Le paysage passe graduellement de la ville à la campagne. Assise du côté passager, Shelley observe les bâtiments de béton laisser la place aux vastes étendues de neige dont les rangs d’arbres coupent le vent sur l’autoroute. Candide et elle ont entamé un trajet d’une heure entière afin d’aller passer tout un week-end “entre filles”, c'est-à-dire “aller investiguer un gentil petit fantôme qui ne tue personne”.
Car oui, il a fallu sortir cet argument pour rassurer James. Non pas qu’il se serait opposé, mais depuis la prise d’otages au BLASPHEME, les choses étaient devenues un peu… tendues.
Lorsqu’il partait avec sa lourde poche de hockey sur le dos, Shelley accusait une gifle d’inquiétude viscérale qu’elle tentait de réprimer, se grondant intérieurement et se rappelant que Ghost existait bien avant son arrivée.
Dès qu’elle mettait un orteil à l’extérieur ou parlait de son retour au travail maintenant imminent, James retenait son souffle et faisait tout son possible pour éviter de la “mansplainer”.
Ni l’un ni l’autre ne veut empêcher l’être aimé de vivre ce qu’il ou elle a à vivre, bien sûr. En même temps, qui peut les blâmer de s’inquiéter l’un pour l’autre?
Concentrée sur la route, la Dre Candide Beaumont demande :
- Alors… Sans vouloir t’arracher de confidences, comment ça se passe avec notre beau James?
- Hey bien, c’est… Hum.
Elle repense à la première véritable conversation qu’ils ont ensuite, où il lui confessait l’existence de Ghost, entre autres choses.
- C’est surtout pour éviter de me faire reconnaître par les ennemis. Si y’en a qui survivent, ils pourraient vouloir me r’trouver.
- Je comprends… Mais je t’ai vu intervenir dans un contexte de trafic humain : il n’y avait pas de vampires ou de créatures bizarres sur ce bateau, avait-elle évoqué sur un ton doux et posé. En fait si, mais… Elle semblait plutôt de ton côté, non?
James avait baissé la tête et cherché ses mots. Le cœur de Shelley battait à tout rompre en le voyant aussi hésitant.
- Écoute… Pour l’instant, c’est OK que tu saches qu’elle existe. Mais s’te-plaît, ne me pose pas de questions sur elle. Pas encore.
- Pas encore… Donc un jour, on pourra partager à ce sujet?
- Ouais. Un jour.
- OK. Je comprends. Mais le trafic humain, c’est pas… Un truc de policiers? Voir… De la garde maritime, dans ce cas précis?
Ces mots avaient été prononcés comme s’ils lui servaient à déminer une bombe. Elle ne le craignait pas, mais elle ne voulait surtout pas le presser non plus. Il répondit en baissant un peu la tête :
- J’peux pas te parler d’ça sans te parler d’elle. J’m’excuse…
- Je comprends. Dis… Sergeï, lui, il…
- Oui, il est au courant d’pas mal toute. Tu peux lui parler librement.
En en revenant à Candide au moment présent, là maintenant dans cette voiture, elle déclare :
- Je suis un peu perdue. Il y a beaucoup d’informations à assimiler.
- Est-ce qu’il y a “trop” d’informations? demande la psychologue.
- Non. Il n’y en a pas “trop”. Il y en a “beaucoup”. Et vous êtes plusieurs à vous connaître depuis de nombreuses années, et… Je sais pas “qui sait tout” ou “qui ne sait rien”, donc…
- Ça ajoute à la complexité de la situation, j’imagine.
- Un peu, oui.
- Si ça peut te rassurer, sache que je suis une vraie fouine et que je m’inquiète beaucoup pour mes amis, alors James me dit tout. Ou je le découvre, et il me gronde un peu et ça se termine avec une bouteille. Sinon, il sait que je vais le gosser jusqu’à ce qu’il parle. J’ai le droit, c’est mon ami, pas un patient!
La policière rit un peu.
La lumière décline déjà graduellement, rendant le chemin un peu sinistre. Candide avait insisté pour partir de la ville le plus tôt possible en après-midi afin d’éviter de conduire dans la noirceur. À voir les nids de poule qui jonchent la route çà et là, Shelley ne peut que féliciter cette décision.
Devant elles, un petit pont traverse une rivière donnant sur une intersection. Elles prennent à gauche et roulent encore avant de voir apparaître quelques maisons. Enfin, une petite pancarte verte sur le bord de la route annonce qu’elles sont arrivées à destination. Le petit village de quelques habitants se dessine sous l’amas de neige que le mois de janvier a déversé sur lui.
