Lucy n’a pas voulu dormir seule. Elle s’est endormie beaucoup plus tard qu’à l’habitude, et chaque petit bruit l’a réveillée pendant le jour. Il faut alors la rassurer, lui rappeler que nous sommes en sécurité. Mais moi-même, je ne suis pas rassurée.
À l’heure de l’entraînement, je la pousse un peu pour la réveiller, à sa demande. Je lui offre de rester avec elle dans nos appartements, à faire ce qu’elle veut, mais elle insiste pour m’accompagner plutôt en salle de gym.
Toute nouvelle personne qui entre dans la salle est scrutée à la loupe. Aussi, je me demande si ce ne serait pas mieux de la garder dans un lieu plus calme.
Louis nous approche, prend de ses nouvelles, s’entraîne un peu avec nous. Puis, Dunn arrive:
- Fiset, mademoiselle Dufour, vous êtes attendu dans le bureau du Russe.
Il fallait s’y attendre. Je fais signe à mon ado et nous sortons du gym en saluant Louis. Dunn nous escorte et Lucy lui demande, chemin faisant :
- Comment elle va, Audrey?
- Elle est pu à l’Élysée, mais elle est encore en vie, si c’est ça ta question.
L’adolescente a un signe de tête approbateur. Je la sens un peu plus détendue. Et moi aussi.
En entrant dans le bureau, nous retrouvons Le Russe, Miles et Patricia. Lorsqu’elle nous voit, cette dernière se lève. La culpabilité sur son visage est grave, peut-être même un peu honteuse.
Le prince nous invite à avancer et prend la parole :
- Mesdemoiselles Fiset et Dufour, merci de vos présences respectives. Vous êtes conviées pour débriefer l’évènement qui s’est produit la nuit dernière. Premièrement, l’Élysée de la métropole vous présente ses plus plates excuses pour cet incident. Sachez que la personne qui a commis ce méfait est présentement institutionnalisée dans un établissement qui lui procurera l’aide nécessaire. Deuxièmement, vous êtes en droit de demander réparation à la personne responsable de cette goule, mademoiselle Dufour.
Mon ado relève la tête, étonnée.
Dunn baisse la tête pour dissimuler un sourire. Le Russe approuve d’un signe de la tête, et Miles lève les yeux au ciel.
Patricia s’incline devant Lucy et explique :
- J’ai pris sur moi votre sécurité. Je suis celle qui a mis à votre disposition Audrey. Je suis donc celle qui doit endosser la dette de l’affront qui vous a été fait, mademoiselle Dufour.
- … Je huh… Je sais pas quoi dire…
- Vous pouvez me demander ce que vous désirez, équivalent à ce qui vous a été fait. Et je serai obligée de vous le donner. Vous pourriez me demander de faire vivre à Audrey exactement ce que vous avez vécu, et je ne pourrais vous le refuser.
C’est avec une certaine fierté que je vois Lucy devenir médusée. Elle secoue vivement la tête :
- Oh non, surtout pas… Ça pourrait la tuer, ne faites pas ça. Je… huh…
Elle réfléchit gravement avant de répondre :
- Je veux comprendre pourquoi elle a fait ça. Je peux pas croire qu’elle ait juste décidé de me faire du mal : c’est une personne bien. Il y a des choses qui l’ont amenée à agir comme elle l’a fait.
Lucy me lance un regard en disant :
Ma gorge se sert lorsque les questions qu’elle m’a posées dans ma TransAm, en venant en ces lieux, me reviennent. La bague pulse doucement et m’aide à me contrôler. Lucy en revient à Paty et continue :
- Mon parent me dit que la connaissance est la meilleure des préparations. Vous êtes psychiatre. Alors c’est ça, ma demande. Et je sais que la réponse sera compliquée, mais je veux comprendre.
Patricia prend la main de Lucy et la porte à sa propre joue. Ce sont de vraies larmes, et non des larmes de sang, qui perlent de ses yeux.
- Compliquée et peut-être douloureuse à recevoir, mais je me porte garante du respect de votre demande, mademoiselle Dufour.
Sa demande ne me surprend pas : mon ado est intelligente, et comprendre lui permettra de reprendre le contrôle sur ce qu’elle a vécu. Pas nécessairement de l’excuser. Et plus vite elle comprendra ce qui fait en sorte qu’une personne se retourne contre une autre, mieux outillée elle sera dans la vie.
Patricia fait un pas en arrière, puis s’adresse à moi :
- Si les rôles avaient été inversés, j’ignore s’il m’aurait été possible de m’arrêter. Tu as épargné la vie d’Audrey, et je t’en suis reconnaissante.
Je lui fais un signe de la tête.
Le Russe tranche :
- Je considère ce dossier clos. Je vais maintenant vous demander à tous de sortir, à l’exception de mademoiselle Fiset.
Dunn fait signe à Lucy de le suivre. Paty les imite, et je me retrouve avec Miles et le Russe. Le prince tourne un regard vers le châtain qui semble comprendre, à ce moment, que lui aussi doit sortir.
