Ceux qui survivent

Chapitre 52 : La mer

Par ShleyAsheila

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Quelques mois plus tard, Hansi déclara la mise en place d’une nouvelle expédition extra-muros. La première depuis longtemps. 

Cela faisait huit mois depuis la Bataille de Shiganshina et la reconstruction et réinstallation des habitants à l’intérieur du mur Maria étaient terminées. Les soldats avaient accompli leur devoir, sécurisant le retour des civils et prêtant main-forte à l’entreprise Reeves et ses associés. A présent, Hansi estimait qu’il était temps pour eux de revenir à leur fonction première : l’exploration.

Grâce aux monte-charges, le Bataillon put partir de Shiganshina malgré la porte scellée par le corps titanesque laissé par Eren. 

L’été commençait doucement à s’installer et l’air était doux. A l’extérieur des murs, des fleurs sauvages poussaient au milieu d’une vaste étendue d’herbe. L’objectif était simple : aller aussi loin que possible, évaluer la présence des titans et récolter le maximum de données pour une deuxième expédition visant à nettoyer l’île petit à petit. Car aujourd’hui, le but du Bataillon avait évolué par rapport à celui de leurs prédécesseurs. Autrefois, ils cherchaient à comprendre les titans et le monde dans lequel ils vivaient. Ils souhaitaient en savoir davantage sur leurs ennemis pour mieux les éradiquer et espérer libérer l’humanité de leur joug. A présent qu’ils connaissaient la vérité, ils souhaitaient aller aussi loin que possible, atteindre la mer dont Armin leur avait tant parlé. Explorer ces terres qu’ils savaient désormais être une île. 


-Je crois que tu avais vu juste, dit Livaï en direction d’Hansi. La grosse majorité des titans devait être comprise entre les murs Rose et Maria.

-On dirait bien, oui. Parce qu’on n’en a toujours pas croisé un seul depuis qu’on est partis.

Derrière eux, les soldats galopaient en gardant leurs sens aux aguets. Pourtant, aucune menace à l’horizon. Aucune ombre gigantesque pour venir s’interposer entre le paysage désertique et eux. Rosa songea qu’effectivement, ils étaient parvenus à éliminer tous les titans, ce qui la surprit. Jusque-là, elle n’avait jamais envisagé que le phénomène titan puisse prendre fin. Qu’un jour, ils arpenteraient des terres qui en seraient dépourvues. A présent qu’ils connaissaient la nature exacte de ces créatures et les raisons pour lesquelles elles étaient sur Paradis, elle se demandait pourquoi il n’y en avait plus. La nation de Mahr s’était-elle lassée de transformer certains des leurs pour les envoyer ravager leurs terres ? Ou avait-elle soudainement d’autres chats à fouetter ? Dans tous les cas, cela jouait en leur faveur.

Tout à coup, Hansi leur cria de s’arrêter.

Un titan de petit gabarit gisait au sol, le bas du visage à moitié enfoncé dans la terre meuble. Ses membres étaient ridiculement petits, rappelant la créature qu’était devenue la mère de Conny. Il ne pouvait pas se déplacer sur deux jambes comme les autres. Vu le sillon qui s’étendait derrière lui, il avait rampé. Comme il le pouvait. Pour une destination sans but. Mais il avait avancé lentement. 

-Il est incapable de bouger, constata Hansi.

Eren descendit de son cheval et s’approcha sans hésitation.

-Eh, attention, prévint Floch, tendu.

Le jeune homme ne l’écouta pas et posa une main presque affectueuse sur le front du titan. 

-C’est un descendant d’Ymir. Un condamné au Paradis.

La voix d’Eren était pleine d’une compassion contenue. D’une tristesse sourde. Rosa, qui était toujours sur le dos de son cheval, eut un imperceptible mouvement de tête vers le bas, comme si elle saluait le titan en un dernier adieu. Eren avait raison : c’était un humain ayant connu un sort horrible. Maintenant qu’ils savaient ce qu’étaient réellement les titans, elle ne pouvait pas rester de marbre.

-Allez, on y va, ordonna Livaï. Il peut pas bouger de toute façon.

-Oui, confirma Hansi en donnant un coup de talon dans le flanc de sa monture pour la faire repartir. Ne nous attardons pas.

-Hein ? Quoi ? Mais… on l’achève pas ? demanda Floch visiblement perdu.

L’ensemble des soldats suivirent leurs supérieurs et Rosa fit signe à son camarade de ne pas s’attarder : 

-Allez, viens. Laissons-le tranquille.

-Mais…

Rosa était déjà partie et Floch bougonna en regardant l’ensemble du Bataillon continuer sa route. Finalement, il obtempéra et rattrapa les autres soldats. 


Peu de temps après, Armin pointa le doigt vers un oiseau volant au-dessus de leurs têtes que Rosa n’avait jamais vu.

-Une mouette, indiqua Eren. Ça veut dire que la mer n’est pas loin.

Cette déclaration fit mouche : le cœur de Rosa s’emballa. A mesure qu’ils avançaient, elle sentait une odeur qu’elle ne connaissait pas. Ces fragrances typiquement salines et marines, ce mélange d’algues et de sel qui indiquait la proximité imminente avec le bord de mer.

