Le trio brûla les étapes dans une fuite éperdue, guidée par l’instinct ou le talent de l’inconnu providentiel. Ils s’enfonçèrent dans des lits de ruisseaux aux galets glissants pour brouiller leur piste, avant de gravir des crêtes où soufflait une bise à l’haleine de spectre et de se faufiler par des chemins secrets, sous de denses halliers.
Sa main ferme sur la bride de Fier-Sabot, le jeune homme avait consenti à confirmer, irrité et bougonnant, que leur direction était bien le nord. Nos deux amies, bien qu’exténuées, moulues et mortifiées par leur propre manque de clairvoyance, voyaient dans ce « contretemps de troll » un motif d’espoir : les glorieux aléas de l’aventure les propulsaient finalement vers leur but ! Elles n’osèrent toutefois pas solliciter l’inconnu plus avant, tant que son regard noir restait aux aguets, à sonder la moindre faille rocheuse.
Lorsque l’aube eut point, dispersant les lambeaux de brume, nos deux respectables vieilles dames purent observer leur sauveur. Il portait l’attirail familier des rôdeurs Dúnedain : un manteau d’épaisse toile aux couleurs changeantes et moirées des pierres et des landes, un baudrier de cuir usé, chargé de l’épée et de la dague, au dos l’arc et le carquois aux flèches empennées de vert, et enfin l’étoile des rôdeurs sur l'épaule.
De temps en temps, le jeune homme s’arrêtait pour étudier un brin d’herbe couché ou humer l’air avec une concentration toute animale. Puis il revenait au licol et repartait sans retard.
Enfin, la charrette fit halte devant un taillis de sapins, bouleaux et chênes entremêlés. Le rôdeur écarta des branches et entraîna la cariole sous les halliers. Une cabane de chasseur, rudimentaire, était dissimulée là, sous un dôme de verdure. Les vieilles dames s’extasièrent : sur les étagères s’alignaient des sacs de pois, des viandes sèches, des couvertures et toiles huilées, des habits de rechange, quelques armes et des faisceaux de flèches, des herbes médicinales, ainsi qu’un tas de bois sec. Dans les branchages étaient dissimulées des cages de bois, où roucoulaient des pigeons.
En silence, l’inconnu détela le baudet, qui eut droit à un seau d’eau et une brassée de feuilles. Puis le jeune homme revint faire face aux deux rescapées, qui se recomposaient une posture de respectables vieilles dames.
— Et maintenant, à nous trois ! lança-t-il en rejetant son capuchon, révélant un visage aux traits anguleux, jeune mais qu’une courte barbe rendait grave.
Son regard sombre conservait une candeur juvénile, mais semblait marqué par les épreuves et une résignation prématurée. Il parlait avec fermeté mais en sourdine, retenant du même effort sa colère et la force de sa voix.
— Puis-je savoir ce qui vous est passé par l’esprit ? A-t-on jamais vu pareille équipée et semblable imprudence ?
Arweneth se redressa, retirant son heaume de cuir et réajustant sa coiffure, avec une dignité affectée et une lenteur calculée :
— Peut-on savoir à qui nous avons l’honneur de parler – et probablement de devoir la vie – avant de subir ton sermon ?
— Je me nomme Tathrenor, répondit-il, avec une infime courbette. C’est le capitaine de votre refuge qui m’envoie. Il a dépêché des messages dès qu’il a constaté votre disparition.
— Bien du dérangement pour si peu ! gronda Arweneth. Comment a-t-il su où nous trouver ? Sont-ce nos amis rencontrés en chemin qui nous ont dénoncées ?
— Haldor et Mira ? Certes non ! Ils se faisaient pourtant du souci pour vous et craignaient que vos jambes fussent moins solides que votre détermination. Ils m'ont donné de vos nouvelles mais ont refusé de me mettre sur votre piste.
Le jeune homme ajouta avec un sourire sardonique :
— Du reste, ce n’était pas nécessaire ! Car vous ne prétendriez tout de même pas semer un rôdeur en pays sauvage, avec votre mulet asthmatique et votre cariole surchargée ? Seule une pluie prolongée pourrait effacer vos traces ! Et ne parlons pas de vos vociférations continuelles !
Nos commères s’entre-regardèrent d’un air contrit.
— J’ignore ce qui a bien pu vous passer par l’esprit. Mais la récréation est terminée ! Je vous ramène dès que possible ! Les routes ne sont pas des jardins de plaisance, et vous n'êtes que deux vieilles femmes imprudentes et égarées.
