Trois jours durant, Lynn avait voulu retourner à Independence avec une insistance qu’elle aurait eue bien du mal à expliquer sans balbutier. Chaque matin, elle avait trouvé une raison plausible d’espérer que l’occasion se présenterait. Mais les circonstances s’étaient liguées contre elle, funestement.
Le premier jour, des pluies battantes s’étaient abattues sur la prairie, détrempant la piste au point de rendre le trajet imprudent. Le second, Jonas avait pu reprendre ses chantiers, mais chez des connaissances établies plus loin dans la prairie. Le troisième, Hazel l’avait réquisitionnée pour une journée entière de cuisson et de mise en bocaux. Lynn avait terminé en sueur, et de mauvaise humeur contre toute la famille, prétendument sans raison.
Elle le regrettait et s’en voulait un peu, mais au fond d’elle, elle connaissait parfaitement la cause de cette frustration. 'Un abreuvoir', avait dit Ḳethamonin. Et 'un cheval pie qui y buvait parfois, nommé Htaacé, comme le vent". Depuis sa conversation avec le vieil homme, aucun nom qu’elle connaissait ne lui semblait plus beau. Ni plus obsédant.
Brusquement, au quatrième jour, la chance avait tourné, quand la nouvelle de l'accouchement de Mrs Smith était arrivée. 'Enfin !', s'était-elle écriée, provoquant l'étonnement de sa mère. Et en se ressaisissant, elle avait rectifié : 'Je veux dire, tant mieux pour elle, et félicitations.'
Hazel n’avait pas encore fini de rassembler dans son panier des linges pliés que Lynn était déjà assise dans la carriole, occupée à nouer sous son menton les brides de son bonnet de soleil. Elle avait imaginé qu’une fois arrivée en ville, elle trouverait aisément quelques minutes pour elle-même. Ce fut exactement l’inverse qui arriva.
Chez Mrs Smith, on lui mit presque aussitôt une cruche entre les mains. Elle porta de l’eau, en fit chauffer davantage, transporta du bois. Elle s’occupa aussi des linges qu’on retirait du lit, tâche franchement ingrate, à son sens, mais qu'elle avait déjà accomplie à la naissance d'Elias et de Maddie. Ce ne fut qu'en fin d'après-midi qu'elle parvint à s'échapper quelques minutes. Mais en passant devant l’hôtel avec une désinvolture soigneusement travaillée, malheureusement, elle n’aperçut à l’abreuvoir que la vieille jument grise du tenancier.
Le lendemain, Lynn parvint à se rendre utile de façon bien plus avantageuse à son goût. La cuisine des Smith manquait de sucre, de café et de quelques autres provisions, et Hazel la laissa en charge d'aller faire les commissions. Au magasin général, fort bien placé face à l'hôtel, elle prit son temps, tout comme sur le chemin du retour. Un cheval bai y but. Puis deux mules qu'elle se sentit un peu bête d'espionner. Mais le cheval pie ne vint pas.
Le fond de l'air était enfin un peu plus frais, l'après-midi du jour suivant, quand Lynn acheva l'étiquetage des bocaux et sortit enfin de la maison. Elle était parvenue à juguler son caractère et était redevenue agréable, enfin, mais elle pesta tout de même lorsque Robbie la bouscula un peu pour sortir à son tour, jouant à lancer en l'air et rattraper le petit oiseau de bois qu'elle avait sculpté.
"Hé, c'est à moi !"
Elle intercepta le petit objet et l'envoya dans sa poche, près de son petit couteau et de la pierre à aiguiser, puis lança un regard de biais à son frère, remarquant qu'il avait passé ses habits du dimanche un jeudi. Son visage s'illumina.
"Tu as prévu quelque chose avec Romy !"
D’ordinaire, elle n’était jamais aussi enthousiaste à cette occasion. Robbie la regarda par-dessus son épaule en gagnant l’abri pour préparer Molly.
"Peut-être."
