Dunn s’arrête devant une porte en bois qui possède deux verrous. Lorsqu’il la pousse, je constate qu’elle semble très lourde. Aussi, je la pousse un peu à mon tour pour tester mon observation : c’est une porte blindée, impossible à enfoncer pour un être humain.
Pour un être humain… Une sueur froide me traverse.
Et voici notre “palace”
Notre appartement à la ville n’est pas aussi grand. Comme dans le bureau du Russe, des fenêtres sont peintes en perspectives pour donner l’illusion de voir à l’extérieur. De luxueuses boiseries un peu partout, des tableaux… Lucy et moi nous regardons, déstabilisées que nous sommes devant ce décor. C’est elle qui résume le mieux ce que nous voyons :
- Ça vaut plus cher qu’une école publique…
- C’est pas un bon comparatif. répond Dunn. N’importe quoi vaut plus cher qu’une école publique.
Nous avançons : nos bagages sont déposés dans le milieu de l’endroit, et des paquets sont sur une table de cuisine.
- Je pense que c’est Audrey qui a tout décoré : c’était pas mal vide comme place avant votre arrivée.
- C’est super gentil! s’exclame Lucy. OH MY GOD, C’EST PAS UNE TÉLÉ, C’EST UN CINÉMA !
Dunn referme la porte derrière nous. Il n’a pas le temps de faire un pas que trois coups y sont portés. Il ouvre sur une petite fille. Pas une adolescente : une petite fille, de peut-être huit ans à peine. De longs cheveux bruns parfaitement coiffés, une petite robe, un beau sourire… Elle doit se tordre le cou pour me regarder dans les yeux.
- Bonsoir! Le Russe m’a recommandé de venir me présenter à Jessie Fiset et Lucy Dufour.
- Salut, Abi. fait Dunn en s’écartant pour la laisser passer.
Derrière l’enfant, un homme d’une trentaine d’années nous salue discrètement à son tour. Lucy revient vers l’entrée et le contact visuel qui s'établit entre elles m’indique qu’elles s’observent mutuellement. Après quelques secondes, Abigael déclare sur un ton ému :
- Tu es si jeune… Je suis désolée pour toi.
Venant de sa part, c’est déstabilisant à recevoir. Lucy répond d’un mouvement d’épaule : elle semble avoir le double de l’âge de cette vampire physiquement, mais en regardant les yeux de la nouvelle venue, je me demande si elle ne serait pas plus âgée que moi… Peut-être même que le prince…
- Je suis Abigael. Voici mon serviteur, Harold.
- Moi, c’est Lucy. Voici mon parent, Jessie.
Le choix de mot de ma protégée semble amuser la nouvelle venue :
- À mon époque, on disait “mère ou père”. Parent était plus souvent au pluriel, mais les temps changent. De quel clan es-tu?
- Quel… clan…
Abigael lance un regard surpris à Dunn qui écarte un peu les bras. Une grimace de malaise traverse l’enfant éternel tandis qu’elle s’exclame :
- Houlà… On part de loin. Ne t’inquiète pas, on va y aller une étape à la fois. Si on s'asseyait?
Dunn s’incline :
- Je pense que je vais vous laisser discuter ensemble. Si y’a d’quoi, t’as mon numéro, Jess.
Je le remercie d’un signe de la tête et nous prenons place autour de la table de la cuisinette. Abi demande :
- Commençons par le début : que savez-vous des vampires?
Les points déjà énoncés au Russe sont de nouveau exposés, et elle acquiesce au fur et à mesure. Il est difficile d’identifier le sentiment provoqué par le fait de raconter tout ceci à une enfant, mais il va falloir s’y faire. Quand je termine, Abigael hoche la tête.
- Et je comprends que vous ignorez toutes les deux que différents clans existent.
- Ouais… fait Lucy. Mais on sait qu’il existe des Brujahs : y’a plusieurs personnes qui prennent Jessie pour une Bruj, même si on comprend pas pourquoi.
