Requiem del Sangue

Chapitre 34 : En coulisse

Par CarnivorousJhen

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Se concentrer fut impossible. Les montagnes russes émotionnelles s’élançaient encore et encore en elle. Tantôt, son cœur battait d’inquiétude face à toute cette histoire de morts, tantôt, les battements changeaient pour devenir plus légers. L’image du sac sur l’îlot remontait pourtant sans cesse comme une pensée parasite et l’angoisse lui tordait les entrailles. Angelo, à ses côtés, s’était contenté d’être un élève modèle toute la journée. C’est un autre aspect qui la déstabilise sans cesse. Son arrogance est indéniable, mais, dès qu’il s’assoit dans la classe et joue son rôle de jeune cousin, il n’a aucune difficulté à entendre les critiques, les suggestions et admettre son ignorance. Comme lorsqu’il avait admis mal connaître le solfège.

Tout cela prend progressivement du recul alors qu’elle le suit dans les couloirs du Conservatoire. Devant eux, Sarah babille joyeusement d’un projet, Angelo sur les talons et posant pile les bonnes questions. Derrière eux, Isaline marche en silence, incapable de regarder autre chose que le sac aux décorations, patchs et breloques qu’une autre femme a choisi pour le décorer. Un sac qui raconte l’histoire d’une personne qui a existé, qui avait des ambitions, des espoirs. Une pensée dangereuse. Une pensée à écarter.

Sarah finit par ouvrir une porte mince, à peine assez large pour y passer, et l’environnement change radicalement. Ici, les murs sont bruts, comme inachevés. De l’équipement, des morceaux de décor et des pièces de costumes traînent partout, sans la moindre mesure de sécurité ou logique de rangement. Du moins, elle n’en trouve aucune.

- C’est toujours drôle d’apporter des gens dans l’arrière-scène, s’exclame Sarah en s’arrêtant à une intersection.

- Pourtant, les arrière-scènes sont les endroits les plus intéressants, répond Angelo en observant chaque recoin de ce minuscule couloir. C’est ici que se jouent les véritables drames, que se cachent les meilleurs secrets. Chez moi, on raconte que chaque arrière-scène possède sa propre légende.

- Tellement! À quoi ça ressemble dans ton Conservatoire?

Angelo s’approche pour inspecter de plus près la brique à découvert, un petit air mystérieux sur ses traits.

- Oh… Le grand classique : de jeunes amants, un amour impossible, Roméo et sa Juliette. Ce genre de chose.

Sarah a des étoiles dans les yeux en entendant l’annonce de la tragédie. Isaline écoute plus attentivement, happée malgré elle.

- Au Conservatoire où j’ai étudié, on raconte qu’une chanteuse, une soprano capable de faire pleurer les cœurs les plus endurcis, s’était éprise d’un poète. Il lui dédiait ses œuvres, assistait à chaque représentation de la jeune cantatrice et la retrouvait dans l’ombre que cache l’arrière-scène. Ils s’aimaient éperdument, mais la famille de la cantatrice attendait beaucoup d’elle. En effet, elle appartenait à une dynastie ancienne et le chant lui avait été accordé comme un caprice qui prendrait fin inévitablement. Un jour, elle dut choisir entre sa famille et son amour…

Un petit hoquet d’émotion échappe à Sarah et elle porte une main à sa bouche, surprise par sa propre réaction. Ses yeux s’emplissent de larmes sous l’émotion de l’histoire que narre avec brio Angelo.

- C’est tellement triste et romantique, Angelo! Finalement, elle a choisi quoi?

- Sa famille. Elle savait que choisir le poète ne ferait que le mettre en danger face aux siens. Elle se maria avec un prétendant de bien meilleure naissance, elle mit au monde un fils qui porta le sang de deux puissantes familles, ce qui lui permit d'obtenir richesse et pouvoir. Le poète vécut, aima d’autres femmes et continua à écrire. Depuis, on raconte que les deux âmes se retrouvent dans les coulisses en secret, espérant trouver dans l’après ce qu’ils n’ont pu avoir dans la vie.

Isaline mordille l’intérieur de sa joue en regardant autour d’eux. Au cours de la journée, elle a entendu par moment des voix, parfois lointaines, parfois proches. Elle sait qu’il existe une personne décédée qui hante ces murs. Est-ce qu’il raconte l’histoire de Hawkins? Est-ce pour cela qu’ils sont dans ces étroits passages?

