fumée, au-dessus des frondaisons. Des grands corbeaux noirs, perchés sur une branche, s'envolèrent en un cri strident. Geralt fronça les sourcils et serra les rênes.

Quelque chose cloche Ablette. Je n'en suis pas sûre mais...

Le hurlement d'un loup.

Une légère pulsation dans son médaillon.

Au grand galop, il s'élança à travers les hêtres, les ormes et les frênes. Bientôt, le chaos rocheux défilait tandis qu'il prenait de la vitesse.

Un vieux Liéchy, Ablette. Quelqu'un doit être marqué !

Il tira sur la bride ; la jument baie-brun s'engouffra sur le chemin bordé de fougères, d'ortie et de pulmonaire. Il ralentit peu avant d'arrivée au cromlech et harnacha le cheval afin qu'il ne s'emporte pas, une nouvelle fois.

Une odeur de vieux bois résineux emplissait la clairière. Geralt se dissimula derrière un tronc de hêtre.

Bron, Offyd, le forgeron et son fils Guto, alimentaient un brasier au moyen de souches brunâtre, au milieu du cercle mégalithique. Devant la butte, des cadavres de perdrix et de lièvres reposaient devant le crâne de cerf troué.

Tu crois qu'il l'a vraiment tué ? Demanda le forgeron à l'échevin.

La druidesse dit qu'non, « Fait comme d'habitude. Brûle des vieilles souches ce soir et déposes les offrandes. Il va régénérer avec ces sacrifices », qu'elle a dit.

Et l'mutant, tu crois qu'il va r'venir ? Lança Guto.

J'pense pas... Il était dans un sale état... Et puis, Bron et moi on s'est cotisé pour lui laisser quelques orins. Il s'ra content avec ça ! Il pens'ra qu'il a fait son boulot et r'partira. Tous l'monde y gagne comme ça !

Un craquement, puis un léger tremblement. Les dépouilles des gibiers se desséchèrent, se ratatinèrent comme si quelques forces occultes en aspiraient l'essence. Le médaillon de Geralt émit des soubresauts. Des entrelacs de lianes émergèrent sous le crâne du cervidé qui s'éleva de plus en plus haut, prenant de la consistance.

Offyd ! R'garde ça !

Sous les yeux écarquillés des quatre hommes, les enchevêtrements prirent une forme humanoïde. La créature émit un sombre sifflement qui se répercuta en écho, loin dans la forêt. Des freux, en masse, volèrent autour de lui dans une cacophonie de cris rauques, sinistres, sauvages.

Geralt croisa les doigts de sa dextre, formant le signe d'Aard. Une violente bourrasque éteignit les flammes du brasier sous le regard apeuré des comparses. La créature vociféra. Le sorceleur dégaina son épée et approcha. Au-dessus de lui, un nuage passa devant l'immense lune de sang qui plongea les lieux dans les ténèbres, l'espace d'un instant.

Offyd lâcha les bûches qu'ils tenaient dans ses bras et poussa un juron. Seul les yeux jaune du sorceleur luisait dans l'obscurité. Bron leva les mains devant lui, en reculant.

Douc'ment ch'veux blanc... On... On n'fait rien de mal !

Partez d'ici ! Lança le sorceleur d'une voix étrangement calme mais puissante. Retournez au village !

C'est toi qui d'vrais t'en aller d'ici, mutant ! T'as eu ta bourse, alors déguerpit ! On a plus b'soin de toi ici ! Répondit le forgeron, une main sur le manche de sa hache.

Geralt fit miroiter sa lame pour le dissuader du geste. L'homme fonça sur lui. Le sorceleur fit un bond sur le côté, sortit de son champ de vision et transperça la jambe du forgeron. Ce dernier hurla, lâcha son arme et agrippa sa cuisse sanguinolente.

