Requiem del Sangue

Chapitre 20 : Bien-aimée des morts

Par CarnivorousJhen

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Peut-être par fierté personnelle ou un ego pas tout à fait brisé, Isaline décide de classer le passage de la bibliothèque vers sa chambre en “retraite stratégique”. Le livre au cuir élimé plaqué contre sa poitrine, elle traverse l’espace vide sans s’arrêter ou dévier de sa route. La peur et l’exaltation se disputent la place dans son esprit. Est-elle stupide de voir le livre comme une approbation de sa valeur? Même un peu?

Isaline pose le tome sur le bureau où son matériel a désagréablement été organisé sans sa permission. Une part d’elle veut l’ouvrir. Comprendre. Savoir. Des tas de questions jaillissent et elle n’a aucune réponse… mais peut-être que le livre, lui, le peut? Est-ce que c’est un test? Angelo veut savoir si elle peut comprendre quelque chose? Il ne lui a donné aucune indication, uniquement le livre et une vague instruction de retourner le voir quand elle le lirait au complet. Parce qu’il veut savoir si elle est capable de déchiffrer la nécromancie? Est-ce que derrière la froideur, il y a un semblant de reconnaissance?

Elle ferme les yeux et frotte son visage. Avec Angelo, qui sait? S’il y a une chose qu’elle a apprise à son sujet au cours des dernières heures, c’est que sa manière de penser est hors de l’ordinaire. Elle aimerait l’attribuer au fait que c’est un vieux vampire, mais Evangela est normale. Du moins… pour une vampire de 300 ans. Quelques autres vampires de Boston sont aussi plus ou moins normaux.

 

- Ma pauvre, il fait sans doute ça pour que tu restes loin des livres importants et de l’autel avec la dague qui peut te tuer. Enfin… Plus me tuer qu’une dague ordinaire. Ça reste plutôt mortel à la base.

 

Dans le silence presque oppressant du bâtiment, un rire résonne, clair et soudain, comme si quelqu’un avait éclaté spontanément de rire. Immédiatement, elle se redresse. Ce n’était pas Angelo. Le timbre était celui d’une femme. Le son venait de si loin. Doucement, Isaline fait pivoter sa chaise pour inspecter la pièce. Un rire de femme… comme une… surveillante. La surveillante fantôme?

 

- Charlotte? C’est Charlotte, c’est ça?

 

Isaline sent ses cheveux se dresser sur sa nuque. Ça en est presque humiliant. Elle est assise avec un livre de nécromancie devant elle. Elle a affirmé vouloir apprendre. Pourtant, dès qu’une manifestation survient, elle tremble comme une enfant qui a peur de trouver un monstre sous son lit. C’est ridicule. Les monstres sont bien réels. Ils ont des crocs, des pouvoirs et l’éternité pour sembler humains. Que peut lui faire un fantôme? S’ils avaient eu le pouvoir de l’affecter, ils ne l’auraient pas laissé monter à la bibliothèque. Ou peut-être que oui. 

 

- Je… Vous le savez : je ne suis pas une nécromancienne. Alors si vous pouvez, je ne sais pas, vous manifestez autrement? Faire un truc de fantôme? Bouger un crayon? Créer du givre sur une fenêtre?

 

Elle attend, tendue, mais rien ne vient. Seul le silence répond à son invitation.

 

- C’est ok, répond-elle avec une étonnante pointe de déception. On n’a peut-être pas grand-chose en commun. J’espère seulement que ce ne soit pas dans ma tête. Ce serait tellement embarrassant…

 

Isaline retourne au livre, les mains à plat de chaque côté. La couverture est simple, quoiqu’élimée, plutôt mince et sans fioriture. Quand elle l’ouvre, la page titre révèle l’auteur : 

 

- Nathaniel Giovanni. Ça pourrait presque être étonnant, murmure-t-elle en tournant la page pour lire la préface. En même temps, les morts, c’est quand même la spécialité de la famille… Dire que la plupart des gens pensent que ce n’est que de vieilles histoires et beaucoup d’esbroufe de personnes excentriques.

 

Les mots de l’homme attirent son attention. Elle s’attendait à quelque chose d’ésotérique et mystique. Quelque chose de plus ou moins cohérent. Ce qu’elle lit en est loin. Très loin.

 

- “Observations préliminaires sur les sujets présentant une réceptivité innée aux manifestations des Terres d’Ombre par delà le Suaire.” Wow. Tu as entendu ça, Charlotte? L’oncle… Attends. Ça a été imprimé en quelle année?

 

Elle feuillette rapidement l’ouvrage, cherchant un indice, mais seul le jaunissement des pages témoigne de l’âge du livre.

 

- Ok.. Disons grand-oncle, pas plus. Je vais être clémente et lui donner moins de deux cents ans. Grand-oncle Nathaniel n’a pas l’air du genre à remettre en question l’importance de la tomate dans la cuisine italienne.

