Rosa sentait le poids de son fusil posé contre son épaule. Adossée contre la paroi d’une vieille écurie abandonnée, elle montait la garde tandis que le reste de l’équipe s’était regroupé à l’intérieur. Pourtant, elle regardait sans vraiment regarder la forêt autour d’elle. A travers les planches disjointes du bâtiment, les voix de ses amis lui parvenaient.
Le contrecoup de l’affrontement avait été terrible.
Elle revoyait Armin, les membres tremblants, vomissant dans l’herbe.
Jean, figé, fébrile, une culpabilité crue au fond du regard. L’idée qu’Armin s’était sali les mains parce qu’il en avait été incapable le taraudait.
Personne ne jugeait ce qui avait été fait. Mais tous partageaient ce même malaise : ils avaient franchi une ligne. Une de celles qu’on ne retraverse jamais dans le sens inverse. Ils devaient vivre avec. C’était bien là la principale question. Au-delà de savoir si c’était bien ou mal, utile ou inutile, il fallait se demander si on était prêt à vivre avec ce poids.
Rosa inspira profondément.
Le tissu de son uniforme s’était rigidifié sous l’effet du sang séché. Elle avait toujours cette sensation poisseuse de mort. Ça la dégoûtait. Et pour autant, elle ne regrettait pas. Parce que voir Jean à deux doigts de se faire descendre lui avait rappelé la raison de ses actes : elle le faisait pour protéger ses amis. Pour protéger ceux qu’elle aimait. Il n’y avait pas toujours de solution idéale dans tous les dilemmes. Parfois, c’était choisir entre le noir ou le blanc, sans place pour le gris. Il était clairement trop tard pour les discussions et négociations. Le camp adverse s’était lancé, bille en tête, à leur assaut, prêt à tous les descendre pour poursuivre leur mission. C’est eux. Ou nous. La réponse la plus éthique à ce dilemme aurait proposé de faire en sorte de ne jamais en arriver à se le poser. Négocier en amont, ne pas se lancer dans une révolution sanglante, mieux protéger Eren et Historia. Mais la réponse la plus éthique ne permettait jamais de gérer l’urgence. Elle permettait de prévenir, jamais d’agir au dernier moment. Et c’était précisément là qu’ils étaient : sur le dernier moment. Quand les stratégies et les intentions étaient déjà posées. Et qu’il fallait agir pour survivre.
-Tiens, c’est pour toi, annonça Sasha en tendant à Rosa une tasse emplie d’une infusion chaude. Tu peux rentrer, je prends le relai.
Sur ce, elle s’adossa, elle aussi, au mur de l’écurie. Mais Rosa ne bougea pas. Son amie lui lança un regard interrogateur.
-Ca me va d’être de garde. Je suis bien dehors.
-Ah. Alors restons ensemble.
Elles se turent. Rosa avala une gorgée de la boisson. La chaleur se dispersa dans sa poitrine et son ventre comme une douce caresse enveloppante. Elle ferma les yeux quelques secondes, appréciant davantage la sensation.
-Est-ce que… ça va ? demanda Sasha en lui jetant un regard incertain.
Rosa savait à quoi elle faisait référence. Pourquoi elle posait cette question.
Elle demandait si elle se sentait bien après avoir tué ces gens. Après avoir pris la vie d’autres êtres humains.
-Je ne sais pas, répondit-elle honnêtement. Mais je n’ai pas de regret. On est tous vivants, c’est ça qui est le plus important pour moi. Ça ne rend pas l’acte plus facile… ça me permet seulement de mieux vivre avec, j’imagine.
-Ah, oui, je vois…
Un petit frisson parcourut Sasha qui regarda le sol à ses pieds. Ses mains se cramponnaient sur son fusil et elle déglutit.
-Mikasa, le caporal et toi… vous avez fait ce qu’on ne pouvait pas faire… grâce à vous… En face, ils ne nous auraient pas fait de cadeau et pour autant, on n’a pas été capables de faire de même. Peut-être qu’on serait tous morts si vous n’aviez pas été là…
Rosa remarqua un léger tremblement qui agita les épaules de son amie tandis qu’elle continuait :
-Je suis désolée que vous ayez dû vous salir les mains pour nous.
-Sasha… tu n’as pas à être désolée. On a tous accompli la mission qui nous était donnée. On ne réagit pas tous pareil face à une même situation et c’est pour ça que le travail d’équipe est si important. On a chacun nos qualités et nos compétences, nos facilités et nos freins. C’est pour ça que le caporal a distribué les rôles tel qu’il l’a fait.
