Requiem del Sangue

Chapitre 31 : An die Musik

Par CarnivorousJhen

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Angelo est affalé contre la porte blindée quand il reprend conscience, signe que le soleil est sous la barre d’horizon. La position n’est pas gracieuse : il a tenu suffisamment longtemps pour verrouiller et éviter de tomber à la renverse, mais un mortel aurait eu de sévères courbatures. Bonne chose qu’il ne soit pas mortel. Les événements de la matinée lui reviennent en tête alors qu’il se redresse et met de l’ordre dans ses vêtements. Isaline avait vu Charlotte. Pas entendue, vue. Les médiums ne voient pas les morts, ils les entendent à moins que le Suaire soit très mince.

 

- Gustavo.

 

L’intendant se matérialise à ses côtés, le visage neutre et digne. Il s’incline brièvement : 

 

- Maître. Souhaitez-vous un rapport de la journée?

- Après. D’abord, confirmes-moi si le Suaire est endommagé ou non.

 

Le regard du mort fixe un point indéterminé quelques secondes avant de revenir sur Angelo.

 

- Très mince. Plus qu’il ne devrait l’être même en territoire nécromancien. Peut-être le Spectre? Il est encore dans la lampe et en lutte active pour se libérer.

- Étonnant considérant le pathétisme qu’il exsudait, mais les Spectres ont cette fâcheuse tendance à ne pas reconnaître leur place. Ce n’est pas usuel qu’un seul d’entre eux affaiblisse le Suaire ainsi. J’ai pratiqué les rites, Dis Pater a accepté mon offrande. La Milliner? Non, ça se saurait si les médiums l’affaiblissent…

 

Il croise les bras en s’appuyant contre la table de dissection, réfléchissant un moment.

 

- Je réclame la présence de ma horde, dit-il plus fort en injectant son pouvoir dans les mots.

 

Le reste de ses serviteurs arrivent un à un. David et Charlotte ont l’air effrayés, Rosenberg, juste curieux.

 

- Charlotte, Isaline t’as vu ce matin. Quelles étaient les circonstances exactes?

 

L’interpellée baisse la tête et s’avance d’un pas. Malgré la frayeur et la soumission, sa voix est claire et ferme quand elle parle : 

 

- Isaline s’est réveillée à 10h30 environ, visiblement encore affectée par l’alcool. Elle a enfilé ses vêtements, puis a marché jusqu'à la salle de bain attenante pour prendre des médicaments et boire de l’eau. J’attendais dans le cadre de porte pour ne pas la gêner et lui laisser de l’intimité si elle décidait de se doucher, mais quand elle a relevé les yeux… Je ne comprends pas. Elle m’a vu. Je ne comprends vraiment pas pourquoi elle m’a vu, maître. Je vous le jure.

- Et elle a crié, murmure David avec les yeux écarquillés. Je ne savais pas qu’on pouvait crier aussi fort de ce côté…

- Un cri… anormal, commente calmement Rosenberg. Les médiums en sont-ils tous capables?

- Vous n’êtes pas habitués à entendre des chanteurs d’opéra utiliser pleinement leur organe, c’est tout, réplique Angelo. Son cri reflète son niveau et la minceur du Suaire a dû l'amplifier. Qu’importe, restez à l'affût de ce qui est hors de l’ordinaire et tenez-moi informé.

 

Trois des quatre fantômes gardent un petit silence avant que Gustavo soupire.

 

- Hors de notre ordinaire, jeune gens, je ne devrais pas avoir à vous l’expliquer! Ne restez pas ainsi à regarder le maître alors que vous avez vos tâches à faire.

 

Il les chasse d’un geste autoritaire de la main avant de se retourner vers Angelo qui lève les yeux vers son plus vieux serviteur.

 

- Je surveillerai les domestiques et le domaine. Souhaitez-vous que j’accorde plus d’importance à mademoiselle Rousseau?

- Non, Charlotte fait un bon travail. La situation n’est pas de son ressort et elle a eu le bon réflexe de venir me chercher. Il n’y a peut-être rien à découvrir de toute façon : le Suaire peut s’être affaibli à cause de la vitesse à laquelle je dois nourrir l’artéfact. Ou l’artéfact en lui-même corrode le Suaire, je ne sais pas. Les artéfacts cappadociens sont trop rares pour être étudiés en profondeur sous peine de les endommager ou de les détruire. Puisque les conséquences ne sont pas problématiques pour le moment, assure-toi simplement que les autres restent vigilants, mais n’en fait pas une priorité. Je veux d’abord confirmer l’identité de l’assassin au violoncelle.