 

À ces mots, le rire résonne encore, un peu plus clairement. Elle lève la tête et se tourne vers l’endroit qu’elle estime être l’origine du bruit. Pendant quelques secondes, elle mâche l’intérieur de sa joue. Il faudra bien qu’elle s’habitue un jour ou l’autre.

 

- Bon… J’imagine que c’est une victoire qu’on semble avoir le même humour, déclare-t-elle tout haut. On n’aura pas de grandes discussions, mais c’est mieux qu’être toute seule. Plus ou moins. Là, je me fais surtout la conversation. En attendant, j’aime bien mettre de la musique quand j’étudie. Ça te convient du Wagner?

 

Il y a une heure, la perspective d’avoir une femme morte qui l’observe l’aurait probablement révoltée et effrayée. Pourtant, l’éclat de rire ne génère rien de tout cela. C’est même… réconfortant. Elle ignore pourquoi. Peut-être parce qu’Angelo est si odieux que tout semble moins grave. Peut-être parce qu’elle s’habitue. Peut-être un peu des deux. Alors que Wagner commence à résonner dans sa chambre par l’enceinte de son téléphone, Isaline se réinstalle pour lire.

 

- Merci de me trouver drôle, Charlotte. Je crois que j’avais besoin de me rappeler comment ça sonne, la joie, souffle-t-elle doucement.

 

Un soupir plus tard, elle reprend sa lecture et relit plusieurs fois le même paragraphe : 

 

“Les sujets de l’étude actuelle excluent les individus ayant reçu une formation académique, se concentrant plutôt sur ceux ayant développé une affinité naturelle indépendamment de tout enseignement, pratique ou religion pouvant expliquer cette sensibilité souvent rencontrée dès l’enfance, autour de la puberté ou lors de grands changements. Les termes varient selon les époques, les régions et les cultures, mais l’idée demeure identique : les morts les reconnaissent, les recherchent et les protègent. D’après les compilations et traductions effectuées, le registre qualitatif des entités des Terres d’Ombre englobe des termes tels que : amis, favorisés, protégés et, dans une majorité distincte, bien-aimés. Il est important de noter, comme il le sera démontré plus en détail dans le chapitre III, que la mise en application de l’affection d’un esprit peut varier selon ses propres biais. Lorsqu’un spectre est impliqué, cela peut engendrer des résultats létaux.”

 

Immédiatement, Isaline feuillette le livre pour trouver le chapitre mentionné et continue.

 

“Des risques inhérents aux sujets présentant une affinité posthume naturelle : observations sur la vulnérabilité psychique, spirituelle et sociale.”

 

Le titre à lui seul fait frissonner Isaline. Fascinée, elle cherche le passage sur les fameux spectres mentionnés dans l’introduction. Ce qu’elle trouve ne lui plaît pas.

 

“D’après les observations et statistiques que l’étude a accumulées, l’objectif apparent n’est pas l’échange, mais l'absorption. Les méthodes varient selon l’état émotionnel du spectre, passant d’une influence indirecte, comme l’influence de la psyché jusqu’à une intervention plus directe, incluant des épisodes de possession ou de contrôle comportemental.”

 

Contrôle comportemental.

 

La jeune femme referme vivement le livre, tétanisée. Est-ce qu’être poussée à monter dans une vieille bibliothèque interdite d’accès et passé à une pulsion inexplicable de se poignarder avec une dague entre dans la catégorie du contrôle comportemental? Parce qu’elle ne s’est jamais connu une attirance particulière pour les poignards dans son ventre jusqu’à ce qu’elle voit l’autel macabre. Et si ça avait été un spectre? Qu’est-ce qu’ils ont de si différent des autres fantômes? Pourquoi est-ce que l’auteur tient pour acquis qu’on sait de quoi il parle avec tous ses foutus mots sans définition?

Frustrée, Isaline se lève pour faire les cent pas. Pendant plusieurs minutes, elle tourne en boucle la scène, mais surtout les sensations, dans sa tête. L’attirance, les voix, les émotions qui l’avaient envahie. Sans l’intervention d’Angelo, réalise-t-elle avec un frisson d’horreur, elle aurait probablement succombé à la pulsion. Pas parce qu’elle veut mourir, mais parce que pendant un instant, toutes les autres options se sont évaporées. Ses pensées ne lui appartenaient plus vraiment.

 

- Est-ce que… Est-ce que c’était une… tentative d’assassinat?

 

Elle s’immobilise. Peut-être que c’était une tentative d’assassinat. Angelo s’était absenté, elle était seule et vulnérable à une tentative d’un fantôme. Un petit rire nerveux remonte dans sa gorge qu’elle essaie de contrôler.

