Le lendemain après-midi, une pluie fine venait de s’arrêter, laissant place à un ciel bas et gris. La Génération des Miracles et Kagami s’étaient rassemblés dans un petit café de quartier. Attablés près de la grande baie vitrée, ils commandèrent de quoi se réchauffer tout en observant le parc juste en face, où un terrain de basket municipal s’animait sous les cris de quelques enfants du primaire qui s’échangeaient un ballon usé.
La discussion tournait inévitablement autour de Kiso Mochiyasu. Malgré les barrières que Kanji avait érigées la veille et ses paroles cinglantes, aucun d’entre eux n’avait l’intention de l’abandonner à son sort.
-Ce type, Kiso, est une vraie sangsue, grogna Aomine en croisant les bras, le regard noir. S’il utilise le basket pour faire du chantage et entraîner Sanda dans ses magouilles de paris clandestins, on doit l’écraser sur son propre terrain.
-C’est exact, approuva Akashi, une lueur froide dans ses yeux hétérochromes. Nous ne pouvons pas le laisser détruire la vie de Kanji une seconde fois. Notre culpabilité ne doit pas nous paralyser ; elle doit nous pousser à agir, même si Kanji refuse notre aide pour le moment.
-Mais comment faire s’il refuse de nous parler ? soupira Midorima en ajustant ses lunettes. On ne peut pas le forcer à accepter notre protection.
Alors que Kuroko s’apprêtait à suggérer d’aller directement parler à Yuto pour s’allier à eux, Kise, qui regardait distraitement par la vitre, s’interrompit net. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise.
-Hé... les gars, regardez là-bas, murmura Kise en pointant le doigt vers le terrain en face.
Le groupe se tourna vers la vitre. Au milieu des enfants qui couraient dans tous les sens, un jeune homme venait de faire son apparition. Il avait retiré sa veste et portait un simple t-shirt blanc. Il venait d’intercepter une passe trop haute d’un gamin, effectuant un dribble lent et exagéré pour amuser la galerie avant de faire une passe aveugle parfaite dans les mains d’un autre petit garçon.
Un grand sourire radieux, pur et sincère illuminait ses lèvres. Ses yeux vert opaline brillaient d’une joie enfantine, totalement dépourvus de la froideur et de la détresse des jours précédents.
C’était Kanji. Débarrassé du poids de ses secrets, des menaces de Kiso et de la rancœur envers Teiko, il redevenait simplement le garçon qui aimait le basket plus que quiconque, transmettant sa passion à la génération suivante.
La clochette du café tinta joyeusement lorsque Kagami poussa la porte, immédiatement suivi par la Génération des Miracles. Traversant l’avenue d’un pas décidé, le groupe franchit la petite barrière blanche qui délimitait le terrain municipal.
À leur approche, les éclats de rire des enfants faiblirent un instant. Kanji s’arrêta net, le ballon serré contre sa hanche. En croisant les yeux bleus de Kuroko et la silhouette imposante d’Aomine, son sourire radieux s’évanouit, remplacé par un moment d’hésitation visible. Ses yeux vert opaline se voilèrent de cette même retenue défensive qui l’avait poussé à fuir les jours précédents. Il fit un pas en arrière, prêt à ramasser ses affaires.
Mais c’était sans compter sur l’enthousiasme débordant des enfants. Un petit garçon aux cheveux ébouriffés pointa du doigt la taille surhumaine de Murasakibara, puis la chevelure rouge de Kagami.
-Ouah ! Regardez comment ils sont grands ! S’il vous plaît, monsieur Kanji, on peut faire un match avec eux ? Dites oui, s’il vous plaît !
-S’il vous plaît ! Un vrai match ! reprirent un chœur les autres gamins en tirant sur le t-shirt blanc de Kanji.
La pression de la jeune garde était tout simplement trop forte. Face à ces yeux brillants d’impatience, la rigidité de Kanji se brisa. Il laissa échapper un soupir vaincu, mais un léger plu amusé au coin de ses lèvres trahit sa capitulation. Il croisa le regard d’Akashi, qui lui adressa un hochement de tête respectueux, dénué de tout défi.
