La rue était animée. Les gens passaient, se bousculaient, faisaient peu attention aux autres. Rosa grogna un peu quand un jeune type lui rentra à moitié dedans en courant et ne se retourna même pas pour s’excuser.
A mesure qu’ils avançaient dans la rue marchande de Trost, elle nota que quelques personnes s’étaient rassemblées autour d’eux. Un homme avait reconnu Livaï et ce simple nom ameuta d’autres curieux. Certains murmuraient qu’il n’était pas si grand que ça -toujours une surprise, lorsqu’on ne l’avait vu que de loin et à cheval. Mais rapidement, les visages se firent moins amicaux qu’agacés voire agressifs. Depuis la Bataille de Trost, la ville avait commencé à sombrer et peinait à se relever. L’économie était au plus mal, les habitants vivotaient comme ils le pouvaient, les marchands avaient du mal à tirer leur épingle du jeu. Le ressentiment envers l’armée était grand : le sentiment de se trouver face à des personnes logées et nourries aux frais de leurs impôts, n’ayant pas à se soucier de ce qu’ils allaient manger le lendemain. Le Bataillon, plus que les autres corps d’armée, suscitait de vives réactions. Leurs derniers échecs et l’impossibilité actuelle de monter une opération viable de reconquête du mur Maria échauffaient les esprits. Aussi, certains commencèrent à devenir virulents et à montrer des signes de nervosité. Ils expliquèrent que plus personne ne venait sur Trost, que les commerces ne tournaient plus et que des bandits avaient remplacé la Garnison qui s’était fait la malle. Tous les facteurs s’accumulaient pour mener la vie dure aux habitants restant dans le District. Les dents serrées, Rosa les observait, prête à réagir s’ils allaient trop loin. Au fond d’elle, elle comprenait leur agacement, leur colère, leur sentiment d’être laissés pour compte et de ne pas voir d’issue positive. Pour autant, elle ne les laisserait pas faire éclater leur colère contre l’un d’eux. Elle lança un regard noir à un homme qui la dévisageait avec circonspection, lequel marmonna quelques mots incompréhensibles avant de reporter son attention sur le caporal-chef.
L’altercation n’eut cependant pas le temps d’aller plus loin car un charriot déboula, fonçant droit sur eux.
Le souffle coupé, Rosa fit un pas en arrière pour éviter de se faire percuter, entraînant avec elle Sasha qui poussa un cri de surprise.
L’action ne dura que quelques secondes.
Le chariot ne ralentit pas. Cheval lancé au galop.
Mais deux paires de bras inconnus se saisirent de deux d’entre eux.
-Ar… commença Sasha avant de s’interrompre.
-Eren ! Christa ! cria Conny en se redressant.
-Putain, c’est une manie de se faire enlever ! jura Rosa en se précipitant, rapidement suivie par ses amis.
Alors que le nuage de poussière soulevé par l’arrivée fracassante du chariot retombait, l’ensemble de l’escouade Livaï avait disparu, s’envolant sur les toits à l’aide de leur équipement. Les commerçants énervés se retrouvèrent à se fixer dans le blanc des yeux, dubitatifs, noyés dans l’incompréhension. Tout était allé très vite. Personne n’avait eu le temps d’assimiler. Et déjà, les soldats contre lesquels ils étaient prêts à passer leurs nerfs n’étaient plus là.
Sans hésitation, l’escouade Livaï suivit le charriot qui avait enlevé leurs amis. Ils étaient précis dans leurs mouvements, coordonnés et loin de la panique que leurs exclamations précédentes pouvaient laisser penser.
