L'Eclat d'Améthyste Tome 1 - Le Sang des Cendres

Chapitre 16 : L'Ombre de l'Argonath

Par Selenn

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Les jours sur le fleuve s'égrenaient. Ils se ressemblaient tous, se fondant dans une répétition lancinante de gestes mécaniques. Le rythme sourd des coups de rames, le clapotis hypnotique de l’eau contre les coques de nacre, et ce balancement perpétuel qui finissait par engourdir l'esprit. Et pourtant, sous cette surface monotone, chaque méandre de l'Anduin, chaque îlot de graviers blanchis par le soleil que nous laissions derrière nous, semblait nous rapprocher d'un précipice invisible. Le Grand Fleuve n'était pas un simple cours d'eau. C'était une bête puissante, une divinité silencieuse dont le corps d’argent liquide nous portait inexorablement vers un Sud chargé d'orages et de fer. Les rives défilaient comme les décors d'un rêve figé. Des murs de roseaux dorés qui bruissaient au moindre souffle et des saules grisâtres dont les branches plongeaient dans l'onde comme des mains de noyés. Je partageais ma barque avec Legolas et Gimli, un trio de silences aux aguets. Je restais accroupie à l'extrême proue de l'embarcation, les pieds nus pressés contre le bois blanc dont je sentais chaque vibration. Je passais des heures ainsi, immobile, le corps ramassé, scrutant les rives boisées. Mes sens étaient tendus jusqu'à la rupture, traquant le moindre battement d'aile dans les fourrés ou le froissement presque inaudible d'une branche brisée sur la terre ferme. L'anneau à mon doigt, lui, ne connaissait pas le repos. Il semblait vibrer à l'unisson avec le courant profond du fleuve, une pulsation sourde qui remontait dans mon bras. Sous la lumière crue et impitoyable de l'après-midi, l'améthyste refusait de s'éteindre. Elle jetait des reflets mauves, d'un éclat presque électrique, sur le bois immaculé et virginal de la barque galadhrim. Cette tache de couleur sombre, impériale et tourmentée, jurait violemment avec la pureté elfique de notre esquif. Elle marquait ma différence, mon intrusion. Ma présence même, dans son étrangeté noire et violette, jurait avec le silence sacré des autres, comme une note discordante dans un chant trop parfait. C'était cette dissonance, j'en étais sûre, qui attirait les yeux de Boromir. Dans la barque qui glissait à nos côtés, je sentais son regard revenir sans cesse, comme un aimant, vers ma main crispée sur le rebord. Ce n'était plus seulement l'Anneau Unique, ce fardeau invisible qui courbait les épaules de Frodon, qui occupait ses pensées. C'était cette preuve soudaine, matérialisée dans l'argent noirci, qu'une autre puissance, une autre légitimité venue d'un passé que l'on croyait mort, s'était invitée à la table des adieux. À ses yeux de fils d'Intendant, je n'étais plus Alya, la rôdeuse anonyme que l'on tolérait par nécessité. J'étais devenue un fragment d'histoire resurgi du néant, une relique vivante. Je voyais son esprit travailler, peser le danger, évaluer si cette « Princesse des Cendres » était une alliée inespérée pour son peuple ou une menace supplémentaire pour la souveraineté de Minas Tirith.

« Tu devrais le couvrir, » murmura Legolas, rompant un silence de plusieurs heures.

Il ramait avec une aisance déconcertante, mais ses yeux d'azur ne quittaient pas ma main.

« L'éclat de ta pierre déchire la brume. Elle se voit à des lieues sur cette eau plate, comme un signal pour ceux qui nous guettent. »

« Et pourquoi devrais-je cacher ce que la Dame m'a rendu ? » répliquai-je.

Je redressai le menton, fixant la barque du fils de l'Intendant.

« Si Boromir a un problème avec ma lignée, qu'il vienne me le dire en face au lieu de me dévorer des yeux comme un loup affamé. »

« Ce n'est pas de la haine que je lis sur son visage, Alya, » intervint Gimli.

