Gambit - Les Dossiers Interdits

Chapitre 14 : Nom de code : PUZZLE

Par LaVerdure

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https://www.youtube.com/watch?v=hPC2Fp7IT7o 

 

Pourquoi me regardes-tu ainsi, mon amour? Il y a tellement de tristesse dans tes yeux. Ai-je fait quelque chose de mal? Pourtant… N’est-ce pas là ce qu’il faut faire? Nettoyer les lieux de repos, prendre soin des pierres tombales, replacer les fleurs déposées, étudier le grimoire… Mais ton regard me laisse croire que je ne fais pas ce qu’il faut, dans mon cimetière. Ou peut-être suis-je dans l’erreur? Se pourrait-il que quelque chose d’autre te rende aussi triste? Je t’en prie : laisse-moi te toucher, caresser tes cheveux et ta joue. J’aime la sensation de ta peau. Elle est si douce… Laisse-moi te réconforter, toi, mon héros. Pourquoi es-tu si triste de me voir ici? C’est un bel endroit depuis que j’y suis, non? Regarde ces fleurs comme elles sont belles. L’arbre va beaucoup mieux, également! Il aurait pu se faire infecter, mais je l’ai aidé à ne pas tomber malade. Oh, et cette statue de la vierge Marie : j’ai recollé les mains sous son menton! D’accord, il s’agit d’une représentation catholique, je sais. Mais ça a son importance pour madame White, tu comprends? … Pourquoi pleures-tu, mon amour? 

 

J’ignore la raison de tes sanglots. Le froid picote mes pieds, et j’aurais dû choisir une autre tenue que cette chemise bien trop chère que tu aimes tant, c’est vrai, mais ce n’est pas important. Ni la chemise, ni la terre dessus, ni le sang sur mes mains ou la pelle qui tombe au sol. Tout ceci n’est pas important. Ce qui l’est, c’est ton visage enfoui dans le creux de mon cou et mes mains qui serrent ton corps contre le mien. Laisse-moi tenter de te réconforter, s’il te plait. Tu en fais tellement pour moi… Tu es l’homme de ma vie! Et j’aime tellement ces moments de fusion! Sentir ta respiration dans mon cou et ton cœur qui bat contre le mien me fait du bien. J’ai l’impression de vivre encore. Et ça me fait du bien. 

 

Restons comme ça pour l’éternité, veux-tu? Dans mon cimetière. Sous les étoiles. L’un dans les bras de l’autre, à nous aimer. 

 

Qu’est-ce qui se passe… Je me sens étourdie… J’ai l’impression que mon pied glisse sur la pierre et que mon centre de gravité bascule… Cette odeur…



 

J’aime chasser dans l’odeur des pins, sous les étoiles. Mes étoiles… Chacune d’entre elles me regarde silencieusement, témoins muettes de chacun de mes pas, du soin que je mets à choisir ma prochaine fiancée. Chaque étoile est une sainte, une femme qui n’a pas été souillée, une femme douce, honnête, avenante. Comme maman l’a été. Celles-là sont parfaites. Et j’en trouverai une parfaite. Une qui brillera dans ma vie jusqu’à ma mort, qui gagnera le ciel le moment venu. 

 

Te voilà, mon étoile. Avec tes cheveux bruns qui descendent jusqu’à ton dos, ton sac à dos sur une épaule, tes yeux pétillants de vie. Que tu es belle… Tu es seule et tu vas vers ta voiture, tes clés dans ta main. Nous sommes tout près du parc où je sais que tu travailles. Je sais que tu as trois chats, que tu n’es pas menstruée en ce moment, que tu adores les sardines, que tu as un vibrateur et  que tu n’as pas de copain. Pour l’instant. 

 

Je saurai te contenter. Tu hurleras de plaisir entre mes mains, que tu le veuilles ou non, et tu porteras mes enfants que tu aimeras et chériras. Tu n’auras plus besoin de ton vibrateur. Nous habiterons dans ma maison, là où tu seras heureuse, car tu m’appartiendras. 

