Ceux qui survivent

Chapitre 34 : Dimo Reeves

Par ShleyAsheila

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Trost s’étendait à leurs pieds. Perchés sur le mur Rose, à cinquante mètres de hauteur, les habitants et les habitations leur paraissaient insignifiants. Des ombres s’agitant dans les rues et Rosa les regardait comme elle observerait avec curiosité des insectes.

Livaï avait conduit d’une autorité froide Dimo Reeves, marchand de son état, jusqu’au mur et ils avaient emprunté un monte-charge pour se hisser à son sommet. L’homme ne comprenait pas ce qu’il faisait là ni ce que le caporal-chef voulait réellement lui montrer. 

Autour d’eux, les autres membres de l’escouade se jetaient des coups d'œil dubitatifs. Eux non plus ne comprenaient pas l’intention de leur chef. Mais ils lui faisaient confiance. Cependant, Rosa sentit chez Jean une tension visible à ses épaules trop hautes, sa mâchoire serrée, ses sourcils froncés, son regard fixe. Elle s’approcha doucement de lui et pressa son bras. Il eut un sursaut et parut revenir à la réalité, quels que soient les méandres dans lesquels son esprit s’était perdu. 

-Pourquoi on est là ? chuchota-t-il, nerveux. Ca faisait partie du plan ?

-J’en sais rien, répondit Rosa sur le même ton. Mais le caporal a l’air de savoir ce qu’il fait. Il a toujours su ce qu’il faisait.

Elle lança un regard à Livaï et Dimo, installés au bord du mur, le regard perdu dans la contemplation de Trost.

-N’empêche, j’ai l’impression d’être dans la même barque que ce type qui comprend pas pourquoi on l’a emmené ici, et j’aime pas ça. 

-J’aime pas non plus quand je comprends pas. Mais faisons confiance à Livaï. Jusque-là, il ne nous a jamais déçus.

Jean eut un air dubitatif avant de hausser les épaules. 

A quelques pas devant eux, le caporal-chef venait de poser la question qui démangeait tout le monde : 

-Quels sont les détails de votre arrangement avec les Brigades Spéciales ? Et quel est votre but ?

Dimo eut un rire nerveux lorsqu’il répondit : 

-Quel arrangement ? On ne fait qu’obéir, c’est tout. On obéit pour ne pas tout perdre. Pour survivre. Tu parles d’un arrangement… 

Il poussa un profond soupir et Rosa vit ses épaules s’affaisser, non de soulagement mais comme ployant sous un poids trop lourd pour lui.

-Ca craint, souffla-t-il. Après le fiasco de cet enlèvement, les Brigades Spéciales vont saisir tous les biens de la compagnie Reeves sous un prétexte quelconque. On va tout perdre. Les employés se retrouveront sans rien, sans travail, sans argent, bientôt à la rue avec leur famille. Quant à mes proches collaborateurs et moi, on retrouvera nos corps soi-disant victimes d’un tragique accident.

Rosa ne put empêcher un frisson de lui parcourir tout le corps. Les propos de l’homme entrèrent en écho avec sa propre histoire dont elle n’avait appris les tenants et les aboutissants que très récemment. Faire disparaître les gêneurs sous couvert d’un tragique accident semblait être une spécialité des Brigades Spéciales. Méthode simple, rodée, facile à mettre en œuvre et contentant tout le monde. 

Elle songea à sa mère, à la tragédie qui s’était abattue sur elle. Elle se demanda comment on parvenait à se relever après avoir découvert le corps mutilé de l’homme qu’on aime. Savoir la vérité sans pouvoir la dire. Accepter la version officielle -altercation qui a mal tourné- tout en ayant conscience de la sombre vérité. 

-Et tu comptes les laisser t’assassiner sans broncher ? demanda Livaï.

Sa voix ramena Rosa à la réalité. Au ici et maintenant. 

-Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? lâcha Dimo. Ils sont du côté du pouvoir. D’ailleurs, vous aussi, vous vous laissez bien bouffer par des titans qui ont même pas la décence de porter des uniformes.

-Vrai. Mais nous au moins, on se défend. Parfois même, on tue des titans. Tant qu’à mourir, autant tenter le tout pour le tout, non ?

-Non.

La réponse de Dimo n’était pas hésitante. Elle était claire. Tranchante.

-Parce qu’en cas d’échec, les victimes collatérales n’en seront que plus nombreuses, continua-t-il. 

-Ts, c’est du pareil au même. Trost est au bord de la banqueroute. Presque plus rien ne fonctionne ici. Mais la compagnie Reeves fournit du travail à ceux qui sont restés. Elle leur permet de survivre dans cette ville de désolation. Alors si tu te fais crever et que la compagnie est récupérée par les Brigades Spéciales, tous ces habitants finiront eux aussi par crever -de faim, globalement.