Elle adressa à son amie un sourire doux, rassurant. Puis elle but une nouvelle gorgée d’infusion, pour retrouver à nouveau cette sensation de chaleur réconfortante.
Malgré ses dires, son cœur tressautait toujours à l’idée qu’elle s’était confrontée à d’autres humains et qu’elle les avait éliminés sans trembler. Il y a quelques mois, elle se serait crue incapable d’un tel acte. Aujourd’hui, elle avait la preuve qu’elle pouvait le faire. Qu’elle pouvait trouver la volonté de le faire.
***
Rosa trouvait le bruit de la rivière apaisant. Le clapotis de l’eau sur les galets, ce son calme et régulier qui venait chuchoter une douce berceuse. La rivière avançait, peu soucieuse des tourments des humains. Elle suivait son lit, d’amont en aval, serpentant entre les terres et les forêts. Rosa ne savait pas bien jusqu’où elle allait. Personne ne le savait. Car si beaucoup de rivières prenaient leur source quelque part dans les montagnes, beaucoup aboutissaient au-delà des murs, là où personne n’était jamais allé pour constater leur embouchure. Certaines alimentaient des lacs à l’intérieur des murs mais le destin des autres était encore un mystère.
Dissimulée derrière des arbres, elle observait Armin, capuche relevée sur la tête, qui faisait mine de remplir des seaux. Sasha les avait averti quelques minutes auparavant qu’elle entendait des bruits de pas. Ils avaient conscience d’être traqués par les Brigades Spéciales et Livaï avait décidé qu’il leur fallait voler des uniformes pour pouvoir s’infiltrer parmi eux et enlever un soldat des divisions centrales qui serait susceptible de savoir où se trouvaient Eren et Historia. Aussi il avait été décidé de laisser certains membres des Brigades Spéciales venir jusqu’à eux pour pouvoir en faire leurs prisonniers et s’emparer de leurs capes.
Le plan ne mit pas longtemps pour être mené à bien : croyant arrêter Armin, deux jeunes soldats se retrouvèrent bientôt maîtrisés par Mikasa et Livaï, sans aucune chance de s’y soustraire.
Leurs papiers les désignèrent comme Hitch Doris et Marlo Freudenberg. Deux jeunes recrues en poste à Stohess. Rosa ne les connaissait pas. Ils n’avaient pas fait leur formation ensemble. Mais elle songea que s’ils étaient en poste depuis peu, ils avaient pu être affectés en même temps qu’Annie. Cette pensée la perturba. Car elle ne savait toujours pas quoi penser de son ancienne camarade. Qui s’était murée dans un silence impénétrable, au cœur d’un cocon indestructible.
Tandis que Mikasa et Armin revêtaient les capes de leurs prisonniers, arborant à présent les couleurs des Brigades Spéciales, les autres membres de l’escouade surveillaient les alentours, fusils levés, prêts à parer toute éventualité. La battue était encore en cours, d’autres soldats étaient susceptibles de venir jusqu’à eux. Ils écoutaient cependant d’une oreille l’échange entre Livaï et leurs deux prisonniers. Hitch, prise d’un élan incompréhensible de bravoure ou de rage leur lança à la figure qu’ils s’étaient rendus coupables de la mort de centaines de gens à Stohess. Sa déclaration laissa quelques secondes de flottement. Rosa se demanda de quoi elle parlait, songeant qu’on leur reprochait le meurtre de Dimo Reeves et de deux de ses associés, pas de la mort de centaines de gens.
-Vous vous prenez pour des héros, continua Hitch, mais par votre faute, des familles entières ont sombré dans l’enfer du deuil. Et vous, cracha-t-elle en reportant son attention sur les jeunes soldats. Vous avez été formés dans le sud, non ? Alors vous devez connaître Annie Leonhart.
A cet instant, les éléments se reconnectèrent dans l’esprit de Rosa.
Elle se souvenait du major, lui expliquant sans trop de détails qu’ils avaient démasqué le Titan Féminin et étaient parvenus à l’appréhender à Stohess.
Elle ne s’était pas demandé comment. Ni à quel prix.
A cet instant, elle réalisa que ce qu’ils avaient considéré comme une victoire ne s’était pas fait sans dégâts. La cause était peut-être bien. Mais certaines conséquences n’étaient pas à nier. Dans un frisson, elle songea que c’était ça qu’Hitch venait leur rappeler froidement.
-Vous vous entendiez bien avec elle ? poursuivit la jeune fille d’un ton acerbe. Non attendez… je parie qu’Annie ne se mélangeait pas tellement avec vous. Elle a toujours été un peu à part, distante. Mais voyez, je n’aurai jamais l’occasion de mieux la connaître parce qu’elle a disparu après ce jour-là. Je suis sûre qu’elle a fini en charpie, déchiquetée par le titan que vous avez vous-même fait apparaître à Stohess !
