-C’est incroyable ! D’ici deux semaines, les gens pourront revenir vivre dans le mur Maria ! On pourra commencer à tout reconstruire.
Le sourire qui illuminait le visage d’Armin était large et ses yeux clairs brillaient d’anticipation.
-Et refaire de l’élevage, ajouta Sasha d’un ton extrêmement sérieux. On aura enfin de la viande. Ah lala, je rêve d’un bon rôti à chaque repas !
Un mince filet de bave coula au coin des lèvres de la jeune fille tandis que son regard se perdait dans un rêve empli de nourriture.
-A chaque repas ? répéta Jean, la tête appuyée sur sa main. Rêve pas.
-C’est pas très bon pour la santé, renchérit Conny. La viande, il faut la consommer avec modération.
-Racontez pas n’importe quoi ! La viande, c’est la vie ! On en a trop manqué ces cinq dernières années, je compte bien me rattraper !
La nuit était tombée depuis une bonne heure et les soldats se retrouvaient, comme souvent, dans la salle commune pour partager un temps de convivialité avant d’aller se coucher. L’escouade Livaï occupait une longue table en bois tandis que d’autres de leurs camarades se répartissaient par petits groupes dans les fauteuils et canapés. Certains jouaient, d’autres échangeaient sur les dernières nouvelles ou les perspectives d’avenir.
Rosa songea que cette ambiance ressemblait un peu à celle qu’elle avait connue lors de l’entraînement avec la 104ème brigade. Les soirs où, épuisés mais fiers d’être arrivés jusqu’au bout de l’exercice, ils se réunissaient dans le réfectoire, entre rires et chamailleries. Ce temps lui paraissait extrêmement lointain. Et surtout beaucoup plus simple. A cette époque, les seuls ennemis étaient les titans. Elle imaginait encore le monde extérieur comme une nature belle et sauvage. Annie, Bertolt et Reiner étaient parmi eux, se faisant passer pour des recrues parmi tant d’autres… Elle pensait que tout pouvait être simple… même aimer. Et se prenait à imaginer qu’un futur était possible malgré l’omniprésence de la mort.
-On va pouvoir reprendre les explorations, continua Armin en se levant de sa chaise, ouvrant les bras d’un geste enthousiaste. On ira voir la mer ! Hein, Eren, qu’est-ce que t’en dis ?
Tournant la tête vers son ami, il se rendit compte que celui-ci était absorbé par la contemplation du feu qui crépitait dans la cheminée. Ces derniers mois, tous avaient noté un léger changement dans son attitude. Il semblait plus mélancolique, plus sombre. Souvent absorbé par ses pensées, parfois distrait. Les révélations contenues dans les carnets de son père l’avaient bouleversé. Comme eux tous. Mais lui semblait particulièrement affecté.
Lorsqu’elle le regardait, Rosa ne pouvait s’empêcher de penser à Reiner. A cette façon qu’il avait, parfois, de se fermer, comme s’il portait un poids immense sur les épaules dont personne ne connaissait rien. Puis qu’ils avaient compris plus tard, lorsque la vérité avait éclaté. Aussi, Rosa se demandait de quel fardeau silencieux Eren pouvait s’être chargé. Le jeune homme ne disait pas grand-chose et ses périodes d’absence étaient ponctuelles. A d’autres moments, il ressemblait plus ou moins à celui qu’ils avaient connu en ajoutant la case traumatisme de Shiganshina qui ne pouvait pas ne pas changer un soldat.
Tous avaient été affectés par cette bataille.
Ils s’étaient endurcis, d’une certaine façon.
Devenus parfois plus cyniques ou plus mélancoliques.
Rosa essayait de faire face en public. Assurer son devoir, continuer d’avancer. Même si, dans sa tête, ça criait. Et qu’une fois dans sa chambre, elle se laissait tomber au sol. Pleurait parfois. Se sentait surtout extrêmement vide. Déconnectée.
Eren s’arracha à la contemplation du feu pour reporter son attention sur Armin :
-Pardon ? Tu disais ?
-La mer ! On va pouvoir la voir pour la première fois quand on reprendra les expéditions en dehors des murs !
-Ah… oui… la mer… J’en ai eu des images via les souvenirs de mon père… C’est immense.