- L’histoire d’ici est vraiment moins belle, explique Sarah en leur faisant signe de la suivre. Vous avez déjà vu la vitrine des anciens élèves notables? Et bien, on raconte que John Hawkins, le compositeur, hante l’endroit! 

Évidemment. Ce n’est pas une histoire, c’est la vérité. Et il est bavard à en croire Angelo. Sarah continue avec enthousiasme, bougeant des mains et prenant même un air mystérieux : 

- On raconte que John Hawkins avait un rival et qu’ils se faisaient la guerre dès qu’ils étaient dans la même pièce!

- J’ai entendu parler de cette histoire par des gens de l’équipe technique! s’exclame Angelo en prenant un air excité. Son rival aurait disparu un soir de représentation.

- Mais ce n’est pas tout! Ce mystérieux et ombrageux rival dont le nom a été oublié aurait… été emmuré par un Hawkins fou de jalousie!

Isaline a un petit souffle amusé. Si un étudiant avait disparu et était emmuré dans le Conservatoire, ça se serait su. Elle reste silencieuse, attendant de voir pourquoi Angelo accorde tant d’importance à toute cette histoire. Sarah l’ignore, visiblement prise par son récit : 

- Désormais, tard dans la nuit, on raconte qu’il est possible d’entendre les grattements du pauvre rival tentant de sortir de sa prison. Toutefois, l’âme de John Hawkins est revenue le surveiller afin que personne ne le découvre et si jamais cette cachette venait à être découverte, alors le curieux serait entraîné lui aussi dans la prison afin de rejoindre le rival et tous les autres!

Ou, plus réalistement, certains étudiants sont incapables de résister à la pression du Conservatoire et abandonnent leurs études sans avertir qui que ce soit. Ses deux compagnons continuent de discuter joyeusement de la légende urbaine. Leurs rires résonnent. C’est irritant. Éventuellement, Angelo s’arrête près d’un mur et s’y appuie nonchalamment, ce qui est un signe très évident pour Isaline que c’est justement tout le contraire. Elle s’arrête à son tour, fermant son expression dans l’attente de savoir ce qu’il compte faire.

- Dis-moi, Sarah, est-ce que des pièces condamnées ont été découvertes avec le temps? Peut-être une vieille porte verrouillée, dont personne ne possède la clé? Ce serait le genre d’histoire que j’adorerais ramener chez moi.

- Bonne question, cher camarade investigateur! Malheureusement, non. Il y a bien des endroits où la brique a été changée à droite et à gauche, mais, très honnêtement, ça m’étonnerait que ce soit pour condamner quoi que ce soit. Ils s’en seraient rendu compte quand ils ont rénové le bâtiment. C’est juste une histoire effrayante à raconter aux nouveaux pour leur faire peur la première fois qu’on les lâche dans les coulisses.

La suite, Isaline ne s’y attendait pas : Angelo ne bouge pas, mais l’air autour d’eux… Elle n’arrive pas à mettre le doigt sur l’impression. Comme si, tout à coup, tout était plus dense, mais aussi… fragile? Le vampire repousse le mur des épaules en déclarant qu’il est temps de rentrer, mais la structure s’enfonce et, un battement de cœur plus tard, un pan lui tombe dessus. Sarah pousse un petit cri de panique alors qu’elle se précipite vers lui pour l’aider. Elle fait une grimace quand une mince ligne rouge glisse du front de l’homme. La vue de son sang sidère Isaline.

Soudainement, des tas de questions se bousculent dans sa tête. Est-ce normal? Est-ce une conséquence de la bague? Peut-il mourir s’il est blessé gravement? Est-il… mort? Les vampires ne respirent pas. Si l’assassin est un autre vampire, est-il capable de se battre contre lui avec la bague qui le rend humain? Qu’en est-il des balles?

- Isaline!

La voix de Sarah la ramène au présent et la jeune femme se tourne vers elle.

- Assure-toi qu’il ne bouge pas, je vais chercher les secours! Le réseau cellulaire ne passe pas ici.

- D’ac… D’accord…

Les mains tremblantes, elle appuie sur le chiffon que la costumière avait appuyé sur la plaie. Les pas de course de Sarah s’éloignent rapidement et, dès qu’elle tourne un angle, Angelo se redresse immédiatement.

- Mais merde! Tu as reçu une partie du mur sur la tête, calme-toi!

- C’est un détail mineur pour moi, Milliner. Je suis très résistant et je sais reconnaître une commotion même quand je la subis. Je vais bien.

- Qu’est-ce que tu as fait? Il y avait… quelque chose.

