Inaba s’apprêtait à répliquer vertement, mais Amano Naotane posa une main ferme sur son épaule pour lui intimer le silence. Le jeune homme aux longs cheveux noirs fit un pas en avant, dominant la Génération des Miracles de toute sa stature. Ses yeux gris acier scrutaient Akashi, cherchant la moindre faille, le moindre signe de comédie. Ne trouvant qu’une honnêteté brute, son expression s’adoucit imperceptiblement.
-Les mots ne valent rien pour quelqu’un qui a été trahi par ses propres frères d’armes, commença Naotane d’une voix basse, posée et terriblement mature. Vous voulez prouver votre sincérité ? Alors n’espérez pas une solution miracle ou un défi rapide pour vous racheter. Ce dont Kanji a besoin, c’est de temps. Et de preuves tangibles.
Il pointa du regard le sol fissuré du terrain de rue.
-Nous nous entraînons ici presque tous les jours après les cours. Tous les quatre. Si vous voulez vraiment qu’il croit à vos regrets, vous allez devoir le prouver par des actes concrets et répétés. Venez ici. Souvent. Très souvent. Même si Kanji vous ignore, même s’il refuse de vous adresser la parole ou s’il quitte le terrain dès que vous arrivez. Venez pour lui parler, pour le regarder jouer, pour être là, tout simplement. C’est à cette seule condition, en persévérant face à sa froideur, que vous lui prouverez que vous n’êtes pas là par hasard ou pour vous donner bonne conscience. Vous devrez endurer sa rancœur jusqu’à ce qu’il accepte réellement vos excuses.
Inaba laissa échapper un sifflement entre ses dents, visiblement satisfait par la proposition de son ami, tandis que Naotane croisait les bras, attendant de voir si les anciens rois du collège accepteraient de descendre de leur piédestal pour s’imposer une telle discipline.
Kuroko fut le premier à réagir, un léger sourire soulageant enfin son visage d’ordinaire impassible.
-J’accepte cette condition, dit-il fermement en s’inclinant respectueusement devant Naotane et Inaba. Je serai là dès demain.
Akashi hocha la tête à son tour, un éclat de détermination pure dans les yeux.
-C’est une excellente condition. Nous serons là nous aussi.
Amano Naotane remit calmement son casque audio autour du cou, mais avant de faire demi-tour, il jeta un dernier regard lourd de sens à Akashi et Kuroko.
-Il y a une chose que vous devez comprendre avant de revenir demain, ajouta Naotane d’une voix douce. Kanji n’est pas en colère contre vous. Il ne ressent pas de haine. Il a juste été profondément, terriblement triste de votre comportement dans le passé. Ce que vous avez piétiné, c’est sa confiance et ses souvenirs les plus précieux. C’est Yuto qui est en colère. Yuto rage contre vous parce qu’il a dû ramasser les morceaux et qu’il ne supporte pas de voir son meilleur ami souffrir par votre faute. C’est sa loyauté qui le rend agressif.
Inaba Tadasue toisa une dernière fois la Génération des Miracles, un sourire en coin, mi-provocateur, mi-défiant. Il fit tourner une dernière fois son ballon sur son index avant de l’attraper d’un coup sec.
-A demain, les génies. On verra si vous tenez la distance, lança Inaba.
Il tourna les talons aux côtés de Naotane, levant simplement une main nonchalante en guise de signe d’au revoir. Leurs deux silhouettes finirent par disparaître sous les ombres des arbres du parc, laissant le groupe de Teiko seul face au panier de basket rouillé.
Kagami, qui était resté silencieux pendant de longues minutes à observer la scène, poussa un immense soupir en se massant la nuque. Il se tourna vers Kuroko, puis vers Akashi et les autres, le visage sérieux.
-Bon, je viens avec vous demain, déclara brusquement l’as de Seirin en croisant les bras.
Kuroko cligna les yeux, surpris.