 

Derrière toi, je lève très haut ma barre de métal pour l’abattre sur ta nuque. Un seul coup suffit pour t’endormir. Doucement, je te prends contre moi, te berce et embrasse tes cheveux : ils sentent si bon que mon cœur tambourine dans ma poitrine. Je t’aime, Sylvie. Tu n’auras plus jamais à travailler. Je te prends en princesse et je t’amène jusqu’à ma voiture où je te ligote les poignets. Ne t’inquiète pas : nous ne roulerons que dix ou quinze minutes. 

 

La voilà, Sylvie. Ta nouvelle maison…     



 

Je me sens nauséeuse. Je crois que je vais vomir… 

 

Cette feuille de papier devant moi… Le dessin… C’est moi qui l’ai fait? J’ai dessiné une rune… Je la connais.   

 

Attends… Quand sommes-nous revenus à la maison? À quel moment avons-nous effectué le trajet pour revenir dans ta maison? James… N’étions-nous pas à mon cimetière, dans les bras l’un de l’autre sous les étoiles? 

 

Qu’est-ce qu’on fait là, à la table de la cuisine… Depuis quand sommes-nous l’après-midi? Qu’est-ce que ma famille fait là? Quels sont ces papiers que vous me présentez, mon père et toi? Vous parlez, mais je n’arrive pas à comprendre vos paroles. Pourquoi papa pleure, lui aussi? Mais bon sang : pourquoi êtes-vous si triste, tout le monde? Qu’est-ce qui se passe… Est-ce qu’il y a un mort? Mais je croyais que je n’étais pas morte, pourtant… Il faut décider, à la fin! Je suis morte ou vivante? Dites-moi! Papa, pourquoi tu pleures? Et Barbara? Pourquoi parlez-vous d’entreposer mes meubles et de me mettre sous tutelle? Je ne suis pas folle! Un peu confuse, oui, je veux bien, mais certainement pas folle!


Qu’est-ce que c’est que ça… Vous voulez que je signe une procuration? Que je vous laisse plein pouvoir sur mes biens et sur ma santé?

 

Non. Non, je ne signerai pas ce papier, je refuse. Papa, ne prétends pas que c’est pour mon bien : tu sais que c’est très grave, de retirer l’autonomie de quelqu’un. Je refuse. Non, je ne signerai pas! Je ne sais pas ce qui te prend, mais… 

 

Tu le veux, ton crayon? Va le chercher ton crayon! 

 

Non, toi, qu’est-ce qui te prend? Moi, je m’emporte parce que tu me traites de folle et que tu veux prendre le pouvoir de ma criss de vie! Voilà pourquoi je m’emporte! Non, je ne me calmerai pas! Je tape des poings sur la table si je veux, tabarnak! C’est toi que j’ai envie de taper! Et non, je ne baisserai pas le ton, esti! C’est tellement injuste! MAIS LÂCHEZ-MOI BORDEL! POURQUOI VOUS ME FAITES ÇA?

 

Vous m’avez droguée? Je suis sûr que vous m’avez droguée! Fuck you, Barbie! Non, c’est pas normal que je sente mon pied qui glisse et mon nez qui saigne… 



 

Le sol de la cave est en terre battue. La seule source de lumière provient d’une ampoule nue au plafond, et des caisses de bois m’entourent. La jeune fille qui se débat, attachée à la chaise au beau milieu de la pièce, pleure toutes les larmes de son pauvre corps meurtri. Ce sont des larmes de crocodile : les salopes ne savent pas pleurer réellement. Les larmes des hommes, elles, sont toujours véridiques et viennent du cœur. Qu’elle braille, la salope : elle reste à moi. Et elle le restera pour l’éternité.