En ces temps froids, elles ne croisent qu’un vieil homme, vêtu d’un épais manteau qui semble trop lourd pour ses épaules et d’une casquette de laine. Les mains dans les poches et une cigarette au bec, il les regarde passer en fronçant les sourcils, probablement étonné de voir des étrangères en dehors de la saison touristique.
La petite voiture bleu ciel de Candide passe devant la haute église blanche à l’architecture gothique et massive avant de prendre à droite pour trouver l’auberge convoitée, tout près du cimetière encore ouvert et entretenu. Autrefois, la bâtisse était réservée aux religieuses. Grande et impressionnante construction de pierre, l’endroit porte fièrement le nom du “Couvent”.
Candide stationne son véhicule et déclare, ravie :
- C’est ici! C’est la proprio de l’endroit qui m’a écrit sur les réseaux sociaux. C’est l’heure du breifing!
Elle sort un magnétophone et se met à raconter avec une voix sans bavure et des plus charismatiques :
- Bonjour, bonsoir ou bon après-midi! Vous êtes à l’écoute du Dre Candide Beaumont sur la piste d’un nouveau mystère. Je suis accompagnée d’une consultante qui va demeurer anonyme pour l’occasion. Après un trajet de plus d’une heure, je vous emmène aujourd’hui dans l’Auberge “Le Couvent” que la propriétaire, Madeleine Gagnon, déclare hantée. Madeleine nous racontera d’elle-même son expérience en ces lieux, ainsi que les différents témoignages des clients. Certains rapportent différents phénomènes observés : eau chaude coupée mystérieusement, courant d’airs inexplicables, sanglots angoissants d’une femme au beau milieu de la nuit, sans compter la superbe photographie que vous pourrez retrouver sur Instagram, prise par un visiteur. Mon invitée et moi passerons le week-end dans cette immense bâtisse de pierres grises et austères à la recherche de preuves qui officialiseront ou non la présence de celle que les gens de ce village surnomment “La Dame blanche de l’Auberge.” Bienvenue aux “Samedis d’Enquête Paranormale!”
La psychologue semble satisfaite et range son magnétophone sous le regard amusé de la policière qui la taquine :
- Attends, tu vas en faire un podcast?
- Oh que oui! Et une vidéo sur YouTube. Pour l’Auberge, c’est un coup de pub incroyable. Et pour moi, ça me permet d’aller toucher quelques personnes isolées qui ont peur de raconter leurs traumatismes liés aux manifestations surnaturelles. Et c’est aussi de la pub, on ne se le cachera pas! Oui, je me suis répétée volontairement.
Candide sort du véhicule, souriante et excitée, imitée par Shelley qui lance un regard songeur vers l’auberge. À l’étage, une cliente aux longs cheveux bruns et portant une chemise blanche admire la vue sur le coucher de soleil sans leur prêter attention.
- Dis, est-ce qu’il faut la faire partir, cette “Dame blanche”? Demande Shelley spontanément.
- J’en sais trop rien. Elle est pas une menace : pas de traces de griffures, pas d’apparition spontanée sous la douche, pas de possession… Elle pleure la nuit, c’est tout.
- Elle pleure la nuit… Tu crois qu’elle vit dans une détresse constante? Ça ne vaudrait pas la peine d’avoir une intervention avec elle?
- Ah ça, ça nous aurait pris James pour pouvoir la voir... Un médium, c’est toujours bien. Sinon, c’est dur, de communiquer avec les esprits.
- Et les Ouija, les pendules et autres trucs?
- On peut essayer! Hey c’est con : depuis le temps que j’investigue, je n’ai jamais pensé à essayer ce genre d’outils… Je suis encore avec ma vieille Spirit Box et mon détecteur EMF.
- Détecteur EMF? C’est pas un outil pour trouver le câblage électrique dans les murs?
- Hérétique! Qui s’en sert pour ça?
- Bah mon père !
Les deux femmes discutent tout en riant et en se dirigeant vers la porte d’entrée, munies de leur sac à dos. La lumière du soleil couchant donne des teintes orangées aux fenêtres des lieux, et leurs respirations font de petits nuages de vapeur dans l’air sec. La température se situe probablement bien en dessous de la barre du zéro, et de fines couches de givre tendent à se former sur les fenêtres de l’endroit.