-Ts… t’es vraiment à côté d’la plaque, grogna Livaï. Figure-toi que c’était elle, le titan.
Sa révélation fit l’effet d’un boulet de canon dans le ventre d’Hitch dont les mots et la rage se perdirent quelque part, sur les rives de l’incompréhension. Elle avait visiblement envisagé tous les scénarios sauf celui-là.
-Caporal, commença Marlo après quelques minutes, je suis persuadé que vous agissez pour la bonne cause. Mais Reeves et ses hommes… est-ce vraiment vous qui les avez assassinés ?
-Non. Ce sont les Brigades centrales. Mais comme toujours, la vérité appartient aux vainqueurs.
-Laissez-moi vous aider ! s’écria alors le jeune homme, surprenant tout le monde y compris sa coéquipière. Je crois en ce que vous défendez et je veux tout faire pour rétablir la justice dans ce monde vicié ! Je… je peux vous servir de taupe au sein des Brigades ! Ce sera mieux, plus prudent que d’envoyer deux de vos soldats infiltrer nos rangs !
Rosa cligna des yeux, surprise.
Elle dévisagea longuement Marlo, se demandant ce qu’il avait derrière la tête. Était-il honnête ? Son ton était clair, volontaire, il ne tremblait pas et semblait sincèrement croire à ses paroles. Mais cela ne révélait rien. Il pouvait parfaitement jouer double jeu. Après tout, certains avaient été capables de garder leurs réelles intentions secrètes pendant plus de trois ans et de tous les tromper…
Elle secoua la tête pour chasser cette pensée.
Elle devait se concentrer sur l’ici et le maintenant.
-Laisse tomber, répondit Livaï. J’ai aucun moyen de juger ta réelle détermination à te mettre tout le régime à dos. Même si tu es sincère, qui sait si tu tiendras le coup. Tu retourneras peut-être ta veste quand ça craindra trop.
-N… non je vous jure…
-Allez, Sasha, surveille-les, les autres, on se prépare.
-Attendez, interrompit Jean. Caporal, je souhaite m’occuper d’eux.
Rosa leva un sourcil. Ce n’était pas commun. Jean qui se dévouait comme ça, sans que cela réponde à un ordre ou une instruction stratégique… Il avait clairement quelque chose derrière la tête.
Livaï le jaugea quelques secondes en silence. Puis donna son assentiment. Purement et simplement.
-Vous êtes sûrs que vous avez bien fait de laisser Jean les embarquer ? demanda Rosa, après le départ de son ami.
-Pourquoi ?
-Je sais pas… depuis… depuis l’affrontement avec les Brigades Spéciales et son hésitation qui a failli lui coûter la vie, j’ai l’impression qu’il n’est plus le même. Il est plus dur. Comme si… comme s’il devait prouver quelque chose.
Livaï la regarda sans rien dire. Une invitation muette à poursuivre.
-Comme s’il devait prouver que désormais, il était prêt. A… prendre une vie. La vie qu’il n’a pas eu le courage de prendre la dernière fois. Et si… et s’il sautait sur cette occasion pour passer à l’acte ? Pour se prouver à lui-même qu’il est capable et qu’il ne tremblera plus ?
-Raconte pas n’importe quoi, répondit doucement Mikasa. Jean ne ferait pas ça.
-Non, en effet, ce n’est pas lui, confirma Rosa. Mais je le trouve quand même bizarre depuis cet événement… Il n’a évidemment rien à nous prouver mais j’ai peur que ce soit quand même ce qu’il se dise.
-Si t’es si inquiète, t’as qu’à le suivre et le rattraper, lança calmement Livaï. Et s’il déconne, maîtrise-le. C’est aussi simple que ça.
Rosa fixa son supérieur, surprise de sa réponse. Simple. Pragmatique. Il offrait la solution la plus évidente là où d’autres seraient partis en débat sur des conjonctures. Un mince sourire se dessina sur ses lèvres :
-A chaque problème sa solution, hein ?
-Tu peux voir ça comme ça. Allez, file. Nous on finit de se préparer. Assure-toi que quoi qu’il fasse, Jean ne traîne pas. Pas comme si on avait du temps à perdre.
Rosa hocha la tête et partit dans la direction qu’avait pris son ami. Scrutant l’herbe à ses pieds et la végétation alentour, elle tenta de déterminer le chemin qu’il avait emprunté. Elle avançait doucement, tous les sens aux aguets. Car il n’y avait probablement pas que Jean et leurs deux prisonniers qui se baladaient dans cette forêt. Mais aussi les soldats des Brigades Spéciales qui les traquaient.