-Kagami-kun ? Ce n’est pas ton histoire...
-Justement ! coupa Kagami avec sa franchise habituelle. Vu le tempérament de feu du mec aux cheveux châtains et la colère de votre ancien ailier, vous allez droit au casse-pipe. Si vous y allez seuls, vous allez être trop coincés par votre culpabilité pour aligner deux mots, ou Aomine va finir par s’énerver. Je serai là pour servir de tampon si les choses se passent mal. Et puis... je veux voir ce fameux Kanji jouer de mes propres yeux.
Le lendemain, la fin de journée étirait une lumière orangée sur le terrain de rue à l’abandon. Comme promis, la Génération des Miracles, Kuroko et Kagami franchirent le grillage rouillé. Inaba et Amano Naotane étaient déjà là, faisant rebondit un ballon sur le bitume usé.
-Tiens, vous êtes venus pour de vrai, lança Inaba, le visage fermé et les bras croisés, restant immédiatement sur ses gardes.
Amano, fidèle à sa nature plus calme et sympathique, gratifia le groupe d’un hochement de tête poli. Il abaissa son casque audio sur ses épaules pour entamer la discussion. L’échange débuta lentement, Kagami s’efforçant de détendre l’atmosphère en parlant du niveau de jeu général des parquets de rue du quartier. Alors qu’Amano répondit avec bienveillance, le bruit de pas rapides brisa le fil de la conversation.
Yuto Hamano venait d’entrer sur le terrain. En découvrant la Génération des Miracles au grand complet, ses yeux rubis s’enflammèrent. Il les fusilla littéralement du regard, une hostilité glaciale émanant de toute sa personne. Fidèle aux avertissements de Naotane, il ne leur adressa pas la moindre parole. Il se contenta de passer ostensiblement à côté d’eux dans un silence lourd de reproches, allant s’adosser contre le muret de graffitis.
Quelques minutes plus tard, une silhouette plus frêle apparut à l’entrée du parc. C’était Kanji Sanda.
Il avançait avec sa dégaine coutumière, son sac de sport lâchement jeté sur l’épaule, ses cheveux noir de jais légèrement ébouriffés. En avisant l’attroupement et en reconnaissant ses anciens partenaires de Teiko, Kanji marqua un net temps d’arrêt. Ses yeux vert opaline se fixèrent sur Kuroko, puis sur Akashi. Le malaise était palpable, mais le jeune meneur stratégique fit preuve d’une grande maturité.
-Bonsoir, dit simplement Kanji d’une voix douce.
Par pure politesse, il salua l’ensemble du groupe, incluant Kagami d’un hochement de tête, avant de détourner le regard. Sans s’attarder, il traversa le terrain pour rejoindre Yuto, se plaçant sous l’aile protectrice de son meilleur ami.
Sans prêter plus d’attention au groupe de Teiko, Kanji posa son sac au sol et attrapa le ballon. D’un simple regard vert opaline vers ses coéquipiers, le signal fut donné. Le quator entama immédiatement une série d’exercices à haute intensité sur le bitume fissuré, sous les yeux rivés de Kagami et de la Génération des Miracles.
Le spectacle qui s’offrit à eux laissa Kagami totalement sans voix. Kanji commença ses dribbles, et sa rapidité s’avéra effrayante. Il serpentait entre Inaba et Amano avec une agilité fluide, presque iréelle, changeant de direction en une fraction de seconde sans jamais perdre le contrôle de la balle. Les minutes s’égrenaient, les exercices s’enchaînaient à un rythme effréné, mais Kanji ne montrait aucun signe d’essoufflement. Son endurance surhumaine s’était encore grandement développée depuis le collège : il semblait posséder des poumons d’acier.
-Il a encore beaucoup progressé..., murmura Kuroko, les yeux brillants d’une admiration teintée de mélancolie.
