La musique fait vibrer l’air de l’Arsenal. L’établissement, un restaurant chic dans le même bâtiment que la distillerie du même nom, possède une ambiance proche des bars clandestins de la prohibition, mais avec de lourdes tentures dorées se conjuguant à merveille avec les balustres en fer noir et le béton brut. Près de l’entrée, une petite scène attire immédiatement l’attention d’Angelo et lui arrache un sourire enchanté. Isaline se félicite de son choix. Elle n’avait rien dit au sujet de cette particularité spécifiquement pour la satisfaction de le surprendre. Le restaurant possède également la particularité d’être aménagé en cinq paliers, comme une immense estrade remplie de tables et de fauteuils avec un unique escalier au centre. De leur section, qu’elle a spécifiquement demandée, ils ont une vue imprenable sur l’ensemble de l’immense salle et les clients. La jeune femme jette un coup d’œil au vampire à ses côtés. Il étudie l’endroit, une calme supériorité sur ses traits. Pour le moment, il est Angelo Giovanni, le garde du corps et assassin.
- La vue est excellente en hauteur, commente-t-il par-dessus la musique. Un angle de tir montant est plus compliqué, bien que pas impossible pour un bon tireur. Monter requiert soit un effort soutenu pour ne pas perdre l’effet de surprise, soit la capacité de se dissimuler. Si c’est un immortel, mes serviteurs le verront. Si c’est un humain, il se trahira. C’est un bon choix stratégique.
Isaline sent ses joues pétiller de plaisir malgré le fait que cela ne garantit absolument pas sa sécurité.
- Qu’est-ce que vous voulez dire quand vous dites qu’il se trahira?
Deux pupilles noires se tournent vers elle, vides de toute émotion.
- De la même façon que j’ai su qu’un assassin se dirigeait vers toi à Venezia : le poids de l’arme dans une poche, la compensation dans la démarche, le bras près du corps… Ce sont des signes qui indiquent qu’une arme est dissimulée. Retiens cela si tu veux vivre longtemps.
Son attention est attirée en contrebas et, l’instant suivant, son visage change en une fraction de seconde pour adopter cet air charmant, presque une joie enfantine, alors que leurs premiers invités entrent dans le restaurant.
- Pour le moment, laisse-moi faire mon travail, cousine, et nous aurons chacun ce que nous désirons lorsque cette farce sera terminée.
Isaline prend une grande inspiration et peint un sourire enthousiaste sur ses lèvres, agitant la main pour faire signe aux nouveaux arrivants. Intérieurement, elle ne peut s’empêcher de frissonner au souvenir des événements de Venise. Aussi, elle évite de regarder la foule en contrebas, de peur d’apercevoir son visage. L’assassin. Celui qui avait taché sa robe de rouge le jour qui avait tout changé.
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Progressivement, les élèves du Conservatoire de musique et ceux d’art dramatique arrivent par petits groupes. Isaline s’assure de les accueillir dès que l'hôtesse les escorte à leur palier. À ses côtés, Angelo est l’incarnation de l’hôte extraverti et jovial. Il serre les mains de leurs camarades de classe, échange des banalités et pose des questions ciblées. Trop ciblées pour être un hasard, remarque la jeune femme. À une chanteuse alto dans le même cours de langue, il lui demande en italien si elle a compris la différence entre le vouvoiement de politesse et le vouvoiement de pluriel, écoutant la réponse avec attention et corrigeant sa prononciation avec patience. À un harpiste, il demande comment se porte sa grand-mère malade. Si Isaline n’avait pas connu l’Angelo froid et distant qu’elle côtoie au quotidien, elle aurait juré que la sincérité dans sa voix est authentique.
Quand leur regard se croise, un mince sourire froid apparaît sur ses lèvres et disparaît aussitôt, retrouvant la chaleur du “cousin” alors qu’il retourne à une conversation qu’elle n’entend pas. Isaline sent un long frisson parcourir sa colonne vertébrale. Sa réflexion sur la véritable personnalité d’Angelo lui revient en tête. Pourtant, si tout cela n’était qu’un masque, pourquoi se souvenir de chaque nom et de petites informations mineures sur chacun? Elle secoue la tête et cherche ses amies des yeux. Ça ne servait à rien de mélanger les cartes maintenant. Il voulait approcher des gens en particulier et rencontrer un maximum d’étudiants, elle lui avait fourni l’occasion. Il avait fallu des échanges interminables pour convaincre un maximum de personnes, surtout les trois cibles qu’Angelo lui avait expressément demandé d’inviter. Antonin, en particulier, avait dû être convaincu par l’intermédiaire d’un ami en échange d’un service. L’exacte raison pour laquelle Isaline avait redouté d’accéder à la demande d’Angelo. Qu’à cela ne tienne, elle se mélange aux autres, décidée à profiter de l’ambiance festive sans se soucier de ce qu’un vieux vampire peut bien vouloir à ces étudiants médiocres.
