Des rayons dorés tombaient des vitraux sur les loques de suie pendues aux murs, comme des oiseaux de nuit cloués au pilori. La tapisserie noircie courait sur les soubassements des arches portant les vitraux, au pied des arcades lui faisant face, sur la courte muraille où s’adossait le siège de haute justice, et la façade opposée, parée d’une estrade de marbre. L’immense frise ceinturait la salle, interrompue seulement par quelques portes, une cheminée, des pilastres et le majestueux escalier emprunté par nos visiteurs.
Son épée en main, Tarthenor se glissa par une porte latérale et fit le tour des pièces adjacentes, dans le plus grand silence. Les deux vieilles dames, qui se soutenaient l’une l’autre, laissant courir leurs doigts sur la tapisserie roussie, virent le rodeur réapparaître par une autre porte et monter à l’étage supérieur. Après qu’il en eut inspecté toutes les pièces, il redescendit… par la cheminée.
Mais ses deux compagnes avaient bien autre chose en tête que s’ébaudir d’un passage secret éventé, dont elles se rappelaient d’ailleurs parfaitement, à présent. Dans leur contemplation minutieuse des panneaux de tapisserie, elles se parlaient à voix basse, réveillant sous la nef des échos feutrés. Des chuchotements fantomatiques couraient sous la colonnade, semblant saluer le retour extraordinaire en cette salle solennelle, de quelque tribunal d’échevins du bourg voisin, de conciliabules de cour ourdis sous la custode, avant que l’huissier du Hir ne battît les bans et ouvrît l’audience.
Arweneth et Melthril palpaient la trame durcie et noircie, sondant de leurs doigts agiles mais un peu tremblants les déchirures, les brûlures, l’épaisseur de crasse.
La résilience du tissage leur donnait espoir : sous la suie d’Angmar, une bourre dense comme les forêts d’Arnor avait protégé le lin et la laine des Dúnedain.
— J’ai tellement envie de croire que c’est elle, murmura Melthril, la voix brisée par l’émotion. Je n’osais l’espérer, malgré nos prémonitions. La tapisserie de la maison Malgwîn…
— Je n’avais jamais réalisé à l’époque, que ces tableaux tissés et brodés que nous avions sous les yeux, constituaient une frise complète. Mais ces panneaux ont la même taille, la même composition, ce doit être la Lice des Ages.
— Mais ils sont tellement abîmés, se lamenta Melthril, comment en être sûres ?
— Vois celui-ci : je me souviens de cette bordure, assura Arweneth, les yeux fixés sur un angle supérieur où pointaient des entrelacs de fil d’or terni. Nous étions hautes comme la botte du Hir lorsque nous jouions à cache-cache derrière ses plis, dans l'odeur de lavande et de girofle.
— Mais oui, la senteur m’en revient, rit doucement Melthril en approchant ses narines d’une zone moins roussie.
Mais elle plissa du nez en se reculant vivement.
Les scènes de tapisserie qui leur revenaient n’illustraient pas les hautes heures de scribes austères, mais les décors colorés, les détails pittoresques, à hauteur de regard d’enfant et qui avaient enflammé leur imagination de petites filles : la rondeur d'un petit mouton mutin échappant à la houlette, l’éclat d’une guimpe d'argent dont on éprouve l’éclat de son index de bambin, le visage doux et inspiré d’une joueuse de harpe dans les marges de l'œuvre. Les vieilles dames clignaient des paupières, avides de retrouver les bribes naïves de l’âge tendre sous la croûte inégale des scories de l’Ennemi.
Adossé à sa béquille de frêne, Tarthenor observait la scène avec un froncement de sourcils sceptique.
— Une lice ? grogna-t-il en rengainant son épée. Vous êtes venues ici, dans ce domaine en ruine, entouré de landes sauvages, pour retrouver un tournoi de chevalerie sur les restes calcinés d’une tapisserie ?
