Le procureur rit discrètement et se penche par-dessus le bras de vitesse de sa voiture pour déposer un baiser sur les lèvres de la belle blonde, ce qui met automatiquement fin au rappel de l’épisode de la crème brûlée. Amoureuse jusque sur le bout des doigts, elle déguste le contact de leurs lèvres avec le sourire de celle qui est conquise. Lorsqu’ils se séparent, elle murmure : “Je t’aime”. En bon geek non-assumé, il lui répond : “Je sais”. Très doucement, elle pousse la portière de la voiture du procureur et en descend pour se rendre au commissariat où des papiers doivent être gérés.
Le froid du mois de décembre est encore confortable avec le bon manteau. Une petite neige, légère et frivole, virevolte en cette fin d’après-midi qui s’assombrit déjà.
Plusieurs jours suite à la fusillade au port, lorsqu’elle eut son congé de l’hôpital, James avait offert de porter sa douce chez lui afin qu’elle puisse être plus près de ses rendez-vous et de sa famille. Shelley avait accepté, surprise de cette offre et curieuse de voir où vit le procureur, c’est-à-dire une jolie petite maison en banlieue de la ville, plutôt éloignée des voisins, mais définitivement plus proche que le chalet ou que son propre appartement. Lorsqu’il l’avait déposée au sol, à son arrivée, tout de suite, la policière avait remarqué des signes et des symboles étranges un peu partout au sol dans le hall d’entrée. À son regard interrogateur, James avait expliqué :
Le procureur avait étudié la réaction de la policière à cette déclaration. La jeune femme avait souri:
Elle se promit qu’il s’agissait-là d’un rendez-vous pour plus tard.
Heureusement que James était à ses côtés.
Bon sang qu’elle aurait détesté cette période de sa vie sans lui… Chaque petit geste du quotidien représentait une mission tactique, la plaie sur son ventre lui faisant atrocement mal, surtout les premiers jours. C’était comme si les points de suture menaçaient de lui déchirer la peau au moindre mouvement. Lorsqu’elle les prenait, les calmants entravaient ses pensées et jouaient avec ses émotions. Elle riait ou pleurait pour tout et rien à la fois, s'emportait contre elle-même, s'impatientait dès lors qu’elle ne pouvait pas accomplir quelque chose toute seule. Alors elle prenait le moins de comprimés possible pour éviter de taper sur les nerfs d’autrui et sur les siens, endurant la douleur à grand coup de respiration profonde et de méditation qui s’avéraient peu utiles en fin de compte. “Ma précieuse autonomie… Bon sang que tu me manques…”
Le sentiment d’être devenue inutile ou d’être carrément un poids à porter lui faisait encore plus mal que la blessure en elle-même. Sergeï, son psychologue, avait été obligé de s’en mêler et de la remettre un peu à sa place : “Vous êtes restée décédée plus d’une minute parce que cette balle a provoqué une hémorragie interne. Shelley, je comprends parfaitement les conséquences du phénomène de la parentification. Mais à être aussi dure avec vous-même que vous l’êtes en ce moment, c’est la vie de vos proches que vous compliquez parce qu’ils doivent vous surveiller d’encore plus près. Je sais que cet état de vulnérabilité est difficile pour vous, et j’en suis sincèrement désolé. Mais vous avez à prendre sur vous et à accepter que des gens vous aiment et veuillent prendre soin de vous.”
Effectivement, ça l’a remise à sa place.
La situation aura eu de bon de faire en sorte que Barbie et Charles connaissent maintenant James. D’ailleurs, l’ex-policier adore celui qu’il surnomme déjà “son beau-fils”.
Lors d’un souper cuisiné fort heureusement par Barbara, Shelley avait entendu son père dire à son amoureux, tandis qu’ils fumaient dans une autre pièce :
L’ex-policier avait éclaté de rire.