Il prit le tapis plié sur une traverse, le secoua pour en chasser la poussière, puis le posa sur le dos de la jument.
"Peut-être ? Tu as mis ta chemise blanche et ton plus beau gilet..."
Robbie leva les yeux au ciel tout en installant la selle.
"Nous allons nous promener."
Il passa la sangle sous le ventre de la jument et commença à la serrer. Cette dernière gonfla aussitôt les côtes.
"Arrête ça, Molly."
Molly souffla par les naseaux. Pendant ce temps, Lynn avait contourné l’animal et regardait désormais son frère par-dessus son dos.
"Où ?"
Robbie fit d’abord semblant de ne pas entendre. Il attendit que Molly relâche son ventre, resserra la sangle d’un cran, puis décrocha la bride et passa les rênes par-dessus son encolure.
"Derrière le moulin, dit-il en retirant le licol. Romy veut aller jusqu’au nouveau chemin. On prendra quelque chose à boire en ville avant."
Il présenta le mors à Molly, qui le prit sans difficulté, puis passa la têtière derrière ses oreilles et arrangea son toupet.
"Une promenade derrière le moulin."
"Oui."
"En habits du dimanche."
Robbie attacha la sous-gorge et se tourna enfin vers sa sœur.
"Tu veux quoi, Lynn, à la fin ?"
Elle prit un air innocent.
"Emmène-moi en ville avec toi."
"Pourquoi ?"
Robbie la fixa un instant, mais elle soutint son regard : elle avait déjà prévu l'éventualité de cette question.
"Déposer un livre pour la future salle de lecture. Ils acceptent les prêts et les dons."
"Très bien."
Le visage de Lynn s’éclaira.
"Mais tu passes à ma place chez le bourrelier pour récupérer la nouvelle courroie du harnais de Ned. C’est prêt depuis hier."
Il tapota la selle, puis déplaça Molly hors de l'abri.
"Papa a déjà payé : tu n’as qu’à donner notre nom et récupérer le paquet."
Lynn se tint droite, considérant que les termes du contrat étaient plus qu'acceptables, et Robbie se mit en selle.
"D'accord."
"Et tu ne viens pas me chercher chez Romy. On se retrouve devant l'église, quand elle sonne cinq heures."
"Compris."
"Tu ne racontes rien à Papa."
"Parole. Mais ça commence à faire beaucoup de conditions pour quelqu’un qui voulait seulement se promener derrière le moulin."
"Tais-toi. Tu viens, ou pas ?"
"Je viens. Donne-moi une minute, juste une."
Lynn jubila. Et plus qu'allègrement, elle s'en fut chercher sa copie de The Lamplighter, qu'elle ne lisait plus depuis qu'elle avait découvert Charlotte Brontë.
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Lorsque Robbie disparut avec Molly à l’angle de Main Street, Lynn se mit en marche en serrant contre elle l’enveloppe brune qui contenait son livre. Independence avait une atmosphère différente, dans la fraîcheur relative revenue. La poussière collait encore par endroits à la terre humide, les planches des trottoirs sommaires sentaient le bois mouillé, mais on respirait, enfin.
Elle passa devant l’hôtel sans même oser regarder longtemps du côté de l’abreuvoir de nouveau désert. Alors elle ravala sa déception avec dignité, et fila déposer sur le perron de Mr Collins, adjoint du comté et homme lettré, son exemplaire de The Lamplighter, accompagné d’un petit mot.
Elle flâna un peu, sans but précis, puis entra à la mercerie et examina des rubans, des boutons et des bobines de fil dont elle n’avait aucun besoin. Sa malchance fut d’y croiser Clara Smith, la nièce de Mrs Smith. Une fille de son âge à la voix haut perchée, capable de parler presque sans jamais reprendre son souffle. Pendant une bonne demi-heure, Lynn apprit donc que le bébé avait beaucoup dormi, puis très peu en s'égosillant, qu’il avait le menton de son père, le nez de sa mère, et qu’on l’avait nommé Edward. Lynn se contenta d’acquiescer et posa une ou deux questions polies. Puis, dès qu’elle le put, elle se souvint fort opportunément qu’elle devait aller chercher la commande chez le bourrelier.
Johnson occupait une échoppe étroite, plus profonde que large, où l’air sentait le cuir neuf, la graisse et la poussière de bois. Des brides, des sangles et des courroies pendaient aux murs, mêlées à des mors, des anneaux et des boucles rangés dans de petites boîtes sur le comptoir. Au fond, une ouverture donnait sur l’atelier proprement dit.
Lynn referma la porte derrière elle et la petite clochette tinta au-dessus de sa tête. Elle tourna la tête : par la fenêtre donnant sur la rue, elle pouvait apercevoir la façade de l’hôtel et, sur le côté, l’abreuvoir toujours inoccupé. Elle se tourna plutôt vers Johnson, et approcha du comptoir.
"Bonjour, Miss", lui dit-il.
"Bonjour. Je viens chercher une commande pour Jonas Ashford: une courroie de harnais."
Le bourrelier hocha la tête, comme si le nom lui revenait.
"Ah oui. Pour Ned, c’est ça ?"
"Oui."
Il se tourna vers l’ouverture de l’atelier.
"Eli ! Le paquet Ashford, sur l’étagère du fond ! N'oublie pas d'éditer la note, gamin."
Une voix jeune répondit quelque chose d’incompréhensible, et Johnson revint à Lynn tout en ouvrant son carnet.
"Votre père avait aussi demandé deux rivets neufs, ils sont emballés avec."
Il vérifia.
"Tout est déjà réglé."
Lynn venait d'acquiescer distraitement lorsque quelque chose bougea. Derrière l'autre fenêtre, celle qui donnait sur le côté de l’échoppe. Elle tourna les yeux.
Elle n’aperçut d’abord qu’une croupe, coupée par l’encadrement de la vitre. Blanche, marquée de larges plages plus sombres. Puis une queue noire fouetta brièvement l’air tandis que quelqu’un, hors de son champ de vision, achevait d’attacher le cheval à la barre par son licol.
Un cheval pie.
Le pincement lui traversa lentement le sternum, profond, presque douloureux. Elle resta immobile, les yeux fixés sur ce fragment de robe bicolore.
Mais déjà, la clochette de l'échoppe venait de tinter à nouveau.
Lynn ne se retourna pas, les yeux légèrement écarquillés tandis qu'elle fixait les boîtes alignées devant elle. Elle entendit la porte se refermer, puis des pas approcher : plus feutrés que ceux d'un homme qui aurait porté des bottes ferrées. Sur sa droite, elle sentit la présence s'installer tranquillement. Sans hâte, encore tiède du soleil léger de la rue. Tout près.
Johnson reporta son attention sur ce nouveau client, en attendant qu'Eli rapporte le paquet.
"Qu’est-ce qu’il vous faut ?"
Il n'avait pas salué, simplement posé cette question.
Une main entra dans son champ de vision, qui posa une bride sur le comptoir. Elle ne ressemblait pas à celles suspendues aux murs : plus souple, plus sombre, faite de lanières travaillées à la main et assemblées autrement, avec, çà et là, quelques pièces de métal semblables à celles que vendait Johnson, plutôt qu’un harnachement sorti tout entier de l’échoppe. Lynn n’osa toujours pas tourner la tête.
"Une boucle."
Lynn cligna des yeux, sa main glissant dans sa poche où elle rencontra le petit oiseau sculpté avant de se serrer sur la pierre à aiguiser. Elle reconnaissait cette voix mesurée, un peu voilée, et son cœur ne s'en serra qu'un peu plus. Le bourrelier examina la courroie.
"Pour remplacer celle-ci ?"
"Oui. Elle est fendue."
Le marchand manipula la bride, un petit morceau de métal tinta sur le comptoir. Il l'examina, puis ouvrit une boîte, puis une autre, avant d'enfin en tirer une boucle neuve.