- C’est mon propre clan. Les libres penseurs. C’est vrai que nous sommes faciles à repérer. Et le préjugé veut que nous soyons tous des têtes brûlées avec une tonne de muscles. Les nôtres sont d’excellents leaders. Le Russe est Brujah.
Là, je suis surprise. Si je compare Martin et le prince…
- Je ne vais pas vous décrire tous les clans cette nuit. Je crois que ce sera plus facile si vous me nommez un autre vampire pour vous parler d’un autre clan.
- Dame Lanceford? fait Lucy.
- Le clan Toréador… Les beaux-arts, les artistes. Très sensibles en apparence, mais de redoutables bretteurs lorsqu’on leur donne l’occasion. Ce sont des gens qui se trouvent souvent des mécènes et qui deviennent très populaires. Souvent amoureux d’eux-mêmes…
- OK! Même si j’ai de la difficulté à imaginer madame Lanceford se battre avec sa robe…
- J’avoue que ça doit être un spectacle spécial, mais elle est assez agile pour te surprendre. Est-ce que vous connaissez, toutes les deux, la Dre Patricia Vulin?
- Je la connais, oui.
- Hey bien Dre Vulin, ou Paty pour les intimes, est du clan Malkavian. Ils sont un peu spéciaux : ils sont souvent reliés à la folie. La plupart ont l’air de monsieur-madame-Tout-le-Monde jusqu’à ce qu’il arrive un truc, comme un qui se met à pleurer sans raison au beau milieu de l’Élysée. Il ne faut surtout pas les prendre à la légère. Paty est probablement l’une des plus cool que je connaisse : elle recrute des shovelheads laissés à eux-mêmes pour tenter d’en faire des vampires à part entière. Habituellement, ils ne connaissent pas leur clan au début. Avec le temps, par contre, on finit par repérer certaines aptitudes qui permettent de les… hu… classer, mais les autres clans n’en veulent pas. Ils se méfient. Pour ce soir, c’est assez pour les clans. On va y revenir au fur et à mesure, mais je trouvais utile que tu saches que tu n’es pas la seule à ignorer son clan, je te rassure. Ou du moins, pas dans la métropole. On s’en reparlera. Mais à toi de parler, un peu. Comment tu t’es retrouvée Étreinte?
Lucy me lance un regard de biais avant de raconter sa rencontre. Il faut prendre quelques instants pour expliquer à Abigael ce qu’est un centre d’accueil. Elle fait le parallèle avec les orphelinats catholiques. C’est pas faux…
Une fois le récit terminé, Abigael approuve d’un signe de la tête :
- C’est vraiment terrible.
- Et toi? Comment c’est arrivé?
- Mon père était un Hunter, et j’étais mourante.
C’est court, mais tellement efficace. J’imagine rapidement le père qui sait que le surnaturel existe, qui se bat contre lui depuis des années, la souffrance de voir son enfant mourant, la prise de décision qui vient avec… Immédiatement, je lève les yeux vers Harold, mais Abigael, qui semble suivre le cheminement de mes pensées, lève les mains :
- Ce n’est pas Harold. Mon père est décédé il y a plus de cent ans.
Plus de… cent ans… J’acquiesce en tentant de ne pas montrer ma surprise, mais c’est peine perdue.
- Je comprends…
- Maintenant, je vous demande de m'excuser, mais nous avons à faire. En attendant, Lucy, sache que même enfant, tous les serviteurs vont toujours te respecter où que tu ailles. Aucune goule n’a le droit de te juger ou de te mépriser. Les vampires, par contre, c’est une toute autre histoire. Garde à l’esprit que tu n’as pas d’amis, ici. Ils vont être nombreux à vouloir t’imposer leur propre vision de la non-vie, à dire qu’il vaudrait mieux que tu sois morte, peu importe. Laisse-les croire ce qu'ils veulent et ne te laisse surtout pas faire.
- J’ai déjà rencontré quelqu’un comme ça. répond ma protégée en baissant un peu la tête.
- Rien à faire de ces hurluberlus. Tu n’as rien à leur prouver. Juste à toi.
J’aime cette vampire.