Depuis quatre jours maintenant, elle peut monter et descendre des escaliers très lentement, sortir seule à l’extérieur et marcher près d’une heure avant de devoir s’arrêter pour prendre une pause. Fière de ce qu’elle interprète comme des exploits à court terme, elle pousse lentement la porte du commissariat et passe devant le bureau où un jeune policier en uniforme la dévisage étrangement. Elle le salue en montrant sa carte d’accès et passe son chemin vers son petit bureau isolé où personne ne se rend habituellement. Chemin faisant, elle salue des collègues qui semblent à peine la regarder.
Elle se dit alors : “Soit ils s’en foutent parce qu’ils sont débordés, soit c’est le décès de l’agent Fortin…” Son propre cœur se serre dans sa poitrine lorsqu’elle pense au brave homme. C’est un drame. Un vrai. À ce propos, elle se dit qu’elle devrait appeler la femme de ce collègue tombé au combat, ne serait-ce que pour lui prêter une oreille attentive pour la laisser ventiler.
Lorsqu’elle pousse la porte de son bureau, elle ne reconnaît rien.
L’endroit est carrément bourré de fleurs, de cartes, de boîtes de chocolats… Il n’y a même plus de place pour les légendaires papiers ou son vieil ordinateur. Émue, elle reste immobile quelques secondes avant d’avancer dans la pièce et de prendre une première carte pour la lire.
Le bruit de quelqu’un qui se dérouille la voix derrière elle la fait se retourner vers le long corridor où se trouvent les autres bureaux ; une dizaine de collègues se tiennent là, à la regarder. Un long moment d’émotions fige un peu l’instant, partagé entre la joie et la gêne. C’est l’un des policiers avec lequel elle a déjà fait des patrouilles qui brise le silence :
Shelley rit un peu tandis qu’il vient lui faire une accolade. Puis c’est un autre collègue, puis une collègue.
Après ces chaleureuses salutations, c’est l’agent Bernard qui, soutenu d’une canne, avance vers elle en claudiquant. Avec une émotion qui lui déchire le coeur et entre deux sanglots, il la sert fort dans ses bras en lui disant :
Elle-même éclate en sanglots en serrant son précieux collègue contre elle. Quelqu’un fait passer un petit chariot de shake protéiné accompagné de petits biscuits fait par une archiviste. Cette petite pause bien-être détend l’atmosphère pendant quelques minutes avant que le devoir n’appelle certains.
Laissés dans le bureau débordant de fleurs, les agents Bernard et Doyon restent dans le secteur de l’approche communautaire à discuter. Lorsqu’ils sont seuls et qu’elle est certaine de ne pas être entendue, Shelley déclare :
L’agent Bernard devient mal à l’aise. Il baisse un peu la tête et murmure du bout des lèvres en blêmissant un peu :
Un message de la part de James illumine son cellulaire : “Chérie, je suis retenu au travail pour une urgence. Y’a-tu quelqu’un qui peut te lifter?”
Elle répond à son amoureux : “Pas de problème mon amour! Je vais prendre une bière SANS ALCOOL PROMIS avec Bernard au Blasphème, il me reconduit tout de suite après, il a des choses à me montrer! JTM ❤️” En guise de réponse, elle reçoit : “Sois sage!”
Une demi-heure plus tard, le soleil a définitivement battu en retraite, laissant toutefois l’épaisse couche nuageuse réfléchir la lumière de la ville.
Le bar “BLASPHEME” est situé dans la zone touristique tout près des quartiers moins bien nantis. L’endroit est sombre, inquiétant pour ceux qui ne connaissent pas la réalité de la rue. Les boiseries sont usées, éraflées parfois de graffitis, les tables où les clients s’assoient sont sales et collantes, la petite piste de danse accueille une vieille dame déjà entreprise de boisson qui danse au rythme de la musique rétro et la luminosité quasi absente donne mal à la tête. Dans un coin, un sapin de Noël défraîchi attend sa dernière heure. Dans l’autre, un homme murmure à l’oreille d’une femme sur le point de s’endormir. Un peu plus loin, un vieillard à l’allure d’un marin passe une commande à une jeune serveuse.
