Les Herbes Hautes

Chapitre 8 : Ákahahta

Par Hidelias

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Sous les sabots de Molly, la piste défilait, sombre mais enfin moins détrempée. Les ornières avaient perdu leur eau, même si leurs bords restaient mous : la jument savait, de toute façon, trouver d’elle-même les passages les moins dangereux. Lynn se tenait fermement à la taille de Robbie, les yeux sur le brouillard léger qui traînait encore au ras des herbes hautes. La lumière était belle, ce matin. Et Lynn avait l’impression de se réveiller d’une très longue nuit.


Molly prit un peu de vitesse, après être remontée de l'autre côté du gué, et elle s'accrocha, silencieuse. Les souvenirs de la veille lui revenaient, encore et encore, y compris ceux que d'autres auraient jugé insignifiants au regard de ce qui s'était produit pour la première fois dans sa vie. Aussi insignifiants que les miettes de son gâteau.


Nika l'avait aidée à essorer correctement la lourde laine, à replier la couverture en attendant qu'elle l'étende pour la faire sécher. Puis il l'avait raccompagnée un peu. Jusqu'à ce qu'il ne soit plus raisonnable, pour aucun des deux, de risquer d'être vus.


Lynn ne se souvenait pas bien de la soirée. Juste d'une forme d'euphorie tenace du corps et de l'esprit qui l'avait rendue incapable de se concentrer longtemps sur les parties de dames qu'avaient réclamées Elias et Maddie. Personne ne lui avait posé de question, personne ne semblait même avoir remarqué quoi que ce soit. Elle avait aidé, mangé, répondu quand on lui avait parlé, accompli sa toilette avec peut-être un peu plus de conscience d'elle-même que d'ordinaire. Puis elle était allée se coucher, et avait attendu longtemps avant de pouvoir fermer les yeux sans revoir le visage de Nika.


Elle le revoyait fermer les yeux, elle entendait presque encore son souffle se briser et le sentait trembler. Et puis ce simple mot : 'recule'. Elle continua de regarder la prairie défiler, mais elle brisa le silence qui s'était instauré entre elle et Robbie depuis qu'ils étaient partis.


"Robbie", lui dit-elle en dépit du vent.

Une seconde passa, encore une autre, ce qui devenait trop long. Puis enfin :

"Quand tu disais que toi et Romy, vous faisiez attention..."


Devant elle, son frère inclina légèrement la tête. 'Parce qu’on fait attention. Ça veut dire quoi, 'faire attention' ? Certainement pas quelque chose que je vais expliquer à ma très naïve sœur.' Lui aussi se rappelait de leur conversation.


"Quoi ?"

Lynn hésita deux secondes de trop.

"Lynn."

"Je veux seulement savoir ce que tu voulais dire."

"Non."


Robbie tenait toujours les rênes de Molly, mais soudain toute son attention était sur sa soeur, qu'il ne pouvait pas regarder. Et il n'était pas idiot.


"Tu veux savoir si ce que quelqu'un a fait voulait dire qu'il faisait attention."


Les doigts de Lynn se resserrèrent malgré elle sur sa veste. Même s'ils pouvaient donner l'impression de se taquiner sans cesse, ils étaient proches, tous les deux. Davantage, sans doute, qu'ils ne l'étaient des jumeaux, de presque dix ans leurs cadets.


"Peut-être."

"Lynn !"

"On s'est arrêtés avant."

Elle sentit ses joues chauffer jusque dans le vent du matin.

"Avant quoi ?"

"Tu sais très bien avant quoi !"


Robbie ne répondit pas, la jument continua tranquillement sur la piste, insensible à cette conversation. Puis il finit par souffler par le nez.


"Seigneur."

Lynn gronda.

"Quoi. Quand c'est toi, c'est parfaitement normal, et quand il s'agit de moi, tu invoques le Seigneur ?"

"Lynn, tu viens de m'annoncer ça après le petit déjeuner, sur le dos de Molly !"


