Requiem del Sangue

Chapitre 21 : Le prix de la chair

Par CarnivorousJhen

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


L’homme était de ceux qui sont trop grands et trop minces. Les joues creuses, la mâchoire défiant les lois du possible chez les mortels. Les doigts sont trop longs. Une quatrième phalange, remarque Angelo alors qu’il entend les pas de la mortelle s’éloigner dans la maison. L’âme est immobile dans un coin de la pièce depuis qu’il est intervenu. Il lui tourne le dos comme un enfant effrayé, s’entourant de ses bras. Le corps longiligne ne faisant que souligner l’aspect pathétique et vulnérable. Ce qui irrite l’immortel, c’est le gémissement constant qu’il pousse. Il déteste les esprits geignards. La plupart produit une note discordante qui lui fait l’effet d’ongles sur un tableau noir.

 

- Je vous demande pardon, maître, s’excuse Gustavo à ses côtés. Quand nous avons réalisé que le malandrin s’était infiltré, je n’ai pas pris garde.

 

Angelo constate l’état de son plus ancien serviteur. Sa forme est diffuse, mais stable. Une partie de son Corpus lui a été arraché.

 

- Il a essayé de te dévorer. Comment?

- Je l’ai pris pour un simple esprit attiré par mademoiselle Rousseau. Il avait caché sa nature et, quand j’ai été assez prêt, il a attaqué. Ma honte est immense, maître.

 

Angelo agite la main pour chasser les excuses, continuant son observation. Plus loin, David est caché derrière un rayonnage, terrifié. Ses pouvoirs ne lui seront que peu utiles. Charlotte non plus. Rosenberg, lui…

 

- Docteur, descendez surveiller notre protégée, ordonne-t-il.

 

L’homme hausse un sourcil avec étonnement.

 

- Monsieur, je trouve intéressant de pouvoir tester mes habilités sur un Spectre. Ils sont rares et je…

- Je ne me souviens pas vous avoir fait une suggestion, docteur Rosenberg.

 

Le ton n’entend aucune objection et l’homme disparaît avec un claquement de langue agacé. Angelo retourne au Spectre en évaluant les esprits présents. David est inoffensif et inutile. Sa faculté à posséder ne sera d’aucune aide contre un autre mort. La télékinésie serait efficace s’il n’était pas aussi couard. Il le craint trop pour l’attaquer s’il tombe en Catharsis et perd le contrôle. Gustavo est affaibli, mais il est loyal et connaît tous les sorts de nécromancie qu’Angelo peut utiliser pour emprisonner ou bannir l’intrus. S’il doit gagner du temps, il ne peut pas se passer de lui, sans compter qu’il peut rendre ses armes létales même pour les esprits. Rosenberg était le plus à risque d’être contaminé. L’hésitation dont il avait fait preuve quelques heures auparavant était une ouverture trop évidente pour l’ignorer. Charlotte est une espionne, pas une combattante. Elle est stable, mais il la garde parce qu’elle remarque et déduit.

 

Le nécromancien s’avance d’un pas léger. Doit-il l’enfermer ou le bannir dans l’Umbra profond?

 

- L’as-tu blessé?

- Pas autant que je l’aurais souhaité, mais suffisamment pour le faire hésiter.

- Très bien. Voyons comment nous pouvons le déstabiliser. Sans ancre, nom ou morceau de son corps mortel, il sera difficile à enfermer.

 

C’est seulement à ce moment que le Spectre bouge. Ses épaules sont secouées par des sanglots, ses longs doigts se détachent de ses bras pour racler le sol tandis qu’il marmonne des appels à une “jolie lumière”. La Milliner, dans sa chambre du rez-de-chaussée. Jusqu’à présent, rien d’étonnant. Être bien-aimée des morts n’a pas que des avantages.

 

- Jolie, jolie fleur… vous m’avez empêché de la cueillir… Jolie… fleur… Une fleur toute belle… Toute brillante… Pas besoin de fleurs pour les vivants. Pourquoi vous ne la donnez pas? Nous ne voulons plus être seuls. Nous voulons qu’elle nous aime… Qu’elle brille pour nous. Pour ne plus être seuls…

 

Quand Angelo avance d’un autre pas, le Spectre lève des yeux comme deux puits noirs vers lui. Le Giovanni le regarde de haut. Réellement pathétique.

 

- Elle m’appartient pour le moment, Spettro, dit-il avec froideur, avant de lui sourire. Toutefois, si tu restes à mon service, tu pourras l’admirer. De loin et sous condition, mais elle sera proche. Ta lune dans ton infinie existence. Ne serait-ce pas mieux de chanter ta dévotion plutôt que de la cueillir? Les fleurs meurent quand on les arrache à leur terreau.

