Requiem del Sangue

Chapitre 24 : Échelle de comparaison

Par CarnivorousJhen

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Quand Angelo avait commencé à chanter, Isaline avait d’abord trépigné d’une joie à peine contenue. Elle l’avait entendue par le passé à de nombreuses reprises. Chaque fois, elle avait été captivée comme à la première. Elle avait souri, un genre de fierté de savoir que son idole envoûterait bientôt les professeurs par sa maîtrise et son aura. Puis, rapidement, un malaise lui avait fait perdre son sourire.

 

Alors qu’Angelo termine les dernières notes, Isaline comprend ce qui la dérange : il a techniquement été sans faute, mais là que ça coince : techniquement. Una furtiva lagrima est une pièce exigeante, mais élégante, qui sépare immédiatement les bons chanteurs des mauvais. Pour lui, c’est d’une simplicité enfantine. Elle l’a entendu chanter des opéras plus complexes et difficiles avec Evangela sans raté le moindre legato ou forcé de la voix. 

 

Ce qu’il offre, dans cette salle, n’est pas Angelo Giovanni. C’est une version moins brillante, sa voix reste d’une beauté exceptionnelle, c’est indéniable, pourtant, elle n’entend pas l’homme qui l’a fait tomber amoureuse du chant. L’accent musical est là, plus que lorsqu’il le cache pour adopter la sonorité du français international. Pourtant, l’économie de souffle n’est pas la même. Maîtrisé, mais pas parfait. Quand il ne monte pas aussi haut qu’il le pourrait, la jeune femme sent son coeur plonger. Il choisit des nuances plus prudentes où elle l’a admiré dans ses sommets. Quand il renonce à un pianissimi qu’il pourrait effectuer sans réfléchir, c’est comme si c’était sa propre fierté qui était attaquée.

 

Son regard se porte vers la bague qu’il porte à la main gauche. Est-ce que c’est sa faute? Parce qu’il doit la protéger de jour et donc être humain pendant les heures ensoleillées?

 

À ses côtés, le direction Pelletier pousse un soupir de soulagement audible avant d’applaudir avec trop d’enthousiasme. Voyant qu’Isaline le regarde, il lui sourit en se penchant légèrement vers elle : 

 

- Je constate que les lettres de recommandation ne mentent pas. Vraiment un talent exceptionnel. Encore quelques améliorations au niveau de la maîtrise, mais la voix est très mature pour son âge. C’est un talent familial, ma parole.

 

La jeune femme n’arrive pas à lui rendre le sourire et retourne son attention sur Angelo. Ses professeurs sont en train de lui faire faire des exercices techniques pour tester sa tonalité et ses vocalises. Il est impeccable, c’est vrai. Impeccable pour un homme de 18 ans. Le commentaire vient du professeur Desrochers. Il l’a dit avec une approbation dans la voix alors qu’il serre l’épaule d’Angelo. Pourquoi ne devinent-ils pas que ce n’est pas le mieux qu’il peut offrir? Pourquoi le regardent-ils comme s’ils avaient quelque chose à lui apprendre? Pourquoi ne comprennent-ils pas qu’il a volontairement bridé ses capacités? Ils devraient le voir, non? Ils sont formés pour détecter les variants et les défauts, alors pourquoi?

 

Elle a envie de le lever et de leur crier qu’il peut faire mieux. Qu’il est le plus grand ténor qu’elle ait entendu. Que sa voix peut vous mener aux larmes autant qu’à l’extase. Elle veut le défendre quand on lui dit qu’il a un énorme potentiel qu’il doit polir. Ce n’est pas du potentiel, c’est un talent déjà poli par les siècles! 

 

La frustration s’accumule à chaque commentaire sans moyen de l’évacuer. Le seul moment où elle songe à sortir de la pièce pour respirer et tourne la tête vers la porte, Angelo tourne la tête vers elle, un sourire modeste et embarrassé aux lèvres.

 

- Vous me flattez. Je suis conscient d’avoir encore du chemin à faire. Cousine, tu as entendu signor Bélanger? Il dit que ma tessiture est presque parfaite, lance-t-il en lui faisant signe d’approcher. Comment avez-vous dit, signor? Que la maturité de ma voix est avancée?

 

Isaline n’a pas d’autre choix que de marcher vers eux. Le professeur Bélanger la dévisage une seconde de trop.

 

- Tout va bien, Isaline? Tu as l’air pâle.