Le Nain était assis au milieu, réajustant sans cesse la courroie de sa hache. Sa voix grave résonna contre la coque.

« C'est de l'envie. Il voit en toi un royaume qui pourrait renaître des cendres, alors qu'il sent le sien s'effriter jour après jour. Les Hommes sont des créatures étranges et dangereuses quand la peur de l'oubli les saisit. »

Je détournai les yeux de ma propre barque pour jeter un coup d'œil vers celle de tête, là où la silhouette haute et sombre d'Aragorn découpait l'horizon, dirigeant notre marche. Dans l'embarcation de Boromir, la scène était plus troublante. Le capitaine du Gondor se penchait vers Frodon, lui parlant à voix basse, ses lèvres remuant en un murmure inaudible que le vent emportait aussitôt. Le petit Hobbit paraissait de plus en plus recroquevillé sur lui-même, comme si le monde était devenu trop vaste, trop froid pour lui. Ses mains, blanchies par la tension et l'humidité, étaient crispées sur les rebords de nacre de la barque avec une telle force que ses articulations semblaient prêtes à percer la peau. Ses yeux restaient perdus, vides, fixés sur le sillage tourbillonnant de l'eau, comme s'il y cherchait une issue ou un oubli. L'ombre de la Moria ne nous avait pas quittés. Elle n'était pas restée dans les ténèbres de Khazad-dûm. Elle avait simplement mué, changeant de forme pour devenir ce silence lourd, cette méfiance rampante qui s'infiltrait dans les moindres fissures de nos volontés et s'installait dans la fatigue de nos muscles comme un acide lent. Le malaise qui me rongeait changea brusquement de nature. Ce n'était plus la pression psychologique du regard de Boromir, ni la tristesse de voir Frodon s'étioler. Soudain, un picotement glacial, fin comme une aiguille de givre, courut à la base de ma nuque, remontant jusqu'à la racine de mes cheveux. Mon instinct de sentinelle, affûté par des décennies de traque, hurla avant même que mon cerveau ne puisse identifier le danger. Je me figeai, les muscles de mon cou se tendant jusqu'à la douleur. Ce n'était pas une simple sensation de malaise. C'était une présence. Une intention malveillante, brute et affamée, nichée quelque part sur la rive Est, cette rive de l'Ombre dont les fourrés de tamaris semblaient désormais nous observer. L'air, pourtant vif, devint soudain rance à mes narines, chargé de l'odeur métallique de la haine. Quelque chose, là-bas, nous suivait, calquant son souffle fétide sur le rythme de nos rames, et ce quelque chose n'attendait qu'un signe pour bondir.

« Legolas, » dis-je, ma voix redevenant instantanément sèche. « À l'est. Dans les fourrés de tamaris, là où la brume stagne. »

Le Prince de la Forêt Noire abandonna ses rames. Le mouvement fut d'une fluidité déconcertante. Ses mains quittèrent le bois usé pour laisser les rames glisser silencieusement le long de la coque, troublant à peine le miroir de l'eau. Dans le même élan, sans rupture de rythme, il se redressa. Ce fut une transition de félin, une reptation verticale où chaque muscle de son dos sembla se couler sous sa tunique de nacre. Son arc des Galadhrim, ce cadeau de la Dame, parut jaillir dans sa main gauche comme s'il l'avait toujours tenu. Sa main droite trouva l'encoche de la flèche avec une précision aveugle. Il banda son arc. La corde chanta brièvement dans l'air calme, une note unique, aiguë et vibrante, qui résonna contre les parois invisibles du fleuve comme un avertissement sans équivoque. Ses yeux d'un bleu cobalt, d'ordinaire si profonds, se figèrent, devenant deux joyaux d'une clarté surnaturelle. Il ne regardait pas la rive. Il la passait au crible. Son regard perça littéralement le rideau dense de feuilles mortes et le chaos des branches grises des tamaris, filtrant la brume, annulant les ombres pour y traquer la moindre dissonance chromatique ou le moindre contour étranger à la forêt. Il était devenu une arme tendue, une volonté pure attendant sa cible.

