Requiem del Sangue

Chapitre 32 : Iris et musc

Par CarnivorousJhen

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L’âme qui avait teinté la bague cappadocienne de mauve s’était consumée quelques jours plus tard, redonnant à l’artéfact sa blancheur nacrée. Cela avait constitué une observation précieuse pour Angelo. Cela avait également signifié qu’il était temps de reprendre l’un des petits plaisirs de son existence : la dissection lente, méthodique et organisée d’un autre être pensant. Extraire le moindre son jusqu’à ce qu’il s’approprie le dernier souffle de sa victime.

Chasser au Conservatoire ou dans son quartier aurait été un geste stupide. On ne mélange pas plaisir et obligations. C’est pour cela qu’il se rend dans un large complexe de centres commerciaux. Des mortels de tout âge, riches et pauvres, circulent entre les boutiques. Certains ont les traits crispés. D’autres déambulent sans presse. Les décorations festives de Noël et du Nouvel An ont cédé la place au rouge et rose de la Saint-Valentin. Le murmure incessant de la foule est un bruit de fond négligeable. Ce n’est pas le son qui l’intéresse, cette nuit, c’est la dorure.

Il a repéré au moins huit femmes blondes dont trois ont une morphologie semblable à la silhouette qu’il a aperçue lors de son dernier duel avec la violoncelliste. Ses doigts caressent légèrement le garde-fou sur lequel il s’appuie. Le bâtiment est large, bondé, rempli de bruits et de distractions. Il lui suffirait de choisir n’importe quel mortel, afficher un sourire doux et laisser son accent naturel se mélanger à sa voix. Ce serait simple, rapide. Ennuyeux. Il soupire.

- Il y a un problème?

La Milliner le regarde de sa table, délaissant momentanément son repas. Depuis la visite de ce si complaisant Philippe, elle communique souvent avec le jeune mortel. Quand elle oublie l’existence de Charlotte et que lui-même est absent, elle lui parle de mille sujets sans intérêt ou se plaint. La plupart du temps, de ses professeurs, des autres élèves, des exigences de ses évaluations. Toutes ces petites plaintes que Charlotte lui rapporte et qui ne l'intéressent pas. Son humeur était toutefois plus stable depuis qu’elle avait commencé. Gustavo avait eu raison à ce sujet. Ça ne signifie pas qu’Angelo éprouve un besoin subit de se confier à une enfant n’ayant pas 20 ans d’existence.

- Rien que ton esprit mortel pourrait comprendre, cousine, répond-il en se tournant vers elle.

- Essaye quand même?

- Inutile. Je sais ce dont j’ai besoin. Je m’en occuperai après notre petite sortie. Profite de cette… foule comme il plaît et j’en ferai de même.

C’est elle qui soupire. Angelo retourne à ses observations. Une de ses proies est à un stand de parfum à quelques mètres. Mue par une pulsion, ses pieds bougent d’eux-mêmes. Quelques enjambées lui suffisent pour négligemment heurter son épaule. Elle commence par se figer, puis se tourne vivement vers lui avec une expression irritée, mais ses traits se détendent presque aussitôt quand leurs regards se croisent.

- Oh, mi scusi signora, il y a beaucoup de gens, s’exclame-t-il en exagérant son accent et levant les mains avec un air contrit. Je ne vous ai pas brusqué?

- Ah… Non non, c’est moi qui m’excuse! C’est vrai qu’il y a beaucoup de monde.

- Tant mieux… Mamma mia… mi scusi. Je suis désolé. C’est juste que… Vous permettez?

Il désigne volontairement une bouteille de parfum en face d’elle. Sa proie s’écarte pour qu’il puisse la saisir, mais Angelo s’assure de rester dans son espace personnel. Il fait mine de lire l’étiquette en fronçant les sourcils et mordille sa lèvre inférieure. La mortelle suit le geste.

- Ma mamma collectionne les parfums et elle m’en parle constamment, mais il semble que je ne retiens rien. Je peux vous demander votre avis? 

- Bien sûr!

Pendant quelques minutes, ils discutent. Angelo lui parle de la collection, réelle et vaste, d’Evangela. Il décrit les flacons et les fragrances qu’elle affectionne, mais qu’il n’a jamais particulièrement compris. Les yeux de sa proie s'illuminent et elle semble heureuse de faire étal de sa vaste connaissance en la matière. Il écoute, affichant un intérêt incrédule par moment, une surprise légitime à d’autres. Il suit à peu près les explications, certains termes lui étant familiers.

- Est-ce qu’elle a une préférence? Vous avez un budget? demande la jeune femme.

- Je n’ai pas de limite, ma famille est aisée, glisse-t-il en se rapprochant légèrement. Je cherche une fragrance particulière… De l’iris et… du musc? Je crois que c’est ça. Très floral… léger… Comme… du linge propre.

- Iris & Musk de Liberty, peut-être?

Elle lui montre le flacon et l’ouvre pour le faire sentir à Angelo. Non. Semblable, mais ce n’est pas ça. Il secoue doucement la tête.