En entrant dans le hall, leurs regards se posent sur les murs blancs et les éléments décoratifs. Le silence est tel que le bruit de la porte qu’elles referment derrière elles semble assourdissant. Presque aussitôt, une femme sort du bureau d’accueil : cheveux bruns parsemés de superbes mèches grisonnantes sur les tempes, elle porte un tailleur bleu qui met en valeur ses courbes généreuses et son teint hivernal. Le son de ses talons résonne sur les murs et le haut plafond un peu austère.
- Bonjour! Les salue-t-elle avec un chaleureux sourire. Bienvenue à l’Auberge du Couvent! Dre Candide Beaumont, c’est bien ça?
- C’est bien moi! Madame Gagnon, je présume?
- Tout à fait!
- Je vous présente Shelley Doyon : elle sera ma consultante lors de l’enquête de ce week-end.
- Ah! Une médium? Soyez la bienvenue!
La policière hausse les sourcils et se voit tout de suite obligée de clarifier :
- Non non! Je suis enquêtrice, moi aussi! Mais sans podcast.
- Exactement, ajoute Candide. Madame Doyon ne doit pas être nommée pendant l’enquête.
- Je comprends! Que diriez-vous si je vous montrais vos chambres pour que vous puissiez vous débarrasser de vos bagages et pour parler ensuite autour d’un bon souper?
- Avec joie, répond Candide. Merci beaucoup!
Les trois femmes montent à l’étage tandis que la propriétaire déclare :
- Nous sommes habituellement fermés en ces temps-ci : il n’y a que très peu de touristes en cette saison.
- Ah? Mais vous avez une autre cliente en ce moment, non? Demande Shelley.
- Je vous demande pardon?
- Oui, j’ai vu une femme à la fenêtre du second étage. De longs cheveux bruns, mi-vingtaine, une chemise blanche…
La propriétaire s’arrête tandis que Candide agrandit les yeux, retenant son souffle. Madame Gagnon déclare :
- Alors vous auriez dû prendre une photo : c’était elle.
- La Dame Blanche? s’exclame Candide. Oh my Gods, déjà?? Oh ma chanceuse!
Candide pousse gentiment Shelley qui lève les mains en riant :
- Hey oh, j’ai rien fait! Mais vous êtes certaine que ça ne pourrait pas être une employée ou une squatteuse?
- Une squatteuse? s’exclame Madeleine en riant de plus belle. Il n’y a pas de personne sans domicile fixe dans notre village! Et je n’ai pas d’employée qui correspond à la description que vous avez faite.
- OK. Elle avait l’air mélancolique, elle regardait le coucher de soleil.
Madame Gagnon les invite à poursuivre leur chemin, justement, au deuxième étage. Elle explique :
- Plusieurs touristes rapportent avoir vu une jeune demoiselle à la fenêtre du deuxième étage. Elle semble affectionner cet endroit.
- Et on sait ce qu’elle regarde?
- Aucune idée! À ma connaissance, il n’y a que des maisons dans ce secteur.
- Est-ce que notre chambre est celle où Shelley l’a vu?
- Bien sûr! Je me disais que vous pourriez apprécier. C’est une chambre avec deux lits doubles.
- Merveilleux!
En traversant les longs couloirs, la policière se demande de quoi pouvait avoir l’air la vie monastique pour les femmes, il y a une centaine d’années. Elle se plaît à les imaginer avec des robes noires et des voiles, leurs talons claquant sévèrement le plancher ciré…
Sur les murs, différentes photos en noir et blanc montrent cette époque, des légendes expliquant aux différents touristes les histoires de ces personnes. “Soeur Marie-Jeanne Gendron, aux côtés de l’architecte…”, “Mère Béatrice Lemoine avec Soeur Mathilde Gauvreau au cimetière…”, “Le Père Loïk Brown et le maire Romain Grondines”, “Soldat Emerick Couture à son retour de la Première Guerre mondiale”... Et ainsi de suite, tel un mur des célébrités.
Madame Gagnon pousse la porte de la chambre réservée aux deux enquêtrices et annonce :
- Voilà! Je vous laisse vous installer! Quand vous serez prêtes, venez me rejoindre au rez-de-chaussée. Je vous ferai faire le tour du proprio et on pourra souper autour d’une bonne raclette, gracieuseté de notre fromagerie !
- OH WOW OUI! s’exclame Candide. Hey un gros merci, madame Gagnon!
- Appelez-moi Madeleine! À tantôt!
Sur ce, les deux femmes se retrouvent seules. Elles déposent leurs sacs respectifs sur les lits et Candide entreprend de défaire ses bagages tandis que Shelley inspecte la chambre jusque dans ses moindres recoins, plus par habitude que par réelle méfiance.