- Nécromancie, voie vitreuse, se contente-t-il de dire comme si cela lui donnait toutes les réponses nécessaires. Maintenant, pousse-toi, nous ne serons seuls que peu de temps.

Il lève le poing et frappe le revêtement. Les briques se fendent ou il les arrache sans la moindre difficulté. Quand il libère la roche brute derrière, il creuse à mains nues une aspérité. Isaline le regarde faire, bouche bée et confuse. En quelques minutes, un trou de la grosseur d’un poing est visible. Angelo y jette un peu de sable et de mortier avant de sortir de son veston un petit calepin élimé aux pages jaunies. L’objet y est inséré avant qu’il recouvre partiellement son travail.

- Pourquoi est-ce que…

- Cela vous convient-il, signor Hawkins?

- Tout à fait. J’ai hâte qu’on le découvre! s’exclame la même voix qu’elle a entendue par intermittence toute la journée. Beau travail. Très beau travail. Pardon, mademoiselle Rousseau?

Isaline sursaute à l'énoncé de son nom.

- Je… Oui?

- Mon Dieu, vraiment désolé. J’ai cru comprendre que vous n’êtes pas habituée à discuter avec nous. Je ne voulais pas vous effrayer.

- Signor Hawkins, je ne peux pas maintenir le Suaire aussi mince longtemps après une dépense importante de sang, grince Angelo en se tournant vers un coin qu’Isaline aurait juré vide quelques instants auparavant, mais dont une silhouette diaphane se détache en contre-jour.

- Oui! Bien sûr. Mademoiselle Rousseau, pourriez-vous vous assurer que mademoiselle Nguyen trouve le calepin, svp? Il faut que ça ait l’air naturel, comme une découverte importante. Ce serait me rendre un immense service.

- Euh… D’accord. Oui, je peux faire ça. Je peux.

Son regard se porte vers le trou qu’Angelo vient de creuser à mains nues. S’il peut faire ça, qu’est-ce qu’il peut faire à un corps humain beaucoup plus fragile? Toutefois, la voix paniquée de Sarah lui parvient, accompagnée d'autres voix et des bruits de courses. En un instant, la silhouette a disparu et Angelo se laisse tomber dans ses bras, un gémissement de douleur lui échappant pile au moment où les secours tournent l’angle du couloir.

Le reste est plutôt flou. Tout s’enchaîne rapidement : les secours, Angelo qu’on lui retire des bras, les questions, les lumières des lampes torches, les pleurs de Sarah. Le calme revient seulement une heure plus tard quand, finalement, l’ambulance libère le blessé en déclarant qu’il y a eu plus de peur que de mal. Le stress et l’analyse passent à un cheveu de la faire éclater de rire. Il y a eu en effet beaucoup de peur de la part de Sarah et très peu de mal du côté d’Angelo.

- C’était une aventure intéressante, glisse Angelo avec humour tandis qu’ils sont tous les deux assis dans le grand hall du Conservatoire.

- On n’a pas les mêmes critères de ce qui est intéressant ou non…

- À mon grand ennui. Qu’à cela ne tienne, nous avons un paiement à récolter.

- Quel paiement?

- Maestro Hawkins!

- Pour le calepin?

Le vampire lui adresse un sourire vide d’émotions et lui fait signe de l’accompagner.

- Tu as lu le livre, non?

- Oui, mais pourquoi ?

- Pour une personne comprenant si bien les dédales des puissants, tu poses beaucoup de questions.

Isaline ouvre la bouche pour répliquer, mais son geste reste suspendu. Ah. Elle comprend. Si John Hawkins avait été vivant, elle l’aurait traité comme n’importe qui ayant quelque chose qu’elle veut. Donc, elle aurait cherché comment lui paraître amicale et, surtout, comment faire en sorte qu’ils obtiennent chacun ce qu’ils souhaitent. Monsieur Hawkins voulait qu’on trouve son carnet, peu importe pourquoi. Peut-être pour passer à la postérité? Peut-être que la vérité se rapproche de ce que Sarah leur a raconté?