Melthril se tourna vers le jeune homme d’un air d’indulgence, laissant échapper un rire léger :
— Ah, mon garçon, la jeunesse de ces temps ne connait que le pistage en pays sauvage ! Et que les Valar en soient remerciés, car vos talents nous ont sauvé la vie ! La « lice » dont nous parlons n’est pas le terrain où s’affrontent les preux sous les vivats. En art de tisserand, la lice est ce fil invisible, cette boucle de cordon qui traverse les fils de chaîne. C’est elle qui s’élève et s'abaisse pour créer l’ouverture entre eux, un sur deux, permettant à la navette de glisser la trame entre les lignes.
La vieille dame prit son air le plus respectable, caressant la bordure latérale d’un panneau passablement lisible, comme si elle pesait les chances d’une idée nouvelle :
— On parle de haute lice lorsque le métier dresse sa chaîne comme les arbres de notre forêt, et de basse lice lorsqu’elle s'étend comme la surface du lac sous nos fenêtres. Savez-vous que l’aïeul de la lignée Malgwîn passait pour tenir celle-ci du Haut Roi Elendil lui-même ? Cette œuvre est une haute lice, sur laquelle chaque génération sur-brodait ses propres motifs uniques.
— Pour le moment, ça me parait plutôt représenter les pleines de cendres noires de l’Angmar, déplora Tarthenor.
— Vous avez raison, mon jeune ami et c’est pourquoi nous l’allons restaurer ! répondit-elle avec un air de courage tranquille et une trace de ruse satisfaite.
Le gentil petit jeune homme était encore tombé dans le panneau !
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Le lendemain, la cour d’honneur du Castel Hir Malgwîn retrouva une animation qu'elle n'avait pas connue depuis un siècle. Arweneth s’était levée à l’aube, détournant un filet d’eau du bief pour remplir de grands baquets de bois vermoulus. Les deux vieilles dames avaient décroché un des panneaux de la tapisserie et, retrouvant leurs gestes de maîtresse lingère, l’avaient déposé sur des billots de chêne au centre de l’esplanade.
Lorsque Tarthenor rentra de sa courte ronde matinale, palette de lavandière à la main, manches relevées sur ses bras vigoureux, Arweneth abattait la besogne avec la même solennité que jadis au lavoir du refuge, mais avec une énergie décuplée. Une poussière sombre s’envolait à chaque coup, tandis que des plaques de crasse et des scories roussies s’amoncelaient entre les billots.
— Nous ne transporterons pas ainsi la Lice des Ages, décréta-t-elle alors que Tarthenor tentait d’évoquer un retour prudent vers le village. Décrocher cette relique sans lui rendre sa dignité serait sacrilège. Elle recevra sa rédemption ici, sous le regard des Valar.
Melthril remuait d’une louche un bain où macéraient des cendres de bois, tout en gardant à l’œil une marmite où bouillonnait une mixture peu ragoutante. Elle apostropha le jeune homme médusé :
— Une petite recette de ma composition ! De l'alun sauvage ! On en imprègne la fibre de laine et de lin.
Par moments, Tarthenor se demandait si la vieille dame n’était pas un peu sorcière. Elle savait tant de choses…
Arweneth continuait de s’escrimer avec vigueur sur le panneau de laine. Tarthenor eut pitié d’elle et s’empara d’un second battoir. Au bout de trente minutes d’un combat de haute lutte, la pièce de tapisserie eut retrouvé une apparence de tapis, marbré de taches brunâtre. On distinguait à présent quelques motifs.
Melthril annonça que la première étape était terminée. Les deux femmes retirèrent les billots et balayèrent la cour, puis placèrent le panneau à plat, à même les pavés. Et le battage recommença, cette fois sous un filet d’eau. La fine équipe se relaya, tandis que le lin suppurait son eau noire sur les dalles de la cour.
Peu à peu, la magie opéra. Des profondeurs du tissu lavé, les couleurs d’origine remontèrent à la surface : la pourpre profonde du sang des rois et l’or étincelant de la lignée d’Arnor pointaient à nouveau sous le soleil de printemps. À mesure que les fibres se détendaient sous l’effet de ce traitement, le symbolisme de la Lice des Rois se révéla au trio émerveillé. C’était l’histoire entière de leur peuple qui débutait sous leurs yeux. La première scène montrait trois grands navires aux voiles déchirées, échappant au cataclysme d’une tempête pour aborder une terre boisée et hospitalière. Même Tarthenor d’eut aucune difficulté à déchiffrer la symbolique : l’arrivée d’Elendil en Arnor.
