Requiem del Sangue

Chapitre 38 : Allonge et flexibilité

Par CarnivorousJhen

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Trouver Valentina avait été facile. La poursuivre encore plus. La rattraper, un piège. Angelo sait tout cela, mais alors qu’il surveille la répartition de son poids sur la croûte de neige durcie par le froid, il n’arrive pas à regretter une seule seconde sa décision. Son adversaire se tient de l’autre côté du toit plat, ses mèches blondes volant dans le vent acéré. Dans sa main, un couteau à cran d’arrêt brille dans la lumière orangée d’un réverbère non loin. L’arme lui paraît vulgaire pour une virtuose maniant l'archet avec tant de maîtrise. Toutefois, la déchirure à sa manche lui confirme que le tranchant est entretenu. S’il n’avait pas eu son téléphone pour dévier le coup, ça aurait été ses doigts. Il a toujours aimé les embuscades, ça le garde en alerte.


- Je vous imaginais plutôt avec une longue lame effilée, sourit Angelo. Une rapière, quelque chose dans le genre. Votre clan adore donner dans le spectacle, mais, les couteaux, ce n’est pas spectaculaire.

- Les armes perçantes sont presque inutiles contre les nôtres à moins d’être en bois.

- Presque inutile! Avec assez de volonté, tout est possible.

- Je connais votre réputation. Vous avez un parti pris pour les armes à feu de gros calibre. C’est ce que vous appelez “de la volonté”?

- Que voulez-vous? Je choisis avec qui je me rends au corps à corps.

- Vous choisissez de vous rendre au corps à corps avec moi, monsieur Giovanni?

- Seulement de la manière qui compte, mademoiselle Valentina.


Angelo choisit ce moment pour ouvrir le sien. C’est presque ironique. Leurs lames sont de dimensions semblables. Le terrain est instable pour eux deux. Il a un avantage avec son allonge. Elle gagne avec la vitesse. Il est plus expérimenté. Elle tient son arme avec l’assurance d’une personne sachant la manier. Gustavo absent, il n’a que son Beretta Tomcat au lieu de ses armes habituelles. Efficace sur un humain, mais un immortel ne serait que ralenti par un si petit calibre. Sans compter le bruit. Hors de question d’attirer qui que ce soit d’autre dans leur duel. Face à toutes ces informations, une conclusion : l’incertitude.


L’instant suivant, ils dansent. 


Le manteau entrave ses mouvements. Il le retire, s’en sert pour obstruer le champ de vision. Il pique à travers au niveau du torse, mais elle n’est déjà plus là. Le reflet orange sur la lame brille à la périphérie de sa vision sur sa gauche. Facile. Il esquive. La croûte de neige cède sous son poids et il s’en faut de peu pour que son œil soit tailladé. Il y laisse une mèche de cheveux. Elle n’est pas seulement rapide. L’agilité est plus importante. L’idée de retenir son rire de joie ne lui vient même pas à l’esprit.


Le premier échange prend fin et chacun retourne de son côté de l’arène. Le vent de février hurle aux oreilles d’Angelo. La cacophonie de la circulation étouffe le peu de bruits qu’ils font. L’éclairage ambiant est juste suffisant pour rendre leurs silhouettes difficiles à discerner pour un œil indiscret. C’est un terrain magnifique pour un premier affrontement physique.


- Vous y allez fort pour viser l'œil d’entrée de jeu, s’amuse-t-il alors qu’ils se jaugent.

- Vous visiez le cœur, je ne fais que rendre la pareille.

- Touché.


Cette fois, c’est elle qui s’avance telle une ombre blonde. Le premier coup est simple à parer. Une feinte. Le second lui donne le premier sang à son bras gauche. Magnifique! Rééquilibrer son centre de gravité, maîtriser ses appuis et prévoir le déplacement de l’adversaire est si simple sans la bague à son doigt. Son corps lui obéit instantanément. Elle plonge à nouveau, rapide, mais la glace est un piège constant. Il réplique et entaille au niveau de l’épaule. Deuxième sang immédiat. Bien. Le deuxième round est déjà beaucoup plus intéressant. La blancheur immaculée de la neige se tache de rouge et l’odeur de la Vitae s’impose. Deux paires d’yeux se tournent une seconde vers l’origine de l’odeur avant de s’affronter de nouveau.


- Un point partout, dit Angelo en inspectant l’entaille.

- Vous parlez énormément pour quelqu’un qui vient d’être blessé.

- Vous devriez m’entendre quand je torture mes proies.


Il prend l’initiative. Valentina se bat légèrement de côté, sa lame en avant. Une bretteuse. Il n’est pas aussi compétent avec des armes blanches. C’est inefficace dans son style d’assassinat et inutile sur une table d’opération. Il doit la désarmer avant qu’elle lui cueille réellement son œil, songe-t-il en esquivant un énième coup au visage.


