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"Elias, tes chaussures. Maintenant."
"Je suis vraiment obligé ?"
"Pour aller en ville : absolument. Maddie. Remonte tes bas."
Hazel traversa la pièce avec son propre chapeau à moitié attaché, manqua de trébucher sur l'un des souliers et le ramassa avec une exaspération croissante.
"Mrs Hoffman nous attend dehors depuis au moins dix minutes, déjà. Arrête de tirer sur ton bonnet comme ça, tu vas arracher le ruban."
Au milieu du chaos, Lynn observait l’horloge avec une impatience presque douloureuse, attendant que sa mère et les jumeaux daignent enfin mettre les voiles. Chaque minute comptait.
"Evie, n'oublie pas d’écosser les pois pour ce soir."
"Oui, Maman."
"Et de plier tous les torchons."
"Ce sera fait."
La vérité ? Elle avait déjà fait tout ça au matin, avant même le petit déjeuner : précisément pour ne pas avoir à le faire une fois qu'ils auraient décampé.
Elias finit enfin par enfiler ses deux chaussures et resta debout au milieu de la pièce avec l’air d’un condamné. Il remua les orteils, grimaça, puis fit trois pas un peu raides.
"Elles sont trop petites."
"Leur taille est parfaite, c'est une question d'habitude."
Maddie éclata de rire.
"Tu marches comme Mr Collins!"
"Maddie ! Allez, allez, sortez."
Hazel poussa les jumeaux vers la porte, une main dans le dos de chacun, et Lynn y était déjà, prête à refermer derrière eux.
"À ce soir !" lança-t-elle avec une jovialité qu'elle espérait raisonnable.
Elias passa le seuil en maugréant, Maddie tira de nouveau sur son chapeau, et Hazel s'arrêta net.
"Les patrons."
Lynn ferma les yeux une seconde. Bien sûr. Sa mère fit volte face, et chercha des yeux le rouleau de papier qui lui servirait à confectionner les nouveaux manteaux des jumeaux, pour l'automne.
"À quoi bon aller à l'atelier de couture si j'oublie l'essentiel. Où est-ce que je l'ai mis."
"Il est là, maman, il est là."
Lynn le trouva sur le coffre, et le tendit à sa mère avant de retourner tenir la porte grande ouverte. Hazel le saisit, le coinça sous son bras, et se pencha pour embrasser Lynn sur la joue.
"À ce soir, Evie. Ne te fatigue pas trop."
"Promis."
Cette fois, elle franchit réellement le seuil. Lynn la suivit du regard tandis qu’elle relevait légèrement ses jupes pour trottiner jusqu’à la carriole de Mrs Hoffman, où Elias et Maddie se hissaient déjà. Depuis la porte, Lynn la vit se confondre en excuses à la place de ses enfants, puis monter à son tour pour prendre place. Elle fit un petit salut de la main. Et à peine les roues mises en branle, elle rentra dans la maison et referma la porte dans un petit soupir de soulagement.
"J'ai cru que ça n'arriverait jamais", souffla-t-elle, les yeux fermés.
La carriole s'éloigna. Elle resta encore un instant là, à réaliser qu'elle venait bien d'obtenir sa liberté du mercredi. Puis enfin, d'un seul coup, elle se remit en mouvement, avec une énergie nouvelle.
Aussitôt, elle fila vers le petit miroir où elle défit sa natte. Elle passa ses doigts dans ses cheveux et la tressa de nouveau, pestant contre les boucles qui s'échappaient. Puis elle trouva un tablier propre, en changea, vérifia le fil de son couteau, empaqueta quelques biscuits au gingembre dans un mouchoir et ajouta une pomme dans son sac de toile.
Enfin, elle enfila ses souliers, elle aussi.
Le vent fouetta son visage lorsqu'elle sortit, et elle avisa les nuages denses et gris. Elle n'en avait que faire : il arrivait que le temps reste lourd sans pour autant finir à la pluie. Elle referma la porte et marcha jusqu'aux draps qui se balançaient sur le fil, faisant mine de vérifier s'ils avaient fini de sécher. Elle s'en moquait.