Dès lors, il n’eut plus à cœur que de découvrir les détails de la scène, et il poursuivit le nettoyage aux côtés des deux commères, maniant la brosse avec autant de conviction que son épée. Trois fois ils lessivèrent la tapisserie à l’eau de cendre alcaline, puis la rincèrent. Puis ils recommencèrent avec des brosses plus souples, imbibées d’une eau de saponaire que Melthril avait fait tiédir.
À mesure que le feutre gris s'estompait sous le frottement régulier, de profonds bleus d'indigo et des blancs d'écume surgirent de l'ombre, révélant la fureur d’un océan de laine et de soie. Les trois fières caravelles, aux proues de cygne couronné d’une perle, aux voiles déchirées par des triskels de vents tourbillonnants, semblaient bondir hors du tissu pour échapper aux colères de la tempête.
Lorsqu’on rinça pour la dernière fois, un murmure d’émerveillement unanime s’éleva dans la cour, devant tous les détails révélés fil à fil : des oiseaux de mer escortaient un grand aigle dominant le septentrion de la frise. Aux marches lointaines du couchant, un sommet entrait en éruption sous un orbe d’éclairs, tandis que s’abîmaient d’altiers dômes d'argent dans la colère des flots. Brodée de fils d'or vert et de nacre, la silhouette majestueuse d’une Dame des Mers précédait la flotte, s'élevant au-dessus des crêtes d'écume. Ses cheveux d'algues sombres semblaient s'étendre sur la toile pour apaiser la colère des flots, traçant un sillage de calme au milieu de la tempête. Elle menait une troupe de dauphins de soie d'argent bondissant hors de l'onde, ouvrant la voie aux exilés. Leurs corps cambrés, rehaussés de petites perles de verre, accrochaient la clarté du soleil et semblaient guider les navires d'Elendil vers la terre promise, les rives verdoyantes de l'Arnor, poignant au levant du panneau.
Le trio, exténué, contempla longuement la relique scintiller des mille couleurs relevées de l’oubli. Ils se tournèrent un instant vers l’ouest, Melthril remerciant les Valar pour ce moment de bonheur.
Tarthenor croyait terminée la restauration de ce premier panneau. Quelle erreur !
Le traitement se poursuivit par un mordançage méticuleux, une opération délicate dont Melthril dirigeait les étapes avec une science de guérisseuse.
— Cela rend le tissu réceptif, expliqua Melthril tout en brassant l'eau claire avec un grand agitateur de frêne. Il ouvre le cœur de la laine pour que le principe purificateur et le raviveur de couleurs s’y fixent durablement.
Le trio peina encore jusqu’au soir, répétant laborieusement ces gestes qui restauraient l’honneur de tout un peuple.
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Tarthenor, dont la jambe se fortifiait grâce aux onguents de la pharmacopée, avait élargi ses patrouilles autour du Castel. Il n’était plus seul : une silhouette rousse et vive, sa renarde Rhaweth, trottait alentours, humant les halliers et signalant la moindre perturbation dans les hautes fougères.
Pour la première fois, Tarthenor se passait de béquille. Mais il était mécontent de lui-même : il s’était laissé emporter par l’enthousiasme de ces deux vieilles dames, débordant de certitudes respectables, de bien-pensance lénifiante qui prenait le pas sur la réalité des périls. L'inquiétude du rôdeur grandissait à mesure que sa guérison approchait.
Les jours s’étaient étirés, rythmés par le chant de l'enclume d'Arweneth, le murmure des eaux dans le potager de Melthril et le labeur des lavandières. La tapisserie se complétait, chaque panneau apportant son lot de merveilles, de surprises et de déceptions, lorsqu’un lambeau ne pouvait être recousu ou nettoyé.
Au panneau suivant était venu le temps des larmes et du fer : une guerre terrible contre une haute tour d’où lorgnait un grand œil rouge menaçant et inquisiteur, dont les rayons semblaient brûler la laine elle-même.