Yuto, de son côté, se révélait tout aussi impressionnant. Son sens défensif et son placement étaient parfaits. Il suivait les moindres déplacements, les moindres feintes de Kanji à la perfection, anticipant chaque trajectoire. Entre eux, la synchronisation était telle qu’on aurait dit un duo de danseurs professionnels exécutant une chorégraphie millimétrée. Inbana, se déplaçait avec une légèreté surprenante, offrant des solutions rapides sous le panier. Quant à Amano Naotane, il gérait le tempo, fluidifiant les passes et servant de véritable catalyseur à l’équipe.
Pour Kagami, habitué au jeu physique et explosif de Seirin, ce qu’il avait sous les yeux était tout simplement du très beau basket d’entraînement. C’était un collectif pur, soudé et harmonieux.
En retrait, Kise et Midorima restaient pétrifiés. Ils reconnurent instantanément la façon si particulière de jouer de Kanji : cette manière unique de lire le terrain une seconde avant tout le monde, cette précision chirurgicale lorsqu’il s’arrêtait net pour armer un tir parfait qui transperçait le filet dans un bruit sec. C’était le style de Teiko, celui d’avant la rupture, le basket qu’ils avaient tous aimé avant de sombrer dans l’arrogance.
Après de longues minutes d’un rythme infernal, Inaba s’arrêta net, les mains sur les genoux, la poitrine haletante. Il n’arrivait tout simplement plus à suivre la cadence et les mouvements perpétuels de son meneur.
-Pause..., s’étouffa Inaba en essuyant la sueur de son front. Kanji, t’es pas humain, c’est pas possible...
Le quatuor interrompit l’exercice. C’est à ce moment que le téléphone de Kanji, resté dans son sac de sport, se mit à vibrer et à sonner avec insistance pour la énième fois de la soirée. Kanji fronça les sourcils, s’approcha du grillage et décrocha rapidement, s’éloignant un peu pour répondre à voix basse.
Profitant de ce moment de répit, Yuto croisa les bras et marcha délibérément vers la Génération des Miracles. Ses yeux rubis plantés dans deux de ses anciens coéquipiers, il rompit enfin son mutisme d’une voix cinglante :
-On peut savoir ce que vous foutez encore plantés là ? Vous avez maté notre entraînement, c’est bon, vous êtes contents ? Qu’est-ce que vous venez faire ici, au juste ?
Aomine prit la parole, avançant d’un pas pour faire face à l’ailier défensif.
-On est venus pour ce que votre pote aux cheveux noirs nous a dits hier, Hamano. On a dit qu’on viendrait, alors on est là. On n’a pas l’intention de lâcher l’affaire si facilement.
Alors que la tension montait d’un cran entre les deux anciens joueurs de Teiko et qu’Inaba et Amano s’apprêtaient à reprendre le ballon pour retourner s’entraîner, Kanji raccrocha. Son visage, d’ordinaire si calme, s’était fermé d’un coup. Il rangea nerveusement son téléphone dans sa poche.
-Je dois y aller, lança brusquement Kanji d’une voix blanche.
Ses trois amis se tournèrent vers lui, surpris par ce départ précipité. Sans donner plus d’explications, le jeune meneur ramassa son sac de sport, salua poliment l’ensemble du groupe d’un bref signe de tête, et disparut à pas pressés dans la pénombre du parc.
Un silence perplexe s’installa sur le terrain. Midorima, réajustant ses lunettes d’un geste inquiet, osa enfin briser la glace :
-Qu’est-ce qui se passe ? Il s’est produit quelque chose de grave ?
Amano Naotane poussa un léger soupir et remit son casque audio sur ses oreilles, sans l’allumer.
-Kanji a quelques problèmes familiaux en ce moment, répondit calmement Amano, son regard gris acier se perdant dans la direction qu’avait prise son ami. C’est tout ce que vous avez besoin de savoir. On ne rentrera pas dans les détails.