Elle jeta un dernier regard à la piste. Puis, en un clin d’œil et à l’abri de ces voiles blanches, elle fila - le pas léger et le cœur grisé de joie - vers la butte et le bosquet de bouleaux.
À mesure que la maison disparut derrière elle, Lynn pressa encore le pas, jusqu’à courir presque, tenant sa jupe pour ne pas accrocher les herbes hautes qui lui fouettaient les mollets. Sous le ciel gris, immense et bas, la prairie semblait gronder. Et même si le vent décoiffait déjà ses cheveux, elle souriait toujours : elle serait allée encore plus vite si elle l’avait pu.
Elle ralentit en atteignant les premières branches. Le petit bois était clair, fait de jeunes bouleaux, de saules et de quelques érables sous lesquels poussaient des sumacs. Elle évita les ronces et les vignes sauvages, écarta une branche basse. Elle apercevait déjà la prairie reprendre ses droits, de l'autre côté. Là-bas, entre deux feuillages, une queue noire fouettait tranquillement l’air. Htaacé broutait là, libre cette fois.
Hors du couvert végétal, Lynn s'avança dans l’herbe, lentement cette fois. Le cheval pie continua à brouter, alors elle sourit et glissa la main dans son petit sac de toile. Un chuintement suffit à faire pivoter son oreille, et il releva finalement complètement la tête lorsque la pomme apparut dans sa paume.
"J'ai quelque chose pour toi."
Trois pas, lents, lourds et beaux, et il fut sur elle, la poussant presque pour obtenir ce cadeau, qui craqua dans un bruit juteux lorsque ses dents en coupèrent la moitié.
"J'ai compris que les poches ne devaient pas être vides", lui dit-elle en le flattant un peu.
Et ce fut alors qu'elle le vit : accroupi non loin, presque fondu dans les herbes, dans l’ombre des derniers érables, Nika la regardait simplement. Elle pencha la tête, et lui sourit radieusement.
"J'imagine que les bisons apprécient ce regard moins que moi."
Le coin de la bouche de Nika se creusa, et il se releva.
"Je ne mets pas ma plus belle chemise pour chasser le bison."
Lynn rit doucement. La chemise en question était claire, avec un motif sombre se répétant de façon presque florale. Il la portait de nouveau sous une veste de cuir sans manches au fini cette fois plus lisse, et plusieurs rangées de longues perles entouraient son cou. Dans son dos, son unique tresse tombait, plus longue que tout ce que ses propres cheveux lui avaient jamais permis, et ses boucles d'oreilles métalliques s'étaient balancées lorsqu'il s'était relevé. Rien de cérémoniel. Et pourtant Lynn eut l’impression qu’il s’était préparé, lui aussi.
Elle fit un pas, il en fit deux. Puis comme s’ils renonçaient au même instant à toute réserve, ils se rejoignirent en une étreinte que tous les deux avaient espéré des jours durant. Comme il l'avait fait à la rivière, il enfouit son visage le long de ses cheveux. Et les doigts de Lynn, de son côté, se serrèrent dans le tissu de sa manche, comme si elle craignait qu’il puisse lui être repris. Ils ne bougèrent plus. Longtemps. Comme s'ils réapprenaient à respirer, après une très longue apnée.
Soudain, un souffle chaud vint soudain pousser le bras de Lynn, et elle entrouvrit les yeux. Nika était déjà en train de rire doucement, il prononça quelques mots en Osage à l'intention de Htaacé. Puis il souffla :
"Il est convaincu que s'il y a une pomme, c'est qu'il y en a deux."
Lynn tapota le chanfrein du cheval, qui sembla comprendre que le festin était fini.
"Ces pommes coûtent deux cents la pièce au magasin général. J’espère déjà que maman ne remarquera pas la disparition de celle-là..."
Nika secoua doucement la tête.
"Je ne comprends pas pourquoi vous payez pour quelque chose que Wah'Kon-Tah fait pousser avec le soleil et la pluie."