 

Tu m’as tellement déçu, Sylvie. Pourquoi a-t-il fallu que tu essayes de t’échapper? Je travaille, je te ramène le pain, le lait, le beurre… Tu n’as pas à lever le petit doigt, seulement à m’honorer lorsque je te le demande. Ça et porter nos enfants… Je t’aime! Je t’ai tout donné, tout! Je risque la prison pour toi, Sylvie! Tu t’en rends compte? Traînée… 

 

Qui est-ce qui frappe à la porte d’entrée? C’est encore une de tes ruses, Sylvie? Tiens, prends ton bâillon. J’AI DIT MORDS DANS CET ESTI DE BÂILLON, SYLVIE! Voilà. Tu restes là, je vais voir qui c’est.   



 

Où est mon centre de gravité? J’ai mal au coeur…   

 

Qui est-ce? Qui est-elle? Qui êtes-vous? Pourquoi me dites-vous de me calmer : je suis calme! Nauséeuse, mais calme. Depuis quand, je suis dans le bureau de James? Comment je suis arrivée là? Où est la jeune fille? Qu’est-ce que… Une seringue? AYE! MAIS FUCK YOU!



 


J’ai envie de vous détruire le visage avec mes dents! De vous attacher sur une chaise dans un sous-sol et… bon sang : c’est comme si vous m’aviez arraché la peau du bras et que la plaie était à l’air libre… J’en frissonne de douleur, c’est fou! Excusez-vous, oui! La douleur est telle que j’ai de la difficulté à penser rationnellement...




 

Contaminée par les éclats d’un Spectre… Moi? Mais non, je… 




 

J’ai fait un cercle de protection, moi? Ma no… Je m’en souviendrais, et… ah… Oui. Je me souviens. Edgard. L’aile brisée. Une commotion cérébrale. Il allait mourir. Il y avait des esprits, aussi… 




 

Je pousse et pousse encore ces souvenirs : le Gouverneur général était salement amoché, c’est bien ça? Il y avait d’autres esprits, aussi... Et j’ai fait un cercle de protection au cas où? Non. Je ne l’ai pas fait : je l’ai composé, je me souviens, oui. Je l’ai composé des éléments que je vois chez James et… dans un livre aussi. C’était pour quoi déjà? Au cas où un Spectre s’approchait. Et le Gouverneur m’a recommandé d’y entrer, mais… Le Spectre m’a attrapée par-derrière et m’a projetée.




 

“ARRÊTE PAPA” Ernest Larivière… Je ne sais même pas pourquoi je connais son nom. Pauvre homme, c’est si triste, ce qui lui est arrivé… J’aurais aimé avoir eu le temps d’intervenir de son vivant, de l’intercepter dans sa peine, de lui montrer que la vie n’est pas que souffrance et hargne, qu’il pouvait faire des choix différents, le porter même temporairement pour lui épargner quelques douleurs, et… Je pleure.




 

Bien sûr, allons! Je sais prendre soin de moi. Quelle est cette question, docteure… Vulin, c’est ça? Je sais prendre soin de moi! 




 

Attendez, mais vous m’insultez! 




 

Oh, mais vous me frustrez! Mon dernier bain, c’était… C’était… C’était hier! Hier, j’ai pris mon dernier bain! Même que c’était une douche, et… Et… Et je revois James qui me lave les cheveux, même! Et… me savonne… me rince… m’essuie… m’habille… Me ramène au lit… Me couche… me met un petit bracelet d'argent avec une puce GPS comme breloque... Attendez... 




 

Mais enfin… Pourquoi James fait-il tout ça? Ça ne fait pas de sens… je suis autonome!



 


Mon esprit est contaminé… Ah oui. Par les éclats du Spectre d’Ernest Larivière, on vient tout juste de le dire. Oh mon Dieu. Mon Dieu… Excusez-moi de me mettre à pleurer, Dre Vulin, je suis navrée, mais… oh mon Dieu… Je suis dans quel état? Je suis un poids pour mon entourage, pour mon père, ma soeur, mon amour… Oh mon Dieu… La procuration, c’était pour ça… J’ai voulu battre mon père pour ça?