La soirée est désormais avancée. Après la catastrophe des coulisses, les soins des ambulanciers, les questions des autorités et des curieux, les couloirs lui semblent incroyablement vides. Ça a l’avantage de leur permettre de trouver un local de répétition libre rapidement. Quand la porte se referme et que le verrou résonne, Isaline prend le temps de s’asseoir et de se concentrer, yeux fermés. Elle peut entendre les morts. Elle le sait. Elle l’a fait. Toute sa journée a été parasitée par des voix d’outre-tombe. La voix d’Angelo s’élève, claire et nette. Les syllabes s’enchaînent doucement comme si elles étaient enlacées. L’accent vénitien fait partie de ceux qu’elle préfère. Puis, les autres arrivent. Des commentaires lointains, un soupir féminin, une voix de baryton à l’accent semblable au vampire… Charlotte et Gustavo. Un autre homme, dont le français est plus cassé. Rosenberg ou David. Enfin, le vieil homme. Hawkins.

- Je suis très content de cet arrangement, monsieur Giovanni. Vous êtes un vampire… courtois. Le dernier nécromancien que j’ai vu n’était pas de cet acabit. Enfin! Nous parlions du musicien.

- La musicienne. Je l’ai vu. C’est une femme, blonde, petite et mince. Elle se déplace vite et connaît bien la configuration et le fonctionnement du Conservatoire puisqu’elle m’a faussé compagnie en se cachant dans la foule à la fin d’une représentation. Elle porte un parfum d’iris et de musc, sait écrire et arranger la musique pour l’adapter à d’autres instruments.

La mention du parfum fait frémir Isaline, mais elle se mord la lèvre pour ne pas parler. C’est donc pour cette raison qu’il a réagi avec violence quand elle a voulu prendre la bouteille. C’est presque un soulagement, mais aussi extrêmement inquiétant.

- Bien sûr, bien sûr, continue John. Bref, pour en revenir à notre accord, je peux vous dire qu’il y a une représentante de la lutherie Valentina en ce moment. Une femme qui correspond à la description physique.

- La lutherie Valentina, vous dites?

- Un atelier très respecté…

- Je connais cette lutherie, le coupe Angelo. Elle a été fondée par une immortelle après la Seconde Guerre mondiale.

- Ah… Alors, peut-être que sa représentante pourrait vous aider. J’ai entendu dire qu’elle était très belle. Un peu jeune pour moi, mais certains étudiants aux instruments à cordes ont eu des rencontres avec elle pour essayer les derniers produits de son atelier. Elle serait l’héritière.

Angelo reste silencieux si longtemps qu’Isaline ouvre les yeux pour le regarder. Elle s’attendait à une expression songeuse, voire concentrée. Plutôt, un large sourire, l’exacte réplique de celui qu’il affichait la première fois qu’ils l’ont entendu, fend son visage. Sans y réfléchir, elle recule sa chaise.

- Benessimo! Signor Hawkins, je suis heureux d’avoir fait affaire avec vous. J’ai fait l’erreur de croire que je serais le seul à m’infiltrer, mais c’est si logique maintenant que je m’y attarde.

- Elle est là depuis la dernière session. J’ai entendu dire que la lutherie compte ouvrir un atelier en ville et qu’elle discute beaucoup avec les musiciens qui se produisent ici, ainsi que les étudiants. Bonne chance, peu importe ce qu’est toute cette histoire. Mademoiselle Rousseau, j’espère vous entendre encore longtemps. Vous êtes très douée. Si cela n’avait été que de moi, c’est vous qui auriez eu le rôle principal à l’automne dernier!

- Oh… euh… merci énormément, monsieur Hawkins, répond-elle en cherchant un point où focaliser son regard. C’est extrêmement gentil de votre part.

Son garde du corps se lève d’un bon, énergisé.

- Il est temps de découvrir le visage de mon adversaire. Isaline, suis-moi.

- Vous voulez que je me retrouve dans la même pièce que la personne qui veut possiblement me tuer? Ça ne va pas, la tête?!

Il agite la main avec dédain et roule des yeux.

- Ma no! Si elle est ici, c’est qu’elle assure son rôle, tout comme j’assure le mien. Elle ne tentera rien devant témoin : la Camarilla est si rigide qu’ils prennent toujours des décennies à agir! Au contraire : cela nous permettra de la voir, de la jauger et de déclarer les hostilités en bonne et due forme!

Angelo s’approche et prend son visage dans ses mains pour la forcer à le regarder. Il continue à lui parler, une note suave dans la voix : 

- Il faut savoir s’exposer un peu pour trouver les informations les plus utiles, très chère cousine. Et je serai là, près de toi. N’oublie pas que j’ai toutes les motivations du monde à te garder en vie si je veux accomplir ma vendetta, alors je ne la laisserai pas t’atteindre. Tu peux douter de moi, de cet assassin, de chaque être foulant le sol de cet endroit, mais ne doute jamais de ma motivation à me venger.




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