Il fallait bien que ça se passe, mais je considère ce moment mal choisi pour faire de moi une goule. En fait, je me sens un peu refroidie à cette idée. Mais Le Russe ne bouge pas, reste derrière son bureau, les mains jointes devant lui. Il me fixe comme s’il tentait de formuler ses prochaines phrases.
- Tout d’abord, les résultats de votre entraînement sont radicalement supérieurs à ce que j’escomptais. Mes félicitations. Vous m’auriez donné du fil à retordre, de mon vivant.
- Vous boxiez?
- Oui. Et je travaillais pour le KGB. Mesurez maintenant le compliment que je vous fais.
Effectivement.
- Ensuite, vous avez des qualités qui sont propres à celles qu’on retrouve non pas chez les boxeurs, mais chez les leaders. Bien avant votre arrivée, j’ai pris le temps d’enquêter sur ce que vous avez fait, avec les hommes de votre père et les jeunes femmes que vous avez sauvées, et il me pèse de faire de vous une goule. Je ne veux pas de vous à mon service, mademoiselle Fiset. Je veux pouvoir travailler avec vous. Aviez-vous envisagé de devenir une immortelle?
La conversation avec Ti-Poe me revient. C’est d’autant plus déstabilisant qu’on dirait une entrevue d’embauche…
- Cette possibilité a été évoquée avec mon second, à la ville.
- Et?
- Et il me disait que mes hommes sont méfiants à l’idée de servir des vampires qu’ils ne connaissent pas.
De la nostalgie passe dans son regard.
- Je connais ça. Vous-même, qu’en pensez-vous?
Je prends le temps de bien placer mes mots :
- Je vous avoue que… La condition vampirique me semble très contraignante. Toutefois, à constater les combats que vous menez, l’impact que ça peut avoir à long terme, la possibilité de voir évoluer les sociétés et d’y aider… Ce sont des aspects très intéressants.
Il… rit. Il rit, et se lève, marche vers moi en déclarant :
- À notre première rencontre, lorsque je vous ai demandé ce que vous saviez de nous, la première chose que vous avez choisi de dire était que nous étions tous humains auparavant, et ensuite que certains avaient le choix contrairement à d’autres. Et lorsque je vous demande : “Voulez-vous l’immortalité et le pouvoir”, vous me répondez par “C’est beaucoup de responsabilité, et c’est intéressant.” Pas de romantisme, juste du pragmatisme. Vous êtes particulière.
- Vous m’excuserez, mais… Je peux vous retourner la même remarque.
Le prince s’arrête à quelque pas de moi, attendant que je précise ma pensée :
- Vous n’avez pas tenu pour acquise ma présence ici, vous posez des questions, vous faites un brillant mélange d’autorité et de flexibilité… Votre intelligence sociale est épatante.
- Je me méfie des qualités que l’on m’accorde.
- Vous aimeriez entendre des choses plus crunchy?
Il semble intéressé, alors je lance :
- Je crois que votre carte principale est votre facilité à plaire. Vous tentez de plaire à d’anciennes traditions malgré votre jeune âge. Et vous tentez de plaire aux plus jeunes, ce qui est plutôt avangardiste, de ce que j’ai compris dans votre société. La communication non verbale projetée de votre part tend à montrer que vous manipulez énormément les gens. Mais vous ne manipulez pas pour dominer : vous le faites pour la cohésion du groupe.
Il baisse la tête en souriant.
- Je vous déteste. déclare-t-il avec un peu d’humour.
- Désolée. J’ai grandi avec un père narcissique, ça me rend un peu hypervigilante.
- Ça laisse ses marques. Alors, qu’en pensez-vous, mademoiselle Fiset? Franchirez-vous cette ligne?
- Quoi, cette nuit?
- Non. Pas cette nuit. En fait, je ne serai pas votre Sir.
Je suis surprise de sa déclaration. Il continue :
- Vous ne connaissez pas encore votre Sir. Mais il vous ouvrira les portes dont vous aurez besoin pour mener à bien vos buts : sécuriser votre ville, veiller sur Lucy, garder vos hommes sous une même bannière… Mais cela ne se produira pas d’un seul coup. Il faut me donner le temps.
- D’accord…
- Et il vous fera des misères, au début. Il va vous travailler au corps de toutes les façons possibles et imaginables. Mais vous avez ma parole que ceci ne durera pas.
J’ai un sourire embarrassé malgré la discussion que je devrais trouver très grave.
- Alors qu’en dîtes-vous? me demande-t-il encore en m’étudiant.
- J’en dis que ça me fait envie. Et comment je le rencontre?
- Faites-moi confiance. Deux choses : ne soyez pas pressée, et n’en parlez pas à Dunn ou Fang.
Ce bout-là me coûte, mais je sais qu’il affectionne particulièrement Dunn. Il doit y avoir une raison.
C’est risqué, mais je choisis de lui faire confiance.
Nous nous serrons la main, et ce pacte est scellé.