Les secondes semblèrent s’étirer alors que les chevaux gravissaient une butte. Eren avait indiqué qu’il reconnaissait l’endroit. Il l’avait vu dans les souvenirs de son père. C’était ici que Mahr transformait les Eldiens avant de les jeter pour les obliger à se diriger vers les murs. La mer était donc juste de l’autre côté. Seulement quelques pas. Et


Le paysage qui s’offrit à eux les laissa sans voix.

L’étendue était vaste, plus vaste que tout ce que Rosa avait pu imaginer.

D’un bleu étincelant. Pur. Le bruit était comme un roulis hypnotique. Un murmure rassurant, enveloppant. 

-C’est… incroyable, murmura-t-elle, les yeux écarquillés.

-Tu sens cette odeur ? demanda Armin, dans un souffle.

-Ouais… je pensais pas du tout qu’il y aurait une odeur aussi particulière.

Lentement, dans une marche presque révérencieuse, le Bataillon guida ses chevaux au pied de la butte. Lorsqu’ils mirent pied à terre, ils s’enfoncèrent légèrement dans le sable. La sensation était étrange. 

-Wah, vous avez vu ça ? s’exclama Sasha en se penchant, glissant ses doigts dans le sable fin. Y’en a tellement ! Partout !

-Fais gaffe, avertit Livaï, les bras croisés sur sa poitrine. On sait jamais ce qu’il peut y avoir là-dessous.

-Ah mais c’est tellement doux ! Et chaud ! s’écria Hansi en imitant Sasha.

-Faites gaffe, j’ai dit, répéta Livaï en roulant des yeux. 

-Et vous avez vu les petites bandes blanches que laisse la mer quand elle repart ? s’émerveilla Conny qui avait presque couru jusqu’au bord du rivage. 

-C’est mousseux, commenta Jean en s’accroupissant, l’air sérieux.

-C’est rigolo, renchérit son ami avec un sourire. 

Sasha était déjà en train de retirer ses bottes dans un geste pressé. Rosa l’imita rapidement. Elle avait hâte de sentir la sensation du sable chaud sous ses pieds. La douceur était enveloppante. Agréable.

Il ne fallut pas longtemps pour que Jean, Sasha et Conny se précipitent dans la mer, pantalon relevé sur les genoux, bottes laissées sur la plage. 

-Allez, venez ! encouragea Armin qui avait suivi le mouvement.

Rosa lança un regard à Mikasa qui était visiblement dubitative. Elle agitait légèrement ses orteils dans le sable chaud, comme si elle voulait s’imprégner de cette sensation nouvelle. Rosa eut un petit sourire affectueux. Elle avait rarement vu sa camarade se laisser aller dans des moments de bien-être. Elle semblait toujours être sur ses gardes, toujours à l’affût du moindre danger. Il était donc agréable de la voir apprécier la sensation du sable chauffé au soleil.

Lorsqu’Armin les interpella à nouveau, Mikasa fit quelques pas pour rejoindre son ami. Elle eut un sursaut quand ses pieds entrèrent en contact avec la mer, surprise par la fraîcheur de l’eau, avant d’afficher un petit sourire gêné. Elle qui était habituellement si stoïque et sûre d’elle n’avait pas l’habitude de se faire surprendre par une chose aussi simple que de l’eau fraîche venue lécher sa peau.


Enfonçant un peu plus ses pieds dans le sable chaud, Rosa observa Jean, Conny et Sasha qui sautaient dans les vagues. Jean poussa un cri lorsqu’il goûta l’eau et se rendit compte qu’elle était extrêmement salée. Armin n’avait pas menti : il y avait tellement de sel que cette ressource paraissait inépuisable.

Armin souriait à l’horizon tandis que Mikasa observait la mer qui venait s’échouer contre ses chevilles. Eren était un peu plus loin, tournant le dos à tous ses camarades. Il avait avancé sans rien dire, ne semblant pas partager l’émerveillement de ses amis. A présent, il restait debout, droit, enfoncé dans l’eau jusqu’aux chevilles. Il ne disait rien.


-Hansi, touche pas à ce truc ! ordonna subitement Livaï. On sait jamais, c’est peut-être venimeux ! 

Tournant la tête vers ses supérieurs, Rosa remarqua que la major s’était penchée pour ramasser une étrange créature qu’elle relâcha aussitôt en s’exclamant que c’était visqueux. Livaï soupira bruyamment : 

-Qu’est-ce que je t’avais dit, binoclarde ? Tu vas y passer un jour à force de toucher des trucs dont on ne connaît même pas la nature. 

-C’est merveilleux, Livaï ! s’exclama la femme en se tournant vers son ami, l’œil brillant. Il y a tellement de choses qu’on ne connaît pas ici ! Et cette odeur… c’est incroyable, je n’aurais jamais imaginé que ça puisse sentir comme ça ! Viens, enlève tes bottes ! La sensation est incroyable !