Le bruit des sabots les enveloppa tandis qu'ils traversaient une zone un peu plus sèche, bordée de bosquets. Pendant un moment, Robbie se tut. Et il jeta un regard inutile de chaque côté de leur trajectoire, où il n'y avait à portée de voix qu'une volée d'oiseaux.


"Il s’est retiré ?"

Lynn remercia Molly, la piste et le vent, de ne pas être obligée de le regarder.

"Il m’a demandé de reculer."


Robbie lâcha les rênes d'une main et la passa sur ses yeux.


"Bon sang. C'est bien plus d'informations qu'il ne m'en fallait."

"C'est toi qui as demandé !"

"Je ne pensais pas que je visualiserais aussi bien."

"Je n'ai rien décrit !"

"Lynn, j'ai un cerveau !"


Malgré elle, Lynn étouffa un rire contre son épaule. Un rire qui lui fit en réalité un bien fou. Même le silence qui s'ensuivit contenait plus de légèreté, entre eux. Jusqu'à ce que Robbie lui dise, sans parvenir à tourner réellement la tête vers elle.


"Ça diminue le risque", finit-il par dire, et ils savaient tous les deux parfaitement ce qu'ils évoquaient. "Beaucoup, probablement, mais ce n’est pas une garantie. Certaines choses passent avant."


Cette conversation était concrète, bien davantage que Lynn n'aurait jamais imaginé pouvoir le supporter. Pourtant, son frère l'aidait bien davantage que sa mère n'aurait probablement pu le faire sans commencer par paniquer. Elle acquiesça dans le dos de Robbie.


"Romy n'a jamais eu peur ?"

"Si. Une fois, vraiment."


Robbie soupira.


"Tu te souviens quand je t'ai dit qu'elle ne tomberait pas enceinte. J'étais beaucoup plus sûr devant toi que quand elle a eu plusieurs jours de retard."

"De retard sur quoi ?"

Robbie eut un petit rire.

"À être indisposée ce mois-là."


Lynn se tut. Brusquement, le souvenir enrobant de ce qui s'était passé avec Nika prenait une réalité très concrète, presque violente. Si Romy tombait enceinte, Robbie l'épouserait rapidement : ils voulaient de toute façon finir ensemble, il l'avait dit cent fois. 


Elle, ne savait même pas encore quand elle reverrait Nika. Tout ça était si neuf. Et pourtant, une réalité bien plus grande qu'elle venait de la frapper au milieu de la prairie brumeuse. Nika n'était pas Romy. Et cette histoire qui commençait ne leur appartenait déjà pas qu'à eux.


"Qui c'est ?"

Lynn releva légèrement la tête, réalisant qu'elle l'avait laissée retomber contre Robbie.

"Je ne suis pas obligée de te le dire."

"Tu as su tout de suite pour Romy."

"Ça ne m'oblige à rien !"


Robbie eut un petit rire amusé.


"Très bien. Je finirai par savoir de toute façon."

"Ah oui ?"

"Je connais à peu près tous les garçons de notre âge à Independence."

Lynn dut réellement retenir un sourire.

"Tu as l'air bien sûr de toi."

"Parce que je le suis. Et je suis un très fin observateur."

"Un très fin observateur qui perd subitement la vue quand il laisse traîner ses chaussettes de la veille près du buffet."


Ils rirent tous les deux, et cette fois Robbie n'insista pas. Il reprit simplement les rênes à deux mains, laissant Molly poursuivre son allure régulière en direction des premières maisons. Le silence qui revint n'avait plus rien de pesant, et Lynn souriait dorénavant un peu dans son dos. Il prit une large inspiration.


"Eh bien. Et moi qui pensais avoir la plus grande nouvelle de la journée à t'annoncer."


Lynn se redressa aussitôt.


"Quoi ? Comment ça ? C'est Romy ?"