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Envers et contre tous, elle constate que le regroupement se déroule… bien. Très bien, même. Certes, la plupart des gens sont assis avec des amis ou des connaissances, mais certains se sont mélangés. Angelo, quant à lui…
Isaline prend une gorgée de son cocktail en l’observant. Depuis le début de la soirée, il a papillonné de table en table, souriant, drôle, sociable. Elle s’y attendait, mais avec l’insistance qu’il avait montrée pour que Sarah, Malik et Antonin soient présents, la logique aurait voulu qu’il s’intéresse à eux au-delà des salutations initiales et de courts échanges. Sarah brode dans un coin, Malik discute avec d’autres élèves en art dramatique et Antonin se contente d’écouter. Pourquoi tous ces efforts dans ce cas?
Un invité attire son attention, passablement éméché, afin de confirmer qu’elle paie la note du groupe. Quelques regards se tournent vers elle. Elle lui sourit, les épaules contractées, mais c’est Angelo qui intervient le premier :
- Caro mio, ma famille considère l’hospitalité comme sacrée et les nouveaux amis encore plus, déclare-t-il en levant une coupe de vin rouge, ce qui fait froncer les sourcils d’Isaline. Mangez, buvez et profitez de cette soirée : je paie tout, sans exception!
Ses mots sont accueillis par de grands éclats de voix enjoués. Le brouhaha est assourdissant pendant quelques minutes alors qu’on chante les louanges de “son cousin” et de “l’hospitalité italienne”. Isaline n’ajoute rien. Elle a vu la limite de la carte de crédit d’Angelo. Elle a aussi constaté que les paiements sont effectués dans les vingt-quatre heures. Le montant est ridiculement élevé. Même en doublant ce qui est déjà consommé, ils pourraient continuer. Et les Giovanni paieront pour qu’Angelo mette dans sa poche la plupart des étudiants des Conservatoires de Québec. L’éternel jeu des gens riches et puissants : une faveur aujourd’hui, une dette demain. Elle connaît cette partition par cœur. Elle l’a vu se produire des dizaines de fois. Sa vraie curiosité porte plutôt sur la raison pour laquelle Angelo tient tant à cartographier la dynamique du Conservatoire. Il pourrait ignorer les élèves et les jeux de pouvoir. Même s’il veut prendre ses études au sérieux, elle n’y voit rien d’utile pour un vampire de plusieurs siècles. Ils sont tous de jeunes adultes tentant de se faire croire qu’ils ne se battront pas bec et ongles dès leur graduation pour chaque rôle et chaque minute de gloire. Elle finit d’un trait son verre et en commande un autre.
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Peu de temps après, Isaline passe à un cheveu de s’étouffer avec son nouveau cocktail. Près d’elle, la discussion s’est tournée vers la cuisine italienne. Les blagues fusent, tout comme les questions légitimes. Angelo est en train d’y répondre avec entrain, parlant de ses mets préférés alors qu’Océane, une flûtiste, s’exclame qu’elle croyait que le plat préféré d’Angelo serait la pizza. Les rires fusent face au cliché, puis ce dernier, dans un rire, réplique avec un naturel désarmant :
- Cara mia, la tomate est l’ADN de l’Italie! Bien sûr que la pizza et les pâtes aux tomates font partie des favoris de n’importe quel Italien actuel!
Isaline n’entend pas le reste, bouche bée par l’audace. Angelo Giovanni, le même homme qui s’était plaint en long et en large du ridicule de considérer la tomate comme un pilier de la cuisine italienne, osait scander le contraire maintenant qu’il se trouve en public! Après l’avoir forcé à trouver des recettes alternatives depuis son arrivée pour lui éviter d’en manger!
Écœurée, elle se lève et commence la descente des escaliers d’un pas rapide. Pourtant, elle n’a pas descendu un palier qu’il est déjà sur ses talons, lui lançant qu’il ne dirait pas non à un peu d’air frais. Ce n’est qu’à l’extérieur qu’elle prend une grande inspiration pour se détendre. Elle-même est consciente que c’est stupide de s’énerver pour si peu.
