- Ne faites pas attention au ménage ; c’est tout le temps le bordel ici, et je n’me bats plus avec les restants de lasagne.
Son bureau est, effectivement, dans un désordre monumental. Miss Tension retire divers objets sur deux sièges et nous invite à nous asseoir. Elle-même prend place sur son bureau avec beaucoup de panache, replace ses cheveux d’un superbe geste et, sans jeter plus de regards au bordel qui nous entoure, se penche un peu vers moi.
Si mes larmes se sont un peu calmées, c'est parce que l'engourdissement qui hypothèque mes sens fait des siennes, et que ma respiration irrégulière me provoque un étourdissement. La détresse que je ressens est telle que j'ai l'impression de mourir à petit feu, de seconde en seconde, ce qui rend mes réflexes totalement absents.
- Vas-y, ma belle. Raconte-moi ce qui se passe. me demande Miss.
Ce qui se passe… Je lance un regard flou à Fang qui acquiesce, signe que je peux parler librement. J'ouvre la bouche, mais aucune parole ne franchit mes lèvres. D'un seul coup, je ne sais pas quoi dire ou par où commencer.
Miss reprend :
- On va préciser : pourquoi une belle jeune femme athlétique et fière pleure-t-elle sur une chanson aussi usée par la vie que l’est “Country Roads”?
Comment ça se raconte… En essayant de mettre de l’ordre dans mes pensées, je commence:
- Mon ex m’a trahie.
- OK…
- Il a tué des gens que j’aimais.
- … Han han…
- Et je l’ai exécuté d’une balle dans la tête.
- … hum hum…
- Juste avant, j'ai… je sais pas comment le dire…
- Avec des mots, de préférence, ma chouette. Faut que je sois en état de finir ma nuit.
- Oui, huh… j'ai été… j'ai croisé le chemin d'un vampire qui s'appelle Houston. Je sais pas si…
Je n'ai pas le courage d'en dire plus, mais je crois que ce ne sera pas nécessaire. Miss Tension devient instantanément grave tandis que Fang pince légèrement les lèvres.
- Oh Gods, OK. s'exclame Miss. Ça fait pas longtemps que tu te tiens avec des vamps, pis déjà tu te fais pogner par lui…
- Ajoute la pression qui vient avec : “tu-sais-qui” la veut opérationnelle pour la guerre avec le Sabbat. renchérit Fang. Dans trois semaines, faut qu’elle soit capable d’entraîner des gars pour venir avec nous sur des champs de bataille.
- Mais voyons? Popov a oublié c’est quoi, avoir un cerveau qui réagit à un PTSD?
Fang hausse les épaules et la queen descend de son bureau dans un gracieux mouvement.
- Un PTSD, ça prend minimum six ans pour se remettre quand on est chanceux. Il y en a qui ne s’en remettront jamais…
- On a pas le temps pour un processus normal. Il faut qu’elle soit capable de remonter en selle le plus tôt possible.
- Awww Fang… C’est pas sain, ça…
- J’ai une fille. j’ajoute spontanément.
Le silence se fait. Je précise :
- En fait, j’ai pris la responsabilité d’une ado qui a été Étreinte contre son gré.
Cette fois, la queen pousse un sombre soupir.
- Pis en plus, elle adopte les petits chiens errants. Fang… Vous avez pas pensé à juste… Je sais pas… Changer de candidat? Ne le prends pas mal, miss Fiset, t’as l’air awesome, t’es belle, t’es humaine… Moi, je t’adopte quand tu veux, mais quelqu’un comme toi dans la Nuit, le Sabbat va t’avaler tout rond…
- Elle a démoli une goule à main nue sur un ring et a tenu tête à un Brujah lors d’une chasse. tranche Fang. C’est elle, que le prince veut. Prête-moi l’expression : il la voit dans sa soupe.
Miss Tension baisse la tête avec un sourire compliqué.
- Il ne s’est pas encore planté. C’est vrai que Popov... On va souhaiter qu’il ait un bon instinct sur ce coup-là, encore.
Elle regarde dans son bric-à-brac en disant :
- Pas question que je fasse juste lui enlever des souvenirs. Ça, ça aidera pas, pis ça revient toujours dans la face à un moment. Ce qu’il faut, c’est adoucir la violence, un peu. Tempérer. Égalisé. Comme un antidépresseur sans les effets secondaires qui viennent avec. Bordel, il est où, mon cell…
Fang prend quelque chose au sol et lui tend. Miss a un sourire de remerciement en voyant son cellulaire et compose un numéro. Nous l’entendons faire :
- Hey! Salut, Sergeï ! Comment tu vas? (...) Oui, figure-toi donc que j’ai quelqu’un ici qui (...)