- C’est… plus profond?

Quelques autres fragrances lui sont présentées, mais aucune ne correspond à ce qu’il cherche. Le parfum de la violoncelliste. Il s’en souvient très bien. L’odeur persiste encore sur la partition de Schubert qu’elle a réécrite à la main. Il doit juste trouver l’odeur exacte pour l’identifier. Hors de question de poser la question à sa mère. Ce serait l’équivalent d’une invasion à se joindre à sa chasse. 

Au bout d’un moment, sa proie fronce les sourcils, concentrée, alors qu’elle fixe le vaste choix devant eux. Elle pose doucement le doigt sur un flacon, lèvres pincées.

- Le prix ne compte vraiment pas?

- Absolument!

- Alors… C’est peut-être celui-là : Chanel 1957. Il vaut… cher. Pour être honnête, je le veux depuis un moment et… à plus de 400$ la bouteille, c’est un rêve lointain. En même temps, on a presque fait le tour de tous les parfums avec iris et musc comme descriptifs.

- Je m’en remets à votre expertise, cara mia.

Quand elle lui tend, c’est presque cérémoniel. Angelo se fige. C’est ça. C’est ce parfum qui hante les couloirs du Conservatoire quand les lumières s’éteignent et que leur duel reprend son cours, qui imprègne les asphodèles qu’elle lui a laissés, qui reste en suspens dans l’air après son départ. Un frisson le parcourt. Une nouvelle information sur la violoncelliste.

- C’est celui-là, sourit-il avec une joie non feinte. C’est exactement cela. Cara mia, merci infiniment. Vous êtes une perle.

La jeune femme rougit, un sourire satisfait aux lèvres.

- Oh… C’est rien. Moi aussi, je collectionne les parfums. J’espère que ta mère sera contente.

Il fait miroiter le cristal devant ses yeux. Il ne corrige pas la présomption.

- Je cherchais cette fragrance depuis des semaines, susurre-t-il en faisant signe à la vendeuse. Pour l’occasion, je vous l’offre.

- Non!

L’exclamation attire les regards autour d’eux. Incrédule et les yeux écarquillés, la jeune femme retient un petit cri de joie pure. L’immortel valide la déclaration à l’employée qui sort un deuxième flacon.

- Oh mon dieu! Merci merci merci! Wow! J’y crois pas!

- Ne remerciez pas Dieu pour cela alors que vous le méritez. Votre aide m’a été précieuse et je vous assure que ce montant n’est pas significatif pour moi, tandis qu’il semble l’être pour vous.

Au loin, il aperçoit Isaline se diriger vers lui, sourcils froncés et l’air inquiet.

- Mais voilà ma cousine qui arrive. Je crois qu’il est temps que je vous laisse…

- Kathy!

- Kathy. Profitez de votre nouveau parfum.

- Je ne l’ouvrirai jamais!

- Au contraire, j’insiste pour que vous le portiez. Sans vous, j’aurais perdu énormément de temps. Considérez cela comme… une demande personnelle. Et puis, j’aimerais que vous le portiez quand nous nous reverrons.

Kathy s’immobilise à la suggestion, puis son sourire change. Angelo laisse le sous-entendu flotter dans l’air un moment.

- Ça me ferait plaisir, murmure-t-elle en serrant le sac contre son coeur. Je peux te donner mon numéro, si tu veux. Toi, c’est?

- Philippe, dit-il alors qu’il lui tend son téléphone.

 Isaline arrive au moment précis où Kathy lui rend l’appareil, interrompant la conversation à point nommé. Les deux femmes se jugent brièvement, mais sa future victime finit par le saluer avec entrain et s’éloigner, le pas dansant sans cesser de serrer son cadeau contre elle. 

- C’était pour ça les paroles mystérieuses sur mon incapacité à comprendre? Du parfum?

- Pas n’importe quel parfum. Un parfum d’iris et de musc.

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Ils s’étaient retrouvés dans un bar. Ils avaient discuté. Ils avaient flirté. Elle avait posé sa main sur sa cuisse. Il avait fait l’effort de conserver son sourire. Elle allait mourir de toute façon. Il pouvait faire miroiter l’espoir d’obtenir son affection. Et elle portait le parfum d’iris et de musc. Le rythme de la conversation avait été facile à mettre en place. Il lui avait suffi de l’écouter. Les mortels et les immortels adorent s’écouter parler. Il n’y a qu’à sourire et prendre un air intéressé par la suite et ils montent d’eux-mêmes l’histoire qui leur plaît.

Ça avait été simple… et ennuyant. Une scène mille fois répétée qui a perdu sa saveur au fil des siècles.