-Ouais, ouais, c’est ça, ronchonna le caporal en détournant la tête. 

Hansi le rejoignit en quelques enjambées et s’escrima à lui faire enlever ses bottes. Livaï, malgré sa petite taille, tint bon et grogna qu’elle pouvait bien aller mumuse toute seule dans les vagues.


-Alors ça ressemble à ça, la mer ? 

Rosa tourna la tête vers Floch qui l’avait rejointe. Il avait gardé ses bottes et ses poings étaient légèrement crispés. Avec un sourire, elle reporta son attention sur le bleu étincelant de l’eau.

-Ouais. C’est beau, non ? Ça valait le coup de venir jusqu’ici. Il y a quand même de belles choses au-delà des murs, tu trouves pas ?

Un silence lui répondit. Elle ne regarda pas en direction de son camarade, persuadée qu’il était juste en train de réfléchir à la meilleure façon de lui répondre -ou à la plus polie. Finalement, il lâcha : 

-T’es chiante.

Bon, pour la politesse, on repassera. Mais au moins, l'honnêteté était là. Comme souvent avec lui.

-Parce que tu trouves ça incroyable et que j’avais raison ? répondit-elle avec un sourire taquin. 

Il soupira, grommela, répéta qu’elle était chiante et se tut. Après quelques secondes, Rosa fit un pas, puis deux en direction du rivage. Lançant un regard par-dessus son épaule, elle demanda : 

-Tu veux pas voir ce que ça fait de mettre les pieds dans la mer ?

Il secoua la tête.

-Allez, viens. C’est une expérience à vivre au moins une fois ! Tu vas quand même pas crever sans avoir connu la mer. Sachant que dans notre monde, on est susceptible d’y passer à tout moment, je te conseillerais de le faire ici et maintenant.

Elle s’arrêta pour le regarder puis revint vers lui. Il soupira bruyamment, semblant réfléchir à la proposition. Finalement, il obtempéra. Elle avait obtenu ce qu’Hansi n’était visiblement pas parvenue à obtenir de Livaï car ce dernier s’était assis sur le sable, regardant son amie déterrer des coquillages pour les agiter dans sa direction, s’émerveillant de leurs formes. 

Lorsque Floch fut pieds nus, Rosa lui saisit la main et le tira avec énergie vers les vagues. Un peu plus loin, Sasha poussa un cri quand Conny lui envoya de l’eau en plein visage.

Lorsque la première vague s’écrasa contre les pieds de Rosa, celle-ci eut un oh muet sur les lèvres. C’était doux et froid. Enveloppant. Relaxant. Étrange. Mais réconfortant.

Elle lâcha la main de Floch et fit quelques pas supplémentaires, appréciant la sensation de l’eau qui venait et repartait dans cet inlassable cycle. 

Ses yeux se perdirent dans l’horizon. La mince ligne lointaine qui paraissait inatteignable.

Elle se dit qu’au-delà de cette ligne, si loin qu’elle ne les voyait pas, il y avait des terres. Des lieux qu’ils ne connaissaient pas et dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence un an auparavant.

Elle songea que sur ces terres inconnues, quelque part, il y avait Reiner. Des années plus tôt, Bertolt, Annie et lui avaient traversé la mer dans l’autre sens pour atteindre Paradis. Pour détruire le mur. Pour… elle ne comprenait toujours pas totalement les motivations de Mahr et de ses guerriers. Ils voulaient les anéantir. Mais était-ce réellement leur seul but ?

Le vent marin s’engouffrait dans les mèches sombres de ses cheveux. Elle avait l’impression qu’une éternité s’était écoulée depuis la Bataille de Shiganshina. Et malgré le temps passé, les fantômes demeuraient. Certains plus vivaces que d’autres. Certains survivants étaient plus hantés que d’autres.

Le souvenir de Reiner était toujours prégnant chez elle. Les regrets aussi. Les questions. Elle espérait qu’il était toujours en vie. Qu’après un an, il était parvenu à faire quelque chose de sa vie. Sans Bertolt. Sans Annie. Peut-être qu’il était toujours prisonnier d’un engrenage de haine et de violence. 

Avec une pointe de tristesse, elle espérait que malgré tout, il avait réussi à se trouver un chemin dans tout ça. Peut-être même être heureux. Et quand elle y pensait, ça lui faisait mal. Une part d’elle lui en voulait de l’avoir aimée et d’avoir tout détruit. Mais une autre ne pouvait que compatir avec ce qu’elle imaginait être sa vie de l’autre côté de la mer. Grisha avait bien démontré dans ses carnets à quel point la vie des Eldiens à Mahr était une lutte quotidienne. Pour survivre mais aussi pour gagner un peu de respect et de décence de la part de personnes qui n’ont que mépris et haine. 

Le regard perdu dans l’horizon, Rosa se prit à imaginer que peut-être, parfois, Reiner regardait lui aussi cet horizon. Elle n’était pas sûre qu’il pense à Paradis comme d’un moment heureux de sa vie. Mais une part secrète d’elle espérait qu’au moins, il se souvienne d’elle comme d’un instant de tendresse.




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