« Des traces sur la rive, » confirma-t-il, la voix basse. « Des silhouettes furtives. Des Orques. Ils nous escortent par la terre, calquant leur pas sur notre dérive. »

L'Anduin n'était plus ce refuge d'argent où nous avions espéré laver nos peines et nos fatigues. À chaque coup de rame, le fleuve se transformait en un couloir oppressant, une gorge dont les parois invisibles semblaient se rapprocher d'heure en heure, écrasant l'espace entre nos barques et les rives hostiles. L'horizon s'était rétréci, ne laissant plus place qu'à la peur et à l'attente. L'ennemi, invisible sous le couvert des tamaris, ne nous attaquait pas encore. Il n'y avait ni flèches sifflantes, ni cris de guerre, seulement cette présence fétide qui nous escortait comme des chiens de berger mènent un troupeau à l'abattoir. Il nous gardait avec une patience atroce, nous surveillant avec la cruauté de ceux qui savent que le courant travaille pour eux. Ils attendaient simplement le moment où le cours d'eau s'engouffrerait dans un cul-de-sac rocheux, là où les remous nous briseraient contre les pierres. Ma main se ferma sur l'améthyste, ses doigts se crispant sur le métal froid avec une force qui fit blanchir mes jointures. Sous la pierre, la chaleur pulsait désormais contre ma peau avec une violence nouvelle, une cadence guerrière qui s'accordait aux battements furieux de mon propre cœur. Je sentais la puissance du basalte et l'autorité de ma lignée remonter le long de mon bras, durcissant mes muscles, aiguisant ma volonté jusqu'à la transformer en lame. Si le combat devait venir, si le piège devait se refermer dans un fracas de bois brisé et de fer noir, je ne serais pas une proie facile que l'on traîne dans la boue des berges. Je ne serais pas la princesse déchue qu'ils espéraient cueillir parmi les ruines de sa propre vie. Je serais la tempête, un ouragan de basalte et de violet que ce bijou, dans son antique fureur, m'ordonnait d'être. En cet instant, je n'avais plus peur de l'embuscade. Je l'attendais, prête à transformer ce couloir de mort en un bûcher pour ceux qui osaient nous traquer.



Le fleuve amorça un dernier coude, une courbe immense et souveraine qui semblait avoir été tracée par la main d'un architecte plutôt que par le hasard de la géologie. À cet instant, le courant changea de nature. L'Anduin, jusqu'alors impétueux, parut s'apaiser, ses eaux devenant aussi lisses et sombres qu'un miroir d'obsidienne. On aurait dit que l'eau elle-même ralentissait par déférence, retenant son souffle alors que nous approchions d'un sanctuaire interdit. Un silence s'abattit sur nos barques, interrompu seulement par le goutte-à-goutte argenté de nos rames suspendues. Et brusquement, la falaise sur notre droite sembla s'écarter, comme un rideau de pierre tiré sur le monde. Le ciel, prisonnier des gorges depuis des lieues, parut s'ouvrir dans un vertige d'azur et de brume, pour mieux se refermer aussitôt sur une vision qui défiait l'entendement. L'horizon fut brusquement oblitéré. L'air lui-même se raréfia sous la masse de ce qui surgissait de la montagne. Ce n'était plus du paysage, c'était de l'histoire pétrifiée, une intrusion brutale de la volonté humaine dans la majesté sauvage du fleuve.

« Regardez ! » s'exclama Aragorn.