Arweneth, que tant d’impudence commençait à irriter, bomba le torse et croisa les bras, à la façon d’un sergent mécontent.
Melthril, retenant sa compagne d’une main apaisante, se redressa face au malpoli :
— Jeune homme, votre courage est indéniable mais votre éducation laisse à désirer. A quoi rime de sauver nos vies, si vous vous adressez à nous comme un gobelin mal léché ? On ne gourmande pas des aînées ainsi que des oisillons tombés du nid ! D’autant que vous ignorez tout de notre mission !
Ravalant son exaspération, Tathrenor énuméra les risques – les orcs, les loups, le froid, les trolls, les défaillances physiques si fréquentes à leur grand âge…
— Mon jeune ami, nous avons été chassées de nos foyers en un temps que vous ne pouvez connaître. Nous avons vécu le déclin brutal de ces contrées chéries. Soyez-en sûr, nous savons ce que nous avons à faire et les risques que nous encourons en valent la peine !
— Si vous mesuriez vraiment ces dangers, vous seriez beaucoup plus discrètes et circonspectes ! Vous rendez-vous compte des risques que vous faites peser sur les nôtres ? Capturées, vous auriez révélé l’emplacement de nos refuges, à coup sûr !
— Croyez-moi, on ne nous aurait pas prises vivantes, gronda Arweneth en pesant du poing sur la garde de son épée.
Une ombre passa sur le regard du jeune homme :
— Vous ne les craignez pas assez. Personne ne peut résister à la torture dans un antre des orcs. Ni y survivre ! Car ces viles créatures s’y entendent, à arracher de vous, lentement, lambeaux de chair et bribes d’aveux !
Un bruissement de feuilles les fit sursauter. Un goupil au pelage roux bondit au milieu du camp et s'assit, la langue pendante et la tête penchée, avec une telle expression de jugement moqueur que l’humeur du trio s’évanouit tout net.
— Ah, te voilà, toi ? lança Tarthenor. Explique-leur ! Moi, j’y renonce !
.oOo.
Tarthenor avait accordé une journée de repos aux respectables vieilles folles. Elles étaient outrées par l’irrévérence du jeune rôdeur.
Mais elles tenaient à montrer leur reconnaissance pour leur sauvetage. Elles mirent donc un point d’honneur à ravauder son linge, huiler ses cuirs et lui préparèrent un bon repas, en ponctionnant leurs maigres réserves.
Elles l’accueillirent au soir, au retour de sa tournée d’inspection. Le jeune homme les remercia avec une déférence teintée d’ironie et s’installa avec elles, à une « table convenablement dressée » selon les canons de qui avait connu la douceur de vivre Dúnedain. Sur une nappe blanche reposaient de la vaisselle propre, des mets fins avec – comble du luxe – des verres transparents et une fiole de vin de prunelle.
Après avoir veillé à ce que le jeune chasseur se fût lavé les mains, les deux amies se levèrent, se tournant vers le couchant et observèrent un silence.
Puis Melthril psalmodia lentement :
— « Vers l’Ouest vont nos cœurs, par-delà Númenor.
Gardiens des jours déchus, veillant sur nos trésors.
Que demeure en nos mains la lumière et la loi,
Jusqu’à l’aube promise où reviendra le Roi. »
Arweneth répondit simplement :
— « Ainsi soit gardée la Voie. » [1]
Et les deux femmes eurent la satisfaction d’entendre le jeune homme se joindre à elles pour le répons. Comme Melthril se tournait vers lui avec un gentil sourire étonné, il ressentit le besoin de s’expliquer :
— Oui, ma mère faisait cela aussi, autrefois, lorsqu’elle était en vie.
Mais il chassa sa tournure mélancolique et s’attabla en demandant :
— Alors Mesdames ? Consentirez-vous à expliquer au jeune inculte que je suis, pourquoi vous êtes sorties courir les bois ?
— C’est très simple, trancha Arweneth. Voyez-vous, à notre âge, il devient important… de transmettre l’essentiel. Ou l’inverse. Et pour cela, il nous faut d’abord… le retrouver !
Tarthenor ouvrit des yeux ronds, réprimant un sourire avec difficulté. Heureusement Melthril prit le relais :
— C’est un peu difficile à expliquer. Disons que nous avons besoin de renouer avec notre passé, de puiser là où nous avons grandi, de quoi cultiver notre courage de demain. Vous qui n’avez pas vécu en un lieu puissamment fortifié, de paix, de gloire et de faste, il vous est sans doute ardu d’imaginer ce besoin de retour à la source. Mais peut-être le modeste repas de ce soir, avec ce modeste écho du luxe d’antan, vous le laisse-t-il entrevoir ?