-Bon... d’accord, céda doucement Kanji. Mais ne venez pas vous plaindre s’ils courent trop vite.
Kagami laissa échapper un grand rire, brisant définitivement la glace, et s’empara du ballon. Les équipes se formèrent naturellement, mélangeant les Miracles, Kagami, Kanji et les enfants pour équilibrer le jeu.
Dès les premières secondes, la magie opéra. Sur ce petit terrain de quartier, loin des projecteurs de la Winter Cup et des traumatismes de Teiko, le basket redevint ce qu’il aurait toujours dû être : un plaisir. Porté par le rythme effréné des enfants, Kanji oublia totalement sa rancœur. Ses passes redevinrent fluides, précises, trouvant Kuroko par un une-deux nostalgique qui fit crier de joie les petits spectateurs sur le côté. Kise se prêta au jeu en moment de fausses chutes dramatiques face aux dribbles des plus jaunes, tandis qu’Aomine levait doucement un gamin à bout de bras pour lui permettre de dunker sous les acclamations générales.
Pendant ce court intermède, Kanji offrit à ses anciens coéquipiers le plus beau des cadeaux : sa confiance retrouvée, le temps d’un match. Son agilité naturelle et sa rapidité surhumaine s’exprimaient à nouveau sans retenue, sous le regard profondément admiratif et émerveillé des enfants qui n’avaient jamais vu un basket aussi beau.
Ce moment sur le bitume fit un bien immense à Kanji. Pour la première fois depuis des années, les barrières qu’il avait si soigneusement érigées autour de son cœur s’effondrèrent complètement. Il se lâcha tellement, libérant toute la spontanéité qu’il avait étouffée. Son grand sourire ne quitta plus ses lèvres, illuminant son visage d’une lueur que Kuroko n’avait pas vue depuis l’âge d’or de Teiko.
Totalement pris au jeu, Kanji commença à faire le clown pour le plus grand bonheur des petits. Avec une agilité théâtrale, il fit semblant de s’emmêler les pinceaux dans ses propres dribbles, feignant la surprise en tombant fesses au sol après une feinte maladroite d’un gamin de dix ans. Un peu plus tard, il s’élança vers le cercle, arma son tir chirurgical si célèbre, mais modifia sa trajectoire au dernier moment pour envoyer le ballon rebondir bêtement sur la tranche du panneau, s’exclamant avec un air dépité exagéré pour que les enfants puissent récupérer le rebond et marquer à leur tour.
Les éclats de rire éclatèrent de partout, résonnant joyeusement dans tout le parc. La bonne humeur contaminant instantanément le reste du groupe. Kagami, hilare, se laissa intercepter par une fillette tandis que Murasakibara s’asseyait carrément par terre pour être à la hauteur de ses adversaires du jour. Même Akashi et Midorima abandonnèrent leur éternel sérieux, échangeant des passes amicales et des sourires complices avec Kanji à travers le chaos joyeux qui régnait sur le terrain. À ce instant précis, sous le ciel gris de l’après-midi, il n’y avait plus de dettes, plus de menaces professionnelles, et plus de passif douloureux. Il n’y avait qu’une bande de copains unie par la même passion universelle.
Le rire d’un petit garçon fut soudainement coupé net. Un t’shirt sombre s’interposa et une main gantée de cuir intercepta brutalement le ballon au rebond. Kiso Mochiyasu venait d’apparaître sur le terrain, gâchant instantanément l’atmosphère chaleureuse. Son trench-coat beige flottait légèrement au vent et un sourire malsain, presque carnassier, étirait ses lèvres.
Ses yeux marron, froids et mesquins, se fixent immédiatement sur Kanji.
-Tiens, tiens. Le grand stratège de l’ombre joue les baby-sitters ? lâcha Mochiyasu d’une voix mielleuse et provocatrice. Dis-moi, Kanji... Si tu as encore l’énergie de courir après des gosses, tu as sûrement le temps pour un petit un contre un face à moi, non ? Juste pour voir ce que vaut ta fameuse agilité.