- Mes excuses, maître, je suis contrit de ne pouvoir vous aider à la retrouver.

- Au contraire, nous savons qu’elle possède un objet magique qui lui permet d’être averti de la présence des spiriti. Ça signifie que je peux à tout moment ne pas être accompagné pour la surprendre si elle se repose sur lui trop longtemps. Profite de ces moments pour te reposer, les traces du Spectre sont encore récentes et nous ne savons pas combien d’autres seront attirés par Isaline.

 

Lentement, Angelo se redresse pour sortir. La clochette qui résonne dans les terres d’ombre pose un défi qu’il n’avait pas anticipé lors de son arrivée au Canada, mais qu’il trouve extrêmement intéressant. Sans elle, il aurait déjà trouvé la violoncelliste. Il l’aurait détruite. Il serait piégé dans cet ennuyant travail de garde du corps.

 

- Maître, il est également important de savoir que mademoiselle Rousseau a de la visite actuellement.

- Je vois.

 

En quelques mots, toute l’anticipation de retourner à sa chasse s’évapore. Sa main s’immobilise sur le verrou, avant de faire grincer le métal alors qu’il serre. Un autre mortel. Chez lui. Dans son domaine.

 

- Son fiancé, Philippe de Varennes. Ils sont dans les appartements de mademoiselle.

- Voilà un comportement qui sied peu aux membres de familles anciennes…

- Ils se comportent correctement pour le moment. Le jeune seigneur de Varennes est arrivé à 13h. Leur conversation était normale, bien que mademoiselle Rousseau lui ait parlé de sa frayeur de ce matin. Mademoiselle Sinclair, que vous avez rencontrée dans l’avion, est sa garde du corps. Elle attend dans le café situé au coin de la rue, explique le serviteur avant de se râcler la gorge : Si je puis me permettre, la présence de monsieur lui a permis de se calmer et de reprendre contenance. Peut-être qu’il serait plus utile de la laisser… se confier à un autre humain capable de la comprendre?

- Bon point, Gustavo. Je le prendrai en compte pendant notre discussion.

 

Angelo ouvre la porte blindée. Il n’aime pas savoir qu’un autre mortel se trouve dans son domaine. Il déteste particulièrement qu’il soit de la lignée de Béatrice de Varennes. Cette alliance ne le concerne que de loin à cause du piège que lui a tendu Evangela. Il ne peut pas négliger l’obligation qui le lie à son contrat s’il veut Maria Francesca, mais il n’acceptera pas que les Ventrue envahissent son espace, même par l’intermédiaire d’une membre de la famille mortelle.

 

- Envoie David surveiller Sinclair au café, et qu’il inspecte son téléphone. S’il trouve quoi que ce soit en lien avec le terrain et nos installations, qu’il le détruise et remonte le fil d’Ariane pour effacer chaque information. Je me moque qu’il s’épuise à la tâche, cette ville regorge de mendiants à égorger de toute façon.

 

Il sort de sa pièce fortifiée et traverse la demeure en ruminant. La Milliner a trop de problèmes à son goût : ignorante de ses capacités, obsédée par un fantôme imaginaire, dépendante du regard des autres et, surtout, ce réflexe de courber l’échine telle une fille sans statut. Son travail serait plus simple si elle pouvait relever le menton par conviction plutôt que pour les apparences. Tant pis. Ce n’était que pour quelques mois et son contrat ne mentionnait pas le devoir de se soucier de son bien-être ou de son intégrité mentale, seulement de la garder en vie.

 

Sa main se pose sur la poignée des quartiers réservés à la jeune femme et la porte refuse de s’ouvrir. Verrouillée. Elle s’était enfermée dans sa chambre. Sous son toit. Avec un descendant Ventrue? Un mouvement plus volontaire fait céder le métal. Lorsqu’il ouvre, le silence l’accueille. Les deux jeunes gens le regardent, yeux écarquillés par la surprise, du lit où ils sont allongés. Grâce à Dieu, habillés. Angelo s’avance d’un pas lent avant de s’arrêter au pied du lit. Aucun des deux n’a même bougé. L’immobilité lui plaît après le chaos de la matinée.