Il avait suffi de quelques minutes après qu’il ait glissé la drogue dans son verre pour qu’elle commence à somnoler, puis à perdre l’équilibre en riant de sa gaucherie. Quand elle s’était effondrée en riant dans ses bras, il l’avait aidé à se redresser. Quand elle avait tenté de l’embrasser, il avait détourné la tête juste assez pour que ses lèvres effleurent sa joue, puis lui avait murmuré qu’il préférait ne pas se donner en spectacle en public. Il aurait eu plus de difficulté à la convaincre de ne pas le suivre que le contraire.

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Quand Kathy reprend connaissance, Angelo glisse un sourire doux sur ses lèvres. Elle commence par plisser les yeux en gémissant. Il ajuste l’éclairage, attentif au son qu’elle pousse. Il identifie un La qui grésille, peut-être un Si distordu. Qu’importe, il ne l’avait pas choisi pour sa voix.

- Je crois que je passe trop de temps avec des chanteurs de profession, glisse-t-il en soulevant une mèche blonde. J’en viens à oublier que la plupart des gens n’arrivent pas à gérer leur souffle. Ce n’est pas grave. Je suis certain que vous n’avez pas le même timbre.

Dans le regard d’un bleu presque vert, un éclat de conscience se fait plus présent. Angelo profite de la désorientation générée par les restes de drogue dans le système pour approcher son plateau d’outils.

- Je… Non… C’est pas…

- C’est habituellement la réaction, cara mia. Néanmoins, je vous conseille d’économiser vos forces : les prochaines heures seront un régal pour moi, mais je doute que vous appréciiez autant que vos parfums.

Il soulève un scalpel pour faire briller le métal sous les néons. Un autre gémissement échappe à la jeune femme. Tremblant, court, rapide. La panique quand elle réalise qu’il n’y aura rien de tendre dans ses gestes. Angelo revient vers elle, conservant son sourire. Le bruit des attaches contre le fer résonne de plus en plus fort, de plus en plus rapidement. Voilà. Il aime quand ils se battent. Il n’y a aucun plaisir à briser ce qui est déjà fragile.

- Non… Pitié… J’ai… J’ai rien fait… Oh mon dieu… N’approche pas. Non.

Il s’arrête pour juger de l’écho des plaintes. Très aigüe. Le timbre se brise vers la fin. La violoncelliste ne gémira pas ainsi. Elle n’a pas le profil. Le Giovanni observe sa victime se débattre contre ses liens, la poitrine se soulever rapidement, les pupilles se dilater. Est-ce ainsi que les choses se dérouleront quand il aura finalement traqué l’assassin de la Camarilla? Une panique animale, instinctive? Des suppliques?

- Non, elle va se débattre, mais avec un plan. Elle est intelligente pour avoir pensé à me semer dans la foule. Elle égraine les indices pour provoquer. Elle espère que je perde patience et fasse des erreurs par frustration.

Devant lui, Kathy s’épuise à tirer, ruer, crier. Le son est presque secondaire. Il ne sait pas encore comment résonne la voix de sa vraie proie. Il sait toutefois qu’elle est blonde, qu’elle n’est pas grande et qu’elle porte un parfum d’iris et de musc.

- Chanel 1957. Merci de l’avoir porté. Je pourrais presque la voir à votre place.

- Pitié…

- C’est un mot vide de sens pour moi, répond-il en essuyant du pouce une larme pour mieux détailler la couleur des yeux rougis. Mais je ferai en sorte que vos derniers instants soient une oeuvre dont je me souviendrai.

- Pourquoi ? Pourquoi tu fais ça ? Pitié…

- Kathy, ta malchance fut d’être au mauvais endroit au moment… mais j’ai trouvé fort utiles tes connaissances sur les parfums. Sur ce point, je te suis réellement reconnaissant. Je ferai en sorte que ton âme soit utilisée à bon escient.

Puis, il coupe. Les lignes lui viennent naturellement, comme de vieilles amies. D’abord les vêtements, puis la peau, la chair, les organes et les tendons. Et toujours, dans l’esprit d’Angelo, les mêmes questions. La violoncelliste hurlera-t-elle ainsi? L’odeur capiteuse du sang vrai se mélangera-t-elle de la même manière à l’iris et au musc? Tentera-t-elle de négocier? Ses yeux seront-ils plutôt semblables à un pâle ciel d’hiver ou à une mer agitée avant l’orage? Aura-t-elle prévu un piège? Un plan de secours?

Il espère qu’elle continuera de le surprendre. L’anticipation de la chasse et l’incertitude de la prochaine rencontre stimulent cette partie de son esprit qui affecte le danger et hait la certitude. Quelques instants, il ferme les yeux, respirant l’odeur de cuivre qui embaume l’air. Dessous, une note florale et légère. L’air de An die Musik lui vient naturellement à l’esprit. La version adaptée à leur duel. Un soupir lui échappe et il sent sa Bête se relaxer. Alors que le dernier souffle de son invitée se fait entendre, il retire une mèche dorée du front couvert de sueur de la morte.

- C’était une bonne répétition, cara mia, murmure-t-il avec douceur. La représentation n’en sera que meilleure.

Un petit rire spontané lui échappe. Puis, il commence à chanter.




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