Shelley connaît bien le BLASPHEME pour y être intervenue à quelques reprises. Il n’y a pas de gens méchants dans cet endroit : simplement des âmes désespérées et perdues pour la plupart.
L’agent Bernard se dirige vers la barmaid en claudiquant, soutenu par sa canne. La dame d’une soixantaine d’années fait la moue à l’approche des deux policiers en civile :
Coch’, diminutif de “cochons”. Langage typique de ceux qui ont connu certaines années moins évidentes de la ville. Shelley n’a jamais tenu rigueur aux civils qui rageaient contre les forces de l’ordre : c’est son métier, de tenter de rapprocher l’autorité des citoyens, et chaque graffiti ACAB ou prônant l’anarchie lui rappelle qu’elle a encore beaucoup de travail à faire.
L’agent Bernard demande à la barmaid :
Le policier dépose un billet de 50$ sur le bar que la dame met dans son soutien-gorge. Elle regarde autour d’elle dans un mouvement circulaire pour s’assurer que les clients n’ont rien remarqué et fait signe aux deux agents de la suivre. Shelley lance un regard de biais à l’agent Bernard qui hausse les épaules :
La jeune femme lève les yeux au ciel et suit la barmaid.
Elle les mène à une sortie d’urgence qui donne sur une ruelle sombre et remplie de poubelles où presque aucune lumière ne filtre. À ce moment, la policière pense à une mauvaise blague, mais la dame pointe du pouce un escalier d’urgence.
La barmaid referme la porte durement tandis que Shelley entreprend de monter très lentement l’escalier. Derrière elle, l’agent Bernard déclare :
Deux minutes pleines plus tard, l’effort les a épuisés, mais ils l’ont gravi, cet escalier. Une marche à la fois, en prenant des pauses au besoin. Une fois devant la porte, la policière laisse son collègue frapper en observant encore la ruelle de leur hauteur. Un peu plus loin, sur une poubelle, elle perçoit deux yeux jaunes qui les observent ; probablement un chat ou un raton laveur.
La porte blindée s’ouvre, mais absolument personne ne les salue. En fait, il n’y a personne derrière la porte. Mais une chaleur étouffante les accueille tandis que l’agent Bernard entre en appelant :
Le policier avance et lance un juron en accrochant une pile de boîtes de pizza qui s’étale. La porte d’entrée donne directement sur ce qui semble être une cuisine intensément encombrée : nombreux objets sur le four, sur la table, une odeur peu ragoûtante flotte dans l’air ainsi que quelques mouches à fruits. Le plancher s’enfonce à certains endroits, et le manque de lumière rend difficile la progression vers le supposé salon.
C’est clairement de cet endroit que provient la chaleur si intense. Shelley s’arrête et regarde la pièce avec étonnement : il y a des serveurs partout. Absolument partout. Et la pièce est fichtrement grande… Au beau milieu, portant un casque de réalité virtuel, un homme d’une quarantaine d’années fait valser ses manettes, un sourire d’enfant sur le visage.
L’agent Bernard fait :
Le policier a une moue et se dirige vers un bureau sur lequel se trouve un ordinateur portable. En quelques clics et avec un peu de pianotage, il ouvre un dossier qui porte un nom de code que sa collègue peine à déchiffrer. Double clic, autre dossier, double clic…
Et voici les images des caméras de surveillance du hangar qui apparaissent sous les yeux de la policière. La qualité est impressionnante et digne des meilleurs dispositifs de ce monde, ce qui l’étonne : qui mettrait autant d’argent sur des caméras de surveillance d’un hangar malmené par la météo? La mafia? Les boys résiduels de Paul “Le Flot” Fiset? Plus probable, mais il se murmure qu’ils se retireraient de la circulation…
Elle voit le bateau arriver, les caisses posées les unes sur les autres se faire décharger graduellement par l’équipe. Deux hommes se serrent la main : celui au casque blanc et celui dont elle a détruit la tête à coup d’arme à feu.