- Quand je pense que tu as vu la Dame blanche, c’est fou!
- Tu crois qu’elle pourrait nous monter un bateau?
- Peut-être. J’ai déjà vu ça. Mais on va vite s’en rendre compte, si c’est le cas! Les trompeurs finissent toujours par trop en mettre.
Shelley acquiesce et se rend à la fenêtre, là où elle avait observé la jeune femme. Une fine couche de poussière intacte sur la lucarne indique que personne n’est passé là depuis un bon moment, ce qui tend à donner raison à l’hypothèse que la personne observée puisse avoir été un véritable fantôme. Quant à savoir s’il s’agit d’une véritable preuve…
Candide reprend son magnétophone et décrit :
- Dès notre arrivée, ma consultante a vu une demoiselle brune qui regardait mélancoliquement l’horizon. Madeleine Gagnon, notre fantastique hôtesse, nous a reçus avec tout le charme et le professionnalisme mentionnés sur le NET à son endroit. Elle nous certifie qu’à part nous, il n’y a personne d’autre dans toute l’auberge. Phénomène paranormal? Canular? Nous le saurons bien assez vite. En attendant, notre chambre est composée de deux lits doubles hyper confortables, d’une salle de bain avec eau chaude, et nous poursuivrons notre entrevue tout à l’heure avec madame Gagnon devant une raclette commanditée par les spécialistes du village!
Shelley secoue la tête, toujours en souriant, tandis que Candide ré écoute très attentivement le moindre son de son enregistrement. Après, elle secoue la tête et installe une caméra qu’elle pointe vers la fenêtre.
- Pas de PVE pour le moment, on va voir si on a quelque chose sur la cam pendant notre absence.
- PVE?
- Phénomène de voix électronique. Ça arrive que les appareils détectent les voix des morts. J’ai un enregistrement de ma voix où on m’entend parler, et il y a la voix d’un petit garçon qui me troll. Mais il n’y avait absolument personne avec moi dans la pièce.
- Dis donc, ça te fait pas peur, ce genre de truc?
- Tellement, c’est malade!!
La policière soupire en riant : elle est comme James la lui a décrite. Une vraie Jackass.
Lorsqu’elles redescendent dans l’entrée, c’est pour retrouver Madeleine qui les amène dans les différentes pièces du rez-de-chaussée : salle de réception, bar, salon, puis la salle à manger où les attend la fameuse raclette promise.
Attablées, les femmes parlent d’abord de tout et de rien autour d’une bonne bouteille de rouge et de bières de la microbrasserie locale. Lorsque l’ambiance est bonne, Candide ressort son enregistreuse et déclare :
- Si vous êtes prête, je vais vous poser quelques questions. Lorsque je serai rendue à faire le montage, dans quelques jours, nous reparlerons de tout ceci, et vous me direz ce que vous voulez que je coupe ou s’il y a des noms à garder confidentiels. Ça vous va?
- Tout à fait! Allons-y.
Candide met en marche le petit appareil et commence :
- Il y a environ deux heures que nous sommes arrivées à l’auberge “Le Couvent”. Notre hôtesse, madame Madeleine Gagnon, nous a fait découvrir des produits du terroir que je ne peux que vous recommander. Saluons la contribution de la microbrasserie du village dont la merveilleuse bière épicée a bien fait plaisir à ma collègue, ainsi que la fromagerie qui m’a donné envie de me marier à leur fabuleux fromage Brie. Nous sommes repus et Madeleine est sur le point de nous raconter un peu l’histoire de l’auberge “Le Couvent”. Alors bonsoir Madeleine!
- Bonsoir Candide!
- On va tout de suite s’attaquer à l’histoire de l’auberge. Qu’est-ce que vous pouvez nous raconter à ce sujet?
- Hey bien “Le Couvent” a été construit en 1890. Il fait six étages, le soubassement est rehaussé, ce qui lui donne une plus grande hauteur et les sœurs qui l’occupaient à l’époque donnaient des leçons aux filles et aux garçons et il y avait toute une partie qui servait également de pensionnat et d’hospice. À partir de 1908, l’institution n’acceptait plus que des élèves féminines et en 1962, une école primaire fut bâti et ce fut la fin de la mission d’enseignement des religieuses. En 1981, c’est devenu un centre pour les personnes âgées. Puis, en 1990, les troisième et quatrième étages ont été convertit en centre de réhabilitation pour les personnes toxicomanes. En 2000, un OBNL s’est créé pour en prendre soin et en 2001, ça devenait l’auberge que vous connaissez aujourd’hui.