Sa voix ne résonnait plus du ton grave, rauque et prudemment contenu du rôdeur des terres sauvages. C’était un son nouveau qui semblait remonter des profondeurs de la terre, vibrant d'une fierté sauvage qui me fit tressaillir. Il y avait dans son timbre une octave de roi, une résonance de bronze et de commandement que je ne lui avais encore jamais connue. Ce n'était plus l'homme qui fuyait son destin, mais l'héritier qui l'épousait enfin. Et alors, émergeant lentement de la brume laiteuse et des parois rocheuses qui semblaient s'incliner sur leur passage, ils apparurent. D'abord, ce ne fut que de l'ombre, puis la pierre prit une forme, une volonté. Deux colosses s'élevant à une hauteur vertigineuse, sculptés à même le flanc brut de la montagne avec une précision qui frisait la démence. L'Argonath. Les Piliers des Rois. Isildur et Anárion, les ancêtres d'Aragorn, se dressaient face au Nord dans une pose d'une autorité si terrifiante qu'elle semblait figer le cours même du temps. Leurs visages de granit, érodés par les millénaires mais toujours altiers, scrutaient un horizon que nous ne pouvions voir. Une main était tendue vers nous, la paume immense et ouverte, intimant l'ordre absolu de s'arrêter aux intrus du monde, tandis que l'autre serrait une hache de pierre dont la lame, démesurée, semblait vouloir fendre les nuages lourds et menaçants qui s'accumulaient à l'Est. Je renversai la tête en arrière, luttant pour garder l'équilibre alors que le sommet des statues disparaissait dans la voûte céleste. Ma légèreté d'Elfe, ce sentiment d'agilité qui faisait ma force, me parurent soudain dérisoires, presque insultantes face à cette immensité minérale. Les Hommes, ces créatures à la vie si brève, si prompte à s'éteindre comme une bougie dans le vent, avaient donc eu cette présomption folle. Défier l'éternité. Ils n'avaient pas seulement bâti, ils avaient gravé leur orgueil et leur mémoire dans la chair vive de la Terre du Milieu, forçant la montagne elle-même à porter leurs traits. L'ombre des statues tomba brutalement sur nos barques. Ce fut une obscurité froide, humide et solennelle qui s'abattit sur nous, une masse de silence qui semblait peser des milliers de tonnes sur nos frêles embarcations de bois. Sous ces pieds de géants, nous n'étions plus que des insectes égarés sur un miroir d'eau, emportés vers un destin que ces rois de pierre avaient déjà jugé.

« Longtemps j'ai rêvé de voir les rois de mon peuple, » murmura Aragorn.

Ses yeux gris, d'ordinaire voilés par la fatigue des chemins et le doute qui ronge les exilés, s'étaient transfigurés. Je l'observais, pétrifiée. Il y brillait une lumière nouvelle, une clarté royale que les siècles d'errance n'avaient pu éroder. En contemplant ces géants, Aragorn ne regardait pas le passé. Il se regardait dans le miroir de son devenir, puisant dans le granit la force de ne plus être un simple rôdeur. Je détournai péniblement les yeux pour observer l'autre barque, et le spectacle me glaça le sang. Boromir s'était levé. Il se tenait debout, les jambes écartées pour stabiliser son équilibre au mépris du danger de chavirer dans le courant bouillonnant qui s'engouffrait entre les parois. Sa stature, pourtant imposante et taillée pour la guerre, paraissait dérisoire, presque minuscule sous le pied de pierre d'Isildur qui surplombait les flots. Sa main droite vint frapper son cœur avec une brutalité sourde, un salut militaire désespéré adressé à une gloire qui n'existait plus. Mais ses yeux ne reflétaient pas la simple dévotion du soldat. Ses yeux brûlaient d'une douleur aiguë, d'un deuil si vaste qu'aucun mot, aucune prière, n'auraient pu le consoler. Pour lui, ces colosses n'étaient pas de simples monuments de pierre. Ils étaient les témoins silencieux de sa propre impuissance. C'étaient les fantômes hurlants d'un Gondor rayonnant, le rappel constant, massif et écrasant, de l'abîme dans lequel son royaume sombrait désormais. Chaque fissure dans le granit de ses ancêtres semblait être une plaie ouverte dans sa propre chair. Soudain, mon anneau d'améthyste pulsa violemment à mon doigt, une décharge nerveuse qui me fit tressaillir. Alors que nous glissions dans l'ombre humide, passant sous l'arche formée par les jambes des géants, la pierre violette se mit à vibrer d'une fréquence désagréable, presque agressive. C'était une protestation silencieuse, une révolte de ma propre magie contre cette démonstration de puissance humaine, si immuable, si insolente. Je sentis une amertume acide me monter à la gorge, un goût de cendre et de défaite. La jalousie me serrait le cœur. Ma propre lignée, pourtant si ancienne, n'avait laissé derrière elle que des décombres calcinés et des souvenirs amers que le vent finissait de disperser dans l'oubli. Nous n'avions laissé que du vide et des silences, là où les Hommes, ces êtres éphémères, avaient eu l'audace de façonner des montagnes entières à leur image. Devant cette éternité de pierre, mon héritage de cendres me parut soudain d'une fragilité insupportable, comme si ma couronne d'ombre s'évaporait sous le regard de ces rois de granit.