"Celle-ci ?"
La main du jeune Osage prit le petit objet, quelques secondes passèrent.
"L’ardillon est trop court".
Le bourrelier en chercha une autre. Le mot 'ardillon', extraordinairement technique, Lynn ne le connaissait même pas. Chez lui, pourtant, il semblait parfaitement ordinaire. Elle comprit qu’il existait des domaines où son anglais allait plus loin que le sien, simplement parce que ces mots-là appartenaient à sa vie.
Johnson posa une autre boucle sur le comptoir, et l'homme l'essaya sur la bride. Lynn était assez près pour entendre le froissement du cuir entre ses doigts, puis le petit cliquetis lorsqu’il la fit passer dans la courroie. Elle ne dit rien, entendit enfin Eli remuer dans l’atelier. Mais cette présence, à sa droite, remplissait tout l’espace qu’elle s’efforçait précisément de ne pas regarder.
Il tira sur la bride une fois, deux, vérifia l'ajustement.
"Celle-là va."
"Deux cents."
Quelques pièces tintèrent sur le bois et Lynn osa enfin tourner la tête de quelques degrés, juste assez pour maudire le bonnet de soleil qu'elle portait et qui lui barrait la vue.
"Miss Ashford ?"
Elle sursauta. Face à elle, le jeune Eli, roux et couvert de poussière d’atelier, lui tendait le paquet brun pour Robbie.
"Merci."
Elle le saisit, baissa la tête et se détourna aussitôt. Puis elle traversa l'échoppe avec autant de naturel que possible et fit tinter la clochette en repassant dans la rue.
La lumière de l'après-midi lui fit immédiatement plisser les yeux, tandis qu'elle resta plantée là, le paquet serré contre sa poitrine. Elle avait passé presque une semaine à espérer cet instant, à surveiller un abreuvoir vide, à inventer des raisons de revenir en ville. Et maintenant qu’il était là, réellement là, à quelques pas derrière cette porte, elle ne savait plus quoi faire de ses jambes, de ses mains ni de son cœur. Elle lâcha le paquet d'une main pour tapoter sa joue.
"Evelyn Ashford, mais qu'est-ce qu'il t'arrive, vraiment ?"
Partir aurait été la chose raisonnable : Robbie l'attendrait très bientôt devant l’église. A cet instant, toutefois, un souffle puissant retentit sur le côté de l’échoppe, et Lynn tourna aussitôt la tête dans sa direction.
Le cheval.
Elle hésita encore une seconde, puis descendit lentement les deux petites marches du perron. Le paquet toujours serré contre elle, elle contourna le bâtiment, comme si ce bruit lui rendait son courage en la ramenant à ce qu’elle avait tant attendu.
Il était là, attaché à la barre, calme dans l'ombre du bâtiment. Elle ralentit en approchant et prononça distinctement le nom que Ḳethamonin lui avait donné. Celui qui désignait le vent.
"Htaacé."
Le cheval ne bougea pas, mais elle s'y attendait. Ned et Molly n'auraient pas cillé non plus. Elle s’approcha un peu plus, sans tendre la main tout de suite. Le cheval la regarda venir d’un œil tranquille, une oreille tournée vers elle, l’autre attentive aux bruits de la rue.
"Alors c’est toi. Je t’ai cherché pendant des jours, tu sais."
Il ne parut pas particulièrement impressionné par cette déclaration, et elle sourit malgré elle, s'avouant enfin :
"Enfin... pas exactement toi."
Elle leva enfin une main. Htaacé avança légèrement le nez pour la sentir avant qu’elle puisse le toucher, puis toléra qu’elle pose les doigts sur son encolure. Sa peau chaude et vivante frissonna sous sa paume. Elle caressa son poil doucement.
"Tu es beau, en tout cas."
Le cheval baissa aussitôt le museau vers elle. Elle crut d’abord qu’il cherchait une nouvelle caresse, puis son nez poussa franchement contre sa hanche.
"Hé."