L’agent Bernard clique et l’image change d’angle pour montrer la partie arrière du bateau. À cet endroit, on voit des hommes avec un transpalette qui déplace les caisses. Sur le bateau, Shelley observe qu’un groupe de personnes est sorti des cales, maintenu en joug par des hommes portant ce qui semble être des mitraillettes.
L’agent Bernard s’exécute : une dizaine de femmes dont les traits laissent supposer qu’elles sont asiatiques, vêtues de nuisettes bien légères, semblent terrifiées. Pressées les unes contre les autres, certaines se cachent même le visage pour éviter de regarder les hommes qui les gardent.
Il reprend la vidéo, et cette fois, elle voit des anomalies dans les ombres. Des silhouettes bougent, se cachent. Trois en tout.
Un garde qui passe tout près des silhouettes disparaît trop rapidement pour l'œil et ne réapparaît pas. Puis un autre…
Il change de vision de caméra et montre Shelley qui arrive par l’avant, précédant ses collègues. À ce moment, elle voit que le premier coup de feu provenait du bateau, en hauteur, faisant en sorte que les policiers se sont mis à couvert derrière un transpalette.
Il remet la caméra à l’arrière et montre les silhouettes qui sortent un peu de l’ombre pour attaquer quelques gardes qui sont tournés vers l’avant, profitant de la diversion pour retirer quelques effectifs.
La policière se souvient qu’elle avait eu l’impression que cet événement avait duré des heures. Dans les faits, une minute seulement a suffi.
Elle se voit se redresser derrière les caisses et déposer son arme, comme le lui avait demandé le leader, puis être ramenée vers lui par le groupe de cinq hommes. Pendant ce temps, à l’arrière du bateau, le trio de silhouettes grimpe dans le navire. Dans le groupe de femme, Shelley voit l’une d’entre elles se détacher du lot. Étrangement, tout le monde la regarde à ce moment : chaque garde, chaque employé… Puis les silhouettes attaquent.
Et l’agent reconnaît le géant dont le masque présentait une tête de mort qui entre en combat.
Muette de stupeur, elle le voit démolir à coups de balles et de crosse les gardes tandis que des employés prennent la fuite. Plus étonnant encore, elle voit la femme vers laquelle tous les regards étaient tournés entrer elle-même en combat au corps à corps, à grand coup d’art martial bien trop rapidement et précisément pour être humain : la caméra peine à montrer tous les gestes effectués, tous les angles d’attaques qu’elle utilise, tous les pas qu’elle fait… Même en utilisant le mode “seconde par seconde”, rien à faire. Puis, cette même femme, menue et en nuisette, empoigne quelqu’un et… plonge la tête dans son cou.
Shelley s’assoit, pâle comme la mort, regarde l’image sans trouver les mots. Les paroles d’Étienne lui reviennent : “Au sein de cette ville, nous sommes une vingtaine d’individus sous le joug de la Camarilla ; une secte vampirique qui impose que nous gardions le silence sur notre existence auprès des mortels. Il y a bien quelques Indépendants, ci et là, qui sont tolérés tant qu’ils demeurent sur leur propre territoire.” Cette femme serait donc du lot de vampires décrit par le suicidé? Confuse, la policière pose un regard hésitant vers son collègue qui ne semble pas remarquer ce détail ; tout est si rapide et il se passe tellement de choses sur l’écran qu’il ne voit pas tout ce qui se passe.
Il zoome sur le géant qui achève un garde. Puis la femme en nuisette vient vers lui, lui dit seulement quelques mots. L’homme a un mouvement d’épaules assez familier pour mettre Shelley mal à l’aise avant de se diriger au pas de course vers l’avant du bateau, rapidement suivi par les deux autres silhouettes. Les combats deviennent alors plus violents, plus bruts, moins méticuleux. Peut-être même un peu paniqué. Elle le voit tout démolir et se rendre au bureau duquel il défonce la porte d’un coup de pied, tandis que les deux autres gèrent sans peine ce qu’il reste des gardes. Deux secondes plus tard, le géant ressort en la tenant contre lui. Le groupe de femmes se dirige vers l’avant du bateau, et celui qui la tient s’adresse à celle qui s’est battue en nuisette pendant quelques secondes avant de sortir du hangar, vite suivi des deux autres.