Les enfants, ne comprenant absolument pas les motivations sombres et la dangerosité de cet adulte en costume, trépignèrent d’impatience. Pour eux, ce n’était qu’un jeu de plus.
-Allez, monsieur Kanji ! Fais-lui voir ! Bats-le ! poussèrent-ils en chœur, incitant leur mentor à accepter le défi.
Kanji sentit une vague de panique l’envahir, mais le regard confiant des enfants l’empêcha de fuir. Il inspira profondément, ses yeux vert opaline se durcissant. Il accepta le défi d’un simple hochement de tête. Sentant la tension grimper d’un cran, la Génération des Miracles et Kagami se postèrent immédiatement en dehors des lignes du terrain. Leurs visages s’étaient fermés, leurs corps tendus, prêts à intervenir à la moindre seconde au cas où la situation dégénérerait.
Le duel commença. Mochiyasu attaqua le premier, pensant écraser facilement le lycéen grâce à son statut et son expérience de joueur professionnel. Mais il avait gravement sous-estimé la rage intérieure et les progrès fulgurants de Kanji.
Dès les premières secondes, Kanji l’humilia totalement. Déployant son jeu rapide, fluide et d’une intensité surhumaine, le jeune meneur enchaîna les cross-overs dévastateurs. Il passa sous le bras du professionnel avec une vitesse si effrayante que Mochiyasu ne vit même pas le vent tourner. Kanji feinta à gauche, s’effaça à droite et inscrivit un panier parfait sous les cris de joie des enfants. À la possession suivante, Kanji lui subtilisa proprement le ballon des mains, le laissant sur place.
Blessé dans son orgueil de joueur pro devant un public de gamins et de rivaux, Mochiyasu perdit totalement son sang-froid. Ses yeux s’injectèrent de sang et il reprit ses mauvaises manières, celles-là mêmes qui alimentaient les faits divers des journaux.
Alors que Kanji le débordait à nouveau par la droite, Mochiyasu n’essaya même pas de jouer le ballon. Il balança violemment son coude et projeta Kanji de tout son poids. L’impact fut brutal. Le jeune meneur vola sur un mètre avant de tomber lourdement sur le bitume usé, son crâne frôlant le sol dans un bruit sourd.
-Monsieur Kanji ! hurlèrent les enfants, terrifiés par la violence du choc, certains éclatant en sanglots.
Un grondement de fueur s’échappa de la gorge de Kagami et d’Aomine, qui firent un pas rageur sur le terrain, les poings serrés, d’un même mouvement qu’Akashi et Murasakibara. Mais avant qu’ils ne puissent sauter sur Mochiyasu, Kanji leva une main tremblante pour les stopper.
Malgré la douleur lancinante qui irradiait son épaule et son flanc, Kanji serra les dents. Il prit une grande inspiration, refoulant ses larmes, et se redressa lentement, poussa sur ses jambes instables. Il épousseta son t-shirt blanc et se tourna vers les enfants, forçant un grand sourire rassurant sur son visage blême pour ne surtout pas les inquiéter.
-Je vous en faites pas, les enfants ! C’est rien du tout, juste une petite glissade ! Regardez, je vais très bien ! dit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre enjouée, bien que sa respiration soit courte.
Mociyasu s’approcha lentement de Kanji qui peinait encore à retrouver son souffle. Ignorant superbement le regard assassin de la Génération des Miracles à la lisière du terrain, le professionnel se pencha vers le jeune homme. Affichant un sourire malsain, il lui parla à voix basse, s’assurant que personne d’autre ne puisse capter ses menaces.
-Tu fais le fier devant ces mioches, Kanji, mais tu sais très bien comment ça va se finir. Si tu ne te pointes pas à ce match sauvage, je m’en prendrai à ton petit club de rue. Et tes précieux amis paieront ta dette à ta place.
À ce mots, quelque chose se rompit en Kanji. La vision de Yuto, Inaba et Naotane blessés par sa faute balaya instantanément sa peur. Une colère noire et viscérale pulsa à travers ses muscles. Oubliant totalement l’espace d’une seconde les enfants qui l’entouraient, Kanji agrippa le trench-coat de Mochiyasu et le poussa violemment en arrière. Le professionnel recula de plusieurs pas sur le béton, un rire narquois s’échappant de sa gorge en voyant qu’il avait réussi à le faire craquer.