Il avait raison. Lynn le regarda, puis posa son front contre son menton.
"Les crabapple d'ici ne sont pas aussi sucrées."
"Htaacé n'est pas difficile. Mais je crois qu'il pourrait s'habituer aux pommes à deux cents, si tu continues."
Ils restèrent encore un moment, l'herbe se couchant autour d'eux par instants sous les rafales, dans le frémissement du bosquet. Le regard de Nika parcourut le ciel métallique, de l’ouest sombre jusqu’à l’horizon plus clair, puis revint vers la prairie.
"Il va pleuvoir."
Lynn haussa les épaules, contre lui.
"Aucune importance."
"J'ai quelque chose à te montrer. Tu veux quand même y aller ?"
"À me montrer ? Qu'est-ce que c'est ?"
Il ne répondit pas, et un trait de mystère passa dans ses yeux. Il recula vers Htaacé, attrapa les rênes laissées lâches sur son encolure et, d’un mouvement souple, se hissa en selle. Puis il se pencha vers Lynn et lui tendit l’avant-bras.
"Viens."
Elle souleva immédiatement sa jupe d'une main, prit appui sur son bras et se hissa derrière lui comme elle l'avait fait tant de fois avec Robbie sur Molly. Elle s'installa derrière la selle, sur la peau qui recouvrait le tapis. Nika ramena légèrement les rênes, serra les jambes contre les flancs de Htaacé et lui donna un bref signal de la voix qui le fit partir aussitôt au petit trot.
Lynn resserra ses bras. Elle sentait chaque mouvement de son dos contre elle, la chaleur de son corps à travers sa chemise, la manière dont ses flancs accompagnaient le mouvement. Ses mains reposaient sur son ventre avec une conscience presque embarrassante de leur place.
"Tu ne vas pas me dire ?"
Un autre discret signal à Htaacé, un infime déplacement du poids de Nika, et le pinto allongea aussitôt l'allure. Lynn se tût, elle le ressentit de nouveau bouger avec son cheval plutôt que le diriger. Et en regardant défiler l'herbe sous eux, elle l'entendit juste répondre avec un sourire dans la voix :
"Non."
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Dans les graminées, l'air bruissait maintenant de façon continue. Htaacé était resté en arrière, là où l'herbe était grasse. En contrebas, Lynn pouvait entendre le bruit d'un bras d'eau. Elle n’aurait pas su dire où ils se trouvaient, seuls, dans l'immensité de la prairie. Et rien n’aurait pu lui importer moins.
Sans se retourner, Nika leva une main, paume basse. Silence. Nul besoin d'être familier de la chasse pour comprendre ça. Elle ralentit aussitôt derrière lui : un pas, puis un autre. Pas de doute, les semelles rigides de ses souliers faisaient plus de bruit que des mocassins.
"On traque quelque chose ?" souffla-t-elle, et Nika tourna juste assez la tête pour lui adresser un regard amusé.
"Tu as déjà chassé ?"
"Jamais. Je n’ai même jamais posé un collet."
Il retint un sourire, face à son expression navrée.
"Ne t'inquiète pas. Ici, il ne s'agit que de regarder."
Ils quittèrent les herbes les plus hautes pour une zone plus pierreuse, où le sol s’abaissait légèrement entre des plaques de calcaire pâle. Un ruisseau y courait, bouillonnant par endroits entre les racines et quelques rochers. Nika prit la main de Lynn, tant pour la guider que pour garder le contact. Ils passèrent derrière une pierre plus large - parfaite pour regarder sans être vu - où il l'incita à s'accroupir avec lui.
Comme lui, elle fixa le ruisseau, attentive au moindre mouvement entre les rochers anthracites et les racines. L'eau qui coulait brisait le reflet des nuages, mais elle n'y vit rien bouger. Elle fixa Nika, interrogative, puis suivit de nouveau son regard, adoptant le même silence que lui. Sa respiration s'était ralentie, se faisant ténue, ses mouvements inexistants. Alors elle tenta de faire de même, même si cette position faisait un peu protester ses genoux.