— Un château… Mais il n’y a que des ruines au nord ! Qu’espérez-vous y trouver exactement ?
Les deux vieilles dames se regardèrent avec la connivence tranquille que confèrent les épreuves vécues et endurées ensemble.
— Cela aussi est un peu difficile à expliquer. Nous y sommes poussées, cette nécessité revient dans nos rêves. Nos proches nous y parlent, des images nous y viennent, des espoirs y germent. Nous espérons trouver quelque chose là-haut – au château où nous avons grandi. Par moments nous sommes profondément persuadées que nous la trouverons. A d’autres moments… Mais il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. [2]
— En un mot, ce que nous allons chercher n’est pas un trésor à ramener. Enfin, pas forcément. Disons que c’est plutôt une lame à retremper au creuset de nos origines ! résuma Arweneth, assez fière de sa petite tournure.
Tathrenor fronça les sourcils, l'air rêveur :
— En somme, vous partez renouveler votre foi…
La soirée s’écoula dans l’agrément d’un repas raffiné, d’une compagnie courtoise et d’un abri sûr. Le trio s’enveloppa de couvertures et partagea le vin de prunelle. Le jeune rôdeur poserait désormais un regard moins sévère sur ces deux vieilles dames, qui avaient, il le sentait, beaucoup de choses à lui apprendre ; mais il redoutait la dure réalité du jour à suivre. Les jours sont forgés de lucidité et d’action.
.oOo.
Dès le lendemain, Tathrenor embarqua les deux femmes dans leur cariole. Ils avaient un long chemin à faire pour regagner le refuge en évitant le repaire du troll !
Mais diriger deux caractères de cette trempe s'avéra plus complexe que de traquer un orc. À chaque croisement, Melthril trouvait une fleur rare à examiner ou Arweneth un caillou dans le sabot du bourricot, ralentissant la marche de retour.
— Vous n'avez pas le choix, répétait Tathrenor, agacé. C’est pour votre bien !
— Dites plutôt le vôtre, Tathrenor ! répliquait Arweneth depuis son trône de planches. Votre seul objectif est de vous débarrasser de deux paquets encombrants et de revenir à votre petit quotidien en solitaire ! Vous filez un bien mauvais lin, mon garçon ! [3]
— Vous parlez d’or, m’amie, renchérit sa commère. Ce garçon se bat vaillamment, mais comme un écu sans devise !
— Mamie ? Elle vous appelle Mamie ? Mais laquelle est la doyenne de l’autre ? Décidément, il est temps de rentrer ! soupira le jeune homme en hochant la tête.
Arweneth et Melthril gloussèrent sous cape, laissant le quiproquo s'installer dans l'esprit du rôdeur.
— Jeune homme, nous sommes responsables devant l’Unique. A présent, suite à vos conseils et votre exemple, nous n’avons plus besoin de votre aide. Mais je crois que vous avez besoin de la nôtre !
Le jeune rôdeur jeta aux deux m’amies un regard bien moins acerbe qu’il n’aurait voulu, voilé d’une condescendance presque tendre.
— Vous voyez une terre sauvage, nous y lisons un héritage. Nous avons un but lointain qui justifie nos efforts. En avez-vous ? lança Arweneth d’un air décidé.
— Ah oui, vos fameux rêves !
— Qu’avez-vous contre les rêves ? Si j’en juge par vos sourires cyniques, vous en feriez bon usage !
— Le rêve est une fumée qui s’effile au matin. Il ne nourrit pas ni ne préserve des embuscades…
Melthril sourit malicieusement :
— Ce n’est pas tout-à-fait vrai… Voilà un garçon qui n’a pas encore rêvé à deux… N’avez-vous pas une âme sœur avec qui rêver de concert, Tathrenor ?
Le rôdeur haussa les épaules avec fatalisme, détournant un regard morose. Melthril se promit de creuser le sujet, au moment opportun. Elle prit le jeune homme par le bras, d’un air maternel :
— Je vous assure qu’un rêve nourrit autant qu’une galette dorée, mon garçon ! Peut-être manquez-vous un peu de perspective, le gourmanda Melthril. La vie n'est pas qu'une patrouille. On ne protège durablement que ce que l’on comprend… et que l’on aime ! Sans quoi, autant partir pour le Harad et y devenir mercenaire !