 

- Non… Non. Angelo n’aurait pas agi comme ça. Il n’avait pas l’air inquiet. Juste… Il avait l’air d’être lui. Mais il avait l’air parfaitement détendu à Venise dans… la salle.

 

Un bruit sourd dans les profondeurs de la maison la fait sursauter. L’espace d’une seconde, c’était le bruit d’un corps qui frappe le sol. Elle expire plusieurs fois et va se rasseoir.

 

- C’était juste un truc bizarre à cause de l’autel. Ce n’était pas une tentative d’assassinat. Ce n’était pas un spectre. C’était juste… moi qui dors mal, qui suis trop stressée et qui a l'imagination qui part en vrille. Autant me concentrer sur quelque chose de normal.

 

Son regard se pose sur le dossier d’Angelo. Celui qui décrit qui il sera aux yeux de tous quand il l'accompagnera au Conservatoire. Ça lui semble si ridicule. Angelo Giovanni, le vampire de 300 ans, qui va la suivre comme son ombre en l'appelant cousine. Le chanteur d’exception. La voix d’un ange et la personnalité d’une barrière électrique dans un petit format létal? Vu sous cet angle, l’assassin spectral est moins bizarre.

 

Cependant, elle s’y tient. Difficilement et en devant recommencer plusieurs fois les premières dix minutes, mais elle finit par mettre de côté les informations angoissantes qu’elle vient d’apprendre. Le dossier est ouvert et mémorisé comme une partition à retenir par cœur. Il sera Angelo Rosselini, son cousin maternel. Cette information, Isaline la répète plusieurs fois à voix haute pour s’habituer à la sonorité. Elle explore rapidement les faux résultats d’évaluation, les faux prix, le faux parcours scolaire. C’est toutefois la lettre de recommandation qui attire son attention. Le papier et l'en-tête semblent authentiques, le sceau également, elle encense la voix d’Angelo avec une telle perfection que le message sonne faux. “Sa voix défie toutes les catégorisations modernes du Fach”, “Le timbre exprime la clarté solaire et l’agilité virtuose d’un ténor di grazia” et “Sa maîtrise du chant sur le sul fiato et sa vélocité dans le répertoire du bel canto préromantique rappellent les exigences de l’école napolitaine du XVIIIe siècle”. Tout est vrai. Isaline l’a entendu chanter. 

 

- Pour quelqu’un qui n’est pas réellement dans le domaine, c’est impossible. Je rêverais de recevoir un seul de ces compliments sur une lettre de recommandation, alors tout ça…

 

Aucun professeur dans un Conservatoire ne parlerait d’un élève en des termes aussi élogieux sans s’attribuer une partie de ce mérite. Un tel diamant, surtout un ténor lyrique, serait déjà connu à l’international dans le domaine de l’opéra malgré les 18 ans inscrits au dossier. Les productions se l’arracheraient et il serait cité en exemple partout.

 

Que son âge au dossier soit plus jeune qu’elle la dérange pour une raison que la jeune femme n’arrive pas à se figurer. Elle le revoit dans la salle d’audience des anciens, le menton haut, le dos droit. Son regard qui l’avait analysé rapidement. Puis la manière dont il avait parcouru sa chambre du domaine de Venise pour trouver des dangers potentiels. Quand Evangela l’avait giflé avec force dans l’aéroport. Il avait toujours été méthodique ou calme. Trop calme pour un homme à peine majeur. Son attitude entière crie qu’il est plus vieux. Voir 18 ans dans son profil scolaire… C’est tout bonnement ridicule.

 

Son regard retourne au livre qu’Angelo lui a dit de lire et elle se ronge un ongle distraitement. Elle aimerait que sa curiosité reste sur le dossier de son garde du corps. Bien que son identité soit fausse, les informations sur sa voix sont vraies. Que demander de plus? Pourtant… Son attention diverge à nouveau vers les écrits de Nathaniel Giovanni. Son instinct lui dit que c’est plus important qu’elle le croit. Qu’il ne lui a pas donné simplement pour passer le temps ou se débarrasser d’elle.

 

Le temps d’un battement de cœur, elle est déchirée entre en savoir plus sur la voix d’Angelo et les études de Nathaniel. Elle ouvre le vieux mémoire au chapitre un.

 

- “De la nature des mortels possédant une affinité posthume comme disposition innée, lit-elle à voix basse. Là où le nécromancien académique doit employer la contrainte et la menace pour arracher un secret ou s’octroyer les services des morts, les sujets bénéficiant d’une affinité naturelle avec les Terres d’Ombre sont capables de résultats comparativement plus efficaces, stables et profonds qu’un rituel de coercition. La communication à travers le Suaire s’y fait sans déperdition d’énergie et le taux de rébellion des entités y est statistiquement nul.”

 

Elle prend une longue inspiration. Si son instinct est juste, alors elle a passé sa vie à interpréter trop d’événements à l’envers sans le réaliser.




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