Quelques heures plus tôt, Romilda était revenue, annonçant qu’il était temps de mettre en place le leurre qui forcerait les Brigades à passer à l’action. Eren et Historia étaient restés chez Betty, confinés. Tandis qu’Armin et Jean avaient été choisis pour faire leur doublure. Ce dernier avait grogné que c’était la dernière fois qu’il faisait ça et Eren avait répliqué qu’ils ne se ressemblaient pas du tout. Le tout avait failli dégénérer en une dispute quand il avait été évoqué le fait qu’Eren « n’avait pas une tête de cheval ». Livaï avait fait taire toute protestation puis Rosa avait tapoté l’épaule de son ami en disant qu’il jouait une parfaite doublure, quoi qu’il en dise.
C’est ainsi que l’ensemble de l’escouade se retrouva à proximité d’un grand hangar. Ils restèrent perchés sur les toits, surveillant les alentours. Clairement, ceux qui avaient enlevé leurs amis n’étaient pas des professionnels. Ils étaient loin d’être des militaires aguerris. Ils avaient filé comme s’ils n’avaient pas remarqué l’équipe les prenant en chasse. Ils s’étaient arrêté dans un lieu plus que visible. Ils n’avaient pas cherché à les semer ou dissimuler leurs traces. Soit ils s’en fichaient, soit ils n’avaient réellement pas conscience d’avoir été suivis.
Tandis que Conny, Sasha et Livaï restaient à leurs postes, regardant les alentours des fois que d’autres complices surgiraient, Mikasa et Rosa se glissèrent discrètement jusqu’à une fenêtre du hangar pour voir ce qu’il s’y passait.
Jean et Armin se faisaient face, chacun ligoté à une chaise.
Pour l’heure, il semblait n’y avoir qu’un seul homme qui les surveillait. Mais ses intentions étaient bien au-delà d’une simple surveillance passive. Sous le regard tendu de Jean, l’homme s’approcha d’Armin qu’il prenait pour Historia et commença à laisser ses mains se balader sur son corps. De là où elles étaient, Mikasa et Rosa ne pouvaient pas entendre ce qu’il lui murmurait mais l’expression de leur ami et le sourire tordu, presque baveux de l’homme ne laissait aucun doute sur ses intentions. Il était seul en attendant que ses complices se pointent. Il y avait clairement moyen qu’il mette ce temps à profit pour réaliser ses sombres desseins. Armin détourna le regard, tremblant, les dents serrées, presque tétanisé, pris entre la nécessité de conserver son rôle et le dégoût de ces mains se baladant sur ses vêtements.
-J’vais l’buter, grogna Rosa en se saisissant de ses lames.
Mikasa posa une main ferme sur son poignet.
-Pas de suite.
Elle lui adressa un regard qui voulait dire fais pas de connerie puis repartit vers Livaï pour lui faire son rapport et recevoir de nouvelles instructions.
-Qu’est-ce que ça donne ? demanda le caporal-chef.
-Il vaudrait mieux se dépêcher. Le déguisement d’Armin ne tiendra pas longtemps. Il me fait un peu de peine. Et puis si on attend trop, Rosa va débouler toute seule et massacrer le type qui s’en prend à lui.
Livaï hocha doucement la tête, sans rien dire.
De son côté, Rosa surveillait toujours, les dents serrées, les mains crispées sur les manches de ses lames à en faire blanchir ses jointures.
Ce sale porc.
Il ne perdait rien pour attendre.
Elle n’allait tout de même pas laisser un type agresser sexuellement l’un de ses amis sans lui rendre la monnaie de sa pièce.
Mais Mikasa avait été claire : ce n’était pas le moment de laisser les émotions la submerger. Elle devait s’en tenir au plan et suivre les instructions du caporal-chef. Même si c’était insoutenable de voir ce mec baver à moitié dans le cou d’Armin sans pouvoir rien faire.
Aussi, elle fut soulagée quand Livaï donna l’ordre de faire irruption et de maîtriser l’inconnu.
Rosa fut la première à reprendre pied avec le sol, désengageant ses grappins du mur dans lequel ils étaient fichés.
-Pas de mort, rappela Livaï en la fixant. On le neutralise. C’est tout.
-Evidemment, grogna la jeune fille, dégainant tout de même ses lames.