- Non… Elle est à moi… Elle m’appartient. Pas à vous…

 

Cette fois, les longs doigts qui raclaient le sol s'enfoncent dans le vieux bois. Il peut affecter le plan physique. Angelo enclenche un mouvement de recul, mais son corps momentanément mortel ne réagit pas avec la même coordination que deux siècles d’habitude lui ont inculqués. Quand le mort le frappe, il est projeté plusieurs mètres plus loin et atterrit dans un bruit mat contre le bois du plancher. L’air est expulsé de ses poumons et la douleur explose là où son crâne percute le sol. Ce ne sont plus des suppliques murmurées, mais un grincement haut perché qui lui vrille les tympans alors que l’être se jette sur lui, arrêté de peu par Gustavo : 

 

- Égoïstes! Vous êtes tous égoïstes! Personne ne veut jamais de moi! Elles me rejettent toutes! Je veux la fleur lumineuse! C’est mon droit de l’avoir! C’est à moi!

 

Un grognement de douleur échappe à Angelo alors qu’il se redresse. Son corps est lent. Plus fragile. Lourd. Sa vision est floue après le coup à la tête. Et ce hurlement… Pire que ce qu’il peut supporter. Sa main cherche le premier objet qu’il attrape : une lampe de table. Quelle ironie.

 

Il s’entaille l’avant-bras en récitant l’invocation d’emprisonnement et fait couler son sang sur l’objet. Il sent les vents des Terres d’Ombre se soulever alors que son serviteur continue de se débattre avec le Spectre enragé.

 

- Non! Je ne veux pas!

 

Angelo sent la volonté de l’entité se battre contre le sort. Il peine à maintenir la chaîne métaphysique qui tente d’enfermer ce satané mort là où il le veut. Il doit le déstabiliser. Pour cela, il se sert de ce qu’il a perçu : la solitude.

 

- Vous voulez la fille pour qu’elle reste avec vous, mais c’est par la contrainte! Ce n’est pas un choix, c’est votre lâcheté.

 

Le Spectre pousse un autre hurlement désespéré en se jetant de nouveau sur lui. L’assassin esquive de justesse, mais le monde tangue dangereusement autour de lui. Une commotion cérébrale. Comme si c’était le moment pour que son corps mortel flanche après si peu de dommages!

 

- Elle va m’aimer!

- Elle va vous haïr, pathétique comme vous êtes, réplique-t-il du tac au tac. La mort ne vous épargnera pas la solitude parce que vous êtes le responsable de votre propre malheur. Qu’avez-vous fait pour avoir l’attention d’une femme? Assumé que c’était votre droit d’en posséder une? C’est si pathétique que vous ne m’évoquez aucune pitié. 

- J’avais le droit d’en avoir une!

 

Gustavo en profite pour attaquer, plaquant leur adversaire pour l’entraîner plus loin dans la pièce. Angelo reprend l’incantation sans lâcher la lampe couverture de son sang. Cette fois, la résistance est moindre. La volonté faiblit chez son adversaire. Les cœurs brisés sont toujours si faciles à manipuler.

 

- Rien ne nous est dû dans la vie comme dans la mort. Vous n’êtes qu’un esprit médiocre qui n’a été qu’un mortel médiocre. Votre tentative de vous approprier la fille est tout aussi médiocre, crache-t-il en mettant l’accent sur le mot répété.

 

Il se lève et marche vers les deux esprits qui se battent. Ses paroles ont touchées juste, car l’attention du Spectre est totalement tournée vers lui. Des sillons de larmes noires sont visibles sur son visage émacié. Ses cris ne sont plus que des sanglots. Sa volonté s’est brisée face à la réalité de ce qu’il est : un homme rongé par la solitude ayant succombé à la corruption. Angelo récite à nouveau l’incantation pour l’enfermer. Dans un soubresaut de lucidité, l’homme se redresse : 

 

- Je l’aimais! Elle n’avait pas le droit de partir. Elle était à moi! Elle avait promis de ne jamais partir!

- Mon pauvre, l’amour ne sera jamais que des chaînes, rien de plus. Et même cela, vous n’avez pas réussi à vous l’approprier.

 

L’affrontement lui semble résolu. Il ne reste qu’à l’enfermer. Toutefois, alors que le Spectre se débat entre les bras de Gustavo, Angelo entend le bruit net de vertèbres qui craquent et de mâchoires qui se disloquent. L’instant suivant, le cou s’allonge, projetant la gueule béante et trop large vers sa tête. Presque trois siècles de combat lui dit qu’il peut aisément esquiver. Le mouvement est simple. Pourtant, il ne réagit pas avec la même vitesse qu’il le voudrait. Encore. Les jambes se déplient trop lentement, l’acide lactique dans les muscles rend l’effort douloureux. À la dernière seconde, il lève le bras gauche et il sent le poids de la morsure se refermer dessus. La langue s’enroule autour comme un serpent gluant pour l’empêcher de le retirer avec que les dents s’enfoncent davantage. Le salaud essaie de lui arracher son membre. N’est pas venu le jour où il sera vaincu par une loque à peine humaine.