- Vous avez beaucoup de touristes?
- Oh oui, et la période débute quand même assez tôt : avril, mai… Et nous avons des réservations qui vont parfois jusqu’en décembre. L’auberge est carrément pleine.
- Et vous êtes en place depuis un moment déjà…
- Ça fait huit ans, si je ne me trompe pas. Huit ou neuf! J’ai repris la mission de l’OBNL.
- Et est-ce que les histoires de Dame Blanche étaient déjà d’actualité?
- Oh oui. En fait, il y a des années que ce genre d’histoires circulent. Nos plus anciens voisins disent que cette légende était là bien avant eux. C’est pour dire! Elle n’est pas bien méchante, alors personne ne s’en est jamais vraiment formalisé.
- Alors justement, parlons de cette fascinante demoiselle!
- Oui! Alors : les premiers témoignages écrits datent des années 80, et ce sont les infirmières de nuit qui les ont rapportés. On parle ici d’infirmières qui entendaient quelqu’un pleurer et, quand elles faisaient leur ronde, elles ne trouvaient personne. Mais ça aurait pu être n’importe quel patient qui pleurait dans son sommeil, alors ça n’a pas fait beaucoup de vague jusqu’en 1985 où l’une d’entre elle a carrément vu une femme brune vêtue d’une chemise blanche et d’une longue jupe sombre, un peu comme une religieuse, qui errait dans les couloirs au deuxième étage. Lorsqu’elle en a parlé, l’une des sœurs, qui était à ce moment une pensionnaire, aurait dit à l’infirmière qu’il y avait longtemps qu’elle était dans la bâtisse. À l’époque, les religieuses priaient pour son âme et ça semblait garder la Dame Blanche calme. Puis, quand l’endroit est devenu un centre de désintoxication, ça s’est aggravé. Les surveillants de nuit se sont mis à entendre des pleurs, à retrouver les malades terrifiés, il y en a même un qui se serait enlevé la vie, mais je n’ai pas de preuves de ce que j’avance. Les pensionnaires la voyaient très fréquemment, et on a cru à un délire collectif. Les rumeurs veulent que ce soit la raison pour laquelle le centre a fermé. Finalement, quand mon père a fait de l’endroit l’auberge actuelle, ça c’est un peu calmé et c’est resté comme ce l’est aujourd’hui : on entend parfois pleurer la nuit et on la voit de temps en temps.
- Et est-ce qu’on sait qui ça pourrait être?
- Pour l’instant, on a trois hypothèses : soit Armandine Grondines, la fille du maire qui est décédée d’une maladie pendant la construction, Soeur Mathilde Gauvreau, la première religieuse qui est décédée entre ces murs d’une pneumonie, ou Clémence Rousseau. À l’époque, on disait “mourir de chagrin”, mais je crois qu’on peut se dire qu’elle est morte d’une dépression.
- Comment ça?
- Les rumeurs disent que son fiancé est mort dans l’exercice de ses fonctions lors de la Première Guerre mondiale.
Shelley fronce les sourcils et sent sa gorge se serrer, songeant à sa propre crainte de ne pas voir revenir James suite à une mission qui pourrait mal tourner. Candide acquiesce gravement en prenant une note.
- Parfait, alors peut-être pourrons-nous au moins élucider le mystère de son identité! Est-ce qu’il y a eu d’autres enquêteurs du paranormal qui sont passés ici avant nous?
- Oui, une fois. Ils ont réussi à capter une voix qui pleure. Mais le plus chanceux, ça a clairement été ce touriste américain qui a réussi à la photographier.
Madeleine passe un cliché aux deux femmes. Candide sourit à pleine dent en voyant l’image tandis que Shelley sent un frisson lui parcourir l’échine. La photo a été prise juste devant le mur des célébrités. On y voit, au beau milieu du long couloir, une forme vaporeuse, probablement de dos.
- Merci pour tout ce temps si généreusement partagé avec nous, Madeleine! conclut Candide. Croisons-nous les doigts pour que notre investigation soit fructueuse!
- Oh, vous ne devriez pas vous ennuyer!
Candide arrête son appareil.
- Excellent! Un grand merci!
- C’est un plaisir! Voici le trousseau de clés. Celle-ci, c’est le passe-partout : sentez-vous bien à l’aise de circuler où vous voulez! J’habite la maison qui est juste en face : s’il y a quoi que ce soit, traversez et cognez !