« Ils sont pétrifiés dans leur gloire passée, » soufflai-je à Legolas.

Je cherchais à briser le charme, à nier la force du symbole qui m'étouffait.

« Mais la pierre ne saigne pas, Legolas. Et elle ne protégera plus personne des flèches qui arrivent par l'Est. C’est une illusion de survie. »

« Ils sont des sentinelles qui ne dorment jamais, Alya, » répondit-il avec une gravité douce, sans détacher ses yeux de la crête des statues. « Ils ne sont pas là pour combattre, mais pour nous rappeler que même si tout s'effondrera, la volonté de résister peut survivre à ceux qui l'ont portée. Regarde bien leurs visages. »

Alors que nous passions enfin entre les socles, l'illusion de perfection que la distance nous avait imposée se brisa net. À mesure que nous glissions dans l'ombre humide de leurs pieds de pierre, je vis les marques du temps, ces stigmates que les millénaires avaient patiemment gravés dans la chair du granit. Les lichens jaunâtres et poisseux s'agglutinaient dans les orbites creuses des rois, leur donnant un regard malade, tandis que des mousses sombres rongeaient les replis de leurs manteaux de roche. Des fissures profondes, telles des cicatrices de guerre jamais refermées, balafraient les haches immenses. Je pouvais compter les impacts des tempêtes, les éclats arrachés par la foudre et le gel au cours d'un temps que mon esprit d'Elfe peinait à embrasser. Le Gondor n'était pas une puissance éternelle. C'était un géant aux pieds d'argile, un colosse fissuré qui tenait encore debout par la seule force de son inertie. Et nous, minuscules silhouettes dérivant à ses pieds, nous n'étions que ses derniers échos, un murmure s'éteignant dans le fracas de l'histoire. Je serrai la rame entre mes mains avec une force telle que le bois sembla gémir, mes jointures blanchissant sous la pression. Je sentais le courant changer de rythme sous la barque, nous aspirant vers le sud avec une ferveur inquiétante, comme si le fleuve lui-même était pressé de nous livrer à notre sort. L'eau bouillonnait contre les piliers, créant des remous qui tiraient sur la coque, nous interdisant toute hésitation. L'Argonath nous souhaitait la bienvenue dans un royaume de spectres et de ruines magnifiques. Je le savais désormais, au plus profond de mon sang et de cette améthyste qui brûlait contre ma peau. Ce fleuve ne nous ramènerait jamais en arrière. En franchissant cette porte de granit, nous laissions derrière nous la lumière de la Lórien et la sécurité des légendes. Nous pénétrions dans un monde où même les rois de pierre finiraient par tomber, et où ma propre couronne de cendres, aussi fragile soit-elle, serait bientôt tout ce qu'il me resterait pour affronter la nuit qui s'annonçait à Rauros.