 

D’accord, docteure. J’apprécie vraiment beaucoup ce que vous faites… 




 

Ces consignes me disent quelque chose… Attendez… Ce ne serait pas… Oui… Ce sont les exercices que les gérontologues prescrivent aux gens atteints d’alzheimer, c’est bien ça? 




 

Mais je ne suis pas en perte cognitive… C’est impossible, pas à mon âge!




 

Mais vous m’insultez! Je… Oh… Oh bon sang… Oui. Je me souviens. 




 

Wooooooo un instant… 31 mars 2021? Mais nous sommes à l’automne 2020, non? 




 

Quoi? Mais non! Mais… Je regarde à l’extérieur : des montagnes de neige, du givre sur les fenêtres, la voiture de James recouverte… Mon cœur palpite et ma respiration devient irrégulière. Non, c’est impossible… Je n’arrive pas à calculer le nombre de mois entre mes souvenirs et le moment présent… Mais qu’est-ce que j’ai?




 

Merde… Merde, merde, merde… Par quoi? Par… par… Respire, Shelley, respire. Calme-toi. Ton esprit est contaminé par… Ernest Larivière. Pourquoi je le sais? Aucune idée. Mais les éclats d’Ernest Larivière me contaminent. 




 

D’accord. Merci, docteure. 

 

Attendez… Je sens mon pied qui…



 

Le médecin sort de la pièce et je me permets enfin de pleurer en prenant la main de ma mère : si douce, si parfaite, si… pourquoi fallait-il qu’elle meure? Maman… Je pleure tellement fort que j’ai de la difficulté à respirer. Maman… Viens me chercher, ne me laisse pas seul avec lui… Je t’en prie… Je veux mourir avec toi, maman… 

 

“Tu sais ce qu’il te reste à faire…” Elle me parle. Ses lèvres ne bougent pas et ses yeux fixent le plafond, mais elle me parle. “Tu sais ce qu’il te reste à faire… Tu as été un vilain garçon, Ernest.” Moi? Mais non! J’ai toujours été sage, gentil, courtois… Ce n’est pas moi qui t’ai battu!

 

Maman s’il te plait… Ne me laisse pas… J’ai besoin de toi…Je sais pas qui je suis sans toi, je suis plus rien… 



 

Je vomis. Ça brûle dans ma gorge et je m’étouffe un peu. Où je suis? La salle de bain… Fiou… Respire… Respire… Une bouffée de chaleur… Respire… Tousse un peu, ça va aller. Je me brosse les dents, me passe un peu d’eau froide sur le visage… Il y a de la pâte à dent dans ma main… Elle forme un dessin. J’ai dessiné sur ma main avec de la pâte à dent? Qu’est-ce que… Une rune? Mais qu’est-ce qui m’a pris?

 

Saint-Marie-Mère-de-Dieu, qui est-ce? Ce miroir est-il défectueux? Ce n’est pas moi… Je jure que cette personne qu’il me reflète n’est pas moi! Je suis un homme, j’ai de la barbe, mes cheveux sont sombres et… et… Je vois une femme juste-là, dans la glace! Avec des cheveux blonds et des yeux pâles, et elle semble avoir aussi peur que moi! Barbara, tu es là? Dis-lui de sortir de là! C’est mon miroir, elle n’a pas le droit d’être là, cette salope! Débarrasse-moi d’elle! Ne me dis pas de me calmer : il y a une étrangère dans mon miroir! 