- Je commence à croire que vos coups sont personnels.

- Votre visage m’insupporte, gronde-t-elle après un moulinet qui lui tranche une autre mèche de cheveux.

- On me le dit souvent, mais rarement à la pointe du couteau. Une raison particulière ou vous avez les Italiens en horreur?

- Seulement vos maudits yeux.

- Et mes cheveux, visiblement.

- Cessez de bouger et je les épargnerai.


Angelo éclate de rire face à tant de malice. Tant mieux, ça rend l’échange plus vivant quand l’émotion s’en mêle. Il bondit vers l’arrière, son dos heurtant une cheminée. Le couteau rebondit sur la brique à quelques centimètres de sa tête une seconde plus tard. Hargneuse. Il frappe, sentant les os de l’avant-bras céder. Valentina recule, une grimace sur ses traits jusqu’à présent calmes et composés.


- Je vais prendre les choses en main, ne vous en déplaise, lance Angelo en saisissant la lame pour la casser en deux. Je tiens à mes yeux, merci bien.


Il lance la lame sur un toit voisin et range la sienne. Les lèvres pincées, Valentina observe chaque geste avec attention. Il hausse les épaules. 


- Je vous donnerai un nouveau couteau s’il était si important.

- Vous pouvez me donner celui que vous venez de ranger.

- Ce serait pratique, non? Je suis néanmoins au regret de vous refuser ce service, fiore mio.

- Vos tentatives pour me provoquer ne servent à rien, grince-t-elle avec mépris.

- Nous venons de passer les cinq dernières minutes à tenter de nous poignarder. Le temps des provocations me semble passé depuis un moment.

- Alors c’est d’un naturel bluffant chez vous.

- Mi scusi?

- Vos provocations.

- Valentina, si je voulais vous provoquer, ce serait évident, je vous l’assure. Je suis un Giovanni, c’est un peu notre sport familial. Quoi que j’ai entendu dire que la Camarilla entretient une culture très semblable pour garder ses membres en laisse et au pied.


L’instant suivant, un flash métallique, puis une lame qui s’enfonce profondément dans son bras gauche. L’attaque est directe et chargée de colère. Angelo a un éclat de rire et la saisit par la gorge pour la plaquer au sol. Valentina se débat comme une furie, balayant la neige autour d’eux, mais face à la force surnaturelle du clan Giovanni, une Toreador est impuissante. Quand il l’enjambe et appuie son genou suffisamment fort sur son torse pour que les côtes craquent, il voit la hargne remonter dans ses prunelles bleues. C’est ça, qu’elle sente son cœur et ses poumons se comprimer sous ses propres os jusqu’à ce que la crainte de mourir remplace la colère. Qu’elle se débatte, rue et le force à réagir. Ça, c’est un combat qui vaut la peine d’être vécu!


- C’était une provocation, soit dit en passant. Jolie tour d'attendre avant de sortir le deuxième couteau.

- Votre arrogance… vous fait… honneur, siffle-t-elle alors que le poids d’Angelo l’empêche d’inspirer suffisamment pour former des phrases complètes. Et défaut.


Un pied se soulève et frappe le manche. La sensation est immédiate : sa poigne s'affaiblit considérablement et tressaute violemment. Un nerf moteur touché? Elle le repousse vivement de sa main valide et recule rapidement à quelques mètres de lui, tâtant les dommages au torse. Angelo inspecte son bras gauche, d’une part amusé par la répartie de Valentina, de l’autre profondément agacé par la succession de blessures au même membre. C’est mieux que le bras droit, mais quand même, avoir le temps de le guérir serait appréciable et apprécié. Il teste sa motricité : l’épaule et le coude réagissent sans problème, mais le poignet et les doigts accusent un retour par rapport à sa volonté. Trois doigts ne réagissent même plus. Rien d’alarmant : c’est réparable avec la dépense en sang, mais il éprouve une profonde irritation à être incapable de contrôler son corps parfaitement.


- Je vous trouve beaucoup moins loquace, monsieur Giovanni.

- Mes excuses, j’évalue les dégâts, réplique-t-il en levant les yeux vers elle. Comment se portent vos côtes et votre bras, mademoiselle Valentina?

- Probablement aussi bien que votre bras et vos cheveux.

- J’aurais peut-être dû vous tordre la nuque, vous seriez moins flexible.

- En attendant, votre allonge ne sert pas à grand-chose si vous n’arrivez pas à refermer la main.

- J’ai vu pire. Un nerf sectionné, c’est mieux qu’un bras.

- Vous semblez pourtant fort contrit.