À peine avions-nous franchi l'ombre monumentale des Rois, comme si nous venions de briser un sceau antique, que l'Anduin sembla se réveiller d'une fureur trop longtemps contenue. Le courant s'emballa avec une violence sauvage, l'eau d'argent tranquille se métamorphosant sous nos yeux en un chaos de bouillons boueux et de tourbillons voraces qui semblaient vouloir aspirer le ciel lui-même. Nos barques de nacre, chefs-d'œuvre de légèreté et de souplesse, perdirent instantanément leur grâce pour devenir des proies. Elles dansaient dangereusement sur les crêtes d'une écume blanche et agressive, des dents d'eau qui mordaient les flancs de l'esquif. Je fis corps avec le bois. Je me balançais instinctivement, chaque fibre de mes jambes tendue à l'extrême pour contrebalancer les embardées erratiques de la coque qui menaçait de se retourner à chaque seconde. Mes mains, crispées sur le plat-bord, s'agrippaient avec une telle intensité que je sentais le bois gémir et vibrer sous mes doigts, comme s'il partageait ma propre terreur. Le temps parut se dilater. Chaque gerbe d'eau glacée, saturée de la morsure minérale de la montagne, nous cinglait le visage avec la force d'un fouet, nous aveuglant à demi. Je ne voyais plus le fleuve. Je ne sentais plus que la morsure lancinante du froid s'insinuant sous mes vêtements, et ce rugissement sourd du courant qui montait des profondeurs, un grondement de bête affamée dont l'appétit ne nous laissait aucun répit. Nous n'étions plus des voyageurs guidant leur propre destin. Nous n'étions que des débris insignifiants, jetés dans la gorge d'un monde en colère.

« À gauche ! » hurla Aragorn.

Sa voix, pourtant puissante, était presque dévorée par le fracas grandissant des rapides.

« Évitez les rochers ! Maintenez le cap ! »

Mais le danger ne venait plus seulement de l'eau, ni des crocs de pierre traîtres qui affleuraient sous la surface bouillonnante. Tandis que nous luttions contre les remous, mon regard fut attiré par un mouvement anormal sur la rive orientale. Là-bas, les falaises abruptes de l'Emyn Muil se dressaient comme des murailles de scories, d'un gris de cendre qui semblait absorber toute lumière. Soudain, la roche parut s'animer. Des silhouettes décharnées, d'une noirceur de poix, s'extirpèrent soudain des parois de basalte. Ce n'étaient plus de simples ombres portées par le déclin du jour, mais des archers orques, tapis avec une patience venimeuse dans les failles béantes du roc. Ils nous surplombaient, tels des gargouilles arrachées à leur pétrification, guettant leur proie dans l'étau grondant du fleuve. Le silence de la pierre fut brisé par le claquement sec des cordes de chanvre. Une première flèche déchira l'air, bientôt suivie d'une nuée mortelle. Elles tombaient en une pluie noire, décrivant de longues courbes fatales dans l'air saturé d'humidité, sifflant cruellement à nos oreilles comme le vol d'insectes enragés. Le temps sembla se figer alors que je suivais du regard la chute de ces traits de fer. L'un d’eux vint se ficher dans le bordage avec un bruit sourd, un choc brutal qui fit vibrer la coque jusque dans la paume de mes mains. Une autre flèche fustigea l'eau à quelques centimètres de mon visage, soulevant une gerbe d'écume glacée avant de s'engloutir dans les profondeurs. Ces bruits sinistres, ce craquement du bois mordu par l'acier, scellaient l'ouverture d'une chasse dont nous étions les proies, piégées dans un étroit couloir de nacre entre les falaises hostiles et l'appel du gouffre.

« Legolas ! » criai-je.