 

Calme. Je suis calme. Debout, dans le froid du cimetière. Devant le charnier. Le grimoire dans une main, une craie brune dans l’autre. Qu’est-ce que je faisais, déjà? Où est Barbara? Et la femme dans mon miroir? C’est quoi, ces runes? C’est moi qui ai tracé ça? Qu’est-ce que j’ai écris là… Confinement? Houla, mais, pourquoi je suis en pantoufle dans le cimetière? Bon sang, je suis en train de mourir de froid… Qui m’a amenée là? Edgard… Hey! Oh, comment tu vas? Ton aile, elle est réparée? Où dors-tu quand il fait si froid? Pourquoi tu croasses comme ça? Arrête, quelqu’un va t’entendre… Candide? Qu’est-ce que tu fais-là? Et Jason? Mais allons…pourquoi vous êtes dans tous vos états?  

 

Je reçois une gifle. Je suis seule à la table de la cuisine. Qu’est-ce que je viens faire ici? C’est quoi ce papier… Il est écrit : 31 mars 2021, 20h30. Mais nous sommes… Je ne sais plus quelle saison. Un regard vers la fenêtre m’indique que nous sommes en hiver, qu'il y a du givre sur la fenêtre et qu’il neige un peu. Pourquoi cette date est-elle insc… J’ai rendez-vous. Je l’écris juste en dessous, une lettre à la fois. Mais depuis quand j’ai autant de difficulté à écrire? C’est mon écriture, ça? J’ai un rendez-vous, le 31 mars 2021. Avec qui? Bon sang, je dois réfléchir. Avec qui ai-je rendez-vous? James? Mais non, je suis chez James, je peux pas avoir rendez-vous avec lui. Papa? Barbara? Mais non, pas besoin de rendez-vous avec eux… Sergeï? Ah, peut-être… Peut-être est-ce avec Sergeï… Non je ne pense pas. Quand l’ai-je vu, la dernière fois? Je me souviens de son bureau… Il vaut peut-être mieux l’appeler pour m’assurer que… Où est mon téléphone? Mon cellulaire? Quelle heure est-il? Il est 15h56 sur l'horloge et je suis encore en pyjama? Pourquoi je suis encore en pyjama? Je tente de me souvenir et… 16h17? Mais pourquoi? Même le soleil à l’extérieur a baissé… Est-ce qu’on me drogue? Hey oh, il y a quelqu’un? Est-ce que je suis seule? 

 

Papa, qu’est-ce que tu fais là?



 


Mais voyons, je peux rester seule, à l’âge que j’ai… Mais… Le bain. James me donne mon bain. Il me lave, me sèche… Merde… C’est vrai… Mon esprit est contaminé… Je l’écris juste en dessous de mon rendez-vous.

 

Depuis quand sommes-nous en train de manger, papa? Je n’ai même pas souvenir de t’avoir vu sortir les casseroles pour faire une soupe et un grilled-cheese. Mais oui, j’aime encore ça : tu m’en as tellement fait… Excuse-moi de pleurer. C’est dur, de ne plus pouvoir vivre. C’est dur, de voir toute cette tristesse dans tes yeux… Oh, papa. Tu ne devrais tellement pas vivre ça… James non plus. Ni Barbara… Je suis tellement désolée… 




 

Dre Vulin… il est 20h30. Je suis dans le bureau de James. Vous êtes sur l’ordinateur. Permettez-moi de me ressaisir, s’il vous plait. Tous ces changements m’étourdissent : je n’ai plus d’emprise sur ma perception du temps…




 

Est-ce que je vais rester comme ça pour toujours? Me permettra-t-on de partir dignement si c’est le cas?




 

Un éclat de verre… Le Spectre. Oui. Oui, je veux m’en défaire. S’il vous plait… Comment je fais?




 

D’accord. Je ferme les yeux. 




 

Où est-ce que je suis? Je suis… Au cimetière. 




 

… Il fait soleil. Je vois le banc de pierre, celui sous lequel j’ai caché quelque chose… L’herbe a été coupée : il y a l’odeur du gazon fraîchement entretenu qui flotte. Certaines tombes ont été fleuries, probablement par Sasha, et j’ai réparé une petite remise pour les outils et le matériel. J’ai également remis le charnier sur pied. Il y a l’arbre, aussi, qui se remet un peu plus vite que prévu. Il est magnifique, avec ses cicatrices et ses feuilles vertes qui luisent sous le soleil. 