- Non. Ça va. Probablement le décalage horaire. J’étais en Europe pendant les vacances d’hiver, évite-elle en forçant un sourire sur son visage.

- C’est que ma cousine doit être étonnée de mon niveau, lance Angelo en entourant ses épaules d’un bras. Chez moi, à Venezia, ma mère m’aurait demandé de recommencer jusqu’à la perfection. Elle est très sévère. J’ai donc beaucoup pratiqué pour être au niveau de Lily.

 

Un frisson parcourt la nuque d’Isaline quand il prononce le surnom avec autant de familiarité. Même son bras autour de ses épaules la met mal à l’aise. C’est si… soudain comme proximité alors qu’il l’évitait activement il y a moins d’une heure. Les aînés autour d’eux acceptent l’explication et madame Moretti ajoute même, à la blague : 

 

- Les mères italiennes! La mienne était pareille. C’est bien la preuve que certaines choses ne changent pas.

- En effet, agrée-t-il avec un rire cristallin. Les mères ne changent certainement pas malgré les siècles qui passent. Quoique je crois que les États-Unis et le Canada ont tempéré la tienne, Lily?

 

Elle revoit Evangela, furieuse, entrer dans le hangar pour gifler Angelo au point de le faire saigner. Elle évite de penser à Martin. 

 

- C’est sûr… Maman n’est pas… ma tante. 

 

Elle est sauvée de cette situation par la sonnerie du téléphone du directeur.

 

- Excusez-moi, je dois prendre cet appel. Je crois d’ailleurs que nous avons fait le tour de la question. Encore une fois, c’est une joie d’avoir un talent tel que vous dans notre établissement, Angelo. Bon séjour!

Il s’éloigne avec un large sourire et toute son inquiétude disparue. Ce genre de revirement, Isaline l’a souvent vu. Le moment où la culpabilité s’efface et le soulagement prend le dessus. La question de la somme qu’a dû payer la famille pour faire entrer Angelo au Conservatoire lui passe brièvement par la tête, mais elle la repousse. Ce genre de pensée ne mène qu’à faire de l’insomnie. Autant l’ignorer.

 

- Je pourrais montrer le bâtiment à Angelo pour le reste de l’avant-midi, propose-t-elle en mettant de l’enthousiasme dans sa voix. J’en profiterai pour le présenter aux autres professeurs.

 

Tous approuvent la suggestion et quittent pour leurs propres obligations. Ce n’est que lorsque la porte se referme que le bras d’Angelo quitte ses épaules et que son air affable s’efface comme un masque qu’il aurait retiré.

 

- Les fenêtres du bâtiment entier sont des faiblesses structurelles pour ta survie. Garde-toi de t’en rapprocher.

- Pourquoi vous avez fait ça? lance-t-elle alors qu’il s’éloigne vers la porte.

- Fait quoi?

- Votre voix. Vous… vous n’étiez pas… Enfin…

- À mon meilleur?

 

Elle se sent rougir. Ça lui donne l’impression de l’insulter.

 

- Ça me paraît tellement évident! Je ne comprends pas comment les professeurs n’ont pas… Qu’ils n’entendent pas… Je veux dire…

 

Un bruit frustré lui échappe, manque de mots.

 

- Ils voient ce que je leur laisse voir.

- Mais…

- Milliner.

 

Le tranchant la fait taire immédiatement. Angelo tourne le verrou de la porte avant de revenir vers elle. Il ne semble pas particulièrement fâché ou irrité, mais il y a une lenteur dans sa démarche qui évoque un grand félin près à bondir.

 

- Tu confonds leur expertise et ton échelle de comparaison. Ce qui te paraît évident l’est parce que tu m’as entendu à mon apogée, dans un corps que je maîtrise parfaitement depuis des siècles. Ils ont évalué un jeune homme de 18 ans avec les comparatifs qui sont les leurs.

- Je comprends, c’est que… Je… C’est frustrant qu’ils ne sachent pas…

- Tu prends offense? Pour leur jugement sur ma performance? Contrôle tes émotions heurtées. Elles sont dignes d’un enfant et ne te mèneront nulle part. Maintenant, voyons le reste de ce bâtiment, que je sache de combien de façon un assassin qui se respecte peut te tuer sans t’approcher.