 

Alors il frappe une première fois. Il n'arrive pas à utiliser son sang pour augmenter sa force. Deux fois. La chose s’accroche. Trois fois. Il cède enfin, laissant Angelo avec les poumons brûlant. Il abat un pied à la base du cou de l’ectoplasme, s’aidant du poids de son corps pour le maintenir au sol. Son bras gauche pulse de douleur. C’est mauvais, mais mieux vaut cela que sa main dominante ou la tête. Néanmoins, avec ce corps humain, les dommages s’accumulent trop vite.

 

Enfin, le nécromancien prononce l’incantation pour sceller la chose une dernière fois. L’homme se dissout alors qu’il est absorbé par sa prison temporaire, un dernier gémissement résonnant dans l’air.

 

Ce n’est qu’après avoir posé la lampe sur la table centrale qu’Angelo sent ses membres trembler et la douleur se répendre. Maintenant que l’adrénaline redescend, il subit les contrecoups. Ça le force à s’asseoir et appuyer ses paumes sur ses yeux pendant qu’il évalue l’état de son corps. Il a probablement une commotion cérébrale. Mauvais. L’entaille à son avant-bras saigne encore, il sent le liquide imbiber lentement sa manche. La morsure va laisser des marques, mais n’a pas cassé les os. Gérable. Il a essuyé une chute, mais à l’exception des difficultés respiratoires dues au choc initial, il ne ressent aucune gêne de ce côté. Excellent. La bague est encore à son doigt et pulse doucement. Mitigé. Il a hâte de pouvoir se débarrasser de la faiblesse du corps humain, mais est satisfait de savoir qu’un combat ne risque pas de le faire reprendre son état initial par inadvertance.

 

Il soupire longuement et une chape de plomb s’abat sur ses épaules en même temps que la fatigue. Gustavo a aussi subi des dégâts importants. C’est gérable, mais pas à long terme.

 

- Tu peux disposer. Je trouverai une victime la nuit prochaine pour te permettre de te nourrir, dit-il avec une lassitude qu’il ressent jusque dans ses os.

 

Le serviteur le remercie avant de disparaître, de retour dans son ancrage afin de préserver ses forces.

 

- David.

 

Le jeune mort l’approche avec hésitation, sa forme devenant floue par moment. Toujours, la peur. Quoiqu’il n’y a rien de plus normal que de craindre celui l’a exécuté. Les yeux bas, se tordant les mains nerveusement, il s’arrête à l’autre bout de la table où Angelo s’est assis.

 

- Préviens le docteur Rosenberg et Charlotte que le Spectre est enfermé et que, cette fois, il est important de garder Isaline loin de la bibliothèque, dit-il en plantant son regard dans le sien. Cela inclut d’utiliser vos habiletés si elle désobéit à nouveau.

- Je… Elle… C’est que je…

- David, tu marmonnes et je déteste quand tu marmonnes. Je te garde pour deux choses. Un, tu es mon expert technologique. Deux, tu connais l’Arcanoi d’Habitation et l’Arcanoi du Marionnettiste. Ce n’est pas pour ne pas les utiliser spécifiquement quand j’attends que tu le fasses. Est-ce clair?

- Oui… Je… Je suis désolé. C’est que..

- Je ne veux pas entendre tes excuses. Vas prévenir les autres.

 

Dès qu’il est seul, Angelo inspire profondément et regarde la lampe. Même sans un nom, un ancrage ou un morceau de son corps, ce combat aurait dû être une formalité. La dernière attaque était une surprise, les fantômes peuvent rarement déformer autant leur corps, mais il aurait dû pouvoir esquiver. Il l’aurait fait dans son état normal. Les blessures à son bras ne seraient pas aussi problématiques.

 

- Cette enveloppe mortelle commence à devenir lassante, grince-t-il. Et les protections de la maison vont devoir être renforcées…

 

Il lève les yeux vers le plafond, faisant le topo de l’affrontement. Considérer que son corps humain aurait les mêmes capacités que son corps normal a été une erreur qu’il ne fera plus. C’est une information à garder en tête pour des affrontements futurs. Tout comme l’attirance des esprits pour la Milliner. Devrait-il trouver des esprits capables de se battre pour lui assigner une garde rapprochée? Des mercenaires pourraient être efficaces.

 

Une pointe de douleur coupe ses pensées et le fait grimacer. À sa main, l’anneau refroidit rapidement. C’est la fin. Tant mieux. Angelo se lève avec prudence et se dirige vers les escaliers. Redevenir pleinement vampire est sa priorité. Il pourra guérir plus facilement, sa commotion ne sera plus un problème et il ne sera plus contraint par la faiblesse de la mortalité.

 

Dieu qu’il déteste cette mission.




Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés