"Bon samedi, Miss Henderson ! Profitez bien de Longfellow !"
Avec une joie manifeste, Lynn attendit que la gérante du magasin général ait franchi la porte de la salle de lecture, avant de pousser un petit couinement extatique. En quinze jours, Emily Henderson avait fait deux emprunts, ce qui faisait presque d'elle une habituée.
Un peu plus tôt, Clara Smith était passée, avait tenu des conversations aussi plates qu'une poêle à frire, mais elle avait aussi fini par emprunter The Wide, Wide World. Depuis l'un des fauteuils dépareillés, Aigle Sage Mitchell avait alors relevé la tête de Little Women, et avait déclaré avec un air de connivence envers Lynn qu'au moins, le livre ne serait plus en vue sur l'étagère.
Elle lisait maintenant de nouveau : les deux jambes repliées sous elle, Little Women ouvert sur l'étoffe brune de sa robe. À ses pieds reposait le sac dans lequel elle transportait ses livres, fait de toile solide doublée par endroits de tissus floraux.
Lynn referma bien l'encrier, près du registre qu'elle venait de compléter, puis alla chercher un chiffon pour dépoussiérer les lampes à huile. Elle avait pris ses habitudes ici, maintenant. Et il y avait déjà dix jours que Nika et elle avaient 'replié les drapeaux', dans la remise.
Le mercredi passé, ils avaient mangé ensemble sous les arbres, puis Nika avait somnolé contre elle pendant qu'elle sculptait un cheval qui s'était avéré complètement raté, et avait fini dans un buisson. Elle s'était plainte des disputes des jumeaux, lui du désordre des affaires de Petit Puma. Ils étaient allés loin, bien plus loin que l'horizon de la prairie que Lynn voyait de chez elle. Mais elle était de nouveau rentrée à temps.
Lynn réalisait qu'ils s'étaient retrouvés au bosquet sans qu'elle passe la matinée à se demander s'il viendrait : elle avait su qu'il le ferait. Le mercredi était devenu leur jour. Pas de façon contractuelle - ils ne se promettaient même pas à chaque fois le mercredi suivant, ni celui d'après - mais ils étaient toujours au rendez-vous, avec pour seule ombre de ne pas pouvoir laisser le reste du monde voir qu'ils en étaient heureux.
Elle passa son chiffon sur la seconde lampe, puis remit en place la chaise que Clara Smith avait laissée de travers. Aigle Sage tourna une page. Il lui en restait moins de vingt à lire, Lynn l'aurait parié.
"Tu as presque terminé..." souffla-t-elle
Aigle Sage releva brièvement les yeux de sa ligne.
"Oui, ça me rend un peu triste. Mais je me dis que maintenant tu vas enfin pouvoir le lire, toi aussi, et qu'on pourra en parler ?"
"J'adorerais."
La jeune fille releva la tête, et regarda un moment distraitement Lynn faire son ménage, son menton posé dans sa main.
"Tu sais que j'ai fait lire une partie du premier chapitre à mon amie Laura ? Elle lira bientôt assez fluidement pour l'emprunter."
"Laura Ingalls ? Sa soeur est venue, quelquefois."
Aigle Sage acquiesça, heureuse de partager ce versant de sa vie.
"Leur mère était enseignante, avant de venir ici : elle nous fait la classe, le mardi."
Lynn sourit.
"C'est formidable. Tu lis déjà mieux que beaucoup, ceci dit. Mieux que mon frère, probablement, et il a dix-neuf ans."
"Maintenant j'écris, aussi. Et la classe, ce n'est pas seulement pour apprendre, c'est pour être ensemble aussi."
C'était vrai. Lynn se souvenait de son passage par la common school, qui avait sans doute contribué à la conduire là aujourd'hui, à dépoussiérer une étagère dédiée à sept livres seulement. Elle s'y était faite des amies, aussi. Elle se demandait où elles vivaient, maintenant.
"Tes parents n'ont pas souhaité que tu ailles à l'école de la Mission, à Saint-Paul ?"
Lynn savait qu'eux-mêmes s'y étaient rencontrés, mais Aigle Sage secoua la tête.
"Papa dit que ça change, là-bas. Que ce n'est plus comme quand ils y étaient. Maman préfère choisir ce qu'elle m'apprend, et que je ne parte pas loin de chez nous. Julia non plus n'était pas allée."
"Julia ?"
Aigle Sage resta un instant les yeux sur la page, sans pour autant en lire les mots.
"Ma soeur. Elle était plus grande que moi."
Lynn cessa de passer son chiffon sur le bord de l'étagère. Comme Nika l'avait fait pour ses parents, Aigle Sage venait de parler au passé. Elle nota aussi le prénom : Julia pour une première fille, Aigle Sage pour la seconde. Ces choix successifs racontaient quelque chose des Mitchells, songea-t-elle, tout comme leur décision de ne pas envoyer leurs enfants à l'école où eux-mêmes étaient allés. Aigle Sage cligna des yeux.
"Une maladie l'a emportée l'année dernière. Personne n'est arrivé à la soigner."
Lynn resta face à elle.
"Je suis désolée."
"Tu ne pouvais pas savoir."
Aigle Sage avait répondu gentiment, mais son enthousiasme avait pris des contours plus ternes, pendant un instant. Lynn avait le coeur serré. Julia était morte de maladie. La mère et le frère de Nika aussi. Elle ignorait combien d'autres noms auraient pu s'ajouter à ceux-là. Julia lui manquait certainement. Lynn pencha la tête.
"Elle aimait lire ?"
Aigle Sage sourit radieusement.
"Oui, et nous avions imaginé un monde à nous. Laura... aime aussi faire ça, tu sais."
Lynn fut heureuse que le souvenir puisse lui rendre ce sourire-là. Elle recommença à passer le chiffon sur le bois, avec un regard affectueux.
"Peut-être qu'un jour, les histoires, vous serez celles qui les écriront".
Aigle Sage changea de position dans son fauteuil et heurta du talon le sac posé à ses pieds, qui bascula et s'ouvrit. Sur le plancher, se répandirent quelques graines, des cailloux, et d'autres menus objets. Elle poussa une petite exclamation contrariée, abandonna Little Women en équilibre sur le bras du fauteuil et se pencha pour les récupérer tandis que Lynn approchait rapidement pour l'aider. Parmi ses trésors, figurait le médaillon en forme d'aigle qu'elle lui avait offert le Quatre-Juillet.
"Je l'aime beaucoup", lui souffla-t-elle en le rangeant en dernier, et Lynn sourit.
"Tu me fais plaisir. Je sculpte depuis très peu de temps, j'avais peur qu'il ressemble à une poule, et-"
"Pas du tout. Et l'oiseau que tu as fait pour cousin Nika est aussi très ressemblant."
La main de Lynn, qui venait de ramasser un dernier petit caillou fugitif entre les lattes du plancher, s'immobilisa complètement.
"T-Tu l'as vu ?"
"Oui, il le portait sur sa veste de peau, la dernière fois qu'il est venu chez nous".
Elle replaça le sac à ses pieds et se réinstalla sous son livre, dans le fauteuil. Lynn, elle, resta accroupie une seconde de plus.
"Tu lui en as parlé ?"
"Non, j'ai juste reconnu ta façon de faire les plumes à l'envers."
"Je les fais à l'envers ?"
"Ça n'est pas grave, je l'aime quand même, ton médaillon."
Lynn essaya de respirer. Aigle Sage ne faisait clairement pas de supposition sur ce qui la liait à Nika, elle ne faisait que remarquer ces petits objets et ne semblait même pas étonnée d'avoir vu l'oiseau sur lui. Et pourtant son cœur s'était emballé, au point qu'elle en serrait encore son torchon dans sa main.
"Il vient souvent chez vous ?" demanda-t-elle en tentant de donner l'air de rien. Aigle Sage releva le nez de la page où elle était déjà retournée.
"Bien sûr, il est comme le deuxième frère de Maman, même si parfois, elle a envie de les mettre dehors, Oncle Petit Puma et lui."
"Les mettre dehors ?"
Lynn tenta de ne pas trop laisser transparaître sa curiosité, mais Aigle Sage ne remarqua rien. Elle coinça un doigt entre les pages et poussa un soupir.
"C'est toujours pour les mêmes choses. Petit Puma n'aime pas qu'on achète des objets en ville, pour harnacher les chevaux ou pour la maison. Il ne dit plus rien à Papa et Maman depuis longtemps, mais avec Nika, il le fait, et pas gentiment."
Lynn avait vu les objets manufacturés dans le lodge où ils vivaient avec Mihonga, et elle avait elle-même rencontré Nika à l'atelier du bourrelier. Oui, Nika avait des contacts réguliers avec les commerces d'Independence. Et il ne l'étonnait guère qu'à l'inverse, Petit Puma ne souhaite pas en avoir. Elle s'assit elle aussi, lentement.
"Le ton monte ?"
Elle n'avait pas anticipé cette conversation, ni la façon dont Aigle Sage s'accrocherait à cette porte ouverte. Mais elle était dorénavant la seule enfant dans cette maison, entourée d'adultes, et parfois, elle se retrouvait manifestement au milieu de conversations trop lourdes à porter pour son jeune âge.
"Ça arrive", souffla-t-elle. "Comme l'autre jour, quand Nika l'a traité de poulain caractériel ne sachant que ruer. Maman dit qu'elle comprend les raisons d'oncle Petit Puma. Elle dit aussi qu'il ne va pas très bien. Et plus il se fâche, plus Nika devient rude avec lui en retour, comme s'il savait toujours mieux."
Lynn cligna des yeux. Elle ne connaissait pas encore profondément cette facette de Nika, mais d'une façon ou d'une autre, elle entrevit comment elle pouvait exister. Même s'il fondait littéralement quand elle le regardait, elle avait déjà vu sa rationalité prendre toute la place lorsqu'il estimait avoir de bonnes raisons. Aigle Sage secoua la tête, ne souriant plus.
"Ensuite, Petit Puma a aussi critiqué le travail de Papa et de Ḳethamonin. Alors j'ai préféré partir m'occuper de mes chats."
Aigle Sage avait ses histoires, ses leçons du mardi et ses menus trésors, mais ce qui préoccupait les siens parvenait jusqu'à elle, et sans doute de façon de plus en plus marquée.
Plus tôt dans la journée, Lynn avait croisé Ḳethamonin devant la poste, inhabituellement sollicité. À peine leur échange commencé, un homme était venu l'interrompre, puis un autre : tous attendaient des nouvelles de Washington. Ḳethamonin aussi, malgré le calme qu'il s'efforçait de conserver. Quelque chose était sur le point de se produire, tous s'en doutaient.
Elle chercha à croiser le regard d'Aigle Sage.
"Comment s'appellent tes chats ?"
La jeune fille lui adressa de nouveau un sourire discret.
"Burr et Berry".
Lynn se leva à nouveau et secoua son chiffon en lui souriant en retour.
"Ce sont de jolis noms, ces chats sont chanceux !"
Le coin de la bouche d'Aigle sage se pinça, tandis qu'elle rouvrit son livre.
"Petit Puma ne les aime pas, il préfère les chiens."
Lynn roula des yeux en souriant en coin.
"Tu as bien le droit de préférer les chats, non ?"
Aigle Sage rit doucement, revenant un peu à sa joie ordinaire, et à Little Women.
"Beth en a quatre, mais leur nom n'est jamais donné..."
"Quatre, c'est quand même beaucoup, surtout quand on a tendance à éternuer."
Ces derniers mots de Lynn restèrent sans réponse. Aigle Sage était déjà repartie dans sa lecture, ses doigts serrés sur le bord du livre dont elle avait avidement envie de connaître la fin. Lynn s'en fut balayer le plancher, près de la porte. Non, Aigle Sage ne savait pas ce qui la liait à Nika. Et d'une certaine façon, elle ne lui en était que plus reconnaissance de s'être confiée ainsi.
Une page tourna, une autre encore. Lynn ramassa un peu de paille qui s'était invitée à l'intérieur, accrochée à des souliers. Une page encore. Et soudain, en se relevant, ses yeux remontèrent le long d'une jupe brune, puis d'une tunique ocre, jusqu'au visage attentif de Soleil Blanc Mitchell.
"Oh. Bonjour."
La mère d'Aigle Sage jeta un regard vers sa fille, littéralement pliée en deux avec délice, au-dessus des dernières lignes de son roman.
"Bonjour. Je vois que la dernière heure a été bien occupée."
Lynn suivit son regard. Absorbée, Aigle Sage n'avait pas même relevé la tête.
"Nous avons trouvé le temps de bavarder un peu entre deux lignes. Mais face aux toutes dernières pages, je ne faisais pas le poids. Vous avez fait des achats ?"
Soleil Blanc souleva le panier d'osier qu'elle portait, qui contenait un petit paquet brun et une bobine de fil rouge.
"J'ai échangé mes oeufs au magasin général, contre du café et de quoi raccommoder la couverture d'Aigle Sage pour l'automne."
"Alors je passerai en prendre quelques-uns avant de rentrer. Il nous reste du lard, ma mère n'aura plus à se demander quoi faire pour le souper."
Soleil Blanc reposa son panier contre sa jupe.
"J'ai vu votre mère au bosquet de Rock Creek, le Quatre-Juillet. Elle ne vous réclame pas, pendant toutes ces heures que vous passez ici ?"
"Elle dit volontiers que j'y passe plus de temps qu'il en faut pour sept livres et cinq chaises, mais elle a compris que je trouve ici le calme qui manque à la maison."
Elle souleva une épaule.
"Je m'arrange pour ne pas négliger ma part de corvée. Et quelque part, elle aime me savoir ici plutôt que..."
Elle ne trouva pas de bonne fin à cette phrase. Si sa mère comme Soleil Blanc savaient ce qu'elle faisait de ses mercredi après-midi, la conversation prendrait peut-être un autre tournant. Et de toute façon, à ce moment précis, Aigle Sage referma Little Women en faisant claquer la couverture, dans un petit cri de lamentation.
"Non !"
Elle serra le livre fermé contre elle, le visage affligé, pour de bon.
"C'est déjà fini !"
Elle rouvrit le volume, comme si quelques pages supplémentaires avaient pu apparaître entretemps, vérifia les dernières lignes, puis se lamenta à nouveau. Soleil Blanc eut un sourire bienveillant.
"Tu savais bien qu'il allait se terminer."
"Oui, mais maintenant Jo, Beth, Meg et Amy... elles vont toutes continuer à vivre sans moi, et je ne saurai même pas ce qu'elles font !"
Elle se leva et marcha à contrecoeur vers l'étagère pour restituer l'ouvrage. Lynn pencha la tête, elle comprenait son sentiment.
"Il y aura peut-être une suite. C'est souvent ce qui se passe pour les livres à succès."
"Dans combien de temps ?"
"Je ne sais pas. Un an ? Deux ans ? Et puis le temps qu'il arrive ici".
Aigle Sage reposa le livre comme s'il s'agissait d'un délai d'un quart de siècle, et le sourire de Lynn retomba légèrement, tout comme celui de Soleil Blanc. Soudain, elles étaient toutes les deux de nouveau conscientes du monde au-delà de cette salle de lecture. Et ni l'une ni l'autre ne pouvait promettre quoi que ce soit à cette enfant.
"Tu n'as en vérité pas tout lu à la maison", souffla Soleil Blanc. "Il reste..."
"Les livres de Julia."
Aigle s'appuya contre l'étagère, les mains croisées dans son dos en se balançant un peu. Soleil Blanc ne dit rien un instant, et sa fille soupira.
"Et puis, venir ici, ça n'était pas seulement au sujet des livres."
Comme pour les leçons du mardi, où les leçons n'étaient manifestement qu'une partie de ce qu'elle venait chercher. Aigle Sage avait manifestement besoin de tisser des liens, et elle le faisait sans se préoccuper du contexte ou de l'âge. Quelque chose de touché passa dans le regard ordinairement sérieux de sa mère, avant de glisser sur Lynn, puis sur son panier.
"Aigle Sage, j'ai assez de café pour en offrir une tasse à Miss Ashford."
Aigle Sage ouvrit ses yeux en grand, et Soleil Blanc resserra ses doigts sur l'anse.
"Après tout, elle doit toujours venir choisir un livre que nous donnerons pour cette étagère déplumée".
"Alors tu es d'accord pour ça ? Elle pourra rencontrer Burr et Berry !"
Sa mère lui sourit, passa une main sur ses cheveux, et lui souffla avec une douceur réelle : "Thiḳówa".
La joie de la jeune fille revint, entière, sans faille. Lynn ignorait ce que signifiait ce mot, mais elle y décela sans mal toute la tendresse avec laquelle Soleil Blanc l'avait prononcé. Elle ignorait si les Mitchells avaient l'habitude d'ouvrir ainsi leur maison, même si elle devinait que les Ingalls avaient déjà été conviés. Elle ne dit rien, mais elle sourit avec reconnaissance. Et tandis qu'Aigle Sage sautillait sur le plancher neuf pour aller récupérer son petit sac de trésors, Soleil Blanc ajouta :
"Demain, après 16h, nous serons chez nous."
---
Dehors, les dernières lueurs pastels du jour glissaient derrière l'horizon, abandonnant peu à peu la prairie à la nuit. Dans l'atmosphère de la petite maison Ashford, l'odeur du lard et des oeufs du dîner planait encore malgré la fenêtre ouverte, et l'air de juillet était doux.
Hazel était occupée à superviser le débarbouillage d'Elias et Maddie à la bassine derrière le rideau, ce qui ne se passait pas sans heurts, comme à chaque fois. Jonas était en train de ranger ses outils, au dehors : il avait travaillé jusqu'à ce que ses yeux ne puissent plus percer la demi obscurité.
Sur le poêle, la bouilloire pour le thé chuintait, et Lynn s'étira un peu sur la table. Face à elle, Robbie mélangeait son jeu de cartes, sans paraître avoir la moindre intention d'en faire quoi que ce soit.
"Tu es en train de les corner pour rien".
Robbie haussa les épaules.
"J'ai besoin de les assouplir".
"Quand je pense qu'une partie de ton premier salaire est allé dans ces futilités."
"Et tes livres ? Est-ce qu'on peut parler de tes livres ?"
Lynn prit un air faussement offensé.
"Bon sang, voyons, ça n'a rien à voir du tout."
L'un comme l'autre sourit. Leurs chamailleries étaient un petit jeu : ils pouvaient se moquer sans jamais vraiment se juger. Ce qui ne signifiait pas qu'ils ne se mêlaient pas volontiers des affaires de l'autre... et Robbie jeta d'ailleurs un coup d'oeil vers le rideau, puis vers la fenêtre, avant de se pencher sur la table.
"Eh, tu sais quoi ?"
"Non, mais je sens que ça va arriver plus vite que je le voudrais..."
"Tu ne devineras jamais qui est venu à la scierie, chercher des planches pour le chantier des Peterson."
Lynn haussa un sourcil. C'était vague, oui. Cette parole laissait beaucoup de choix, malgré la modestie de leur bourgade. Robbie se redressa un peu, il vérifia à nouveau qu'ils n'étaient pas entendus, mais Maddie couinait de toute façon, car elle avait un noeud dans les cheveux.
"Adam Scott !"
Lynn roula des yeux, bougeant à peine sur sa chaise.
"Tu ne vas pas recommencer avec Adam..."
"Je ne recommence rien. C'est lui qui est venu à moi."
"Il est venu chercher sa commande, Robbie, c'est tout."
"C'est à moi qu'il est venu la demander !"
Lynn se retint de soupirer trop bruyamment. Au dehors, Jonas était en train de terminer ses rangements pour la nuit.
"J'espère que vous n'avez parlé que de planches".
Robbie gloussa.
"Tu considères en être une aussi ?"
"ROBBIE !"
D'un seul geste, Lynn lui attrapa le bras et le tordit un peu, en le faisant piaffer. Elle regarda cependant vivement vers le rideau, puis gronda derrière ses dents serrées et se rassit. Robbie riait. Depuis qu'il avait treize ou quatorze ans, elle ne parvenait plus à lui faire mal du tout.
"Ne t'inquiète pas. J'ai été subtil."
"Toi, subtil ?"
"Je veux dire que personne n'a rien entendu. Je lui ai demandé depuis combien de temps ça durait, votre petit manège à tous les deux."
"Quoi ?"
Robbie reprit ses cartes et croisa ses pieds sur la chaise laissée vide par leur père.
"Qu'est-ce qu'il a répondu, déjà. Ah oui. Quelque chose comme : 'depuis que votre père nous a présentés, j'imagine.' Lynn. Alors ça fait des mois !"
Lynn posa ses deux mains impuissantes sur son visage.
"Robbie."
"Je lui ai dit que c'était sérieux, et tu sais ce qu'il a dit ?"
"Non."
Elle laissa ses mains glisser, déformant un peu ses joues en accroissant son expression d'affliction.
"Il a dit qu'il avait beaucoup d'estime pour toi."
Elle laissa tomber ses mains, et soupira. Derrière elle, le son de la bouilloire augmentait, de plus en plus proche du sifflement. Adam Scott n'était pas quelqu'un de mauvais, il l'avait encore démontré le Quatre-Juillet. Et dans ce dialogue de sourds avec Robbie, dont chacun était peut-être ressorti avec une conclusion entièrement fausse, il n'avait fait que démontrer encore une fois qu'elle ne le détestait pas. Elle essaya de ressaisir.
"Adam est un bon gars."
"Je suis d'accord ! Lynn, c'est inespéré pour toi !"
"Tu veux que je te torde l'autre bras ?"
"Je veux dire, je suis heureux pour toi."
"Ce n'est pas Adam."
Le jeu de cartes que Robbie avait séparé en deux s'arrêta net, alors qu'il allait les mélanger.
"Hein ?"
Lynn tapa un peu du poing sur la table. Elle regrettait déjà d'avoir dit ça, mais elle ne supportait plus d'entendre tout ça.
"Ce n'est pas Adam, je te d-"
"Bonne nuit, mes poussins ! Oh bonté divine, aucun d'entre vous ne peut s'occuper de l'eau pour le thé ?"
Dans un craquement de bois et le martèlement de leurs pieds nus, les jumeaux montèrent à l'échelle pour aller se coucher. Derrière Lynn, la bouilloire sifflait comme si elle allait décoller, et elle se recala dans sa chaise sans quitter des yeux Robbie.
"Je suis désolée, Maman, nous n'avons pas entendu".
"Est-ce possible..."
La porte s'ouvrit, et Jonas entra, satisfait d'en avoir terminé. Il retira sa veste, puis sortit sa pipe et la bourra avec contentement. Robbie et Lynn se regardèrent une dernière fois. Puis balayant cette conversation pour leur bien à tous les deux, Robbie demanda :
"Tu poses les portes de la grange demain, Papa ?"
Jonas le considéra, puis alluma sa pipe.
"Oui, les gonds sont déjà fixés. Il ne me restera plus qu'à reprendre la gouttière, et ça sera terminé."
Robbie hocha la tête, admiratif, puis il rit doucement.
"Aaron Turner aura manqué la meilleure partie."
Malgré elle, les narines de Lynn se retroussèrent avec une expression fermée. Elle détestait se soucier de ça, et une partie secrète d'elle espérait qu'il devrait encore tenir le lit un mois, mais elle demanda :
"Il va mieux ?"
Hazel revint avec la bouilloire et versa l'eau dans les timbales. Elle était passée le voir, le matin.
"Il a eu de la chance. Il devient impatient, mais le Dr Tann ne lui permet pas de travailler pour l'instant. Il n'est plus tout jeune, il lui faudra un peu de temps."
Lynn cacha son petit triomphe coupable, et suivit le mince filet de vapeur des yeux. Puis un peu soudainement, elle demanda :
"Tu sais qui est Helen, maman ?"
Hazel poussa devant Robbie son thé.
"Helen..."
"C'est à elle que Turner a écrit. La lettre que j'ai portée, le jour où il est tombé".
"C'est sa soeur."
Jonas tira de nouveau sur sa pipe, la fenêtre ouverte emportant peu à peu le nuage qui l'enveloppait.
"Ils sont venus ensemble ici depuis le Wisconsin. Mais Aaron est Aaron. J'imagine qu'ils ont eu mille raisons..."