Elle plissa les yeux. Toujours rien. Qu'avait-il voulu lui montrer ici, qui-
Soudain, un petit sifflement aigu monta depuis les pierres : si discret qu’elle crut d’abord l’avoir imaginé. Aussitôt, elle tourna de nouveau les yeux vers Nika. Il souriait déjà.
"Un oiseau ?" murmura-t-elle, et il serra sa main pour qu'elle se taise. Et il secoua juste la tête pour indiquer que non.
Une petite tête ronde émergea soudain, d'un brun sombre et luisant, moustaches hérissées autour du museau. Puis une seconde apparut presque aussitôt, plus bas dans le courant. Avec aisance, les deux loutres glissèrent à la surface de l'eau, puis l'une plongea, disparut entièrement, puis reparut plus loin dans un nouveau sifflement.
Les yeux de Lynn s'arrondirent, elle en oublia ses genoux, et jusqu'à la main de Nika.
"Oh..."
L'une des loutres grimpa sur une roche mouillée, secoua son pelage en une pluie fine, puis se laissa retomber ventre en premier dans le ruisseau. Bientôt elles se poursuivirent entre les remous, tournant l’une autour de l’autre, disparaissant avant de surgir ailleurs avec de petits cris aigus. Se chamaillant peut-être, ou jouant simplement.
"Elles sont presque toujours ici", souffla Nika. "L'eau reste fraîche, il y a des cachettes et du poisson."
Comme pour lui donner raison, l’une des loutres reparut plus loin, les moustaches ruisselantes et une petite proie entre les dents. Nika sourit.
"Je pense qu'elles savent qu'on est là."
"Elles n'ont pas peur ?"
"Elles restent vigilantes. Toujours. Mais même si nous ne parlons pas le même langage, elles voient comment nous nous tenons. Elles savent que nous ne viendrons pas plus près."
Ils les regardèrent encore un moment, jusqu’à ce que la plus petite des deux disparaisse dans un remous.
"C’est un couple ?"
Nika secoua la tête.
"Une mère et un petit de cette année. Les mâles ne restent pas. Ils viennent pour s’accoupler, puis repartent."
Lynn retint un rire.
"Voilà qui manque un peu de romance."
Il tourna vers elle un regard amusé.
"La nature n’en a pas toujours besoin."
La mère glissa à son tour dans le courant et suivit le jeune entre les pierres, puis tous les deux réapparurent et recommencèrent joyeusement.
"Quel âge as-tu, Nika ?", demanda Lynn en tâchant de ne pas trop élever la voix. Il réfléchit une seconde.
"Je suis né l’été après la grande crue. J'ai vingt-trois ans."
Elle hocha la tête.
"Moi j'en ai vingt-et-un, presque vingt-deux. Et la Société des femmes d’Independence a des idées très arrêtées sur ce que 'la nature' et une vie respectable devraient signifier pour moi."
Ses lèvres se pincèrent.
"Depuis un moment déjà."
Nika comprenait, peut-être mieux que ce qu'elle aurait cru. Et il baissa un peu les yeux d'une façon qui fit bien plus chavirer Lynn qu'elle l'aurait voulu.
"Tu n'es pas seule. Moi aussi je sais exactement quelles tantes éviter."
Tous deux auraient pu rire de cette parole, mais aucun des deux ne le fit. Lynn avait toute conscience qu'à vingt-trois ans, Nika aurait probablement déjà dû être marié. Elle n'avait plus de raison de retenir ses paroles, avec lui, alors elle osa.
"Je ne crois pas une seconde que personne ne se soit intéressé à toi."
Il releva immédiatement les yeux, un sourcil arqué.
"Ah ?"
Il rit doucement et haussa finalement une épaule.
"Il y en a eu", admit-il. "Des filles avec qui j’ai parlé, dansé. Parfois davantage. Mais je ne dormais pas mal, avant d'aller les retrouver."
Lynn serra son genou : elle non plus n'avait pas bien dormi, mais avant qu'elle dise quoi que ce soit, le sourire de Nika s'effaça de nouveau complètement.
"Je n'aurais pas été celui qui aurait décidé, tu sais."
Les loutres sifflèrent, sans se préoccuper des considérations matrimoniales des humains.
"Mes parents auraient choisi pour moi, s’ils avaient vécu assez longtemps. Pas seulement selon ce que j’aurais voulu. Ils auraient considéré la famille, le clan, ce qui aurait été permis et ce qui aurait convenu. La réalité des humains n'est parfois pas beaucoup plus tendre que celle des loutres."
Lynn resta silencieuse. D'un coup, lui revenait la façon dont sa mère avait évoqué l'ingérence de sa grand-mère dans son mariage avec son père. Et Nika souffla :
"Après leur mort, personne n’a décidé pour moi. Et maintenant..."
Ses yeux glissèrent vers le courant.
"Maintenant, les regards se tournent ailleurs. Et l'avenir est trop incertain pour que quiconque me parle de quoi que ce soit."
Lynn resserra doucement ses doigts autour des siens, sans chercher quoi que ce soit à répondre. Puis un remous fendit soudain l’eau devant eux. Les deux loutres reparurent presque ensemble, bien plus près cette fois. L’une dressa brièvement la tête hors du courant, truffe noire au vent, avant de replonger dans une éclaboussure. L’autre la suivit aussitôt en tournoyant.
Lynn retint son souffle.
Nika aussi.
Une dernière ondulation, un éclat sombre sous l’eau, et elles disparurent toutes les deux.
Ils restèrent encore accroupis, les yeux fixés sur l’endroit où elles s'en étaient allées, suspendus à la beauté de ce dont ils venaient d'être témoins. Les graminées bruissèrent de nouveau, puis Lynn sentit une goutte sur sa main. Puis une autre sur sa joue. Nika releva aussitôt les yeux vers le ciel devenu presque noir.
"Nižhú."
Déjà, la surface de l'eau se parait de petits cercles. Il l'avait prévenue, plus tôt, que la pluie viendrait.
En une seconde, ils furent debout. Nika reprit la main de Lynn et l’entraîna vers les herbes, plus vite cette fois, tandis que la pluie commençait déjà à tacher leurs vêtements. Ils remontèrent la légère pente, et retrouvèrent Htaacé à l'endroit même où ils l'avaient laissé.
L'orage forcit en un instant. Avant même qu'ils envisagent de rentrer.
Nika saisit ses rênes, et les mena tous les trois un peu plus haut, vers un petit promontoire de calcaire qui dominait le ruisseau en amont. Ils traversèrent l’étroit cours d’eau là où les pierres affleuraient presque sous la surface, puis gagnèrent le dessous d'un surplomb formé par la roche. Htaacé resta juste en contrebas, où il pourrait brouter assez à l'abri. La pluie semblait de toute façon le laisser parfaitement indifférent.
En s'accroupissant, Lynn toucha la pierre lisse de ses doigts. Là, le ruissellement avait fait son oeuvre. Et le vent, et le temps. Elle écarta une boucle collée par l'eau sur sa joue. Un coup de tonnerre roula au-dessus d’eux, et elle releva les yeux vers Nika, toujours debout à observer le lointain.
"Ta belle chemise..."
Il la regarda par-dessus son épaule, et elle ajouta :
"Je crois que je porte plus d'eau que de tissu."
Contre elle, ses vêtements lui semblaient peser une tonne, ainsi imprégnés de pluie. Son jupon lui collait aux jambes, et même ses souliers avaient fini par s'imprégner.
Elle défit ses lacets, les retira, dénoua ensuite son tablier et le posa sur la pierre. Puis elle hésita à peine, et se mit à chercher les attaches de sa robe. Elle aurait rechigné à se montrer en chemise, corset et pantalettes devant Robbie, mais le regard de Nika, lui, lui plaisait à cet instant. Et elle s'amusa de la façon dont ses sourcils se soulevèrent, toujours plus haut, en découvrant toute cette superposition de vêtements.
"Il y en a encore beaucoup ?"
Il était vrai qu'à la rivière, pour la lessive, elle s'était vêtue bien plus simplement. Lynn rit doucement.
"C'est parfaitement ordinaire..." souffla-t-elle comme par évidence. Mais ses yeux se plissèrent légèrement, et finalement elle ajouta : "Même si je t'avoue que parfois, j’aimerais qu'on m'en demande moins."
"Tu peux respirer avec ça ?"
Elle baissa les yeux sur son corset léger, qu'elle ne remarquait même plus. Il était simple, en coutil clair, peu baleiné et sans ornement. Lacé juste assez pour soutenir la poitrine et maintenir la taille sans la comprimer véritablement.
"Oui", dit-elle en songeant qu’à force, cette légère compression avait presque fini par faire partie de sa peau. Pourtant, elle passa une main derrière elle, relâcha un peu le laçage, puis ouvrit le busc sur le devant et retira le corset avant de le poser avec son tablier.
Ç'aurait été mentir que de prétendre que Lynn n'avait pas conscience de ce qu'elle faisait. Elle sentait le regard de Nika sur elle, attentif, sans empressement. Mais pour l'un comme pour l'autre, il ne s’agissait plus seulement de tissu et d’eau de pluie.
Il finit par s’agenouiller à son tour, plus près désormais. Son regard descendit une seconde vers le corset abandonné, puis revint à son visage. Il ne dit rien, dans le seul bruit de l'orage qui battait la prairie. Et ce silence-là plut plus à Lynn que des mots.
À son tour, il déposa sa veste de peau et ses mocassins près de la paroi sèche. Puis il ôta sa chemise, effectivement détrempée, dont le tissu colla un instant à sa peau avant de céder.
Lynn connaissait déjà son corps, pourtant il lui semblait de ne l'avoir jusque-là qu'entrevu. Elle observa la ligne sèche de ses épaules, les muscles discrets de son torse et de ses bras, sa nuque encore constellée d'eau. Il croisa ce regard, cédant à un sourire discret. Et elle ne détourna pas les yeux.
Ce fut elle qui se décala sur la pierre lisse : ses bras passèrent autour de lui, et Nika l’accueillit aussitôt. Sa peau était encore fraîche de la pluie lorsque Lynn posa sa joue contre son épaule nue. Il referma ses bras autour d’elle, et Htaacé souffla, en contrebas.
"Tu rentreras à temps, promis", lui dit-il, et elle sourit, sa main cherchant la sienne.
Leurs doigts se mêlèrent. Pendant un moment, ils restèrent simplement ainsi, puis le pouce de Nika passa lentement sur le dos de sa main, une fois, puis encore.
Lynn sentit quelque chose se resserrer en elle.
Elle tourna légèrement le visage, et ses lèvres trouvèrent son épaule presque sans qu’elle y ait réfléchi. Nika ne bougea pas. Alors elle recommença.
"Tha-lin..."
Elle sourit contre sa peau. Elle aimait qu'il l'appelle comme ça. Ou peut-être que 'bon, bien, beau', désignait en réalité ce qu'elle faisait, en cet instant. Elle ne dit rien, et sa joue glissa contre lui, tandis que son baiser gagnait son cou. L’orage gronda encore. Aucun des deux n’y prêtait plus attention.
"C’est idiot..." dit-elle même si sa respiration avait changé. "Je me sens plus nerveuse que la première fois. Peut-être parce que je n’avais pas eu des jours entiers pour y penser."
Nika secoua la tête doucement. Il savait très bien de quoi elle voulait parler.
"On n’est pas obligés de faire quoi que ce soit"
Elle leva les yeux et ils se regardèrent enfin. Jusqu'à ce qu'elle cède, et enfouisse de nouveau son visage contre lui.
"Je sais..."
Elle s'accrocha davantage, trembla un peu, et demanda :
"Tu n'en as pas envie ?"
D'un coup, il lui faisait presque peur que ça puisse être le cas. Elle avait passé tous ces jours à attendre cet après-midi, dans le souvenir de son souffle et de ses mains, mais il ne lui devait rien. Sa question lui parut aussitôt plus vulnérable qu’elle ne l’avait voulu, plus maladroite, aussi. Mais tout s'évapora lorsqu'il lui souffla :
"Si. Tu n'as pas idée à quel point."
Lynn se souvint de la rivière, de la légère surprise de Nika lorsqu’elle l’y avait embrassé, comme si ce geste ne lui était pas aussi naturel qu’à elle. Alors, cette fois, elle hésita. Ses lèvres ne firent que frôler les siennes, à peine. Et ce fut lui qui acheva le mouvement. Jamais elle n’aurait imaginé que la seconde fois ferait battre son cœur plus fort que la première. Pourtant, ce fut le cas.
Cette fois, elle savait où ils allaient.
Elle n’eut aucun mal à dénouer son pagne, dont les mystères avaient désormais disparu. Il n’en eut pas davantage à retrouver sa peau sous le coton de sa chemise de corps. Ils ne tâtonnaient plus vraiment, même si quelque chose de réservé demeurait encore entre leurs gestes, et ce fut ensemble qu’ils se défirent des dernières étoffes humides qui les séparaient. Ils rirent lorsqu’une goutte de pluie s’invita dans le dos de Lynn et lui arracha une protestation. Puis ce rire retomba de lui-même et ils se regardèrent, réalisant qu’ils se voyaient ainsi, entièrement, pour la première fois.
Une seconde, Lynn en eut le vertige. Pas pour la peau encore humide de son torse, ni la ligne ferme de son ventre, ni même pour ce qui s'offrait plus bas. Non. Ce qui la saisit fut la conscience soudaine, entière, de toutes les règles qu’elle était en train d’enfreindre, et de ce que quiconque aurait pensé en les voyant ainsi. Pourtant, aucune honte ne vint, au contraire. Elle eut cette impression étrange mais limpide, d’être exactement là où elle devait être.
"Tu as froid ?"
Nika s’allongea sur la pierre lisse, qui avait conservé quelque chose de la chaleur des jours passés, puis lui tendit la main. Sans hésiter, elle la prit et vint se lover contre lui.
"Non. Mais je veux bien faire semblant, si ça veut dire rester comme ça."
Ils demeurèrent un moment dans le crépitement de l’averse, presque immobiles. Seul, parfois, un infime mouvement de leurs bassins trahissait ce qui les traversait. Les doigts de Nika suivirent son flanc, puis la courbe de sa hanche. Ceux de Lynn glissèrent sur son sternum jusqu’à la peau souple de son ventre. Elle voulait en apprendre chaque ligne par cœur, et retenir aussi la manière dont il bougeait à peine pour aller à la rencontre de sa main.
Lorsqu’il frôla l’intérieur de sa cuisse, elle inspira profondément et sa jambe s'ouvrit légèrement. Rien, dans la façon dont son corps lui répondait, ne semblait entièrement prémédité, et pourtant, tout était profondément souhaité. Elle cessa de regarder le ciel d’orage, ses paupières se fermèrent. Un frisson la traversa et son souffle se rompit légèrement. Ses doigts cherchèrent Nika sans savoir d’abord où se poser, puis se refermèrent sur son bras. Elle avait une conscience aiguë de ce qu’il lui faisait, de chaque déplacement presque imperceptible de sa main. Et surtout de ce que ces gestes éveillaient en elle, jusque dans le creux de son dos.
Elle ne resta pas passive devant ce qu’elle découvrait. Peu à peu, elle apprit à lui répondre : avançant parfois vers la sensation, reculant à peine lorsqu’elle devenait trop vive, puis revenant toujours d’elle-même. Lorsque les lèvres de Nika descendirent sur sa peau, là où le corset l’avait encore couverte quelques instants plus tôt, elle laissa sa tête rouler contre la pierre. Un son lui échappa, qu'elle laissa filer.