Le voyage devint un long dialogue entre deux âges. La journée, Tathrenor se révélait un homme de l'immédiat, pragmatique, mais désespérément oublieux de la culture de son peuple. Le soir, autour d'un feu, lorsque c’était possible, il écoutait, avec une désinvolture de façade, Melthril lui parler des jardins de Lórien ou Arweneth lui citer les lois de l’ancien Arnor. Les deux m’amies savaient y faire, se relayaient, poussaient le jeune homme dans ses retranchements. Et il arrivait qu’il évoquât lui aussi quelque très ancien souvenir, de « quand il était petit ».
Peu à peu, l'escorte forcée devenait un divertissement itinérant. Tathrenor, se cherchant lui-même, se laissait charmer, pour un soir, aux évocations romanesques des rêves de m’amies.
.oOo.
Ce matin-là, la cariole cheminait sur une large route, jadis une artère pavée, à présent cicatrice grise fendant landes et collines, sous les hauts frênes qui la bordaient. Une fois encore, le petit groupe débattait de la mission des rôdeurs.
— … Le présent est une bête qui cherche à nous dévorer. Nous sommes des ombres, Melthril ! Le Rôdeur est celui qui renonce à tout – foyer, confort, reconnaissance – pour que d'autres dorment en paix.
Melthril redressa ses frêles épaules, un éclat dans le regard.
— Renoncer n'est pas oublier ! Notre mission n’est pas de sombrer dans une survie grise et dénuée d'âme. Le Rôdeur est le gardien d'un héritage invisible, le dépositaire d'une lignée qui remonte aux étoiles !
La route plongeait brusquement vers une gorge étroite où la rivière bouillonnait en un charmant désordre d'écume blanche. Enjambant l’abîme, le pont d’Arnor se dressait encore, puissante maçonnerie jetée au travers du vide.
— Voyez ces piles de grès, admira Arweneth en désignant deux tours carrées qui flanquaient l’ouvrage. Mon aïeul contait qu’on y percevait le péage des caravanes venant de Bree au sud. Chaque marchand devait y déclarer son chargement. Et les embarcations qui remontaient la rivière étaient taxées elles aussi, il y a une douane en contrebas. L’octroi finançait l'entretien du village dont vous voyez les ruines un peu plus haut.
Tathrenor arrêta la charrette en caressant le chanfrein du mulet : juste devant le pont, une belette se tenait en arrêt, le dos en arcade, son pelage hérissé chahuté par le vent, comme hésitante à traverser. Puis l’animal recula et plongea en sautillant dans les fourrés pour regagner les hauteurs.
— Etrange, bougonna le rôdeur en arrêtant le mulet d’une main sur le chanfrein. Dame belette s’aventure rarement à découvert. Quelque chose l’a certainement effrayé et ce n’est pas nous. Je vais aller jeter un coup d’œil avant de nous engager.
Dans la charrette, les babillages cessèrent et soudain l’on put entendre le vent s'engouffrer sous l’arche millénaire, tirant de la gorge des hululements de mauvais aloi.
Le rôdeur se munit de son arc et sortit une flèche, observant avec intensité de part et d’autre de la route. Les arbustes et les rochers, trop menus, ne permettaient pas de s’y dissimuler.
Incertain encore de pouvoir écarter l’éventualité d’une embuscade, Tathrenor s'avança avec une prudence de chat. Arrivé devant le pont, il inspecta la pièce couronnant la tour au bord de la rive, il se pencha pour examiner l'assise du parapet.
Un pan entier de la corniche, rongé par des décennies d'infiltrations, se rompit avec un craquement de tonnerre.
Le jeune rodeur n’eut pas le temps de bondir. Le sol se déroba sous ses bottes. Dans un nuage de poussière rouge, il disparut dans le gouffre.
— Tathrenor ! hurla Arweneth, se précipitant vers le bord.
Le rôdeur n'était pas tombé dans les flots, mais il gisait trois mètres plus bas, sur le quai du pilier de péage. Une dalle cyclopéenne, en glissant, lui avait écrasé la jambe gauche contre la paroi. Il était livide, le souffle coupé par le choc.
— Ne bougez pas ! ordonna la grande femme, avec sang-froid. Avec l’aide de sa commère, elle déballa des cordages rangés dans le chargement de la cariole.
Tandis que Melthril calmait et dételait Fier-Sabot, Arweneth fixa la corde à son harnais puis confectionna un nœud coulant, qu’elle passa au blessé.
Tathrenor, pâle et en nage, eut bien du mal à passer la boucle autour du bloc de pierre qui le bloquait, mais finit par y parvenir.