Robbie éclata de rire, en secouant la tête au point de presque en perdre son chapeau.

"Non. Non."


Et tandis que la brise dissipait la brume aux abords d'Independence, il annonça :


"La salle de lecture que tu attendais a ouvert hier, dans la pièce annexe du bureau du comté."


---


La lumière entrait largement par les deux fenêtres étroites, encore pâle au début de l’après-midi. Autour de Lynn qui se tenait dans l'entrée, les rayons glissaient sur les planches fraîches des murs, que son propre père avait contribué à ériger.


La petite salle de lecture sentait le parquet neuf, la poussière, l’encre et le papier. On y accédait directement depuis l’extérieur, par une porte ménagée sur le côté du bureau du comté, sans avoir à traverser les pièces administratives. Les bruits de celles-ci arrivaient toutefois - assourdis - à travers la cloison : parfois une chaise déplacée, ou la voix étouffée du greffier.


Lynn était venue dès qu’elle avait terminé son travail chez les Smith, sans même repasser par Main Street. L'endroit était vide, et seulement sept livres occupaient les cinq étagères qui avaient été bâties. Non loin, une table avait été installée avec un modeste registre d'emprunt. Près de l’une des fenêtres, deux chaises dépareillées et un petit fauteuil formaient un coin lecture rudimentaire. Il y avait aussi un petit poêle à bois, ainsi que la porte d'une remise où l'on entreposait les décorations utilisées lors des fêtes et cérémonies publiques.


Lynn s'approcha aussitôt. Elle reconnut son exemplaire de The Lamplighter, coincé entre un volume usé de The Last of the Mohicans et The Wide, Wide World de Susan Warner, qui la fit grimacer. Plus loin se trouvaient Uncle Tom's Cabin, un recueil de poèmes de Longfellow et deux autres livres dont les titres lui étaient moins familiers. Elle passa lentement l'index sur leurs tranches, avec cette satisfaction presque enfantine que lui procurait toujours une rangée de livres. Puis son doigt s'arrêta.


Little Women - Louisa May Alcott.


Elle connaissait le titre, bien sûr. Le livre était récent, et elle en avait entendu parler sans jamais réussir à mettre la main dessus. Lynn le tira délicatement de l'étagère et contempla quelques secondes.


"Miss Ashford."


Lynn se retourna, le livre encore entre les mains. Mr Collins venait d’entrer, portant contre lui une petite caisse de métal et deux lampes à huile qu’il posa aussitôt sur la table.


"Vous êtes la première."

Lynn sourit.

"Le greffier sera moins étonné que vous..."


Il lui adressa un sourire distrait, déjà occupé à sortir de la caisse un lot de chiffons et de quelques fournitures destinées à rendre la pièce à peu près fonctionnelle.


"Nous avons ouvert hier. Personne ne tient encore le registre : pour l'instant, nous ferons confiance à l'honnêteté des emprunteurs."

Lynn releva vivement les yeux.

"Je pourrais venir aider un peu, quand je ne travaille pas chez les Smith."


Elle s'approcha du registre encore vierge, jubilant presque à l'idée d'y inscrire des noms, des dates d'emprunt ou de retour. Collins tourna le regard vers elle au travers de ses petites lunettes.


"Ce ne serait pas payé."

Il parut presque embarrassé d'avoir dû le préciser, mais Lynn sourit.

"Je m'en doute, ça ne me dérange pas. Je ne parle pas de tous les jours : seulement de temps en temps, sur mon temps libre."

"Vous êtes sérieuse ?"

"Parfaitement."


Collins la fixa un moment en hochant la tête. Il était de ces gens qui souhaitaient faire avancer les choses dans leur communauté, ne rencontrant pas toujours un enthousiasme aussi grand que celui de celle qui se trouvait présentement devant lui.


"Alors je serais bien mal avisé de refuser l'aide de quelqu'un qui campe pratiquement devant chez moi depuis un trimestre, car nous partageons la même passion."

Le sourire de Lynn s'élargit malgré elle.

"Merci, Mr Collins !"


Elle ouvrit le registre avec un soin cérémonieux, prit la plume laissée près de l'encrier et - puisqu'il fallait bien commencer quelque part - inscrivit son propre nom sur la première ligne, à côté du titre de Little Women, et de la date d'emprunt : 23 juin 1870.


Derrière elle, Collins avait déjà repris ses lampes à huile. Il en suspendit une près de la porte, en posa une seconde sur la table et désigna du menton un petit crochet de métal fixé contre le mur.


"La clé sera là, quand la salle sera ouverte. Sinon, je la garderai dans mon bureau. Si vous venez faire la permanence et que personne n'est encore arrivé, vous pourrez la demander au greffier."


Lynn acquiesça, les yeux encore sur son nom fraîchement tracé. Elle allait commenter quelque chose, quand une voix profonde s'éleva depuis la porte donnant sur la rue.


"Evelyn Ashford. 'Comme Ashford le charpentier'."

Elle se retourna, serrant toujours son livre.

"Ḳethamonin..."


Là, dans la lumière du jour qui entrait depuis la rue, se tenait le vieil homme, ses cheveux tombant autour de son visage usé, et sa pipe à la main. Lynn cligna des yeux, surprise de le trouver sur le seuil : était-il venu la chercher délibérément ? Elle ? Il tira une courte bouffée de sa pipe, puis - comme pour confirmer cette interrogation - il demanda :


"Vous avez un moment à me consacrer ?"


Ce n’était pas vraiment une question. Le ton restait poli, mais tout dans sa posture calme indiquait qu'il attendait qu'elle le suive.


"B-Bien sûr."


Elle se tourna vers Collins pour prendre congé, mais celui-ci était déjà occupé à régler la hauteur de la lampe, et ne lui adressa qu’un signe distrait. Elle glissa Little Women dans le petit sac de toile qu’elle avait à son côté, non loin de sa pierre à aiguiser et de son petit couteau, puis elle sortit dans la rue où Ḳethamonin la considéra de haut en bas.


"Suivez-moi."


Il n'ajouta pas un mot, tout au long de leur court trajet. Il marchait d’un pas régulier, sans hâte, légèrement penché en avant, sa pipe tenue basse dans une main.


Restée un peu en arrière de lui, Lynn pouvait observer son profil à la dérobée. Dans la ligne du nez, dans la forme des pommettes, elle retrouvait de nouveau quelque chose de Nika. Cette ressemblance lui serra soudain la poitrine. Et si Ḳethamonin savait ? S’il avait appris quelque chose de la veille, de la rivière, d’eux deux ? Sa nervosité revint d’un coup, et elle serra ses doigts sur la bride de son sac.


"Voilà, entrez."


Elle passa la porte, ses jambes en coton, et la fraîcheur relative du tribunal lui saisit aussitôt la peau. Ḳethamonin referma tranquillement la porte derrière elle, mais ce fut la silhouette assise un peu plus loin qui arrêta son souffle et fit couler dans son dos la sensation d'un filet d'eau glacé. Une seconde, elle crut qu'il s'agissait de Nika, mais l'homme se retourna finalement, son expression sérieuse sur ses traits familiers.


"Vous vous connaissez un peu", dit Ḳethamonin en marchant jusqu'au bureau. "Après vos aventures dans la boue."


Petit Puma ne répondit rien. Lynn, elle, le parcourut des yeux en cherchant à comprendre, plus troublée que jamais par la ressemblance avec son cousin. Pourquoi était-il ici ? Est-ce que c'était lui qui savait quelque chose à leur sujet ?


"Oui", dit-elle en s'asseyant faute d'être en capacité de rester debout. "Et nous nous étions déjà croisés à la rivière, avant ça. Le jour où Turner a planté ses piquets."


Ḳethamonin s'appuya contre le bureau.


"Effectivement. Et c'est précisément pour cela que nous sommes ici."

"Oh."


D'un coup, une forme de soulagement un peu coupable traversa Lynn, dont elle ne fut pas fière. Elle se ressaisit, et réalisa que ce qui se passait était peut-être sérieux. Elle releva les yeux, et regarda tour à tour Ḳethamonin et Petit Puma.


"Il s'est passé autre chose de nouveau ?"


Un court silence se fit, puis le vieil homme tira de ses vêtements sa pochette à tabac.


"Mr. Turner raconte à qui veut l'entendre que trois Osages ont pénétré sur 'sa propriété', ont détruit 'sa clôture' et l'ont 'menacé'. Il a très bien retenu qui a arraché son piquet."


Son regard se posa sur Petit Puma, qui se raidit aussitôt. D’une voix basse et sèche, il répondit en osage, et Lynn n'en comprit que le ton. Sa main quitta son bras pour désigner vaguement l’extérieur, comme s’il pouvait montrer la rivière au travers des murs. Ḳethamonin l’écouta jusqu’au bout, il acquiesça. Mais finalement il lui dit :


"Parle anglais, Inthonga-zhínga. Evelyn doit comprendre, aujourd'hui."


Petit Puma secoua la tête, une seule fois. Le sang battait à son cou, sous les perles de son collier, mais finalement, il dit :


"Cet homme ment."

Lynn tourna légèrement la tête vers lui et attendit qu'il continue.

"Je ne l'ai pas menacé. Je lui ai dit que la rivière n'était pas à lui. Qu'elle n'était à personne. Ou à tout le monde. Je ne sais plus."

Il garda les sourcils bas et murmura.

"De toute façon, il n'aurait pas compris, même si je lui avais parlé anglais."


Ḳethamonin pinça un peu de tabac entre ses doigts, sans quitter Petit Puma des yeux. Lynn serra le tissu de sa jupe et murmura :


"Même sans comprendre les mots, il était évident que personne ne le menaçait. Mais il est quand même allé chercher son fusil."

Le vieil homme bourra sa pipe.

"Il dit qu'il l'a fait quand les dégradations de sa propriété ont commencé."

"Ce piquet n'avait rien à faire là."

"Le risque, c'est que son récit alimente l'idée que les Wahzhazhe menacent les colons, ici."


Lynn avait déjà entendu cette crainte en ville : à Washington aussi, on redoutait qu’un incident de trop finisse par provoquer un affrontement ouvert. Petit Puma bouillonnait de colère, et elle la ressentait en miroir, jusque dans son estomac.


"Sa 'propriété' n'est même pas vraiment la sienne", posa-t-elle avec plus de rudesse qu'elle l'aurait elle-même cru. "Turner occupe cette parcelle comme nous occupons la nôtre. Il n'y a pas de titre, mon père a fini par me l'avouer."

"Pas encore."


Ḳethamonin était lucide. Tant que les terres osages n’étaient pas officiellement cédées, Turner n’était qu’un occupant sans titre, comme les Ashford et tant d’autres autour d’Independence. Mais comme Lynn l'avait entendu murmurer au magasin général, cette 'formalité' serait 'prochainement réglée'. Le feu rencontra le tabac, dans la pipe.


"En attendant, il est déjà convaincu que défendre sa maison est son bon droit."

Petit Puma secoua la tête avec une forme de douleur.

"Quand Turner sort un fusil, il défend sa maison. Quand j’arrache son piquet, je menace tous les Xuháaska."


Ḳethamonin soupira, pour une très rare fois.


"Peu importe que sa version de l'histoire soit injuste : tout ce dont il a besoin c'est d'être cru. Il y a les faits, Inthonga-zhínga, et il y a les conséquences. Ce qui arrive après. 'Ákahahta'."


Petit Puma releva ses yeux sombres, mais Ḳethamonin ne sembla pas avoir terminé.


"Turner a aussi mis sur la table que ce n'est pas la première fois que ton nom revient."

Le jeune homme se ferma davantage.

"Ça n'a rien à voir avec sa clôture."

"Je sais. Mais on reparle, maintenant, des maisons où Myron et toi êtes entrés."


Lynn tourna les yeux vers Petit Puma, un peu pâle tandis qu'elle tentait de comprendre.


"Des maisons ?"

Il serra la mâchoire.

"Pour prendre des haricots. De la farine. Des confitures faites avec nos propres baies, comme un impôt."

Ḳethamonin souffla la fumée.

"Le café ne pousse pas ici."


Petit Puma ne dit rien pendant un instant, puis il en revint à ce qui pesait sur son cœur, au point certainement de l'empêcher de dormir certaines nuits :


"Si un Blanc prend ma terre, il finit par en être propriétaire, et si je réclame compensation, je suis traité comme un voleur."


Pour la première fois, Lynn réalisa que Petit Puma avait sensiblement le même âge qu'elle, et que sa jeunesse transparaissait dans bien plus que ses traits. Elle avait eu l'occasion de voir qu'il était plus prompt que Nika à transformer sa colère en geste. Il défendait toutefois ce qu'il pensait juste, avec une sincérité presque douloureuse qui le conduisait malheureusement souvent au-devant des ennuis.


Petit Puma avait raison. Deux gestes n’avaient pas le même sens selon celui qui les accomplissait, parce que ceux qui avaient le pouvoir choisissaient aussi les mots pour les raconter. Subitement, elle comprenait mieux ce à quoi œuvraient chaque jour Ḳethamonin et Mitchell. Mais il y avait plus, et sa gorge se noua.


D'un coup, une seule pensée envahissait son esprit.


La relation de Robbie et Romy se transformerait au pire en histoire de familles et de voisinage. Même si on les taisait en société, ce genre de relations avant le mariage était monnaie courante. En revanche, si ce qu’elle avait fait avec Nika se savait, raconterait-on qu'elle l'avait choisi ? Que dirait-on qu'il avait fait ?


Sur Molly, avec Robbie, elle avait pris de plein fouet les réalités très concrètes de son propre corps et de ce qui pouvait en découler. À présent, une autre réalité s’imposait à elle, moins intime mais plus dangereuse encore.


"Qu’y a-t-il ?" lui demanda Ḳethamonin, qui avait peut-être entrevu une ombre passer dans ses yeux. Elle tenta de cacher que ses mains tremblaient, et répondit aussi solidement qu'elle le put :

"Rien."


Il n'insista pas, la fixa juste une seconde de plus, dans les volutes de fumée.


"C'est pour ça..."

Il quitta l'appui qu'il avait gardé sur le bureau.

"... que je veux que votre version à tous les deux existe avant que Turner couche la sienne sur le papier."


Lynn s'étonna un peu, croisant pour la première fois le regard de Petit Puma.


"Vous voulez que j'écrive ce que j'ai vu ?"

"Exactement."

Elle resta immobile.

"Maintenant ?"

"Maintenant. Rien de plus que les faits. Rien de moins non plus. Peut-être suffira-t-il que vos mots soient écrits pour que Turner s'en tienne là."


Petit Puma fronça les sourcils.


"Sa parole vaut plus que la mienne."

Ce n'était même pas une question, et Ḳethamonin refusa de laisser planer ce qui était brutalement évident.

"Devant certains hommes ? Aujourd’hui, oui, mais je veux que les mots de Turner ne soient pas les seuls à peser dans ce qui arrivera."


Il sortit une feuille de papier crème, son plumier. Et en s'asseyant finalement face à celle qui y serait désignée comme 'Ashford, Evelyn Grace', il répéta :


"Ákahahta."


---

𐒰𐒼𐒰𐒹𐒰𐓈𐒰 [Ákahahta] Afterward, after the present event, hereafter.

Ref: https://www.osageculture.com/webonary/osage




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