Guto toisa le Loup blanc de ses petits yeux noirs, dents serrées. Il sortit un couteau du fourreau à sa ceinture et s'élança sur lui. En une feinte, Geralt esquiva et fit un mouvement de poignet ; le glaive trancha la main du jeune garçon. Guto brailla à plein poumons. Sous le coup de la douleur, ses jambes fléchirent et il se recroquevilla, en boule, sur le sol, tel un animal apeuré et blessé.

Le forgeron ramassa sa hache et s'apprêta à frapper le sorceleur dans le dos. Geralt fit volte-face, para l'attaque, dégagea son épée et porta un coup d'estoc à sa gorge. L'homme émit un râle guttural et s'effondra.

Offyd s'enfuit en courant, zigzagant entre les frênes et les chênes. Bron, cloué sur place, trembla et souilla son pantalon. Il tenta de reculer, se prit les pieds dans une bûche et s'écroula, dos à terre.

Le Liéchy continuait de se reconstituer bien que péniblement. Une première branche s'échappa de son épaule droite, rugueuse et s'entortilla, formant un bras vert et griffu. Le sorceleur s'approcha du monstre et fit tournoyer l'épée dans sa dextre.

Gwynbleidd ! Arrête !

Erianna déboula dans la clairière. Le bras tendu vers le sorceleur, elle murmura une sombre incantation. L'ambre rouge de sa chevalière se mit à luire dans l'obscurité, donnant à ses cheveux des reflets de flammes. Le sol trembla, de grosses racines s'élevèrent de terre et vinrent s'enrouler autour du sorceleur, l'immobilisant. Il tenta de se débattre, en vain. Plus il essayait de s'en extraire, plus les ramifications se resserraient autour de son corps. Entravés par le sortilège, il observa l'archidruidesse de ses pupilles dilatées.

C'est le seul moyen pour eux de survivre ! Hurla t-elle.

Qu'est ce que tu me raconte, Erianna ?

C'est la guerre. Les récoltes sont réquisitionnées pour l'armée, ces gens vont mourir de faim si je ne fais rien, Geralt ! C'est leur seul moyen de survie ! Le Liéchy est le maître de ces bois, l'incarnation de la nature, notre ancêtre Homme-arbre à tous, ici. En échange de quelques offrandes, il rend la forêt plus fertile que nulle part ailleurs ! Laisse-nous, Loup blanc. Je t'en prie...

Il ne se nourrit pas que de vos offrandes ! Il prend aussi des vies humaines ! Et tu le sais ! Je ne peux pas vous laisser faire ça !

Alors, tu devras me tuer !

La main toujours tendue pour maintenir le sort, l'archidruidesse fît un mouvement du poignet. Les racines le comprimèrent un peu plus.

C'est toi, la maudite, n'est-ce pas ? Ta cicatrice... C'est la marque du Liéchy. Tant que tu resteras près de cette forêt, ce monstre survivra ! Je ne suis pas obligé de te tuer. Tu peux partir, rejoindre le cercle de Mayena, ou même celui d'Angren ou du Kovir... Rien ne t'oblige à rester !

Je te l'ai dit, il n'y a qu'ici où mon cœur est chez moi ! Oui, le Liéchy m'a marqué, là, sur l'échine, quand j'étais enfant. Ma famille était pauvre, j'allais dans les bois pour trouver de quoi me nourrir. C'est là que j'ai vu ce vieux cromlech pour la première fois... Cette créature, elle m'a attaqué mais elle m'a laissé la vie sauve ! Elle m'a choisi, Loup blanc. Elle m'a choisie pour que je puisse aider ces gens ! Quand je suis revenue ici, j'ai su où était ma place en ce monde. Te sens-tu à ta place, toi, loin de Kaer Morhen ? Regarde la réalité en face ! Cette forteresse sera votre dernier rempart à vous, les sorceleurs. Bientôt, les hommes n'auront plus besoin de vous, Geralt. Ils vivront en accord avec la nature, en harmonie avec ce que tu considères, à tort, comme des monstres ! C'est déjà le cas ici ! Le Liéchy nous protège, il nous aide, à sa manière !