Un peu plus tard, madame Gagnon ressort dans le froid afin de retourner chez elle tandis que Candide se frotte les mains et déclare à Shelley :
- C’est le moment de préparer notre champ de bataille!
- Hein?
- On pose les caméras, les micros… La bonne nouvelle, c’est que les manifestations sont mentionnées seulement au deuxième étage, donc on n'aura pas à couvrir toute la bâtisse! C’est parti!
Les demoiselles remontent à l’étage, et Candide enseigne à Shelley l’art de placer des caméras afin de couvrir le plus de superficies possible. Leur chambre, la chambre voisine ainsi que le couloir sont désormais sous surveillance. Elle lui montre les différents modes d’enregistrement, les autres outils, évoque des tests à faire un peu plus tard…
Après cette petite formation, Shelley se fait équiper d’un lecteur EMF et d’une Spirit Box. Candide garde pour elle le micro ainsi qu’une caméra :
- Ne t’inquiète pas : si je capture ton visage, je vais le flouter au montage, promis! C’est parti pour un tour!
La psychologue redresse sa caméra, vérifie qu’elle fonctionne et décide que la première intervention se fera dans le couloir, à l’endroit où une photo a été prise avec succès. Elle invite Shelley à la suivre et déclare d’une voix forte, comme si elle tentait de parler à quelqu’un qui se trouve de l’autre côté du mur :
- Bonsoir madame! Je suis la Dre Candide Beaumont, je viens de la ville et je suis accompagnée par une amie. Est-ce que vous m'entendez?
Pas de son, pas de réponse, pas un seul bruit. La psychologue attend qu’une minute passe avant de dire encore :
- Bonsoir madame. Est-ce que vous aimeriez communiquer avec nous?
Encore une fois, elle laisse le silence s’installer, donnant le loisir à l’esprit de se faire connaître, mais rien ne vient. Shelley regarde partout, tente de se figurer l’endroit où le fantôme se trouvait la nuit où elle fut prise en photo. Derrière elle, Candide dit :
- Vous connaissez Madeleine, celle qui prend soin de l’endroit? Elle dit qu’il y a des chances pour que vous soyez Armandine, Mathilde ou Clémence. Pouvez-vous me dire votre nom?
Shelley sent un frisson la traverser, mais elle n’est pas certaine qu’il soit surnaturel : l’alcool, le repas gras et l’heure tardive commencent à l'engourdir graduellement. Elle étouffe un bâillement et sursaute violemment quand son cellulaire retentit. Un rire nerveux s’empare des deux femmes tandis que la policière regarde qui est le coupable : il s’agit du numéro de James.
Elle fait signe à Candide qui lui lève le pouce et s’éloigne pour entrer dans une chambre inoccupée.
- Sexy Maître Leblanc, que puis-je pour vous?
- Je m’ennuyais p’t-être un peu…
- Moi, je m’ennuie sûrement!
- Bon, OK, je m’ennuie d’abord, déclare-t-il en riant. Comment ça se passe avec Candy?
- Oh, elle m’apprend des trucs rudimentaires d’enquêteur du paranormal, et on a eu un super souper offert par la maison : faut vraiment revenir ici en tête à tête à la saison, mon amour!
- Good. Le fantôme est pas trop…
- Il pleure. C’est ce que j’ai retenu.
- Y pleure? OK… Tu fais attention, quand même, hein?
- Bien sûr mon amour! Et toi, qu’est-ce que tu fais de bon?
- … J’ai une sortie de prévue, plus tard. Je me suis fait appeler tantôt.
Le cœur de Shelley ne fait qu’un bond. Déraisonnablement, elle se dit qu’il ne doit pas y aller si elle n’est pas chez lui à l’attendre en se rongeant les ongles au sang. Une sortie… C’est l’expression qu’il utilise au téléphone pour parler des descentes qu’il fait pour mettre un terme au trafic humain.
Il va se battre.
Elle aimerait lui demander de rester en sécurité, de ne pas se mettre en danger, mais elle se fait violence et déclare sur un ton calme et aussi posé que le sien lorsqu’elle lui a annoncé qu’elle partait en week-end dans une auberge hantée avec Candide :
- Prends soin de mon chum, et ramène-le-moi en un seul morceau.
- Pis toi d’ma blonde, qu’elle revienne pas possédée par un fantôme qui pleure.
- Ça marche. Sois sage.
- Pis toé.