Les femmes semblent d’un calme plat : aucune ne panique à ce moment. Celle qui s’est battue s’adresse à elles et lorsque, plusieurs minutes plus tard, la swat débarque, elles se mettent alors à pleurer et à paniquer.
Shelley se recule contre le dossier de sa chaise tandis que l’argent Bernard déclare dans un souffle :
La jeune femme n’ajoute rien pour éviter d’attirer son attention sur celle qu’elle soupçonne à ce moment d’être une vampire. Il continue :
Derrière eux, le nommé Seb retire enfin son casque de réalité virtuelle pour les regarder.
Il s’arrête et fixe Shelley en fronçant les sourcils. D’un seul coup, comme s’il recevait une gifle, il semble sur la défensive.
Les yeux de l’homme s’agrandissent un peu tandis qu’il dit à l’agent Bernard :
Il dépose le casque sur une table poussiéreuse tout près tandis que la policière lui demande :
Shelley lance un regard de biais à l’endroit de son collègue qui se lève :
Finalement, les deux policiers se dirigent vers la sortie sous le regard désapprobateur de l’homme qui semble bel et bien mécontent. La jeune femme détecte, dans ce changement d’attitude, surtout de l’embarras. Comme si l’homme avait le sentiment d’avoir fait une erreur. L’envie de le presser de questions la prend, mais sans le connaître plus amplement, il lui est difficile de se figurer comment percer ses secrets à jour.
Une fois de retour à l’extérieur, l’agent Bernard s’excuse :
Gagnée par un petit sourire mis à l’épreuve par la descente, elle répond :
Une fois en bas, il redevient sérieux en reprenant son souffle et déclare :
Le bruit d’un coup de feu interrompt leur conversation.
Les deux policiers en civil se lancent un regard incertain : aucun doute. C’est bien un coup de feu, et il vient de l’intérieur du bar. Un cri de femme leur parvient.
Aussitôt, l’agent Bernard prend son cellulaire et compose le 9-11 tandis que Shelley ouvre la porte arrière du bar pour écouter. Son collègue annonce à la centrale qu’un coup de feu a été entendu tandis que des pleurs leur parviennent. Une voix, celle d’une femme en colère, hurle : “T’ES OÙ’ MON CRISS? ENVOYE! SORS DE TA CACHETTE ESTI D’PLEUTRE!” Une autre voix, celle de la barmaid, lui répond : “Fille, calme-toi…” Un second coup de feu résonne, puis encore le cri d’une femme. “R’TOURNE DANS TON ESTI D’COIN!”
“Sois sage” lui avait demandé James par texto. Elle songe : “Moi j’veux bien être sage, c’est les autres qui ne le sont pas…” Puis, elle entre, malgré les protestations de son collègue qui tente de la retenir d'une main. Doucement, elle se dirige vers l’arrière du bar et jette un coup d'œil par-dessus le comptoir : la musique a cessé et une odeur de poudre typique à l’utilisation récente d’une arme à feu flotte dans l’air. La serveuse en larmes est juste à côté de la barmaid, se blottissant contre la femme en se cachant le visage. Au sol, les mains derrière la tête, le vieux marin grimace tandis que celui qui murmurait plus tôt à l’oreille d’une femme est figé contre le mur. Pas de traces de celle qui dormait debout. Devant eux, une nouvelle venue tient une arme à feu qu’elle braque aléatoirement. Cheveux rouges rasés sur les côtés, mais très longs sur le dessus, attachés serrés sur sa nuque, elle est habillée en vêtement de camouflage avec des bottes d’armée, un étui à couteau à sa taille. Mâchoire crispée, le cou raide, mouvements brusques…
Ceci était prémédité, devine Shelley.
Il faut commencer par le début, attirer son attention. La détourner des civils.