Mais la trame ne cédait pas au désespoir. Au panneau suivant, des couples tournoyaient en une pavane solennelle, vêtus de riches atours qui rappelaient aux deux vieilles dames les fêtes de leur lointaine jeunesse.
Plus loin, des guerriers en mailles brillantes montaient la garde sur des tours altières, levées contre une sorcellerie au septentrion. Au pied de ces forteresses, de petits personnages aux grands pieds velus cultivaient la terre avec une joie tranquille. Tarthenor reconnut les hobbits de la Comté, oubliés des grandes chroniques mais préservés par la trame.
Enfin, au milieu des bois et les landes de laine, patrouillaient des silhouettes discrètes, sentinelles invisibles protégeant des havres de beauté, mussés au creux de vallées préservées.
Le jeune rôdeur, confondu par la beauté du tissage et des broderies ajoutées, s’imprégnait de cet héritage en sommeil qui reprenait vie sous ses yeux. Les vieilles histoires contées par les grand-mères au coin du feu avaient pris corps tangible. Il contemplait la preuve matérielle du génie, de la foi et de l’honneur de son peuple.
Et puis, il y avait les panneaux qu’il ne comprenait pas. Il soupçonnait d’ailleurs les deux commères d’hésiter sur l’interprétation de ces scènes mystérieuses.
Par exemple, le dernier panneau dépeignait, inscrit dans un grand médaillon d’or surmonté d’un œil de feu, un couple en majesté : un roi sous un Arbre Blanc et une reine couronnée d’étoiles. Mais les deux personnages semblaient demeurer en des lieux différents, et leurs regards équivoques mêlaient l’espoir et la douleur, nimbés des voiles gris de l’incertitude. Autour de l’anneau d’or tourbillonnait la guerre, qui frappait tous les peuples libres de la Terre du Milieu.
En revenant ce jour-là de sa patrouille, Tarthenor s’approcha du tissu humide. Son regard sombre, d’ordinaire si prompt à traquer l’ennemi, s’attarda sur les détails de la broderie. Il passa sa main gantée sur le lin de la scène centrale, révélée le jour même par la restauration : un dieu barbu, aux traits puissants comme ceux d’Ulmo, sortait des eaux d’un lac pour remettre un cadeau à une dame de la haute société. Le don semblait une trousse de couturière, sur laquelle de minuscules runes d'argent formaient une devise lisible : « Souvenance et Destinée ».
Qui sait ce que les tapisseries suivantes allaient révéler ? Ces scènes hermétiques le laissaient perplexe et mal à l’aise. Elles lui rappelaient que l’avenir, incertain, était entre leurs mains, loin des prophéties des gardiens de la tradition…
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Un matin, alors qu’un nouveau panneau de tapisserie séchait sous la tonnelle de glycine, Tarthenor décida qu’il était temps.
Dans les cuisines basses, transformées en laboratoire de teinturière, Melthril avait mis à macérer des herbes et des sels de sa composition. Chaque portion altérée de la Lice avait subi un repassage en cuve, une retrempe délicate dans des bains chauffés à température douce, où la décoction avait permis de raviver les nuances primitives de couleurs, leur redonnant la profondeur des jours d’avant la chute. Puis la m’amie sorcière avait badigeonné à froid une décoction de plantes acides pour stabiliser les coloris et les protéger des outrages du temps.
A présent, Melthril appliquait un nourrissage de la laine à l’aide d’une huile fine dont elle avait le secret, un soin final qui redonnait souplesse, douceur et richesse au tissu séculaire.
De son côté, Arweneth reprisait le dos d’un panneau lacéré, suspendu en travers d’une fenêtre du rez-de-chaussée. Le rodeur s’interposa entre l’ouvrière et son ouvrage :
— Mon état me permet de reprendre la route, dit-il du ton de la raison sûre de son fait. Nous nous sommes déjà attardés trop longtemps par ici. Les maraudeurs finiront par repérer la fumée de nos feux, le tintamarre de la forge ou de vos nettoyages. Il nous faut plier bagage.