Finalement, elle finit par retrouver leur piste et aboutit au pied d’une falaise où un spectacle ahurissant s’offrait à ses yeux.
Jean était à terre, visiblement bien sonné, tandis qu’Hitch brandissait une grosse branche et que Marlo s’interposaient entre eux deux.
-Vous… vous pouvez m’expliquer ce qu’il se passe ici ? demanda Rosa d’une voix blanche, ne sachant pas trop comment elle devait réagir.
-Ca va, lâcha Jean d’une voix étouffée, toujours allongé au sol. Ce n’est rien.
-Il a essayé de nous buter ! hurla Hitch.
-Il nous testait ! répliqua Marlo à l’adresse de sa coéquipière. Il voulait voir à quel point on pouvait être dignes de confiance. Mais dis-moi, continua-t-il en regardant Jean. Si je m’étais servi du poignard au lieu de le lâcher, qu’aurais-tu fait ?
-Je sais pas, je serai peut-être mort. Mais pour tout dire, tu me rappelles un abruti que je déteste.
Rosa fit quelques pas en direction de son ami et tendit la main pour l’aider à se relever.
-Un abruti ? répéta Marlo. Est-ce que ça ne serait pas celui dont Annie nous a parlé ?
-Je sais pas. Des abrutis, on en a beaucoup dans le Bataillon.
-Carrément, renchérit Rosa avec un sourire. Ça doit être pour ça qu’on est aussi énervants et qu’on veut notre peau.
Un rire échappa à Jean tandis qu’il se massait l’arrière du crâne, où Hitch l’avait violemment frappé.
-T’y es pas allée de main morte, grogna-t-il. Mais en tout cas, Marlo, sache que tu m’as convaincu. Le caporal sera heureux de t’accueillir.
-Alors c’était ça ? demanda Rosa en secouant la tête, incrédule. Putain… quelle idiote j’ai été…
Elle se mordit la lèvre inférieure avant de lâcher un rire incrédule.
-J’étais persuadée que tu allais les liquider pour te prouver à toi-même que tu étais capable de le faire.
-Voyons, Rosa, tu as donc une si mauvaise estime de moi ?
Sans réfléchir, elle lui asséna un coup de son poings fermé au-dessus du crâne :
-Raconte pas n’importe quoi, triple buse ! Mais t’es trop bizarre depuis l’affrontement d’hier ! Franchement, je dois dire que je suis rassurée : t’as pas tant changé, finalement. T’es toujours le Jean que je connais.
***
La nuit était tombée quand Livaï réapparut en traînant derrière lui un soldat inconnu qui tentait vainement de se débattre.
Après s’être alliés au Bataillon, Marlo et Hitch avaient rejoint leur unité sans rien dire de leur position et étaient parvenus à dégoter l’information concernant l’emplacement d’un des repères des Brigades à proximité. L’escouade Livaï avait alors procédé à un raid en bonne et due forme. Ordre était donné de ne pas faire de mort si cela ne s’imposait pas. En revanche le nombre de blessés était conséquent. Suite à leur attaque surprise, le caporal-chef avait enlevé un type de la 1ère division centrale.
Brutalement, il l’envoya valser contre un arbre. Les autres soldats se tenaient à quelques pas, attentifs à l’échange musclé entre les deux hommes tout en guettant les alentours, toujours sur le pied de guerre. Ils demeuraient des fugitifs recherchés et les soldats des Brigades Spéciales n’étaient pas tous des types comme Marlo, aux idéaux nobles et prêts à se mettre le régime à dos que pour que triomphent la justice et la vérité.
Cependant, le soldat de la 1ère division ne sembla pas vouloir coopérer et détourna la conversation lorsque Livaï lui demanda de but en blanc où étaient Eren et Historia. Il préféra les accuser d’avoir mutilé des soldats qui n’avaient rien demandé et qui n’étaient absolument pas impliqués dans toute cette affaire. Cependant, l’appel à la culpabilité ne prit pas avec Livaï et Rosa n’en fut pas étonnée. Il avait toujours cette froideur à tout égard qui pouvait faire penser qu’il avait un cœur de pierre. Elle savait pourtant que ce n’était pas le cas. Il détestait toujours les morts inutiles et les vies prises sans compter. Il savait pourtant se salir les mains et endosser le mauvais rôle lorsqu’il le fallait et Rosa était surprise par son apparente aisance à faire taire les dilemmes moraux pour simplement agir.