- Cousine, tu sembles préoccupée, lui lance-t-il sans se départir de son masque affable alors qu’il examine les alentours.
- Non, ça va…
- Pourtant, ça ne t’a pas empêché de sortir sans mon aval.
Son ton est léger, mais son regard lui indique que ce n’est pas une remarque anodine. Et merde.
- Je… Je n’y ai pas pensé. Je crois que… Je ne sais pas… L’alcool, sûrement.
Angelo la fixe quelques secondes dans un silence qui la met immédiatement mal à l’aise.
- Quoi?
- Je suis humain présentement, dit-il en levant sa main où il a enfilé la bague magique. Juger des signes vitaux et des signes distinctifs d’un état d’ébriété est plus compliqué, puisque je ne détecte ni le rythme cardiaque ni les changements physiques subtils.
- Seigneur, vous aviez besoin de le dire comme ça? C’est… beurk!
- Nous avons donc confirmation que les inhibitions ne tiennent plus, se contente-t-il de répondre en ajustant sa veste. Les pupilles dilatées auraient pu être causées par la pénombre et le froid aurait pu fausser les indices au niveau de la carnation. Toutefois, tu ne me parles jamais de cette façon, même quand je suis ton cousin. Tu te contrôles mieux.
Immédiatement, elle se renfrogne et détourne les yeux. Dire qu’elle avait passé des années à perfectionner son masque de neutralité.
- C’est injuste.
- Il faut être plus précise, cousine, beaucoup de choses que Dieu a faites sont foncièrement injustes, que cela soit sur cette terre ou dans l’après.
- Laissez tomber. J’ai compris. Je suis désolée! Voilà. Je rentre. Content? Merde, si vous ne voulez pas que je sorte, enfermez-moi, qu’on en finisse… De toute façon, ce n’est pas comme si ça vous enchantait d’être là et… et faire ça!
Le vampire ne bouge pas, l’observant sans afficher la moindre émotion. Il y a quelque chose d’extrêmement frustrant à son manque de réaction, comme si tout cela était une crise puérile qui ne mérite pas qu’il la relève. Puis, lentement, il penche la tête de côté et son regard se tourne vers le vide à côté de lui.
- Bene, tu peux disposer, David, murmure-t-il avant de se tourner vers elle en reprenant son ton cordial : Cousine, notre présence est attendue à l’intérieur et il est malpoli de quitter la table alors que nous sommes les hôtes de l’événement. Dois-je aller expliquer à nos invités que tu es indisposée ou peux-tu reprendre le contrôle de tes émotions?
Elle se mâchouille la joue et finit par hocher la tête.
- Oui. Je ne suis pas une enfant, nom de Dieu.
- Prends garde, Milliner.
- Pardon?
- À prononcer son nom, on attire son attention. Et Il n’est pas un être de bonté et de clémence, Isaline. Ce monde est sa création, après tout. Rien de bon ne maudit un homme et ne transmet ses fautes à ses descendants pour l’éternité.
- Vous avez dit son nom tout à l’heure, c’est quand même hypocrite.
- Je suis un Giovanni de clan et l’exécuteur de ma famille, ma damnation n’est plus à discuter. Cela me donne du jeu, dirons-nous.
Abasourdie par la démonstration de foi soudaine d’Angelo, elle cligne des yeux rapidement sans rien trouver à dire. La jeune femme décide plutôt de fuir le froid de janvier et de commander un autre verre sous peine de ne pas supporter le reste de la soirée. Quelque chose de fort, parce que là… C’était dément.
Quelques minutes après être rentrée, elle l’aperçoit assis aux côtés de Sarah Nguyen, pointant le travail de broderie que la couturière avait continué toute la soirée. Il est tout près, presque intime, alors qu’elle semble s’être lancée dans des explications passionnées. À sa gauche, Isaline capte une remarque ironique d’une amie qui fait rire les personnes autour d’eux :
- Eh bien! J’espère que ton cousin ne comptera pas sur Sarah la tortue pour lui faire quoi que ce soit. Il va avoir le temps de retourner en Italie avant de voir le produit fini.
Isaline resserre les doigts sur son verre, mâchouille sa joue un court moment avant de forcer un rire et un sourire.
- Il a toujours été curieux. Je te jure! Parfois, je n’arrive pas à comprendre ce qui lui passe par la tête…
Dieu qu’elle donnerait cher pour que ce soit le cas.