Ça le fait rire une fois de plus, au grand déplaisir de la femme en face de lui.


- Valentina, j’admets ne pas m’ennuyer avec vous. Même si vous avez la vilaine manie de viser les yeux. C’est votre maître qui vous a appris ou c’est instinctif?


Un craquement soudain résonne quand une côte cède au moment où elle s’avance de deux pas rapides. Elle s'immobilise net en claquant de la langue par frustration.


- Ça sonne comme une côte mal en point, fiore mio. Je ferais attention, à votre place : si vous faites des mouvements trop brusques, cela risque d’amplifier vos blessures et les dégâts internes sont particulièrement longs à réparer.

- Parce que vous reconnaissez les côtes au bruit qu’elles produisent?

- Simple déduction : mon genou devait se trouver environ dans le secteur de la sixième ou septième côte gauche. Votre main s’est aussi portée à cet endroit quand vous avez vérifié, tout à l’heure.

- Alors vous avez une formation médicale avancée.

- Je suis un nécromancien, bien sûr que j’ai une formation médicale avancée.


Quand il voit le canon de son propre pistolet être pointé sur lui, Angelo sent son sourire s’élargir. Il porte la main au holster dissimulé sous son veston. L’emplacement est bel et bien vide. Quand? Lors de la dernière attaque ou avant? Non, quand elle l’a repoussé. Un revirement de situation tout à fait délectable.


- Me voilà surpris et embarrassé. Je ne me rappelle pas la dernière fois qu’on a réussi à me prendre mon arme.

- Je le considère comme un paiement contre mon couteau.

- Un Beretta Tomcat avec un numéro de série effacé et une garantie de non-traçabilité vaut bien plus qu’un couteau à cran sur le marché noir.

- Alors je ne me plaindrai pas la prochaine fois que vous en cassez un. C’était de l’acier de Damas.

- Je vous en prie, l’acier de Damas est de la frime, rien de plus.

- De la très jolie frime que j’avais reçue d’un dignitaire japonais. Je serais très embarrassée s’il me demande comment se porte son cadeau.

- Vous n’aurez qu’à lui dire que je l’ai cassé, j’ai l'habitude d’être haïe. Un de plus ou de moins, la liste de ceux qui veulent me voir détruit change peu.


Valentina lève la tête en le jaugeant. Il se demande quel genre de pensées se bousculent dans son esprit. Surtout, quand elle compte lui tirer dessus. Avec elle, il y a de fortes chances que ce soit le visage. Il avait passé les dernières minutes à éviter d’être éborgné. Ce serait, à la limite, temporairement handicapant, mais le plus dérangeant reste les mortels. Ils réagissent normalement très mal quand ils voient une personne marcher avec un morceau de tête manquant. Il n'a pas particulièrement envie d'une balle dans la tête. 


- Vous êtes sérieux. Être haïe ne vous dérange absolument pas, constate Valentina d’une voix lente et incrédule.

- Aurais-je dit quelque chose qui vous laisse croire le contraire?

- Beaucoup d’hommes et de femmes, morts et vivants, pensent une chose en prétendant le contraire. Pas vous. Votre aura et vos paroles sont en parfaite concordance. Tout notre combat, même maintenant… C’est de l’amusement. Pas de colère, pas de peur, que de la joie.

- J’ai entendu dire que certains clans peuvent lire les pensées et les émotions. Intéressant. Ouverte à m’en dire plus avant d’appuyer sur la détente?

- Non.


La balle transperce son genou avant que la détonation résonne dans le petit quartier. Immédiatement, des lumières commencent à s’allumer aux fenêtres environnantes. Angelo redirige sa Vitae pour réparer les dégâts à sa jambe. Le temps qu’il se redresse, Valentina a disparu. Son Beretta aussi. Dérangeant, il n’aime pas être désarmé. Il y a toutefois plus urgent à faire pour le moment. Son manteau est rapidement récupéré et enfilé. Dans la noirceur, le trou dans le dos ne paraîtra pas et cachera sa blessure au bras. 


D’un mouvement plus raide qu’il le voudrait, il enjambe le rebord du toit et se laisse tomber dans l’escalier de secours avant de se fondre dans les ombres. Il jette un coup d'œil à son téléphone : hors service par le coup de couteau initial. Son genou partiellement guéri le ralentit et son bras gauche l’irrite toujours autant. Il s’est même fait voler son arme. Pourtant, alors qu’il se glisse dans une ruelle, il ne peut s’empêcher de conclure que c’était une très belle rencontre. Il a essuyé des coups, mais Valentina aussi. Surtout, son but n’avait pas été de la détruire, mais de la jauger. De ce côté, ça avait été une session de jeu extrêmement productive.






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