Il insista, son museau trouvant la poche de sa robe et s’y attardant à la recherche de quoi que ce fut de comestible. Elle tenta de repousser cette tête beaucoup trop lourde pour être véritablement découragée par une seule main. Riant un peu, elle n'entendit pas la porte du bourrelier tinter de nouveau sur le côté du bâtiment.
"J'ai dit que tu étais beau, mais n'en profite pas !"
Le cheval insista.
"Ne le laisse pas te tromper, il n’est pas mal nourri."
Lynn se figea. Et cette fois, elle se retourna.
Le jeune Osage venait de passer sur le côté de l'échoppe à son tour, la bride repliée autour de sa nouvelle boucle, dans sa main.
Il portait une chemise de calicot sombre, ouverte au col sous un gilet de peau souple, des jambières sombres et des mocassins. Ses cheveux noirs étaient tirés en arrière, et il ne portait de nouveau ni peinture ni parure. Ici, il n’était plus le chasseur qu’elle avait vu à la rivière : seulement un jeune homme venu acheter une boucle pour sa bride, mais Lynn ne l’admira pas moins pour autant.
Il la regarda avec un calme qui contrastait assez cruellement avec l’état de son propre cœur. À cheval, avec ses peintures de chasse et le regard souligné de noir, il lui avait paru saisissant, presque sévère. Mais ce jour-là, elle lui découvrait un regard dépouillé d’artifices, et des yeux sombres, attentifs, mais finalement loin d’être durs. Elle déglutit et posa de nouveau une main contre le museau de Htaacé.
"Il fait ça avec tout le monde ?"
"Avec tous ceux qui ont des poches. Il a été nourri à la main, sa mère n'avait pas voulu de lui."
Ce n’était pas seulement parce qu’elle avait utilisé son nom que Htaacé s’était montré amical : il avait manifestement grandi au contact étroit des humains. Mais terriblement gourmand. Lynn le repoussa une dernière fois, et le cheval finit par se faire une raison, s'en retournant mâchonner.
"Et moi qui croyais lui plaire."
Un sourire passa au coin de la bouche du jeune homme. Lynn aurait préféré le manquer : quelque chose se serra de nouveau dans sa maudite poitrine, et plus encore quand il répondit :
"Tu lui plais sûrement un peu aussi."
Bien malgré elle, elle se demanda s'il parlait toujours du cheval. Le silence se prolongea de façon perceptible, assez pour qu'elle se sente sotte. Alors il avança vers Htaacé comme s'il allait le détacher, mais se ravisa et tourna les yeux vers la rue.
"Turner a replanté son piquet ?"
Lynn souffla par le nez.
"Dès le lendemain."
La légèreté disparut presque aussitôt de leur conversation. Lynn osa le regarder, maintenant : elle espérait juste qu'elle ne le faisait pas trop.
"Tu ne lui as pas parlé anglais, l’autre jour."
Elle passa les doigts sur le chanfrein de Htaacé, et il la laissa faire, puisque son cheval semblait confiant.
"Non."
"Pourtant tu pouvais."
Sans se presser, il passa le bras sous l’encolure de Htaacé et remit la bride en place, ajustant la nouvelle boucle du bout des doigts avant d’en éprouver la tenue d’une légère traction. Peut-être prenait-il aussi le temps de choisir sa réponse, mais finalement elle vint.
"Il avait décidé que s’il ne comprenait pas nos paroles, elles ne comptaient pas. Je n’avais pas envie qu'il croie avoir raison."
Lynn le lâcha finalement des yeux.
"Tu ne lui devais rien."
A cette parole, il accrocha finalement son regard sur elle, sans sourire. Toutefois, quelque chose dans son expression se détendit, presque imperceptiblement, comme si elle venait de toucher juste sans même avoir su qu’elle visait. Elle caressa de nouveau Htaacé, et demanda doucement, ne sachant pas bien si elle pouvait s'y risquer :
"Où est-ce que tu as appris ?"