 

- Cet endroit est mon domaine. De fait, j’attends que chaque visiteur s’annonce avant que je me retire pour la journée ou qu’il ne se présente pas, suis-je clair? dit-il avec une douceur qui fait frissonner les deux mortels.

- D’accord… Je suis désolé, répond tout bas le de Varennes en reprenant soudainement vie. Je… euh… Isa m’a texté alors je me suis dit que…

- Monsieur de Varennes, ma cousine n’est pas la maîtresse de cette maison. J’ose croire que votre famille vous a enseigné les règles de bienséance.

 

Comme s’il avait été propulsé par un ressort, le jeune homme se lève en ajustant ses vêtements rapidement. Sa voix lui est toujours aussi désagréable et son visage lui paraît toujours aussi fade.

 

- Je suis sincèrement désolé, monsieur Giovanni, répond-il en se frottant la nuque. Vraiment, c’était stupide. Ça ne se reproduira pas. Je vous le garantis. Est-ce que je dois demander à Isa de transmettre la demande ou avez-vous une autre méthode que vous préférez? Je ferai ce qu’il faudra pour racheter mon manque de décorum.

 

Angelo le dévisage quelques secondes. Il est si… complaisant. Son air soumis est légitime, mais ses mots sonnent comme un disque rayé. Par habitude ou parce qu’il n’a pas encore appris à suffisamment bien mentir? Malheureusement, cette question devait rester en suspens : il avait très bien joué sa carte. S’il réagit plus, ce sera lui qui sera en faute. En d’autres circonstances, Angelo s’en serait moqué. Lui faire mal, peut-être le tuer, puis s’excuser avec un sourire poli, payer un dédommagement s’il le fallait et passer à autre chose. Ça aurait été facile. En d’autres circonstances. Là, le visage pâle et apeuré d’Isaline l’arrête.

 

Plus vite ils se marient, plus vite il aura sa vengeance. Cela nécessite deux mortels vivants.

 

- Excuses acceptées, Philippe, sourit-il en lui tendant la main. Deux fiancés doivent pouvoir apprendre à se connaître, après tout. Dans les limites de la décence, entendons-nous.

 

Deux cœurs cessent de se débattre à toute vitesse, puis sont suivis de deux soupirs de soulagement. Il se contentera de ça pour le moment. Ils ont compris que son domaine n’est pas un lupanar, c’est tout ce qui lui importe pour le moment.

 

- Bien sûr. C’est… euh… clair. Très clair, monsieur Giovanni.

- Je t’en prie, nous sommes en famille, appelle-moi Angelo. Maintenant que ce quid pro quo est réglé, j’ai une chasse qui m’attend. Isaline, j’attends que tu ne quittes pas le bâtiment. Concentre-toi plutôt sur tes lectures et tes vocalises. Ton souffle s’est brisé vers la fin, ce matin.

 

Pour la première fois depuis qu’il a forcé son entrée, elle bouge. Lentement, elle s’assoit et pose les mains sur ses cuisses en hochant la tête.

 

- D’accord. An…

 

Il tourne les talons et s’éloigne.

 

----

 

Les couloirs du Conservatoire sont vides. Au rez-de-chaussée, une pièce de théâtre tient la foule en haleine. Dans les couloirs des étudiants, il n’y a personne. Le concept même de jours de congé le laisse perplexe. À son époque, les salles de pratique auraient été pleines malgré l’heure avancée. Pourtant, il ne pourrait être plus heureux du silence de l’établissement. Il n’y a qu’une âme qu’il souhaite croiser dans ce dédale de bétons et de verres. La violoncelliste. L’assassin de la Camarilla.

 

Ses pas le mènent dans la salle de répétition où elle avait abandonné son instrument lors de leur première rencontre. L’endroit est désert, mais il détecte le parfum de musc et d’iris dans l’air. Au piano, une partition et un asphodèle. L’invitation le fait sourire. C’est donc bel et bien un jeu où chaque participant est conscient de l’autre. Tant mieux, il aurait été déçu du contraire.

 

Sa main glisse sur les pages de la partition pour l’ouvrir. Il reconnaît An die Musik de Schubert, mais un détail attire son attention immédiatement : tout est écrit à la main, très élégant, mais les phrases au piano ont été changées. Il suit lentement la partition sur les touches d’ivoire, curieux. Le tempo est bon, la mélodie, pas tout à fait. Une erreur de transcription? Non, ça ne correspond pas au profil. Peut-être un variant, mais pourquoi l’écrire à la main dans ce cas? Par tradition? Peu probable, celle de Bach était imprimée. Puis, il remarque un détail qui attire son regard : des marques de plomb partiellement effacées. Elle a travaillé avec un crayon effaçable avant de coucher à l’encre cette version.