 

Non. Edgard est avec moi, il est posé sur mon épaule gauche. Je peux même sentir son poids et les mouvements de sa tête près de mes cheveux. 




 

Non… Juste Edgard sur mon épaule. Et… vous. Je vous vois. 




 

Juste à côté de moi, à ma droite. Vous êtes superbe sous le soleil, dans une robe rose avec un grand chapeau. Vous avez l’air… Heureuse…



 


Oui, je crois que vous êtes vraiment là… En tout cas, je vous vois remuer les lèvres à vos paroles, et vous bougez en même temps que moi.




 

Un intrus? 




 

Il se cache ici? Dans mon cimetière?




 

Oui, bien sûr… Edgard, s’il te plait, survole le cimetière ; tu verras mieux que moi s’il se cache entre les tombes. Pendant ce temps, je vais aller vérifier la remise et le charnier. 




 

Vous savez, je suis fière de cette remise : j’ai détruit l’ancienne, car elle moisissait. Ensuite, j’en ai refait une moi-même. J’ai tellement galéré! Ce n’était pas simple. Une chance, j’ai eu de l’aide. Mais… Ah… Non, il n’y a que mes outils et la tondeuse de Sasha. Mais vous sentez cette bonne odeur de bois? 




 

Oui, pardon. Désolée. Que faisons-nous déjà? 




 

Un intrus? Ici?... Ah oui, ça me revient. Un intrus dans le cimetière. Et Edgard survole le lieu, pendant que je vérifie la remise et le charnier. Mes excuses. 



 


Alors, visiblement, il n’est pas dans la remise. Dirigeons-nous vers le charnier. Vous savez, la première fois que je suis venue dans ces lieux, la porte du charnier était presque complètement arrachée. 




 

Oui! Pareil pour les grillages à l’entrée du cimetière. Vous voulez voir?




 

Ah oui? OUI! Pardonnez-moi, Patricia. Nous voilà devant le charnier. Je suis tellement fière des nouvelles portes… Vous entendez? Pas un son lorsqu’on ouvre! … Il y a quelque chose d’étrange…



 


Oui… Dans un cimetière, un charnier sert à entreposer les tombes, l’hiver, pour enterrer les morts une fois le sol dégelé. Nous ne sommes que deux personnes à posséder la clé pour prévenir la fluctuation de la température. Donc personne, à part moi ou Sasha, ne vient ici. Il n’y a aucune façon pour qui que ce soit d’autre d’entrer en ces lieux…




 

Et… Et je vois au sol des traînées de sang… Quelqu’un s’est traîné jusqu’ici. 




 

Oui… Edgard, BON SANG! Tu m’as fait peur en revenant comme ça sur mon épaule! Préviens, la prochaine fois. Tu n’as rien trouvé? Non? Regarde, les traînées de sang au sol…




 

Je ne comprends pas ce que vous insinuez, Patricia… 



 

Je… Non. Effectivement… Sasha aurait traîné quelqu’un? 




 

Certes, mais je m’en souviendrais si… Ah. Merde. Non, je ne m’en souviendrais pas. Oh mon Dieu. Qui ai-je amené ici? 




 

Vous avez raison, docteure. Edgard, ne croasse pas dans mon oreille, tu vas me percer le tympan. Bon sang… Mon coeur bat fort, trop fort. Et je n’ai pas pensé à faire de fenêtre au charnier en me disant qu’il faut éviter les variations de température et que c’est un bâtiment historique, alors il fait tout noir à l’intérieur. Ouf, qu’il y a du sang… Vous savez, ce charnier a un tambour à l’entrée justement pour limiter les variations de température, pour tenter de ralentir la décomposition des corps entreposés… Mais… qu’est-ce que c’est que… ça…

 

Bon sang : est-ce une personne? Non… Ça… Appartenait… Ça faisait partie d’une personne. C’est… Un amas de chair chaotiquement assemblé… sanguinolent, mais… nécrosé… Avec de longues et minces pattes d’araignée crochues, qui remuent encore… Ce n’est pas tout à fait mort… Cette chose sent la mort et émet une espèce de couinement en se pressant contre le mur au fond de la pièce. AH! ÇA BOUGE!