Il réfléchit brièvement.
"Plusieurs personnes m’ont appris des mots. Mais celui qui s’est occupé de moi une partie de ma vie pensait que je devais comprendre le monde qui changeait autour de nous."
Quelque chose remua aussitôt dans la mémoire de Lynn. La fumée sous l’auvent du tribunal, une voix âgée lui expliquant qu’il traduisait les paroles, les lettres, les promesses lorsqu’on avait l’imprudence de les mettre par écrit. Qu'il avait enterré des gens. Qu'il en avait aidé d'autres à grandir. Elle releva brusquement les yeux.
"Ḳethamonin ?"
Cette fois, ce fut lui qui se trouva surpris, et il marqua un temps d’arrêt.
"Tu le connais ?"
Lynn souleva une épaule, prenant grand soin de ne pas mentionner que l'homme l'avait mise sur la piste du cheval pie qui gardait les oreilles tournées vers leurs voix.
"Nous nous sommes parlés devant le tribunal, chacun de ses mots force le respect."
Elle s'écarta finalement un peu du cheval et posa sa main contre l'une des poutres de soutien de l'auvent de l'echoppe.
"Il fume la même pipe que mon père, mais du meilleur tabac."
Un rire discret lui répondit.
"Il ne transige pas avec ça. Même si ça le fait tousser."
Tous les deux sourirent légèrement, pour la première fois de concert, et Lynn pencha la tête, osant maintenant détailler un peu plus ses traits. L'arête de son nez était droite, et il y avait aussi quelque chose dans la forme de son menton, alors elle risqua :
"Vous êtes parents ? Il m’a dit qu’il était des gens du Tonnerre."
Le sourire du jeune-homme s'atténua, parce que la réponse semblait appartenir à quelque chose de sérieux. Il acquiesça.
"Moi aussi. Mon père était son frère."
Lynn laissa une seconde passer, assimilant l'information.
"Alors les gens du Tonnerre sont une famille ?"
Il plissa légèrement les yeux.
"Pas de cette façon, non."
Visiblement, il cherchait comment répondre, soupesant les mots à utiliser.
"Peut-être que les tiens parleraient de clan. Turner est de ta famille, à toi ?"
Lynn, elle, manqua simplement de s'étrangler.
"Mon Dieu, heureusement que non !"
Cette réaction spontanée leur valut un éclat de rire moins retenu, aux dépens du vieux salopard, et elle secoua la tête.
"Ici je n'ai que mon père, ma mère, Robbie, Elias et Maddie."
"Seulement vous six ?"
"Oui. Je te jure que certains jours, c'est déjà presque trop."
Il était resté dans un sourire, qui suffisait à repousser pour un instant ses souvenirs laissés dans l'Ohio. Elle ne savait plus guère quoi faire d'elle-même et de ses mains, alors l'une d'elle gagna sa poche.
"Les deux hommes qui étaient avec toi à la rivière, ce sont des proches aussi ?"
Il gratta distraitement Htaacé sous la mâchoire.
"Ma mère et celle d’Inthonga-zhínga étaient sœurs. À Independence, ils l’appellent Petit Puma."
De nouveau, elle releva son usage du passé. Mais si Ḳethamonin l'avait aidé à grandir, alors ceci faisait sens, et elle ne poserait pas plus de question à ce sujet.
"C'est ton cousin."
"Oui. Myron est simplement du village : je l’ai toujours connu."
Lynn acquiesça. Elle avait d’ailleurs remarqué, ce jour-là, quelques traits communs entre Petit Puma et lui. Lentement, elle sortit la pierre à aiguiser de sa poche, et il eut un regard indescriptible lorsqu’il comprit qu’elle l’avait gardée sur elle, peut-être depuis ce jour-là.
"Elle ne te manque pas, tu es sûr ?"
Il secoua la tête, sa main à présent arrêtée sur le poil chaud.
"Tu peux la garder."