Alors Shelley commence, à couvert derrière le bar :
Un silence suit sa question, avant que la femme armée ne demande :
La question ouverte est intentionnelle : donne le loisir à cette personne d’exprimer ce qu’elle est entrain de faire. Elle a un but, sinon elle ne se serait pas autant préparée.
Encore une seconde de silence avant que la femme questionne
La femme aux cheveux rouges a un rire qui s’apparente au désespoir. Shelley attend.
Le silence indique que la femme armée réfléchit. Après quelques secondes, elle demande :
Shelley ferme les yeux, prend une grande inspiration et balaye l’angoisse qui la prend au ventre tandis qu’elle se souvient de la voix du leader qui lui disait dans le hangar : “Vous rendre, sinon il va mourir.” Tranquillement, les mains bien en évidence, elle se redresse et regarde la jeune femme dans les yeux.
Pendant quelques secondes, elle détaille l’angoisse sur le visage de cette agresseuse. L’angoisse et, en même temps, la résolution, la peine, le déchirement. L’arme reste braquée en direction des civils.
Un autre silence s’abat. À l’extérieur, les lumières des gyrophares des voitures de police illuminent l’intérieur du bar. La jeune femme aux cheveux rouges lance une série de jurons, les yeux pleins d’eau et les mains sur la tête. Son regard passe nerveusement de Shelley aux otages à quelques reprises, puis vers un coin sombre dans le bar. Si sombre que rien n’y est perceptible. Le visage de la jeune femme aux cheveux rouges se déforme de peur.
La policière commence à sentir des fourmis dans les jambes. Sa plaie lui tire un peu, mais elle déclare, toujours aussi calme :
La preneuse d’otage est gagnée par une moue de désespoir. Ses épaules s’affaissent tandis que des larmes roulent sur ses joues, fixant à nouveau le coin sombre, visiblement effrayée.
La jeune femme tourne un regard épuisé vers Shelley.
Pressée de questions, Sophie hésite. À l’extérieur, une voix déclare : “ICI LA POLICE DE LA VILLE, L’ENDROIT EST ENCERCLÉ.”
Elle relève la tête vers la policière en civile, honteuse. À ce moment, le portrait de ce qui se passe réellement prend forme dans l’esprit de Shelley : cette jeune femme ne se préparait pas à faire une prise d’otages. Elle se préparait plutôt à affronter une créature surnaturelle, et elle n’a pas de moyens ou de contacte pour l’aiguiller.
Elle est seule, désemparée, et surtout, elle ne va pas tuer qui que ce soit. Sinon, elle l’aurait déjà fait.
L’agent Doyon poursuit :
La jeune femme pose son arme sur une table et se laisse tomber à genoux, tout son corps secoué par de violents sanglots. Shelley fait le tour du bar et la prend doucement contre elle.
Elle fait un mouvement de tête à la barmaid qui comprend immédiatement ce qu’elle veut dire. Tranquillement, pour éviter d’attirer l’attention de Sophie, les civils se dirigent vers la sortie, les mains dans les airs, tandis que la policière berce la jeune femme qui déverse enfin toute la peur qui la tenait au ventre depuis beaucoup trop longtemps.
Quelques secondes plus tard, quatre policiers vêtus en swat débarquent lourdement dans le bar. Shelley leur fait signe d’y aller doucement avec Sophie, lui expliquant chaque étape, puis tout ce qui va suivre. La jeune femme aux cheveux rouges se laisse embarquer sans faire plus de vagues, sans crier ni s’opposer à rien.
Shelley la regarde se faire embarquer, le cœur lourd, se souvenant qu’il n’y a pas si longtemps, elle aussi comprenait que les monstres existent. Mais elle avait eu James pour la rattraper.
Tandis qu’un collègue prend sa déposition et celle de l’agent Bernard, une idée lui vient à l’esprit. Elle lance au policier qui l’accompagnait :
La blonde s’éloigne du cortège et appelle effectivement un taxi.
Toutefois, l’adresse qu’elle donne, après avoir googlé le lieu, c’est celle du cimetière.