 

Comment je peux rester calme quand cette chose grimpe le mur, docteure, c’est dégueulasse! Oh non, la voilà au plafond!



 


Quoi? Huh… Aww… Ses mouvements au plafond me lèvent le cœur, et j’ai de la difficulté à me concentrer… Mais… oui. Je crois que je me souviens… C’était… Peu de temps après… Attendez une minute… Après l’aile brisée d’Edgard. Je crois que… Je suis revenue ici… J’ai ouvert la remise. J’y ai pris une pelle, celle qui est en métal et carrée. Je portais une chemise qui appartenait à James. Avec la pelle, je me suis promenée dans le cimetière, et… J’ai assommé cette chose. Je l’ai battue à coup de… pelle… et je l’ai traîné jusqu’ici. 




 

C’est… Est-ce que c’est… Un éclat? 




 

M’en défaire…



 


Parce que… Parce que je ne veux pas le mettre en terre. 




 

Pour ne pas qu’il contamine le sol des morts résidents. Il ne doit pas sortir d’ici.




 

Je… Vais le brulé. 




 

… Non. Non, je ne dois pas le brûler. Je vais le sceller ici.



 


Ça, c’est une bonne question… Comment je peux… Ah, mais… Mais oui, je sais comment faire. James l’a fait devant moi. Et il y a des notes dans le grimoire d’Angelo…




 

Le vampire qui mange des sectes. Il paraît jeune, et il connaît la sorcellerie et les esprits. Et c’est le meilleur chanteur que j’ai pu entendre quand il tue.




 

Oui, je crois… Je lui ai rendu service, il y a… Oh… Ma perception du temps est… ARK! La chose bouge encore, c’est dégueux!




 

Un objet… Il me faut un objet… Cette pierre, au sol. Voilà. J’ai besoin de mon sac à dos, celui dans lequel j’ai mon matériel…



 


Ah! Mais oui! Où avais-je la tête? Voilà… Je place quatre chandelles noires en cercle… Une blanche au centre… Au pied de la chandelle, la pierre… Le Ouija… J’ai besoin du sang de… Ah, il y en a partout, ce ne sera pas bien compliqué, finalement. Allez… 

 

“O spirito, in virtù dei patti degli antichi, ti dedico questo ricettacolo. Sii legato a questo santuario, te lo ordino. Così sia.”

 

Aye! Ouf! C’est quoi cette douleur? J’ai l’impression qu’on m’a foutu un coup de barre de fer dans le dos… 




 

Que je sois plus forte que lui? 




 

C’est quoi cette question? Je m’appelle Ernest.



 


Je ne suis pas une femme, je suis un homme, et je m’appelle Ernest! Ernest Larivière! Vous m’énervez à la fin!




 

James? Mon amoureux. Mon amoureux qui sauve le monde. 



 


Ma soeur… Barbie. Qui a un resto… 




 

Er… Non… Non, je m’appelle Shelley. 




 

OK… Je recommence. “O spirito, in virtù dei patti degli antichi, ti dedico questo ricettacolo. Sii legato a questo santuario, te lo ordino. Così sia.”

 

OUF! Encore un coup. Une minute, docteure, j’ai le souffle coupé… 




 

“O SPIRITO, IN VIRTÙ DEI PATTI DEGLI ANTICHI, TI DEDICO QUESTO RICETTACOLO! SII LEGATO A QUESTO SANTUARIO, TE LO ORDINO. COSÌ SIA!”