Un deuxième entrelacs végétal se forma depuis l'épaule gauche du Liéchy. Parmi les croassements des freux et les sifflements de la créature, Geralt entendit un léger craquement, dans les fourrés, non loin d'Erianna.

Tu es folle ! Vous n'êtes qu'un garde-manger pour cette créature ! Elle en demandera toujours plus ! Combien de cadavres as-tu dissimulé dans ce gouffre pour te voiler la face ? Combien d'enfants devront disparaître pour que tu comprennes ?

Une écorce moussue se forma sur les bras du Liéchy dont les extrémités s'achevaient par des griffes acérées.

De nouveau un craquement, des pas.

Erianna, les yeux scintillant, montrait des signes d'épuisement. Elle s'essoufflait, le sortilège la poussait dans ses derniers retranchements et l'on devinait qu'elle maintenait sa main tendue avec peine. Une larme coula sur sa joue.

Je ne voulais pas... Je ne savais qu'il s'en prendrait au petit Owain...

Un craquement.

L'ombre fondit sur elle et la transperça à plusieurs reprises d'un couteau de chasse. De grandes aréoles sombres se formèrent sur sa robe verte ; la bague cessa de scintiller. Les racines tortueuses se décontractèrent et retournèrent se terrer sous l'humus humide, libérant le sorceleur.

Le Liéchy émit un abominable sifflement qui fit trembler la clairière et fissura les monolithes. L'écorce le recouvrant prit une teinte noire et s'effrita comme du charbon ; ses griffes se rétractèrent. Les grands oiseaux noirs piaillèrent, craillèrent, caquetèrent et finirent par disparaître loin au-dessus des cimes. La créature se tassa tel une branche morte et desséchée tandis qu'Erianna s'affaissa sur le sol.

Pryderi lâcha son couteau, tituba et s'appuya contre le tronc d'un arbre.

Un silence régna sur la clairière. Aucun bruissement dans les broussailles, aucun croassement de freux. Seulement les gémissements plaintif de Guto, toujours recroquevillée sur lui-même. Bron, épouvanté, toujours derrière son tas de bûche, ne pouvait plus émettre le moindre de son depuis un moment.

C'tait elle l'rougarou, pas vrai, m'sieur sourc'leur ? J'vous ai sauvé, pas vrai ?

Déconcerté, le sorceleur s'agenouilla près de l'archidruidesse qui haletait, allongée dans les fougères. Il soupira longuement.

Gwyn...bleidd...

Oui ?

Tu... Tu me dois toujours... Une histoire...

Un mince filet rouge s'échappa du coin de sa bouche et glissa sur sa joue. Son pouls ralentit et cessa d'émettre des pulsations. Geralt passa une main sur ces yeux péridots pour les lui fermer. Puis, doucement, il se releva. Pryderi s'approcha de lui, il ne semblait pas réalisé ce qu'il venait de faire.

Mon p'tit gars... Elle l'a enl'vé pour d'bon, la rougarou... Y r'viendra pas, pas vrai ? Hein, sourc'leur ?

Désabusé, Geralt lui répondit négativement d'un hochement de tête.

Je suis désolé, Pryderi. Non. Il ne reviendra pas...

Dans le regard du pauvre homme édenté l'on pouvait lire de la tristesse, de la colère, des remords mais aussi une forme de soulagement, désormais, parmi les vestiges de cette nature ambivalente.

Au loin, des loups hurlèrent à la mort.

Geralt rengaina son glaive.


Le sorceleur quitta les lieux, rejoignit Ablette un peu plus bas, sur le chemin. Un engoulevent passa au-dessus de lui tandis qu'il monta la jument baie-brun. Il longea une dernière fois le chaos rocheux, passa dans les herbes hautes et reprit la voie, en direction du sud, une histoire en dette.


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