D'un mouvement réflexe, je dégainai l'une de mes dagues. L'acier brilla un bref instant avant de dévier un trait noir qui visait la gorge de Gimli, le faisant siffler inoffensivement dans les flots. L'Elfe ne perdit pas une seconde. Debout dans la barque oscillante, défiant les lois de l'équilibre avec une aisance qui confinait à la magie, il enchaînait les tirs avec une rapidité féroce. Sa chevelure blonde flottait comme un étendard dans le vent des rapides tandis que ses flèches trouvaient leurs cibles malgré la distance et le roulis, faisant basculer les Orques dans le vide, telles des poupées de chiffon noir s'écrasant contre les récifs. Je sentis soudain une chaleur vive, presque insupportable, à mon doigt. L'améthyste de mon anneau s'était embrasée d'un éclat pourpre, une lueur profonde et venimeuse qui palpitait au rythme de la menace, comme si le sang de mes ancêtres s'était mis à bouillir dans la pierre. Ce n'était plus la peur qui irriguait mes veines, mais une exaltation sombre. Une ivresse guerrière, féroce et ancienne, que je n'avais plus ressentie depuis les cendres de mon propre foyer. Je voulais que cette fuite perpétuelle s'achève ici, dans le fracas et le sang.

« Ils nous rabattent vers les chutes ! » lança Boromir, dont la barque luttait contre un tourbillon qui menaçait de l'aspirer.

Au loin, un nouveau son commença à poindre, d'abord comme une vibration imperceptible dans la coque, puis comme une onde de choc qui s'empara de l'air. C’était un grondement plus profond, plus viscéral et infiniment plus terrifiant que le cri strident des Orques. Le tonnerre sourd des chutes de Rauros dominait désormais tout le reste, effaçant le bruit des flèches et les ordres d'Aragorn. C’était la voix d'un monde qui s'effondre, une plainte millénaire là où l'Anduin, las de sa propre majesté, se jetait avec fracas dans l'abîme. Nous étions pris dans un étau invisible. Derrière nous, la pluie de fer des archers. Sur notre flanc, les murailles de l'Emyn Muil. Et devant nous, ce gouffre béant qui nous appelait de toute sa puissance d'aspiration. Chaque battement de mon cœur semblait s'aligner sur ce martèlement sourd, tandis que la barque accélérait vers le néant. Dans un effort ultime, nos bras brûlant d'une fatigue qui dépassait la simple douleur, nous parvînmes à arracher nos embarcations à la gueule du fleuve. Nous luttions contre chaque litre d'eau, chaque remous, pour diriger les barques vers la rive occidentale, là où les pentes de l'Amon Hen, la Colline de l'Œil, plongeaient dans les flots. Le temps s'étira en une éternité de muscles tendus et de respirations saccadées. Brusquement, les coques de nacre heurtèrent le sol avec un crissement de sable et de graviers qui nous fit tressauter. Nous sautâmes sur la rive, les jambes flageolantes, le corps lourd. Nous étions haletants, trempés jusqu'aux os par l'écume glacée, nos vêtements de voyage collés à notre peau comme une seconde enveloppe de froid. Je restai là, un genou en terre, sentant le monde vaciller autour de moi alors que l'Anduin continuait sa course folle sans nous. Le silence qui s'abattit alors fut presque plus terrifiant que le fracas des rapides que nous venions de fuir. Ce n'était pas un silence de paix, mais une absence de vie chargée de secrets, une lourdeur atmosphérique qui pesait physiquement sur les bois environnants. L'ombre s'abattait avec une célérité spectrale, déployant d'interminables doigts de ténèbres qui se coulaient entre les fûts des arbres millénaires. L'air se chargeait d'une électricité sourde, une tension impalpable qui faisait frissonner ma chair, comme si la forêt elle-même, vieille et rancunière, nous enlaçait de sa malveillance patiente. Je restai un instant accroupie sur le sable humide, mes dagues dégainées, les jointures blanchies sur l'acier. Mes yeux violets, dilatés par l'obscurité naissante, scrutaient la pénombre impénétrable qui nous surplombait. À mon doigt, l'anneau ne s'éteignait pas. Bien au contraire, sa lueur pourpre semblait pulser en rythme avec le danger caché, battant contre ma peau comme un second cœur, une sentinelle de sang qui m'avertissait que si le fleuve nous avait épargnés, la colline, elle, nous réclamait déjà.