Rosa nota que Livaï ne faisait rien pour arrondir les angles ni adoucir la vérité. Il avait le mérite d’être honnête et de viser juste. Ce n’était pas toujours agréable à entendre mais elle considérait que c’était nécessaire. Elle ne s’était jamais fait un vrai avis sur Livaï. Elle reconnaissait ses exceptionnelles compétences en combat et savait qu’il n’usurpait pas sa réputation de soldat le plus fort de l’humanité. Mais elle ne s’était jamais fait d’avis sur l’homme en lui-même. A cet instant, elle ressentit une forme de respect allant au-delà de celui voué à un supérieur. Elle le respectait parce qu’il ne s’embarrassait pas de fioritures. Parce qu’il était lui, fidèle à lui-même, un peu brusque, un peu froid, honnête et droit. Il posait les mots là où d’autres auraient hésité. 


-C’est exact, répondit calmement Dimo après un soupir. Beaucoup de monde va mourir, tout ça parce que tu ne veux pas me remettre Eren et Christa. A moins que pour éviter cette hécatombe, tu ne changes d’avis et me les livres ?

-Gagné, tu lis en moi. Ils sont à vous tous les deux.

-QUOI ?! s’exclamèrent d’une même voix les membres de l’escouade, clairement pris au dépourvu.

-Caporal-chef, enfin, commença Jean.

-Vous pouvez pas, continua Rosa.

Mais Livaï ne leur laissa pas le temps de continuer davantage de protestation car il enchaîna : 

-Mais à trois conditions. Ta compagnie passe entièrement sous l’égide du Bataillon. C’est-à-dire que vous tournez le dos à la 1ère division, au gouvernement et à la loi. Deuxièmement, vous devrez avoir une confiance aveugle en nous.

Dimo n’était pas convaincu. Il reprocha d’une voix forte à Livaï de vouloir déclencher une guerre et n’était clairement pas prêt à y prendre part.

-C’est toi qui vois. Tu as le choix entre laisser la population de cette ville mourir sans rien faire. Ou défier le pouvoir suprême en te battant. Il n’y a pas de réponse juste. C’est à toi de décider ce que tu préfères.

Imperceptiblement, un sourire se dessina sur les lèvres de Rosa. Elle aimait quand Livaï parlait ainsi. Parce qu’elle se reconnaissait dans ses propos. Dans l’idée qu’il n’y avait pas souvent de réponse meilleure qu’une autre. Mais qu’il fallait pour autant faire des choix. C’était une forme de pari sur l’avenir. 

-Tu me prends pour un amateur ? grogna Dimo. Tu crois que je vais te donner une réponse avant que tu m’aies annoncé ta dernière condition ?

-Ah oui, j’oubliais. Dorénavant, toutes les denrées rares que vous obtenez seront en priorité pour nous, le Bataillon. En particulier le thé noir.

-Oh oui excellente idée ! s’écria Sasha, toujours à l’affût des bons plans nourriture. C’est un plan génial ! Dites oui, dites oui, dites oui !

Conny dut la retenir par le poignet avant qu’elle ne fonce sur le marchand pour faire pression sur lui. Ce dernier ne sembla pas se formaliser de la réaction particulièrement éloquente de la jeune soldate. Il afficha un sourire oscillant entre la résignation et le respect que Livaï commençait à lui inspirer : 

-Tu es vraiment un redoutable négociateur. Marché conclu, acheva-t-il en tendant une main vers le caporal-chef.

-OUIIIII ! s’écria Sasha.

Échappant à la vigilance de Conny, elle se précipita sur Dimo Reeves et lui sauta presque dessus, manquant de les faire basculer tous les deux du haut du mur si Rosa et Livaï ne les avaient pas retenus.

-Mais t’es folle ! s’exclama Rosa à l’adresse de son amie.

-Vous êtes le meilleur, vous avez accepté le meilleur marché qui soit !

-Ts, calme-toi la folle de la bouffe, répliqua Livaï en lui lançant un regard noir.

Sasha, encore toute tremblante d’émotion, un sourire idiot sur les lèvres, recula de quelques pas, désormais fermement surveillée par Conny et Jean d’un côté, Rosa de l’autre. Dimo et Livaï échangèrent une poignée de main, scellant leur nouvel accord et alliance. 

Rosa ne savait pas quel était le plan du major sur le long terme. Ni même s’il en avait un.

Mais elle comprenait que dorénavant, le Bataillon entrait dans une guerre ouverte contre le gouvernement. Pour leur propre survie. Et celle des populations muselées, accablées, qui vivotaient sans savoir si elles seraient toujours là le lendemain. Quitte à crever, autant le faire en se battant. Telle était la ligne de conduite de leur caporal-chef. Et cela lui convenait parfaitement. Elle n’avait jamais laissé tomber, même dans les situations critiques. Son feu intérieur était toujours là pour lui rappeler que tant qu’elle respirait, rien n’était terminé. Alors tant que le Bataillon était encore là, ils se battraient pour préserver leur survie et leur semblant de liberté.




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