Arweneth redressa sa haute stature, levant son aiguille. Ses yeux de silex se plantèrent dans ceux du jeune homme :
— On ne réveille point un tel domaine pour l’abandonner sitôt le premier feu allumé ! Il reste tant à relever, tant de sarments à guider et de pierres à bénir.
— C'est de la folie, insista le rôdeur. Trois personnes ne peuvent défendre cette place forte. Vous jouez avec la vie des nôtres ! Le capitaine du refuge me tuera de ses propres mains si je vous abandonne ici. Et de toute façon, ce sont les ordres ! Aussi bien que moi, et peut-être mieux, vous savez que la survie passe par la discipline. Avec tout le respect et l’affection que je vous porte, je vous le dis : Si je dois vous ramener par la force, je le ferai !
Arweneth toisa le rodeur puis soutint son regard ; il semblait avoir pris de l’assurance. Comme si certaines leçons de grandeur avaient porté… Elle rêva un instant que la somptueuse tapisserie y était pour quelque chose. Puis elle lâcha le regard du jeune homme en soupirant :
— C'était pourtant un bien beau rêve ! Toutes ces années à vivre dans le souvenir d’une gloire trahie ! Nous étions venues ici, sans raison raisonnable, peut-être seulement dans l’espoir de retrouver l’estime de nous-mêmes ! Mais il est si bon d’avoir espéré, alors que la renommée de notre Hirdor semblait être tombée en poussière ! A notre âge, il est si dur de n’avoir rien à léguer ! [1]
— Pour dire la vérité, avoua Melthril, nos rêves nous y poussaient mais nous n’étions pas sûres de trouver ici quoi que ce fût qui eût perduré.
— Vous l’avez fait, contre toute attente et malgré mes doutes ! Vous avez relevé une inestimable relique. Votre premier devoir à présent est de ramener en lieu sûr ce trésor que vous avez restauré.
Les deux honorables vieilles dames se prirent la main, échangèrent un regard de douleur et de sagesse, et concédèrent leur défaite :
— Nous partirons bientôt, avec votre aide et sous votre protection, Tarthenor. Et nous ramènerons cette frise merveilleuse. Mais nous avons d’abord une faveur à vous demander.
.oOo.
Accompagné de sa fidèle Rhaweth, qui flairait çà et là, Tarthenor revenait, ses besaces remplies des racines et des pouces, des rognures d’écorce, des fleurs et des feuilles dont les m’amies avaient besoin.
Les deux commères avaient voulu appliquer un ravivement destiné à protéger les panneaux nettoyés, avant le voyage. Le rôdeur avait accepté de glaner ces emplettes aux environs, en allongeant un peu l’itinéraire de sa patrouille.
Mais il soupçonnait surtout les vieilles dames de concocter quelque célébration à leur façon, quelque grand final mémorable digne des hautes heures du Castel assoupi.
Tarthenor, sa foulée gardant une infime raideur, s’était enfoncé dans la futaie pour sa patrouille du soir, alors que s’allongeaient les ombres dans la riante vallée.
Rhaweth s’arrêta net au pied d’un chêne centenaire, les oreilles rabattues et le poil hérissé. Un grognement odieux monta d’un fourré de ronces, suivi d’une odeur fétide. Deux formes trapues, aux longs bras poilus et aux yeux luisants de haine, s’avancèrent en battant les ronces de leurs sabres et en chuintant des imprécations à l’adresse du soleil, qui tardait à descendre derrière les crêtes occidentales.
Tarthenor évalua instantanément la menace : des éclaireurs gobelins, du Mont Gram, attirés par l'odeur de vie de la vallée !
Le rôdeur ne trembla pas. Avec une fluidité retrouvée, il encocha une flèche empennée de vert, laissa voler le trait porté par son dessein de mort. Le premier monstre fut projeté en arrière, la penne en plein cœur. Le second s’élança en brandissant un cimeterre rouillé, mais Tarthenor esquiva le coup de flanc, tira son glaive et trancha la gorge de la grotesque créature d’un mouvement précis, digne des leçons d’Arweneth.
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Tarthenor entra au castel et verrouilla le portail, traînant l’un des cadavres hideux sur les dalles.
Il leva les yeux : la haute salle brillait de mille feux. Les vitraux irradiaient un halo de douce lumière chaude, écho des fêtes qu’avait autrefois donné le Hir.