Nika aurait sans doute pu continuer ainsi longtemps. Peut-être même se serait-il contenté de cela. Mais les doigts de Lynn quittèrent son bras et descendirent jusqu’à la longue courbe de sa cuisse, qu’elle attira vers elle. Il chercha de l'air, à son tour, lorsque leurs jambes s’entremêlèrent. Cette fois, Lynn savait exactement ce qu’elle cherchait.
Elle le trouva presque sans effort, et la douceur de la sensation la surprit davantage encore que l’intensité de leur première fois. Attentive, elle retrouva cette présence pleine et profonde, puis bougea lentement, comme si elle voulait en apprendre chaque nuance, chaque détail, à présent. Tout, entre eux, semblait aussitôt chercher ce qui venait de s’éloigner, alors elle recommença. Sans hâte, simplement pour sentir la proximité se défaire, puis revenir. Encore.
Quelque chose changeait chez Nika. Dans sa respiration d’abord, puis dans la tension de sa cuisse sous la main de Lynn. Parfois, lui venait un son très bas, presque retenu, et comme la première fois, elle s'en trouva défaite. Sa main remonta jusqu’à sa joue, sans qu'ils ne cessent de bouger. Nika tourna pourtant le visage contre sa paume et s’y abandonna un instant, les yeux fermés.
Puis il releva légèrement la jambe, juste un peu, et ce geste ajouta une pression, exactement là où Lynn n’avait pas su l’attendre. Peut-être ne l’avait-il même pas cherché, mais elle le sentit immédiatement, et son souffle se brisa. Ses doigts se crispèrent sur lui tandis que la sensation grandissait, assez pour faire se tendre tout son corps. Nika comprit. Il modifia à peine son mouvement, juste suffisamment pour maintenir cette pression là où elle la voulait. Alors elle cessa de retenir quoi que ce soit.
Le plaisir vint comme l’averse sur la prairie : d’abord épars, quelques gouttes hésitantes seulement, puis soudain partout à la fois, au point de brouiller sa vue. La sensation enfla encore, immense comme l’ondée battante, jusqu’à ne plus lui laisser d’endroit où se tenir, avant de refluer presque aussitôt. Elle s'éteignit peu à peu, à la fois encore sublime et déjà regrettée, en ne laissant que quelques gouttes, comme tombée des branches sur le ruisseau.
Nika sentit le corps de Lynn se relâcher peu à peu, presque sans force désormais. Alors il se retira avec précaution et la ramena aussitôt contre lui. Elle resta là, la joue posée sur sa poitrine, tandis que son souffle reprenait son rythme et le monde ses contours. Ses doigts, encore un peu fébriles, se posèrent sous ses côtes. Un moment passa, puis elle demanda d’une voix légèrement brisée :
"Et toi ?"
Elle n’aurait pas su expliquer comment elle savait. Peut-être à sa respiration, peut-être à cette tension qui demeurait encore dans ses membres mélangés aux siens. Mais elle avait compris ce qu'il protégeait pour eux deux, et quelle maîtrise de lui-même il lui fallait pour ça. Il ne répondit pas, il resserra juste ses bras autour d'elle.
"Tu n’as pas..."
Lynn laissa la phrase mourir là. Sous sa tempe, le cœur de Nika battait toujours aussi vite. Elle pensa aux jours durant lesquels elle avait attendu cet après-midi. À tout ce qu’elle avait imaginé et espéré. À cette peur absurde de perdre quelque chose avant même d’avoir eu le temps de comprendre ce que c’était.
Du bord du surplomb, l’eau tombait encore en fils brillants, dans la lumière revenue. Plus bas, Htaacé broutait tranquillement parmi les herbes mouillées, près du ruisseau gonflé de pluie. Les nuages les plus noirs s'éloignaient vers d'autres bosquets et d'autres cieux. Et lorsque le tonnerre roula de nouveau, très loin cette fois, Nika murmura :
"Il ne me manque rien."
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𐓁𐒻𐓓𐓎 [Nižhú] Rain.
Ref: https://www.osageculture.com/language/dictionary/osage-english