-Oui, apparemment tellement grand que jamais personne ne pourra la vider complètement de son sel ! Vous imaginez, une telle ressource ? Et puis, y’a beaucoup plus que ça à découvrir, vous savez. On aura tellement à faire…
-Comme s’échiner à ne pas se faire exterminer par le monde entier ? interrompit Floch d’une voix acerbe.
Personne n’avait remarqué qu’il était là, installé dans un fauteuil un peu plus loin. Il se leva et toisa Armin.
Floch était resté au sein du Bataillon, sans doute pour honorer la mémoire des soldats tombés à Shiganshina et prouver que sa survie allait servir à quelque chose. Mais la reconquête du mur Maria avait eu un effet particulier sur lui. Il avait clairement perdu de son idéalisme presque naïf et la culpabilité du survivant qui l’écrasait ne s’amoindrissait pas avec le temps. Par ailleurs, après avoir perdu ses deux proches amis -Sandra et Gordon- avec lesquels il s’était engagé dans le Bataillon, il était plutôt solitaire. Il ressassait, il s’agaçait, il se plaignait parfois qu’Hansi ne prenait pas assez au sérieux la menace extérieure. Certains soldats étaient d’accord avec lui mais ces voix restaient minimes et se faisaient discrètes. Floch devait être un des seuls à dire tout haut ce que certains murmuraient. Il n’avait pas peur de déranger et d’être catalogué comme le chieur de service.
Seul Jean semblait réussir à le canaliser et entretenir des relations cordiales, de franche camaraderie avec lui. Quant à Rosa, elle le regardait comme elle regardait tous les autres : comme un humain, avec ses failles et ses forces. Elle ne jugeait pas, discutait parfois avec lui, le taquinait ce qui avait pour effet de le tendre encore plus et l’agaçait parce qu’elle parlait parfois comme Armin. Pour autant, elle ne se formalisait pas et devait être la deuxième personne de l’escouade Livaï à garder des relations pas trop mauvaises avec Floch, malgré certains désaccords.
-Mais enfin, commença Armin, tout n’est pas qu’une question d’ennemis au-delà des murs.
-Ah ouais ? répliqua Floch d’un ton cinglant. Et qu’est-ce qu’il y a d’autre là-bas à part des types qui veulent notre mort ? La mer c’est bien joli mais c’est pas ça qui va assurer notre survie. On a vu à quel point ils étaient résolus. A Shiganshina, ils nous ont tous massacrés ! On va attendre bien sagement qu’ils reviennent et qu’ils recommencent ?
-Floch, commença doucement Rosa en se levant à son tour, ce n’est pas la peine d’être aussi catégorique…
-Catégorique ? interrompit le jeune homme, passablement énervé. Tu me trouves catégorique ? Je ne fais que dire la vérité. Y’a rien pour nous au-delà des murs. Sauf si vous êtes suicidaires.
-Des idiots suicidaires, y’a que ça ici, répliqua Jean d’un ton ironique, dans une vaine tentative de désamorcer la situation par une pique d’humour qui ne fut pas du tout reçue par Floch.
-Franchement, grommela le jeune homme, je sais que vous n’êtes pas d’accord mais je maintiens : c’est Erwin qu’on aurait dû ramener. Il aurait compris la menace, lui.
Dans un raclement de chaise, Eren se leva d’un bond, mâchoire serrée. Cependant, il ne dit rien, se contentant de lancer un regard noir à Floch. C’était étrange venant de lui car, quelques mois plus tôt, il n’aurait pas hésité à balancer ses quatre vérités en se jetant presque sur son camarade.
-Je sais que tu ne soutenais pas cette décision et que tu ne l’as jamais soutenue, répondit Armin en baissant les yeux.
-Mais ce qui est fait est fait, continua Rosa en croisant les bras sur sa poitrine. Arrête de ressasser sans arrêt.
-T’es comme eux, lança Floch d’un ton presque déçu. Ce jour-là, t’as rien dit mais t’es bien contente que ce soit Armin qui ait été choisi.
-Evidemment. C’est mon ami.
La réponse claire et honnête sembla déstabiliser le jeune homme qui s’attendait à plus de débat, d’arguments ou de tentative de détourner la vérité. Au lieu de cela, Rosa assumait pleinement et Floch ne s’y était pas attendu.
-Comment vous faites pour ne pas vous rendre compte de la menace qui plane sur nous ?
-On s’en rend compte, répondit Jean. On n’a jamais dit que tu avais tort. Seulement… il n’y a peut-être pas que ça. Et toi, tu ne jures que par les ennemis, comme si c’était les seules choses qui existaient.
-Parce que c’est le cas. Franchement, je comprends pas pourquoi vous refusez d’admettre que ces monstres dehors sont tous nos ennemis et qu’ils vont nous éradiquer si on ne fait rien…
Rosa se mordit la joue. Elle baissa les yeux quelques secondes.
Parce que ces monstres sont des humains, songea-t-elle. Parce que parmi eux, il y a une personne que j’aime. Parce qu’à toujours voir l’autre comme un monstre, on ne s’en sort jamais…
Mais aucun mot ne franchit ses lèvres.
***
Deux semaines plus tard, les habitants du mur Maria purent commencer à reprendre la route vers chez eux. Les dégâts matériels étaient immenses. Après un abandon total des lieux durant cinq ans et des destructions dues aux passages répétés des titans, la plupart des habitations étaient inutilisables en l’état. Forte de son expérience dans la reconstruction de Trost, l’entreprise Reeves fut chargée par Hansi de superviser les différents chantiers afin de redonner aux villes et villages leur éclat d’antan.
Cela demanda encore de nombreuses semaines de travaux mais les choses avançaient peu à peu.
Shiganshina fut également investie à nouveau. Il fut décidé que la forteresse du District servirait à nouveau de pied-à-terre à la Garnison qui devait venir s’installer mais également au Bataillon afin qu’ils aient une caserne au plus près de l’extérieur des murs. Car lorsque les expéditions reprendraient, le Bataillon partirait à nouveau depuis Shiganshina, tentant d’établir des bases extra-muros afin d’aller chaque fois un peu plus loin, jusqu’à la mer. Cette entité qui les intriguait et en faisait rêver certains.
En attendant, les soldats reçurent pour ordre de seconder la Garnison et l’entreprise Reeves dans la reconstruction de Shiganshina et l’aménagement de la forteresse.
Ce jour-là, Rosa était avec Jean en train de ranger et nettoyer une large salle qui avait dû servir de bureau pour quelques hauts gradés. Contrairement aux simples maisons, la forteresse n’avait pas subi tant de dommages externes et le bâtiment tenait debout. En revanche, l’intérieur était un vrai champ de bataille, témoin d’un lieu abandonné à la hâte. Des feuilles jonchaient le sol, des armes étaient abandonnées dans un coin. Dans les lieux de vie et réfectoire, de la nourriture s’était décomposée ou avait moisi. De la vaisselle cassée traînait dans tous les coins. Les chambres étaient semblables à celles qu’ils occupaient à Trost : petites, sommaires, utilitaires. Des affaires étaient abandonnées et ne seraient sans doute jamais réclamées par leurs propriétaires. De la poussière et des toiles d’araignées envahissaient toute la tour. Ils avaient du pain sur la planche, d’autant que la forteresse comptait beaucoup d'étages et donc une large surface à nettoyer, aménager et ranger.
-C’est étrange, de voir tous ces rapports de patrouille indiquant qu’il n’y a rien à signaler, murmura Rosa en ramassant des feuilles étalées au sol.
-Ouais… c’était un autre temps, commenta Jean en triant les affaires éparses présentes sur un large bureau en bois.
-A l’époque où la Garnison regardait d’un œil distant les titans qui rôdaient autour du mur Maria…
-Et où les seuls qui avaient réellement conscience de leur dangerosité était le Bataillon.
-Maintenant, soupira Rosa en continuant d’assembler en une pile toutes les feuilles éparpillées, c’est tellement plus complexe… Parfois j’ai l’impression qu’on n’est absolument pas prêt à… quoi que ce soit. Tu crois que Floch a raison ? Et qu’on est juste… complètement à côté de la plaque, à sous-estimer ce qu’il y a dehors ?
Jean s’arrêta un instant de trier les divers objets poussiéreux traînant sur le bureau et regarda son amie. Puis il passa une main sur sa nuque tout en réfléchissant.
-Je sais pas, finit-il par répondre. C’est indéniable que le monde extérieur est une vraie menace pour nous… mais… j’aime l’idée qu’il n’y a pas que ça. Parce que sinon, quel intérêt à continuer d’avancer et d’explorer ?
Il poussa un soupir en levant les yeux au plafond :
-Bon sang, des fois je me dis que j’aurais mieux fait de suivre mon but initial et juste intégrer les Brigades Spéciales pour me planquer en ville.