Sur ce, ils raccrochent. La gorge serrée, Shelley se laisse aller contre le mur et prend une grande inspiration pour calmer l’angoisse qui menace de prendre le pas. Elle serre ses bras autour d’elle, dans une vaine tentative de se rassurer.
Le souvenir de la découverte de la cave secrète de son amoureux lui revient. Elle n’avait pas eu conscience qu’il soit arrivé à la maison, cette nuit-là. Elle était allée bien au-delà de ce que son corps pouvait subir, encore en pleine récupération de son opération. Épuisée, lorsque James l’avait prise dans ses bras, une énième fois, pour la ramener dans son lit à l’étage, elle ne s’était pas réveillée. Lorsqu’il a changé son pansement débordant de sang, lui-même épuisé, elle se souvient avoir ouvert les yeux, un peu confuse. Puis lorsqu’il s’est allongé à ses côtés, elle s’était blottie contre lui, de toutes les forces qui lui restaient. Elle avait respiré son odeur, et s’était rendormie sur un souvenir.
Celui de l’odeur de Ghost, qui lui avait été si terriblement familier, au hangar.
Celle de James.
Une main se pose délicatement sur son épaule, réconfortante. Aussitôt, elle déclare :
- T’inquiète, ça va aller. Tu sais ce que c’est…
Elle se retourne vers ce qu’elle suppose être Candide en forçant un sourire courageux… pour ne trouver personne. La sensation sur son épaule disparaît aussi soudainement qu’elle est venue. La policière regarde partout autour d’elle : elle est pourtant belle et bien seule dans cette chambre.
Elle n’a pas rêvé, elle en est certaine, hors de tout doute.
Quelqu’un, ou quelque chose, a tenté de la réconforter.
La porte s’ouvre sur Candide qui déclare d’une voix amusée :
- OK les amoureux, raccrochez! On a une enquête à mener!
- Je crois que tu ne vas pas me croire, déclare Shelley un peu excitée. Quand j’ai raccroché avec James, j’ai senti une main sur mon épaule!
- OH MY GODS! WOW! OK, raconte!
- Bah, je venais de raccrocher avec James, je me suis adossé au mur et je l’ai senti, j’ai même cru que tu essayais de me réconforter tant c’était réel, c’est fou!
- Attends, pourquoi tu avais besoin de te faire réconforter?
- Oh. Une petite montée d’anxiété.
- À cause de?
Shelley baisse un peu la tête :
- Il a une “sortie” de prévue.
- Ouf… Je vois. Et il te l’a appris juste là au téléphone.
- Il ne pouvait pas vraiment faire autrement, tu sais… Quand j’ai trouvé sa pièce secrète, j’ai eu beaucoup de difficulté à… Je veux dire : c’est un procureur, pas un soldat. Je l’imaginais bien en sécurité derrière un bureau, de temps en temps seulement sur le terrain dans un cadre très strict et entouré de policiers pour le protéger. Et là, je me rends compte que c’est plutôt lui qui protège les gens, en fait… Quand on en a parlé, il m’a dit qu’il se battait de temps en temps contre des vampires et des créatures sacrément fortes. Alors, il se pourrait qu’une nuit, il ne reviennent tout simplement pas…
Le silence qui suit cette déclaration est angoissant pour la policière. Les paroles de Sergeï, son psychologue qu’elle a vu quelques jours suite à sa découverte, lui reviennent :
- Vous avez le droit de vous sentir dépassée, Shelley. Tout comme votre inquiétude est légitime.
- J’imagine. En même temps, c’est contre nature de m’inquiéter de la sorte. J’ai l’impression de vouloir l’empêcher de vivre, et je déteste ça.
- Il y a une différence entre lancer des ultimatums et nommer son émotion. Que vous a-t-il dit d’autre?
- Pour l’instant, rien. Mais il m’a promis que nous aurons une discussion à propos de ce qui entoure Ghost, mais il ne peut pas m’en parler à cause de la demoiselle asiatique dont j’ignore tout, même le nom.
Le psychologue avait retiré ses lunettes pour les nettoyer. Au fil des rencontres, la policière avait compris qu’il faisait ce geste quand quelque chose n’allait pas. Elle n’avait pas encore déterminé s’il s’agissait d’agacement ou de contrariété.
- Je crois très sincèrement que le plus tôt serait le mieux. Vous vous attachez l’un à l’autre et prenez des engagements significatifs malgré des éléments inconnus qui pourraient être importants pour vous de savoir. Avec votre permission, je parlerai à James.