Mais le caporal-chef savait qu’elle obéirait. Rosa, comme ses autres camarades, n’avait jamais pris la vie d’un autre être humain. Et il savait que ce n’était pas une décision qu’on prenait à la légère. Tant qu’on pouvait l’éviter, on le faisait. Ce n’était pas comme se retrouver face à un titan qu’on pouvait considérer comme très différent de soi, monstrueux alors qu’on restait humain. Là, c’était s’attaquer au semblable. Au ressemblant. C’était voir dans l’autre un miroir de soi-même. Prendre la vie d’un semblable n’était jamais anodin. Tous le savaient.
La porte du hangar fut ouverte avec fracas. L’homme sursauta, sa main baladeuse en suspens sur la clavicule d’Armin. Rosa nota avec une colère froide qu’il avait commencé à déboutonner le haut de la chemise de son ami. Heureusement qu’ils étaient arrivés à temps, avant qu’il ne se rende compte de la supercherie. Et qu’Armin soit davantage traumatisé.
Sans réfléchir, elle se précipita vers l’homme qui tenta de se dégager mais elle fut plus rapide. Elle lui asséna un coup du manche de sa lame. L’homme tomba au sol dans un bruit sourd, geignant en se massant la mâchoire où le coup de Rosa l’avait atteint. Il avait atterri sur les fesses, un masque d’incompréhension peint sur son visage tandis que ses yeux passaient sur chaque nouvel arrivant ayant fait irruption dans le hangar.
Un autre coup -de botte, cette fois-ci, en pleine poitrine- le força à s’allonger sur le dos et Rosa le menaça de sa lame pour qu’il se tienne tranquille.
Livaï s’approcha avec de la corde, attachant ses poignets entre eux tandis que Mikasa le bâillonnait.
Sasha s’occupa de libérer Jean et Rosa coupa d’un geste sec les liens qui liaient Armin à sa chaise.
-Ça va ? lui demanda-t-elle en reboutonnant d’un geste autoritaire le haut de sa chemise.
-Oui, merci. Ne t’en fais pas pour moi, répondit son ami d’un sourire gêné.
Elle haussa un sourcil mais ne dit rien. Il n’avait pas l’air de vouloir s'appesantir sur ce qui venait de se passer. Et ils n’en avaient de toutes les façons pas le temps car Conny, qui était resté perché sur le toit à faire le guet, les avertit, à travers une fenêtre, que trois personnes venaient dans leur direction.
Silencieux et rapides, les soldats mirent en marche la suite du plan. Armin et Jean reprirent leurs places. Les cordes furent vaguement remises en place, assez pour faire illusion de loin, pas assez pour réellement les entraver.
Les soldats se dissimulèrent derrière des caisses qui s’entassaient dans le hangar. Tous prêts au combat.
Bientôt, la porte s’ouvrit sur trois hommes qui discutaient.
Ils remarquèrent rapidement que leurs prisonniers n’étaient plus surveillés.
Mais les soldats ne leur laissèrent pas le temps de se poser plus de question : ils surgirent de l’ombre, maîtrisant les trois hommes à la vitesse de l’éclair. Armin et Jean s’élancèrent d’un même mouvement, usant des cordes qui les entouraient pour entraver leurs kidnappeurs.
-Conny ! Tu confirmes qu’il n’y a que ces trois types ? demanda Mikasa d’une voix forte.
-Affirmatif !
Tout à coup, Rosa nota du coin de l'œil que l’homme que Mikasa maintenait au sol avait réussi à dégager suffisamment son bras pour se saisir d’un pistolet qu’il dissimulait dans sa veste. Son souffle se coupa, elle allait réagir mais une autre fut plus prompte : une flèche se planta dans l’arme. Sasha, perchée sur une caisse, fit comprendre à l’homme qu’il n’avait pas intérêt à jouer au plus malin.