Se rendant compte immédiatement de son geste devant les yeux écarquillés des gamins, Kanji se reprit aussitôt. Il força un rictus sur son visage blême pour masquer son trouble.
-Le... le face-à-face est fini, lança-t-il d’une voix qu’il tentait de raffermir. Je suis fatigué, je rentre chez moi.
Il ramasser prestement son sac de sport au sol. Mais alors qu’il faisait demi-tour, Mochiyasu, piqué au vif par l’affront et profondément mauvais, le rattrapa brutalement par l’épaule pour le retenir de force.
-Tu ne t’en tireras pas comme ça, gamin...
C’en était trop. Cette fois, la Génération des Miracles et Kagami n’attendirent aucun signal. En un éclair, le groupe franchit la ligne et intervint avec une synchronisation parfaite.
Kagami fut le premier sur l’homme, abattant sa main massive sur le poignet de Mochiyasu pour lui faire lâcher prise avec une poigne de fer. Au même instant, Aomine s’interposa physiquement, bousculant l’épaule du professionnel pour le forcer à reculer, une lueur sauvage et meurtrière au fond des yeux. Murasakibara se posta juste derrière Kanji comme un rempart infranchissable, sa silhouette gigantesque plongeant Mochiyasu dans l’ombre. Kise et Midorima encadrèrent immédiatement les enfants terrifiés pour les mettre à l’abri, tandis que Kuroko soutenait Kanji par le bras.
En première ligne, Akashi s’avança face au joueur professionnel, ses yeux hétérochromes brillant d’une froideur impériale et absolue.
-Tu as commis une grave erreur, Kiso Mochiyasu, déclara Akashi d’une voix calme mais si tranchante qu’elle fit frissonner l’adulte. Tu as posé les mains sur un joueur de Teiko. Et cette fois, nous sommes là.
Mochiyasu releva un sourcil face au mur humain dressé devant lui. Malgré la pression imposante de Kagami et des Miracles, le professionnel ne broncha pas. Son visage resta de marbre, dénué de la moindre panique. Il prit une lente inspiration, dégageant calmement son poignet de la poigne de Kagami pour réajuster les revers de son trench-coat. Son regard marron, froid et calculateur, se posa une toute dernière fois sur Kanji, lourd de promesses silencieuses. Puis, tournant les talons sans ajouter un mot, il disparut du terrain, sa silhouette s’effaçant rapidement dans les ruelles adjacents au parc.
Dès que la menace fut écartée, la tension retomba d’un coup. Les enfants, oubliant instantanément l’homme en costume, se précipitèrent en avant et encerclèrent Kanji.
-Monsieur Kanji ! Tu as eu super mal ?
-T’es sûr que ça va ? C’était violent comme chute !
-Tu es le plus fort, tu t’es relevé direct !
Toutes ces petites voix inquiètes et admiratives firent légèrement sourire le jeune homme. Une lueur de tendresse authentique adoucit ses yeux vert opaline. Il prit le temps de caresser les cheveux du plus proche et de les rassurer d’un ton doux, leur promettant qu’il en avait vu d’autres.
Une fois les enfants calmés et retournés ramasser leurs blousons, Kanji se redressa lentement. Il se tourna vers la Génération des Miracles et Kagami, qui le fixaient en silence, le cœur encore lourd de ce qu’ils venaient d’entendre et de voir. Le jeune meneur de l’ombre prit une profonde inspiration. Sa posture n’était plus défensive ; elle était empreinte d’une dignité tranquille.
Il posa son regard sur chacun d’eux, s’arrêtant un instant sur Kuroko, puis sur Akashi.
-Merci, dit-il d’une voix sincère, brisant définitivement la glace. Merci d’avoir joué avec moi pour les enfants. Vous leur avez offert un moment magique qu’il n’oublieront pas de sitôt.
Pour la première fois depuis leurs retrouvailles, ce n’étaient pas des excuses formelles qui flottaient entre eux, mais un véritable pont reconstruit sur le bitume.