- Vous me faîtes peur… C’est à ce point important?
- Je le crois, oui. Dans votre cas, ça peut être vital.
En repensant à cette conversation, elle joue machinalement avec ses doigts tandis que Candide a un sourire en coin et demande d’une voix pleine d’empathie :
- Est-ce que tu penses qu’il a la même crainte que toi? Qu’il pourrait avoir peur que TU ne reviennes pas du travail, un jour?
- Je suis policière… Je veux dire : la grande majorité d’entre nous, on va se rendre à la retraite sans bobo. J’ai même des collègues qui n’ont jamais eu à dégainer leur arme de service de toute leur carrière.
- Oui, mais toi, tu interviens sur les crises, les prises d’otage, les situations délicates où tu as quelqu’un qui est à risque de se désorganiser. Et ça t’est arrivé. Il y a une différence de niveau de risque entre le policier qui intervient auprès des personnes âgées et ce que tu fais, non?
- Oui… Mais ce sont les risques du métier, et j’ai signé pour ça.
- Alors je repose ma question : crois-tu que James puisse avoir une peur qui se rapproche de la tienne?
L’agent baisse un peu la tête :
- Ce serait logique.
- Il ne peut pas te défendre contre une personne en crise. Et on ne se mentira pas, Shelley : fantôme, vampire, personnes en crise… Ton métier augmente les risques homicidaires que tu pourrais avoir à essuyer. Je crois que lui aussi, il a peur d’ouvrir la porte sur un de tes collègues, un beau matin, qui lui annonce que tu es morte pendant la nuit. La prise d’otages du BLASPHEME en est un excellent exemple : tu n’étais même pas en service, sans protection ni arme, et tu es quand même intervenue.
- Si cette personne n’avait pas été ouverte à discuter, j’aurais simplement backé off…
- Oui, mais ça, on ne le saura jamais. Ce qu’on sait, c’est que tu es allée au front toute seule. Attention, je ne te lance pas de pierres, loin de là, j’suis pas placée pour parler. Mais je crois que vous allez avoir à développer tous les deux votre résilience si vous voulez vous épanouir dans votre couple, et non attendre le retour de l’autre en mourant de peur.
La policière approuve d'un lent mouvement de la tête. Candide lui donne un petit coup d’épaule en guise d’encouragement.
- Ça va aller. Il est fait fort, et il a une raison de vouloir revenir vivant, maintenant. Fais-lui confiance…
Shelley acquiesce encore.
Les deux femmes reviennent dans le couloir. La psychologue tente encore d’entrer en contact avec l’entité, mais absolument plus rien ne se manifeste.
Elles changent de pièce, tentent le coup dans leur chambre, puis dans celle où Shelley croit avoir senti une main sur son épaule.
- À la Dame blanche du Couvent, si vous m’entendez, touchez le Rem Pod.
Rien ne se passe.
Déçue, Candide étouffe un bâillement et déclare :
- OK : il est 1h00AM, et je suis lessivée. Tu dirais quoi qu’on remette à demain?
- Bonne idée.
Les deux femmes abdiquent donc et tandis que Shelley met son pyjama, elle entend Candide parler à son magnétophone :
- Le décor des lieux est de style gothique, période victorienne. Dans le couloir, il y a plusieurs portraits qui rappellent les figures emblématiques du village. Nous avons installé, en tout, quatre caméras, dont l’une dans notre chambre, deux dans le couloir et une dernière dans une chambre où ma collègue a clairement senti une main sur son épaule. J’ai tenté de communiquer avec l’esprit avec la Spirit Box, et je n’ai pas eu de résultats directs. Demain matin, je vais éplucher les bandes sonores au petit déjeuner pour tenter de voir si nous aurons plus de chance. En attendant, la caméra reste braquée sur nous pendant notre sommeil. Bonne nuit, chers auditeurs! On se retrouve après la pause!
Elle éteint.
Le lit qui accueille l’agent est à la fois doux et agréable, quoique atrocement vide. Il y a maintenant des mois qu’elle partage celui de son amoureux, et sa présence lui manque gravement. Elle se rend compte de ce sentiment avec une certaine surprise, elle qui n’avait encore jamais vraiment goûté à la vie à deux, qui a toujours préféré dormir seule, la voilà qui tente de gérer ce gouffre en tenant contre elle une taie d’oreiller.
Un SMS de la part de James illumine son écran :”J’T’M”.
Il va bien.
Elle lui répond : “Je t’aime!”
Puis, elle s’endort d’un sommeil de plomb.