Après avoir maîtrisé, attaché et bâillonné tous les hommes, Livaï s’approcha de celui qui avait dégainé un pistolet. Il lui demanda clairement s’il était le chef de tous ces glandus (ne le formula pas ainsi mais c’est comme ça que le comprit Rosa qui observait l’interaction du coin de l’oeil tout en surveillant l’entrée pour prévenir une éventuelle irruption non-voulue).
-Non, je ne suis qu’un simple cocher, répondit l’homme d’un air paniqué. Je ne sais rien du tout, je vous en prie ne me faites pas de mal.
Rosa fronça un sourcil, dubitative. Mikasa ne semblait pas plus convaincue. Elle cherchait visiblement dans ses souvenirs, persuadée d’avoir déjà vu ce type. Puis quelque chose lui revint :
-Je te connais, dit-elle simplement, d’un ton froid. Je t’ai vu à Trost. Avec ton chariot. Tu ralentissais l’évacuation parce que le chariot ne passait pas la porte intérieure.
Son regard se fit plus froid, plus pénétrant tandis que l’homme déglutissait. Il n’en menait pas large et il le savait.
-Les hommes l’appelaient “patron”, continua Mikasa d’un ton égal.
-Hm, intéressant, commenta Livaï. Allez, viens, tu vas faire un tour avec nous. Tu n’y vois pas d’inconvénient ?
-Comme si j’avais l’choix, cracha l’homme, les dents serrées.
-On va laisser tes hommes moisir ici un petit moment. Tu les retrouveras quand on reviendra.
D’un regard, il balaya les prisonniers qui, pour certains, avaient un air un peu paniqué dans le regard. Celui que Rosa désignait mentalement comme le “gros porc” marmonnait des mots incompréhensibles derrière son bâillon, mais assez fort pour attirer leur attention.
-Resserre le bâillon de ce type, lâcha Livaï sans trop adresser cet ordre à une personne en particulier.
Armin se dévoua, Rosa voulut y aller à sa place mais son ami était déjà en train de desserrer le bâillon de l’homme afin de le remettre mieux en place.
-Hé, j’ai tout entendu, commença l’homme tandis qu’un filet de bave coulait sur son menton. En vérité, t’es un garçon. C’est ta faute, ce qui m’arrive. Avant, j’étais normal. Mais maintenant… regarde dans quel état tu m’as mis.
Armin sembla de nouveau figé, incapable de lui remettre rapidement son bâillon.
-Tu peux pas me laisser comme ça, continua l’homme, bavant davantage et dévorant le jeune homme des yeux.
-Euh…
Rosa posa une main ferme sur l’épaule de son ami et le força à reculer d’un pas :
-Laisse, je m’en occupe, lui dit-elle doucement.
Elle dévisagea l’homme pendant une fraction de seconde. Son regard papillonnait entre Armin qui s’éloignait et elle qui lui faisait désormais face.
-Qu’est-ce que vous foutez ? lança Livaï qui commençait à s’éloigner avec le chef de toute cette bande. Magnez-vous, on se casse.
Sans demander son reste, Rosa envoya son pied valser dans l’entrejambe de l’homme puis profita du fait qu’il se pliait de douleur pour lui asséner un coup de genou en plein visage.
-Salope ! Espèce de sale pute j’vais te faire ta fête ! éructa l’homme d’une voix étranglée, ne sachant plus à quelle souffrance donner le plus d’attention : son nez et sa lèvre ensanglantés ou son entrejambe qui irradiait d’une douleur sourde ?
D’un geste autoritaire, Rosa lui attrapa les cheveux pour le forcer à relever la tête et remit en place le bâillon, faisant taire le flot d’insultes à son encontre qu’il commençait à déverser.
-Tu lèves encore une fois la main sur Armin, tu lèveras plus jamais la main sur quoi que ce soit, prévint-elle d’un regard noir.
Sur ce, elle lui tourna le dos, poussant son ami devant elle et rejoignit le reste de l’escouade.