Hazel adressa un regard appuyé à Lynn, et compléta tout en lui donnant à son tour sa timbale :
"Mille raisons de ne plus se parler."
La rudesse de la vie, ici, pouvait souder les gens aussi sûrement qu'elle pouvait les briser les uns contre les autres. Elle n'aimait pas Turner, ses positions, sa façon de traiter les gens, elle comprise. S'il avait été le même avec sa soeur, elle n'était pas étonnée qu'elle l'ait laissé seul, aigri, et manifestement plein des regrets. Certains auraient peut-être eu de la compassion pour lui, mais ce ne fut pas ce que Lynn éprouva. Pour une fois, sa curiosité ordinaire pour les gens s'arrêta tout simplement là. Elle but.
"Les Ingalls viennent aussi du Wisconsin."
Robbie cessa de battre ses cartes, et sourit en coin.
"Les Armstrongs aussi."
"D'ailleurs, Robbie, nous sommes attendus pour dix-sept heures, demain. Misère. J'espère qu'Elias ne rechignera pas à mettre sa chemise et ses chaussures."
"Attendus ? Pour quoi ?"
Au-dessus de sa tasse de thé, Lynn tourna un regard interrogatif vers sa mère, son père, puis Robbie qui saisit enfin sa tasse et souffla dessus.
"Demain soir", répondit-il avec une certaine fierté, "les Armstrongs ont convié Papa et Maman pour souper".
Les yeux de Lynn s'écarquillèrent, mais Hazel soupirait déjà anxieusement.
"Pourvu que les jumeaux se comportent bien avec le petit frère de Romy. Il faudra faire bonne impression..."
Alors c'était ainsi. Ce n'était pas un simple souper entre les familles d'un pharmacien et d'un charpentier. Robbie et Romy avaient décidé d'avancer d'un pas et - à ce rythme - il ne l'étonnerait pas qu'il soit effectivement question tôt ou tard de fiançailles. Hazel leva son index :
"Je veux que tout le monde soit prêt à quatre heures et demie. Et propre. Oui, ça te concerne aussi, Robbie."
Il rit, et Lynn reposa sa tasse un instant. D'un coup, cette perspective entrait en collision avec ses propres plans.
"Demain je travaille chez les Smith après l'office."
Hazel cligna des yeux.
"L'invitation n'est qu'en fin d'après-midi."
"Oui, mais moi aussi, je suis invitée après".
"Ah bon ? Chez qui ?"
Lynn serra ses doigts sur l'anse de la timbale en fer blanc, son fourbe de coeur choisissant ce moment pour s'accélérer. Elle était déjà anxieuse à l'idée de l'invitation de Soleil Blanc : toute la fin de journée, une pensée lui avait tourné dans la tête : elle était la soeur de coeur de Nika. Elle avait peur de faire mille impairs, peur de ne pas être à la hauteur, peur que d'autres qu'Aigle Sage fassent le lien entre le petit aigle de bois et l'oiseau de Nika. Et voilà qu'il lui fallait maintenant expliquer ceci ?
Elle décida qu'elle n'avait pas de raison de mentir. Qu'elle ne faisait que se rendre chez des connaissances d'Independence qui l'avaient - elle aussi - invitée. D'un coup, Robbie oublia son thé, ses cartes, et fit descendre ses pieds qu'il avait croisés sur la chaise d'à côté avant de répéter la question de sa mère :
"Oui, chez qui ?"
Lynn plissa les yeux en avisant sa mine fouineuse.
"Ne t'emballe pas, Robbie. Je suis invitée à la ferme des Mitchells pour un café. Ils doivent me donner un nouveau livre pour garnir un peu plus l'étagère de la salle de lecture."
Il se recala dans sa chaise, manifestement déçu. Jonas, lui, quitta cependant l'appui qu'il avait jusque-là gardé sur la fenêtre, et fit un pas vers la table, sa pipe toujours à la main.
"Chez William Mitchell ?"
Lynn savait que son père tenait William en estime, elle l'avait constaté lors de l'incident de charrette au gué, mais elle se souvenait aussi de son avertissement, sur la route de la fête du Quatre-Juillet. Ils échangèrent un regard, chargé de tout ce qu'ils ne se disaient pas.