 

Isaline reste sans mot quelques secondes, une pierre sur l’estomac, puis mâchouille l’intérieur de sa joue avant de lui emboîter le pas. Elle voudrait qu’Angelo ait tort. Théoriquement, ses professeurs ont entendu ce qu’il voulait leur montrer. Leurs commentaires étaient justes… s’ils avaient concerné un vrai étudiant. Le comprendre ne l’empêche pas de serrer les dents. Le sourire poli et chaque salutation chantante aux gens qu’ils croisent lui fait réaliser qu’il est tout à fait à l’aise dans ce mensonge. Il habite le personnage avec une souplesse et une aisance digne d’une scène. Ce n’est pas le premier, et certainement pas le dernier, mais elle aurait cru que le chant, si central à son identité, serait la seule chose qu’il refuserait de travestir. 

 

Au cours du reste de la journée, ces pensées tournent en boucle dans sa tête. Chaque étudiant, chaque professeur, chaque employé, Angelo se présente à eux avec son accent vénitien et la modestie qu’il joue à la perfection. Elle sourit, confirme qu’il est son cousin, qu’il sera au Conservatoire quelques mois. Chaque mensonge qu’elle utilise pour valider sa couverture la fait se sentir coupable. La plupart d’entre eux, elle les apprécie ou valorise leur talent. Les induire en erreur lui paraît grossier et irrespectueux. Néanmoins, visage après visage, histoire après histoire, elle répète le mensonge si bien qu’elle finit par être capable d’échanger quelques “anecdotes” de jeunesse avec lui.

 

Quand l’horloge indique 17h et que la noirceur s’est totalement installée sur Québec, Isaline est capable de nommer trois voyages en famille, deux Noëls rocambolesques et une dispute d’enfant ayant failli se terminer en drame. Rien de tout cela n’est vrai, mais entendre Angelo en parler avec tant de conviction pourrait presque la faire douter.

 

Alors qu’ils sont seuls, le vampire s’adresse aux esprits. Charlotte. Gustavo. Rosenberg. David. Isaline s’assure de retenir leurs noms par respect pour des personnes qui vont assurer sa sécurité. Parfois, des murmures lui parviennent. Aucun rire, toutefois, ce qui lui fait un peu de peine, mais considérant qui est Angelo… pas étonnant.

 

- Aucun? demande le nécromancien avec un air penseur. Peut-être que le repérage à déjà été fait… Charlotte, renseigne-toi auprès de la population locale.

 

Isaline détache son attention du sandwich qu’elle avait acheté plus tôt en journée.

 

- Aucun quoi?

- Individu surnaturel, répond Angelo. Vampire, goule, que sais-je d’autres? Pas un garou, ils sont si sauvage qu’aucun ne mettra les pieds dans un endroit comme celui-ci.

- Wow, c’était gratuit.

- C’est vrai. Ils parcourent les campagnes en se morfondant sur un monde qui n’existe plus et accusent tout ce qui les désengagent de cette responsabilité, lâche avec mépris.

- Oh c’est… Vous en avez souvent vu?

- Assez pour m’être fait une opinion, mais ce n’est pas pertinent : les garous veulent autant ta mort que celle de l’humain lambda, donc vaguement. Ce qui est dangereux sont ceux qui voudront empêcher le mariage.

 

Il lève la tête lorsque le son d’un violoncelle commence à filtrer dans le couloir désert. La jeune femme tend aussi l’oreille. Le son est profond, riche et complexe. Probablement un membre de l’Orchestre symphonique de Québec. Pourtant, Angelo agite la main et se rapproche d’elle.

 

- Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?

- La personne qui joue, qui est-elle?

- Euh… Probablement un violoncelliste de l’Orchestre symphonique si je me fis au niveau. Ils empruntent souvent les locaux.

- Non. Ce n’est pas ça…

 

Il la saisit par le bras pour la pousser dans une salle de pratique. Immédiatement, Isaline sent son coeur battre plus vite. 

 

- Attendez. Ça… Ça ne fait aucun sens… S’infiltrer pour…

- Je m’infiltre et je suis un tueur, Milliner, réplique-t-il sèchement avant de se tourner vers un espace vide. David, détourne les mortels. Gustavo, tu sais ce que j’attends de toi. Quant à toi, cousine, reste ici et ne sort pas avant que je revienne.

 

L’instant suivant, il claque la porte. Isaline s’approche pour le suivre malgré le bon sens, mais le verrou tourne de lui-même et toutes ses tentatives pour déverrouiller sont sans succès.

 

- Attendez! S’il vous plaît! Bon sang… Ce n’est qu’un musicien! Et merde… Ne… ne tuez pas un musicien le premier jour…

 

Mais il est trop tard, elle ne fait que se battre contre une porte verrouillée.




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