 

—


 

Ghost fait irruption dans le cimetière, caché dans les ombres. Son équipement tactique lui donne rapidement une lecture précise du lieu, et il repère sans peine les signatures thermiques des esprits entourant celles de son amoureuse et de son corbeau. Il avance donc progressivement et sans un bruit parmi les pierres tombales. Bon sang qu’il déteste ce lieu, maintenant… Le genre d’endroit où une embuscade peut lui tomber dessus à n’importe quel moment. Mais ces blocs de granite sont une obsession pour sa compagne.

 

Dans quel état va-t-il la retrouver, cette fois? 

 

Enfin, il s’approche et la voit, forme fantomatique parmi les esprits, assise sur un banc de granite. Un frisson le traverse quand il repense à la première fois où il l’a retrouvé en pyjama malgré le froid d’automne, pleine de terre et de sang dont il ignorait la provenance, en état d’errance, une pelle à la main et un discours confus aux lèvres. À quelques reprises pendant l’hiver et le printemps, elle avait tout fait pour venir ici, surtout depuis que Pascal y avait ramené Edgard. Mais il avait été malin et avait offert à sa belle un bracelet en lui expliquant qu’il y avait une puce GPS à l’intérieur. Il doit lui rappeler souvent de le porter, d’ailleurs. Et ce petit bidule s’est révélé fort précieux, cette dernière année.

 

Vers la fin de l’été, après tous les remous, les sautes d’humeur, les nuits somnambules et les semaines de confusion, elle s’est enfin apaisée. Les moments de lucidité sont presque devenus constants. Il arrive encore qu’elle essuie des moments de colère, de larmes ou d’égarement. Quoique ces crises deviennent de moins en moins fréquentes et intenses. 

 

Sa douce va remporter cette bataille. Il le sait. 

 

Quelques notes de musique lui arrivent aux oreilles : cette nuit, elle joue de la guitare. C’est une bonne nouvelle. 

 

Te Amo- Fingerstyle cover| (Dum Maaro Dum)  Mihika Sansare

 

En s’approchant, il constate les esprits qui l’écoutent jouer. Madame White est silencieuse, le Gouverneur général est appuyé sur une tombe, à côté du fantôme d’un autre jeune homme de la même époque. Un peu plus loin, timide, l’esprit d’un garçon d’à peine dix ou onze ans écoute aussi. 

 

Edgard dans son cou, Shelley joue sans chanter. Ghost constate que sa douce s’est bien vêtue pour accuser la soirée fraîche, que ses yeux ne semblent pas dans la brume, que ses gestes présentent la dextérité nécessaire à l’utilisation de son instrument…

 

Oui, elle va s’en sortir. 

 

De son public fantomatique, le premier qui repère le procureur est le compagnon du Gouverneur général. Il lui sourit chaleureusement et bouscule un peu l’homme de loi à ses côtés. Ce dernier, en apercevant l’amoureux de leur gravedigger, se redresse et invite madame White à les suivre. 

 

Shelley lève un regard fatigué vers son amoureux : bon sang qu’elle se fait malmener depuis qu’ils se fréquentent, se dit-il. Et pourtant, elle est toujours là. 




 

Lentement, il s’assoit près d’elle sur le banc et retire sa cagoule, dévoilant des traits tout aussi fatigués que ceux de la belle. Les cheveux en bataille et le visage ayant eu chaud, James déclare avec un sourire en coin : 




 

La réflexion fait rire la jeune femme qui dépose sa guitare pour se blottir contre le procureur. 




 

L’homme pose un regard à la fois triste et épuisé sur celle qu’il aime. Doucement, il pousse une mèche dorée du visage de son amoureuse avant de lui sourire avec courage : 




 

Shelley l’embrasse doucement avant de prendre sa guitare et sa lampe de poche. Douloureusement, James se lève et prend la main de sa douce pour sortir d’un pas lent du cimetière, passant un regard triste sur les runes et protections qu’elle a déjà effectuées elle-même autour du cimetière, à au moins quatre reprises.            

  

    

 

 

 





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