Enfin, encourageant le brave mulet auquel personne n’avait demandé pareil effort, elles parvinrent à lui faire soulever la dalle de quelques pouces, juste assez pour que Tathrenor, dans un râle de douleur, puisse dégager son membre broyé.
Elles le hissèrent ensuite comme un ballot de laine précieuse jusqu'au tablier, non sans maints jurons de douleur de la part du blessé.
Une fois son patient installé sur un lit de fougères dans la charrette, Melthril s'affaira. Elle sortit une fiole de cristal contenant une huile d'arnica macérée aux herbes des Hauts Bleus.
— C’est sérieux, murmura-t-elle après avoir examiné la chair violacée. Les os ne sont pas rompus, mais les chairs sont meurtries et les tendons distendus. Il vous faudra des jours, peut-être des semaines, de repos absolu.
Arweneth observa le pont devant eux. L'éboulement du parapet augurait mal de l’état général du pont. Elles ne pouvaient se risquer à y faire passer la charrette.
— Nous ne pouvons plus avancer, Tathrenor ! Le pont est désormais une impasse pour notre attelage. D’autant qu’il nous faut à présent vous ménager ! La seule route viable est celle que nous avons quittée hier, et qui continue vers le nord, vers le Castel.
Tathrenor, la sueur au front, tenta de se redresser, mais la douleur le ramena impitoyablement sur ses fougères :
— Maudite soit cette pierre... grommela-t-il. Il faut faire demi-tour et regagner mon repaire... Je ne peux plus vous escorter.
Melthril lui appuya doucement mais fermement un linge imbibé d'eau froide sur le front, le clouant au matelas.
— Taisez-vous donc, mon garçon, dit-elle du ton bourru d’une maîtresse d’école exaspérée. Vous nous avez assez rebattu les oreilles avec vos ordres de petit sergent étriqué. Regardez-vous : vous êtes désormais le passager, et nous sommes les capitaines. Il vous faut désormais vous plier à votre propre règlement sommaire !
— C'est insensé ! protesta le rôdeur, cloué au milieu des sacs de grains et du-Roi-seul-le-sait quels autres articles mystérieux embarqués par les deux aventurières. Je suis l'homme d'armes, c'est moi qui décide !
— Vous déciderez du nombre de pincées de sel dans votre gruau, et ce sera déjà beaucoup, conclut Melthril en réajustant une couverture sur les jambes du blessé. Pour le reste, vous feriez mieux de vous plier aux ordres. C’est ce que font les gens dont on vient de sauver la vie ! Nous avons un Castel à réveiller, et vous avez besoin d'une pommade que vous ne trouverez que dans ma réserve.
Arweneth croisa les bras, dissimulant mal un petit sourire vengeur :
— Vous vouliez nous ramener de force au village comme des enfants fugueuses ? Eh bien, c'est vous qui allez découvrir le domaine des Malgwîn [4].
Tathrenor ouvrit la bouche, chercha une répartie empreinte d’autorité virile, mais ne trouva que le soupir moqueur du vent. Il dut admettre sa défaite, avec un mélange de dépit et de respect forcé.
— Bien, tâchons de donner un peu d’entrain à notre baudet, conclut Arweneth en reprenant les rênes et en entonnant un vieil air de leur enfance, aussitôt repris en cœur par sa commère : « Mais compreneeeeez-moi, Le respect se perd dans le Hirdor de mon Grand-Père » [5].
La charrette s'ébranla, laissant derrière elle les ruines de l’octroi.
Humilié, impotent, agacé par la force tranquille de ces deux vieilles dames qui lui ravissaient son premier commandement, Tathrenor se laissa emporter en grimaçant par le cahot de la charrette, désormais simple passager d'un destin qu'il ne maîtrisait plus.
Pour le moment.
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A suivre...
NOTES
[1] Dans Les Deux Tours, chapitre La Fenêtre sur l’Ouest, Faramir explique à Frodon la coutume gondorienne de se tourner vers l’Ouest avant le repas : « Nous regardons vers Númenor qui fut, et au-delà vers Eldamar qui est, et plus loin encore vers ce qui sera toujours. ». Ici, les Dúnedain du Nord ont adapté le rituel en action de grâce dans un contexte de résistance à l’Ombre.
[2] Cette maxime est attribuée à Guillaume d’Orange.
[3] Le coton est une importation plus tardive !
[4] Du Sindarin Mal : d’or, doré, et Gwîn : vin, vigne.
[5] Sur l’air « Poulailler’s song » d’Alain Souchon. Je sens que vous n’avez pas la rèf…