Rosa eut un petit sourire à ce souvenir :
-Tu dis ça. Mais en vrai, tu ne changerais rien même si c’était à refaire.
Le regard que Jean posa sur elle était doux, empli d’une nostalgie et d’une reconnaissance réciproque :
-T’as pas tort. Ce que j’ai fait… je devais bien faire ça pour lui…
Il ne prononça par le nom. Marco. Il le prononçait rarement mais Rosa savait que leur camarade et ami était présent dans chacun des gestes et chacune des décisions de Jean. Il était là comme une âme veillant sur lui et le poussant sur un chemin bien particulier.
-Et je pense… je pense qu’il n’aurait pas aimé envisager le monde comme uniquement une menace emplie d’ennemis, continua-t-il, songeur. Il voulait toujours voir le bien en chaque personne… Il était comme ça. Toujours positif.
-Ouais… il avait toujours ce regard doux posé sur tout le monde. T’as raison, il aurait plutôt cherché à regarder ceux qui ne veulent pas notre mort et se serait accroché à ces exemples pour trouver du bon au-delà des murs.
-C’est pour ça que je ne veux pas croire que Floch ait entièrement raison. Pour autant, j’avoue que ta vision des choses me paraît un peu trop utopiste, ajouta-t-il en passant une main dans ses cheveux.
Rosa haussa un sourcil, l’invitant à développer son point de vue.
-Tu sembles croire que… que y’a pas d’ennemis, que des gens incompris. Mais… incompris ou pas, ils veulent quand même nous massacrer. Là-dessus, Floch a raison. Y’a peut-être de belles choses au-delà des murs. Mais y’a aussi un monde qu’on ne comprend pas encore, qui est bien plus avancé que nous sur beaucoup de choses et qui nous a dans le viseur.
-Je… je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas d’ennemis, se défendit maladroitement Rosa.
-Allons, tu ramènes toujours à l’humanité de ceux qu’on voit comme nos ennemis. Ce n’est pas fondamentalement faux mais ça a tendance à faire oublier à quel point ils sont une menace pour nous. Après… je peux pas t’en vouloir…
Jean passa une nouvelle fois sa main dans ses cheveux, dans un geste un peu nerveux.
-C’est vrai… quand on se rappelle… comment on était, lors de nos années d’entraînement… ils étaient comme nous. Et puis… et puis toi… pour toi, ça doit être encore pire. Tu l’aimes toujours, pas vrai ? Ou en tout cas, t’es toujours attachée.
Rosa baissa les yeux sur le pile de papiers qu’elle avait commencé à faire au sol. Elle prit quelques secondes avant de répondre, dans un souffle :
-Oui. C’est idiot mais… je peux pas m’en empêcher.
-C’est pas idiot. C’est comme ça. Et ça ne rend pas la tâche facile.
La jeune fille releva la tête et regarda Jean. Elle voulut lui parler de la lettre. Celle qu’elle gardait secrètement dans sa chambre. Celle qu’elle relisait parfois et qui lui faisait toujours autant mal. Mais une voix l’interrompit :
-Eh, les jeunes, interpella Livaï en passant une tête par l’encadrement de la porte. Quand vous aurez rangé tout ça, nettoyez toute la pièce à fond. Il est hors de question qu’on bosse dans un lieu plein de poussière et de saletés.
Il n’attendit pas de réponse et s’éloigna.
Les deux amis se regardèrent, un petit sourire en coin.
-Allez, déclara Jean. On s’y remet. Sinon le caporal va nous botter le cul comme jamais. Et on n’a pas intérêt à oublier de nettoyer un minuscule recoin, il le détectera pour sûr.
Rosa et Jean terminèrent de ranger et nettoyer en fin de journée. Il y avait encore beaucoup à faire pour rendre toute la forteresse habitable mais pour l’heure, ça suffisait.
Eren, Mikasa et Armin avaient été chargés de remettre en état le réfectoire et la cuisine afin qu’ils aient au moins un espace pour manger. Conny, Sasha, Floch et d’autres soldats s’étaient occupés des espaces communs, des pièces à vivre où des couchettes seraient installées en attendant que les chambres soient de nouveau opérationnelles.
Jean annonça qu’il allait rejoindre Conny et Sasha et Rosa le laissa partir devant. Ils se retrouveraient pour le dîner.