Le jeune homme jura et courut jusqu’au logis. Il barra la porte derrière lui et monta le Grand Degré quatre à quatre.
Il s'arrêta net sur le seuil, sa main toujours crispée sur la dépouille du gobelin sanguinolent.
La haute salle avait été métamorphosée. Les tommettes rouges et blanches bombaient leurs dos luisant de propreté. La suie qui tapissait les murailles avait disparu, récurée à vif. Les vitraux à portée des vieilles dames avaient été remplacés. Partout, des grappes de bougies de cire d'abeille et des torches de résine claire repoussaient les ombres centenaires, baignant les voûtes d'une clarté dorée et vibrante.
Au centre de la pièce, une grande table de banquet — montée du corps de garde et d'ordinaire encombrée de cartes roussies et d'armes à affûter — pliait sous un faste extravagant. Des nappes de lin blanc comme neige accueillaient des dressoirs chargés de mets somptueux : des rôtis dorés ruisselant de jus aux herbes, un bouquet d’écrevisses du ruisseau sur lit de jeunes légumes, des tourtes fines à la croûte sculptée, et des coupes de vin de primeur où dansait le reflet des flammes.
Puis le regard incrédule du rodeur fut capturé par le fond de la salle. Le dernier panneau de la grande tapisserie y était enfin déployé, suspendu près de la cheminée pour achever de sécher. L'odeur de la laine humide et de teintures fraîches flottait encore dans l'air. L'ouvrage semblait parler de lui : un guerrier en armes s’y agenouillait, humble et digne, devant une silhouette majestueuse – un haut personnage à la couronne d'or et au manteau d'hermine – qui abaissait sur son épaule le plat d'une épée de lumière.
Sur l’estrade se tenaient les deux maîtresses de la demeure. Elles avaient revêtu leurs plus riches atours, des robes de soie lourde aux manches tombantes, leurs cheveux tressés de rubans d’azur aux fils d'argent, transfigurées par la lueur des bougies.
Alors que Tarthenor, interdit, s’avançait vers la frise, un son s'éleva.
Melthril était assise sur un banc bas. Entre ses mains, elle tenait un étrange et noble instrument de bois verni, posé sur ses genoux. Sa main droite faisait tourner une manivelle de fer qui frottait une roue cachée contre les cordes, produisant un bourdonnement continu, riche et profond. De ses doigts de la main gauche, elle pressait de petites touches de bois le long du manche, déroulant une mélodie solennelle, au charme désuet des menuets d’autrefois. Nul doute qu’Arweneth, dans le secret de ses heures de repos, avait restauré l’instrument, qui donnait l’impression qu’un orchestre entier accompagnait la soliste.
Sur cet air de pavane, les deux dames unirent leurs voix. Elles entonnèrent un chant de jadis, un hymne remisé avant l’entrée des Dúnedain en clandestinité, qui célébrait le retour des héros. Les voix s'élevaient, pures, s'enroulant autour des piliers de pierre, balayant d'une caresse les rumeurs de la guerre et la fatigue des marches.
Tarthenor resta immobile devant l’estrade où se produisait cet orchestre impromptu, suspendu entre la nuit qui tombait derrière lui et ce miracle de lumière et de musique qui l’accueillait.
— Ils sont là, dit-il, la voix blanche de fatigue mais forte d’une autorité retrouvée.
Il laissa tomber la dépouille odieuse sur les dalles devant lui, dans un fracas d’armure désarticulée. Les dames se turent, le visage marqué par l’effroi.
— L’Ombre nous a trouvés. Il faut partir dès que possible.
Melthril se tut, couvrant son visage livide d’un pan de son châle.
Arweneth s’avança, déclarant d’un air résolu :
— Nous partirons demain, au premier rayon de Manwë.
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NOTES
[1] Directement inspiré du Seigneur des Anneaux, Livre IV, Ch.5 L’intendant et le Roi "And yet," said Éowyn, "it is more than good to have lived to see this hour. And it is more than good to have hoped, when the honour of the House of Eorl was fallen into the dust, and the shadow lay upon the Mark."