Après quelques brutalités, de cris de douleur arrachés et de filet de sang s’échappant d’une lèvre ouverte, l’homme finit par geindre qu’il n’avait pas la réponse à la question du caporal-chef.
-Je vous jure que je n’en sais rien ! cria-t-il, son expression auparavant défiante à présente remplacée par de la douleur pure. Je ne suis au courant de rien ! Kenny Ackerman est beaucoup trop précautionneux !
-Ackerman, tu dis ? demanda Livaï, surpris.
-C’est qui ? interrogea Rosa, son regard passant de son supérieur au soldat maltraité.
-Kenny l’égorgeur, précisa Livaï. Celui qui dirige la bande de soldats armés qu’on a affrontés l’autre fois. Celui qui a massacré nombre de membre des Brigades Spéciales avant d’en faire partie à son tour. Mais je ne connaissais pas son nom de famille…
Il lança un regard à Mikasa et Rosa qui se regardèrent aussi. Elles n’avaient jamais entendu parler de cet homme. Mais après tout, avant de se rencontrer dans la 104ème brigade, elles ne se connaissaient pas mutuellement non plus. A croire que la famille Ackerman était plus étendue qu’elles ne l’avaient pensé.
-Hm, effectivement, c’est pas l’genre à faire des confidences sur des infos aussi importantes, reprit Livaï en reportant son attention sur le soldat au sol. Mais tu dois bien avoir une petite idée quand même, non ?
-Non, non ! paniqua l’homme. J’te jure, je sais rien du tout !
-Allons, quelques os cassés en plus devraient te rafraîchir la mémoire. De toutes les façons, je n’arrêterai que lorsque tu auras parlé ou que tu n’auras plus d’os à briser.
-Ca… caporal, commença Rosa en tendant vers lui une main un peu hésitante.
Elle était capable de tuer des humains dans le feu de l’action, pour défendre sa propre vie et celle des siens. Mais elle avait toujours autant de mal avec la torture et la violence froide, exercée contre une personne n’étant pas une menace immédiate.
Elle n’eut cependant pas le temps de parlementer davantage avec son supérieur car Sasha se tendit brusquement et fit volte-face, fusil levé :
-Il y a du mouvement ! Ils sont plusieurs !
Le souffle coupé, Rosa imita son amie, suivie des autres. Ils se tenaient prêts, mains cramponnées sur leurs armes, doigt prêt à presser la gâchette.
Une seconde s’écoula.
Puis deux.
Le souffle en suspens.
La sueur froide le long de l’échine.
L’attente insoutenable qui ne dura que quelques secondes mais sembla, pour Rosa, être une éternité.
Finalement, c’est le visage d’Hansi qui apparut et tous se détendirent. Elle était accompagnée de Moblit et d’autres de ses hommes. Sourire aux lèvres, elle leur annonça que le plan du major avait fonctionné. Il avait remporté son pari. Le gouvernement actuel avait été renversé par l’armée, le roi fantoche destitué de son trône et le Bataillon lavé de tout soupçon.
Son annonce, incroyable, inespérée, fit planer quelques secondes de silence.
Les informations s’assemblèrent dans les esprits, le puzzle fut reconstitué.
Et soudain
L’explosion.
De joie.
De soulagement.
Intense soulagement.
La tension, la peur, l’anxiété de ces derniers jours balayées comme de la poussière sous un souffle de vent. La perspective de l’échafaud reculée. Ils étaient réhabilités. Libres de circuler et se montrer à nouveau. De vivre sans regarder sans cesse au-dessus de leur épaule.
Sasha sauta au cou de Rosa en poussant un cri qui fit vibrer son tympan. Mais elle ne s’en soucia pas. Le poids dans sa poitrine s’allégea. Elle sentit quelques larmes de joie et de soulagement perler au coin de ses yeux. Ils y étaient arrivés. Ils avaient réussi. Le major était en vie. Son dangereux pari avait été remporté. Le gouvernement qui les opprimait et dissimulait tant d’informations n’était plus. Les Brigades n’avaient donc plus de raison de s’en prendre à eux ni de vouloir faire taire des esprits un peu trop curieux.
-Mais alors, commença Rosa en se tournant vers Hansi, ça veut dire que ma mère…
-Oui, après tant d’années à vivre sur le fil, elle va enfin pouvoir souffler, répondit sa supérieure avec un sourire apaisant. Elle n’a plus aucune raison de craindre des représailles des divisions centrales. La Garnison a d’ailleurs arrêté tous les membres des Brigades centrales. Il ne nous reste plus qu’une chose à faire : sauver Eren et Historia. Et la faire monter sur le trône.