Elle passa quelques minutes à contempler le vaste bureau qu’ils avaient remis sur pied. Par la fenêtre, le soleil couchant laissait voir une lueur rouge-orangée. Depuis cet étage, elle avait une bonne vue sur une partie de Shiganshina. Les toits écroulés, doucement reconstruits. Les fondations refaites des maisons balayées par les titans.
Shiganshina.
Là où tout avait commencé.
Là où une partie de son histoire personnelle s’était terminée.
C’était ici qu’elle avait vu Reiner pour la dernière fois. Elle se demanda s’il était toujours en vie. Ce qui s’était passé lorsqu’il était retourné dans son pays… De ce qu’elle avait compris, Mahr n’était pas tendre avec les Eldiens et les considérait davantage comme des armes utiles que comme des humains. Alors que faisaient-ils des armes qui avaient échoué ? Elle se forçait à ne pas y penser car elle avait peur des scénarios qu’elle pouvait imaginer. Elle préférait se dire que Reiner avait pu rentrer. Qu’il était toujours en vie. Quelque part.
Lorsqu’elle quitta la pièce, elle remonta le couloir les mains dans les poches. Tout était encore sale et poussiéreux. Des objets divers gisaient dans certains coins. Elle prit garde à ne pas marcher dessus, des fois que certains puissent encore servir lorsqu’ils se pencheraient sur la question.
Elle songea que, malgré tout, la réhabilitation des villes et villages du mur Maria et le retour de ses habitants était une bonne chose. Une bonne perspective d’avenir pour la vie sur Paradis.
-Hey.
La voix interrompit sa marche songeuse. Elle s’arrêta, releva la tête. Dans le couloir, Floch lui faisait face. A priori, il en avait terminé de son côté.
-Salut, se contenta-t-elle de dire. C’est comment, les pièces à vivre en bas ?
-Un bordel. Mais un peu mieux organisé maintenant. Sasha a trouvé une patate moisie qui avait roulé sous un fauteuil éventré.
-Me dis pas qu’elle l’a mangée.
-Bien sûr que non. C’est une goinfre mais elle réfléchit un minimum. En revanche, elle a pesté sur les précédents occupants qui ramènent des pomme de terre pas cuites dans une pièce à vivre au lieu de la cuisiner et la manger dans le réfectoire.
Rosa eut un rire en secouant la tête :
-Elle est impayable, celle-là.
-J’ai trouvé un truc en vidant un buffet, continua Floch en fouillant dans sa poche.
Il fit un pas vers elle et lui tendit un petit objet. Elle haussa un sourcil et s’en saisit. Au début, elle ne comprit pas ce que c’était. De forme ronde et métallique, ça tenait dans une main. Au début, elle pensa à une montre. Mais lorsqu’elle ouvrit le couvercle métallique qui le protégeait, elle constata que c’était une boussole. Elle leva sur Floch un regard interrogateur.
-Pourquoi…?
-C’est une boussole.
-Oui, ça j’avais compris.
-C’est pour savoir où on va.
Rosa se retint de lui dire qu’elle connaissait la fonction d’une boussole.
-T’arrête pas de dire que tu veux voir ce qu’il y a au-delà des murs et au-delà de la mer. Même si je trouve ça complètement inconsidéré d’y aller comme si t’allais découvrir les plus belles merveilles du monde… c’est juste pour que tu perdes pas ton nord et ton chemin.
Rosa eut un air surpris puis un doux sourire vint étirer ses lèvres.
-Vraiment ? Qui aurait crû que Floch Forster serait du genre à faire des cadeaux ? demanda-t-elle d’un ton taquin.
-Ce… c’est pas un cadeau ! s’exclama-t-il, la mâchoire serrée, les joues légèrement rouges. C’est un truc que j’ai trouvé. Et ça m’a fait penser à toi.
Rosa le regarda attentivement, un éclat malicieux dans ses yeux bleus. Puis elle posa doucement une main sur l’épaule de son camarade :
-Merci. C’est pas un cadeau mais ça reste un geste inattendu de ta part.
-Considère ça comme un… remerciement. Pour être une des seuls avec Jean à me parler comme si j’étais quelqu’un de… normal et pas comme un monstre ou un type relou. Non pas que j’en ai quelque chose à foutre de comment on me considère. Mais… merci quand même.