 

- Ah... Fiore mio, voilà pourquoi j’aime notre petit jeu, murmure-t-il en glissant l’asphodèle dans sa poche de veston. La créativité. La nouveauté. Ça me tient en haleine.

 

Elle a réécrit la pièce pour adapter le piano au violoncelle. Cela explique les phrases manquantes, celles réorganisées, les passages permettant au chanteur de soutenir les cordes ou, au contraire, de s’effacer pour marquer l’émotion. Admirable. Elle n’est pas seulement une interprète, elle est capable de planifier, d’adapter. Bref, de comprendre la musique comme une entité à harmoniser plutôt qu’une suite de notes à relier. Surtout, ce n’est pas un hasard. Cette partition a été laissée à son intention spécifique et arrangée pour qu’ils la jouent ensemble.

 

Un petit soupir amusé lui échappe et il sort de la pièce en évaluant ses options. Il pourrait se complaire dans le silence, laisser les ancrages de ses serviteurs à l’abri et se déplacer dans les ombres pour la trouver. Ce serait la façon logique et efficace de le faire. Rapide, simple, ennuyeuse. La deuxième est de répondre comme il l’a fait lors de leur dernier affrontement, d’un instrument à un autre. Lent, méthodique, revigorant.

 

Angelo ouvre la partition et la lit rapidement. Peu de composantes vocales ont changé, ça ne lui demandera pas d’effort. Alors, il commence les premières phrases, puis se tait en tendant l’oreille. Quelques secondes plus tard, le violoncelle lui répond. Il sourit en continuant. Bientôt, leur duo hante les couloirs sombres de cette version plus intime de l’ode à la musique. Il n’hésite pas à s’annoncer, gardant un pas souple, mais ferme, en cherchant la provenance de la mélodie qui l’accompagne. Son regard s’attarde devant chaque porte fermée, chaque intersection, chaque escalier. Il apprécie le clair de lune qui baigne la scène d’une lueur blafarde, l’écho de leur performance, le frisson de cette chasse lente et méthodique. 

 

Jusqu’à ce qu’il entende la clochette résonner à travers les terres d’ombre.

 

Le son cristallin de la clochette est la mort de la musique et le début de la course. Angelo s’élance, un rire remontant dans sa poitrine. Tous ses sens se focalisent sur l’acte de chasser, de trouver, de piéger. Elle est proche. Une porte se ferme sur sa gauche et il pivote brusquement. Tout près. Quelques mètres. Quelques pas. Un flash blond au détour d’un couloir, le bruit de talons claquant le sol. Trop rapide. Il est agile et vif, mais elle, c’est surnaturel. Il pousse, utilise son sang pour forcer son corps à accélérer alors qu’elle gravit une volée de marche, puis le son revient : une foule. Bruyante, riante, dense.

 

Le Giovanni ralentit et, quelques instants plus tard, il entre dans le grand vestibule principal du Conservatoire. Son regard parcourt les visages, jeunes et vieux, mais la marée lui cache la présence de l’assassin. Trop de femmes blondes. Trop de parfums qui se mélangent à l'âcreté de la sueur. Doucement, il se joint aux visiteurs, un sourire neutre au visage en prenant soin de refermer la partition modifiée de An die Musik. Il devrait être irrité, voire furieux de l’avoir perdu. Pendant quelques secondes, au détour d’un couloir, il avait presque cru entr’apercevoir le visage, mais les ombres lui avaient volé cette victoire. Néanmoins, désormais, il cherche une femme blonde, violoncelliste, au parfum de musc et d’iris. 

 

Le vent de janvier soulève la neige au sol tandis qu’il appelle son chauffeur. La foule est encore compacte, la violoncelliste est nécessairement perdue pour ce soir. C’est toutefois plus d’informations qu’il en avait en débutant sa chasse. Lentement, mais sûrement, il se rapproche de découvrir son identité. Son échec partiel de la nuit ne le dérange même pas. Il y a même quelque chose de grisant à se battre pour chaque information supplémentaire. Surtout, il ne sait plus s’il pourrait la trouver aussi aisément qu’il l’avait estimé. Son sourire s’élargit.

 

Enfin quelque chose qui vaut la peine d’être pleinement vécu.




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