Lorsque la voiture s’arrête devant le lieu, la policière demande :
Le chauffeur lui lance un regard complice :
La policière sort du taxi et observe les lieux : si autrefois la grille d’entrée était verrouillée la nuit, maintenant elle pend dans le vide, à demi arrachée par l’érosion de la pierre. Nul doute que si ce cimetière avait été plus près des touristes, la ville l’aurait mieux entretenu. Malheureusement, ce qui donne froid dans le dos, ce ne sont pas tant les pierres tombales. C’est plutôt le fait que certaines d’entre elles sont presque effacées, que d’autres sont cachées par des buissons, que certaines sont même fendues de tout leur long. Au centre, le mausolée qui s’y trouve a la porte grande ouverte, battant à la brise froide et nocturne.
Aucune source de lumière dans les parages, outre les réverbères de la rue un peu plus loin et les phares du taxi. Elle utilise donc la lampe de poche de son cellulaire et avance dans le lieu. Les yeux au sol, elle tente de percevoir des traces de pas, mais la neige fraîchement tombée ne lui simplifie pas la tâche.
“Bravo ma fille, tu sais même pas ce que tu cherches. Si ça se trouve, la pauvre gosse a halluciné tout ça…” Elle perd le taxi de vue, laisse son regard traîner.
Un bruit sourd la fait sursauter, et un immense corbeau passe au-dessus d’elle, croassant sous le ciel couvert. Elle reprend son souffle, envoie paître le piaf avant d’en revenir à son investigation. Mais l’oiseau recommence encore, vient se poser sur une pierre tombale et croasse. Shelley lui lance un regard étrange :
Pour toute réponse, il croasse encore et s’envole à nouveau, cette fois sous un immense arbre plongé dans la noirceur, se posant directement au sol. N’ayant rien de mieux à faire, elle suit l’oiseau et réprime un soudain sentiment de malaise. Quelque chose cloche, dans cet endroit. Est-ce la forme de l’arbre dont les branches déformées semblent vouloir l’attraper? Ou le silence de plomb perturbé par ses seuls pas sur la neige?
Non, c’est plus profond. C’est le sentiment d’avoir quelqu’un juste derrière son épaule. De sentir une présence toute proche, malsaine, qui surveille et qui s’approche à la fois. Une présence qui glisse subtilement ses doigts glacés et crochus sur son épaule et qui souffle sur le collet de son manteau…
Subitement, elle se retourne, prête à en découdre, mais il n’y a personne.
Le corbeau croisse et la regarde en penchant un peu la tête de côté, au sol, puis se met à taper du bec. La policière se traite de folle et s’approche de l’oiseau.
Elle est d’autant plus étonnée de voir le corbeau reculer tandis qu’elle balaye la neige sur le sol. L’endroit propose une terre déjà gelée, bien durcie et la neige est encore frivole, facile à déplacer.
À force de balayer, elle se rend compte qu’à la neige, de la cendre se mêle. Beaucoup de cendre. Un feu a été allumé devant l’arbre? Au travers les cendres, elle trouve ce qu’elle prend d’abord pour une petite branche blanche de quelques centimètres. Mais la texture la fait douter : en mettant ladite branche devant la lampe de poche, elle se rend compte qu’il s’agit plutôt d’un petit os. À la fois mortifiée et fascinée, elle reste muette à le contempler pendant plusieurs secondes. Un regard vers le corbeau :
Pour toute réponse, il s’envole et se perche sur l’une des branches de l’arbre endormi et croasse. Livide, elle s’avance également vers l’immense feuillu et l’iillumine de sa lampe de poche.
Et là, c’est un coup de massue.
Gravés à même l’écorce, des symboles semblables à ceux qui sont chez James. Semblables et différents à la fois : ceux-ci semblent plus “larges”, moins “hauts”. Ceux de James ont l’air un peu… “Rythmiques”, s’enchaînent bien. Ceux-ci évoquent plutôt quelque chose de laid. Qui plus est, gravés ainsi dans l’écorce de ce pauvre arbre vieux de plusieurs années, il y a un petit effet scandalisant.