Sergeï… Le psy de Pascal? Qui n’a-t-il pas sauvé, en ce monde…
Mon accompagnatrice me donne un petit coup d’épaule :
- T’inquiète, ça va aller. Miss Tension a géré des choses pires que ça. On te laissera pas pleurer sur “Country Roads”.
- Dis, quand elle dit “Popov”…
- Ne répète jamais ça à l’Élysée. Tu pourrais être exécutée, pour ça.
- (...) Elle a pas le temps du tout pour une thérapie, il y a des vies en jeu. Sa situation va se dégrader s’il faut (...) Mais parce que je suis pas une archmage de Mind, franchement ! Je veux ton avis professionnel pour pas foirer. (...) Voire si je te dérangerais au beau milieu de la nuit juste pour papoter… (...) J’étais saoule, ça ne compte pas… (...) Han han? (...) Han han? (...) OK, hold on.
Elle regarde dans une étagère et, après quelques secondes, en extirpe une boîte orange qu’elle ouvre.
- Oui je l’ai! Elle est merveilleuse. (...) Promis.(...) Non elle sait pas c’est quoi. (...) C’est parfait, t’es un chou ! Bonne nuit, mon ami ! Bye !
Puis, elle raccroche.
- OK, girls ! Voilà ce qui va te donner un petit coup de pouce.
Elle sort de la boîte une bague en argent.
- Ça, ça agit comme un régulateur de l’humeur. Ça ne va pas te transformer en Wonder Woman, loin de là, mais ça va au moins réduire les écarts de ton humeur. Permettez, mademoiselle…
La bague m’est passée au doigt. Immédiatement, la détresse s’amenuise et une immense fatigue me prend. Une sensation étrange me donne l'impression d'avoir l'équivalent d'un nouvel organe en moi. Comme si j’avais quelque chose en trop. C’est un peu dérangeant, mais mes pensées me semblent beaucoup plus claires, malgré tout.
- La fatigue, c’est normal? je demande en me massant la nuque.
- Oh oui, ma chérie. Tu dois rouler sur de l’adrénaline depuis un bon moment, donc attends-toi d’être K.O un jour ou deux. Celle-ci est particulièrement puissante. Comment tu te sens?
- Clairement mieux, et bizarre… C’est magique?
- Oui, ma belle. Parfait! On va parler du prix.
- T’inquiète pas pour le budget. fait Fang. Popov m’a donné sa carte de crédit.
- Awww Il sait parler aux femmes, lui! Mais je ne prendrai pas son argent.
- Jessie est son invitée…
- Je m’en fous, c’est pas pour lui que je le fais. Alors, Jessie. Ma belle. Voici mon prix.
Le silence se fait et j’attends le verdict.
- Deux.
- Deux?
- Oui, deux chansons à mon karaoké que j’organise dans trois semaines. Pratique-les comme il faut, je veux un vrai show.
- Huh… J’ai jamais chanté à des karaokés…
- Raison de plus alors, c’est encore plus important pour moi. Pour toi, c’est peut-être insignifiant, mais pour moi, ça vaut super cher.
Je consulte Fang du regard qui rit tout bas.
- OK, deal.
- Sublime! s’exclame Miss Tension. Tout est bien qui finit bien! Popov est heureux, toi tu l’es presque, et plus d’énergie pour moi! Là, tu as la version bague, mais avec une amie, j’ai déjà fait un régulateur en Womanizer. C’est juste moins pratique à utiliser dans une salle bondée de monde… On a préféré la version bague. Mais si tu veux essayer le Womanizer…
- Ça va être beau! s’exclame Fang, à demi morte de rire.
- Awww vous manquez tellement d’imagination, les filles… Pour la bague, tu peux la garder en place 24/7. Mais si tu l’enlèves, attends-toi à recevoir une claque de tout ce que ça aura régulé entre temps, OK? Ça peut être violent. Je te recommande de l’enlever une fois par jour : ça évite une saturation.
- D’accord…
Un bâillement m’étouffe un peu. C’est le signal qu’attendait mon accompagnatrice :
- Je pense qu’on va y aller : je sais pas conduire les voitures manuelles.