Elle la lui aurait rendue de bon coeur s'il en avait eu besoin. Mais Lynn réalisait en silence qu'elle lui aurait quand même manqué. Elle prit une grande inspiration, cherchant dans cet objet l'impulsion pour demander ce qui manquait déjà de passer ses lèvres :
"Je sais que tu graves ces encoches, mais je ne connais même pas ton nom."
Elle venait de prononcer ceci presque à voix basse, et lui adressa presque aussitôt :
"Je m'appelle Lynn. Enfin. Evelyn. Lynn, c’est seulement... à part ma mère, tout le monde m’appelle comme ça."
"Wazhínika."
Elle s'arrêta, répéta : "Wazhínika."
Il acquiesça, puis après une seconde, il ajouta :
"Quelques-uns disent 'Nika'."
Elle comprit qu’il venait de lui rendre exactement ce qu’elle lui avait donné. Touchée, elle serra un peu plus la pierre à aiguiser.
"Est-ce que Wazhínika veut dire quelque chose ?"
"Quelque chose comme 'homme-oiseau'. Et Evelyn ?"
Elle hésita.
"Je n’en sais rien. Je suppose que ça veut dire quelque chose, mais je ne me suis jamais demandée quoi."
Elle se tut un instant. Elle ne savait pas pourquoi elle avait tenu pour évident qu’il connaîtrait le sens de son nom, alors qu’elle-même ignorait tout du sien.
"'Homme-oiseau', c'est très beau..."
Elle jeta un coup d’œil à Htaacé.
"Et ton cheval s’appelle comme le vent."
Un sourire lui vint.
"L’oiseau qui chevauche le vent."
Ses sourcils se pincèrent un court instant, puis elle sembla soudain revenir à elle, sous le coup d'une réalisation, ou à plus proprement parler d'une idée.
"Attends..."
Elle plongea la main dans sa poche, tâtonna entre le couteau et la pierre, puis ses doigts rencontrèrent enfin le petit morceau de bois qu'elle avait sculpté. L’oiseau apparut hors du tissu, minuscule et imparfait, avec un bec un peu trop long, des ailes à peine dégagées du corps et les traces de sa lame encore visibles dans le bois. Elle cligna des yeux, puis le lui tendit. Il eut à nouveau l'air surpris.
"Tu as fait ça ?"
Elle hocha la tête.
"Avec mon couteau. Il coupe, maintenant."
Un sourire lui vint tandis qu’il le regardait, et elle ajouta si bas que même Htaacé ne l'entendit peut-être pas.
"Je crois qu’il devrait être à toi."
Il ouvrit la main, et Lynn y déposa délicatement le petit oiseau. Leurs doigts se frôlèrent à peine une seconde, mais suffisamment pour qu’elle en sente le contact jusque dans le creux de sa poitrine. Et au même instant, la cloche de l’église se mit à sonner au loin.
Lynn releva brusquement la tête.
La cloche sonna une fois, puis deux. Lynn compta les coups suivants malgré elle.
Cinq heures.
"Oh non."
Tout en elle protesta aussitôt. Elle aurait voulu laisser sonner la cloche, oublier Robbie et le chemin du retour. Mais son frère l’attendait déjà devant l’église, et elle ne pouvait pas davantage rentrer assez tard pour inquiéter leur mère. La raison reprit péniblement sa place, là où son cœur aurait préféré rester encore un peu.
"Je dois y aller... Nika."
Il la regarda s'écarter en silence. Quelque chose dans son visage s’était adouci, et Lynn eut la certitude soudaine qu’il n’avait pas davantage envie qu’elle de voir cet instant finir. Pourtant, après une seconde, il inclina légèrement la tête.
"Oui."
Elle le fixa encore, son coeur à présent calme, très calme, mais gonflé d'une joie qui semblait prendre toute la place dans sa poitrine. Elle fit un pas vers Htaacé, posa une dernière fois la main sur son encolure pie. Et alors, en le flattant un peu de façon presque tendre, elle lui souffla :
"Prends soin de ton cavalier, l'ami."