Cellulaire en main, elle prend plusieurs clichés des cicatrices visibles sur le tronc puis hésite : elle appelle ses collègues ou elle montre le tout à James à son arrivée? “Il en a déjà tellement sur les épaules… Mais c’est lui, l’expert.”
Le corbeau croasse et s’envole.
Tranquillement, parce qu’elle est sur sa limite physique depuis un petit moment déjà, elle s’en retourne vers le taxi.
La course lui coûte 115$ sans le pourboire, mais le chauffeur a fait un travail exemplaire et a pallié à son manque d’autonomie. Donc c’est peu cher payé, après tout.
Lorsqu’elle entre dans la maison de son amoureux, Brutus court se soulager à l’extérieur sans même quémander une petite caresse. Une fois sa mission accomplie, le malinois gratte fièrement le sol de ses pattes arrière et revient vers sa maîtresse qui retire son manteau. Aussitôt, le toutou la renifle de manière suspecte et jappe. Shelley baisse les yeux ; un peu de sang a décidé de déborder du pansement. Rien de grave ; juste de quoi la faire soupirer bruyamment en se promettant d’amener le manteau chez le nettoyeur.
En regardant les dégâts sur sa chemise, ses yeux effleurent les symboles visibles de son sorcier d’amoureux : ce ne sont clairement pas les mêmes que sur l’arbre. Tout du moins, pas dans l’entrée.
Lentement, elle se dirige vers le salon, Brutus sur ses pas. Elle repère chaque symbole, les regarde et les compare à ceux sur son cellulaire : rien. Aucune ressemblance.
Aucune ressemblance, mais ceux qui sont devant la bibliothèque ne sont pas comme ceux dans le vestibule. Ils sont différents. En quoi, elle ne saurait le dire pour le moment, mais… pourquoi sont-ils différents?
Son pif professionnel ne lui ment pas : cette bibliothèque a quelque chose de louche. Alors elle se met à fouiller, d’abord du regard, puis avec ses mains. Un livre, deux livres, trois livres, un serre-livre… Rapidement, elle oublie son inconfort et fait l’inventaire de ce qu’elle trouve jusqu’à ce qu’elle tombe sur une boîte de cigares luxueux. Elle la tire et la boîte résiste. Elle l’ouvre, glisse la main à l’intérieur et sent une espèce de poignée.
Alors elle tire sur la poignée.
Et le mur de la bibliothèque se pousse sur le côté, laissant la place à un escalier qui descend, semble-t-il, très profondément dans le sol.
Shelley pâlit.
À ce moment, elle ne se demande pas si elle a le droit de descendre ou ce qu’elle pourrait bien trouver en bas : elle descend, c’est tout.
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Lorsque James pousse la porte de sa maison, son immense poche de hockey sur le dos, il tend l’oreille : pas de son. Pas de son, mais le manteau de sa douce est posé sur la patère. Soulagé, il entreprend de poser le sien et remarque la petite tache de sang sur le manteau de sa douce. Un soupir lui échappe. “Toi, va falloir que j’t’attache sur une chaise, ça a pas d’bon sens…”
Brutus vient à lui, arrivant du salon en remuant la queue. James lui caresse la tête :
Le chien jappe et s’en retourne dans le salon. James le suit… et fige en voyant la porte qui donne sur sa pièce secrète grande ouverte. Son visage s’allonge un peu, en proie à une profonde tristesse. Il voulait le lui dire un jour, tâter le terrain avant. Pas qu’elle l’apprenne ainsi…
Lentement, il descend les escaliers qui mènent à la salle d’ordinateur, là où les caméras de surveillance sont orientées sur certains lieux stratégiques de la ville. Là où ses différentes armures sont entreposées, attendant les bonnes occasions afin de servir. Où il stocke des armes illégalement acquises efficaces contre certaines créatures surnaturelles. Où il a un stand de tir pour lui tout seul.
Et où Shelley est tombée endormie sur un sofa miteux en position foetale, serrant contre son cœur l’un des masques du procureur à l’effigie d’une tête de mort.