« Nous ne sommes pas seuls ici, » murmurai-je en rejoignant Legolas, dont les narines frémissaient au vent. « L'ombre de l'Argonath nous a suivis, ou peut-être nous attendait-elle. »

Aragorn s'approcha de nous, mais ses pas n'avaient plus leur assurance habituelle. Chaque mouvement semblait lui coûter un effort de volonté pur, comme s'il portait sur ses épaules le poids des statues que nous venions de franchir. Sous la lumière agonisante, qui jetait des ombres longues et décharnées sur le sable, son visage paraissait s'affaisser sous un poids invisible. Les sillons de son front s'étaient creusés en vallées d'amertume et ses traits s'étaient figés, lui donnant l'air d'avoir vieilli de dix ans durant cette seule heure de navigation. Il n'était plus le chef de guerre au regard d'acier, mais un homme accablé par l'incertitude, dont les yeux gris traquaient désespérément une issue là où il n'y avait plus que des murs de forêt impénétrables. Il arrêta sa marche et son regard se posa sur Frodon. Le petit Hobbit s'était déjà éloigné du groupe, ses pieds s'enfonçant dans le tapis de feuilles mortes du sentier montant. Il ne nous entendait plus. Il se tenait là, immobile, fixant le sommet de l'Amon Hen avec l'expression d'un somnambule sur le point de basculer dans le vide. Son regard était absent, vitreux, déjà happé par une réalité que nous ne pouvions percevoir. Il n'était plus avec nous, dans cette crique. Il était déjà ailleurs, sur un chemin solitaire où personne ne pourrait le suivre. Sous ces feuillages antiques, où la sève des arbres semblait aussi noire que l'encre, la Communauté arrivait enfin à son point de rupture. On sentait, dans l'air saturé d'électricité, que le destin ne se contenterait plus de promesses ou de chants. Il allait exiger son tribut, une offrande de sang et de larmes pour sceller la fin de notre voyage commun. Le craquement d'une branche sous le pied de Frodon résonna comme un coup de tonnerre dans le silence, marquant le premier pas vers un sacrifice que nous pressentions tous, sans oser le nommer.

« Reposez-vous, » dit Aragorn d'une voix sourde qui ne portait aucun espoir. « Demain, nous devrons décider du chemin. Vers l'Est et les ténèbres, ou vers l'Ouest et la guerre. »

Je ramenai ma main vers ma poitrine, refermant mes doigts sur l'améthyste. Je serrai la gemme contre le creux de ma paume. Je ne sentis pas la chaleur espérée, mais un froid piquant, une morsure glaciale qui semblait vouloir me rappeler l'hiver éternel de mon peuple. Ce froid ne me fit pas reculer. Il agit comme un réveil, purgeant mes doutes et figeant mes hésitations. Je restai là, immobile, le souffle court, tandis que la certitude s'installait en moi avec la froideur du basalte. Je savais que pour moi, le choix ne se déciderait pas demain à l'aube. Il était déjà fait, gravé dans les cendres encore chaudes de mon passé et dans le sang de ceux que j'avais perdus. Mon chemin ne serait pas celui de la fuite vers l'exil étoilé de l'Ouest, ce repos que mon âme réclamait pourtant. Il ne serait pas non plus celui de la chute inévitable vers les ténèbres de l'Est, là où l'ennemi nous attendait. Mon sentier s'arrêtait ici, dans cet entre-deux, dans cette zone d'ombre où l'on devient une sentinelle. Je serais le bouclier entre mes compagnons et le vide noir qui s'ouvrait sous nos pas. Je serais la barrière de feu et de violet, la protection farouche de ceux qui restaient debout, quel qu'en soit le prix final, dût mon nom s'éteindre avec le dernier battement de mon cœur sur ce sable humide.




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