"Nous allons juste discuter. Choisir quel livre ensemble. Leur fille veut aussi me montrer ses chats."
Même dans le silence, elle pouvait sentir l'inquiétude de son père. Elle voulait croire qu'il n'y avait rien d'autre, là-derrière, et elle ne le pensait d'ailleurs pas. Non, il n'y avait rien d'autre qu'un père qui ne souhaitait pas que sa fille, son Evelyn, se retrouve - comme il l'avait dit - 'au milieu de quelque chose que tu ne peux pas régler'. Elle cligna des yeux.
"C'est tout, papa."
C'était tout pour demain. Pour demain. Elle serra ses doigts sur sa robe, sous la table, mais même Robbie ne le vit pas.
"D'accord", admit Hazel. "Je pense que les Armstrongs comprendront que tu travailles chez les Smiths."
"Mais pas que j'aille chez les Mitchells ?"
Cette dernière parole venait de venir spontanément à Lynn, presque comme une interjection. Sa mère n'avait rien dit de tel, mais le regard qu'elle lui rendit était à la fois désolé et suffisamment éloquent. Hazel n'avait manifestement aucune intention de raconter aux Armstrongs ce versant de l'emploi du temps de sa fille. Lynn ne savait rien des Armstrongs, en dehors de ce que Robbie lui disait de Romy, mais elle venait de durement réaliser une partie de ce que signifiait pour tous 'faire bonne impression'. Hazel ouvrit la bouche, la referma.
"Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit, Evelyn Ashford."
Lynn se ferma un peu, et Jonas lui adressa de nouveau un regard de mise en garde. Il vida les cendres de sa pipe, il ferma la fenêtre et tira le rideau. Puis en allant chercher sa propre tasse de thé, il conclut :
"Très bien. Arrange-toi simplement pour te faire raccompagner".
---
𐓍𐒻𐒼𐓂𐓏𐒰 [Thiḳówa] your friend.
Ref. https://www.osageculture.com/webonary/entry/g3f7b5277-4260-4656-9fa5-9c698f9473ff
---
Note (longue mais importante) :
Dans la série, William et Soleil Blanc se sont rencontrés à la bibliothèque de la Mission osage de Saint-Paul, avec l'hypothèse qu'elle était fréquentée à la fois par les garçons de l'école jésuite et les filles de l'école des Soeurs de Loretto. Ces écoles avaient une volonté d'assimilation : une partie de leur enseignement visait à apprendre aux enfants osages la langue et les façons de vivre euro-américaines, les pratiques agricoles également. William et Soleil Blanc sont aussi manifestement catholiques, dans la série.
Il faut être prudent en comparant St Paul au système des boarding schools gouvernementales qui s'est développé plus largement par la suite. Dans les années 1860, Paw-Ne-No-Pa-She (Governor Joe) aurait déclaré après avoir fréquenté l'école jésuite de l'Osage Mission : "Il a fallu quinze ans au père Schoenmakers pour faire de moi un homme blanc, et il ne me faudra que quinze minutes pour redevenir un Osage".
Quelques années après notre histoire ici, les pensionnats fédéraux comme Carlisle (1879) pousseront la politique d'assimilation jusqu'à empêcher les enfants de retrouver ces mêmes cultures que les écoles missionnaires précédentes n’avaient "pas réussi" à effacer : en arrachant les enfants à leurs familles, en réprimant leurs langues et en brisant les liens mêmes qui leur permettaient de préserver leur identité. Certains enfants n'en revenaient pas du tout. Ces politiques ont laissé des blessures profondes sur des générations, et un système de pensionnats autochtones qui a perduré jusque dans les années 1990 au Canada.
Dans ce chapitre, j'ai pris la liberté de sous-entendre que les Mitchells ont senti quelque chose changer, même s'ils ne savent évidemment pas de quoi était fait l'avenir.
Pour en savoir plus sur ce sujet, sur le site de l'Osage Nation : https://www.osageculture.com/culture/education/k-12-lessons/education-boarding-schools
Vous pouvez également visiter l'Orange Shirt Society, au Canada, qui travaille autour de la mémoire des residential schools, de leurs survivants et de leurs familles :
https://orangeshirtday.org/