Le silence qui succomba au prénom de Naminé ne dura que quelques secondes. Pour Roxas, elles semblèrent pourtant s'étirer indéfiniment. Il se tenait au beau milieu de la ruelle, portant toujours la jeune fille dans ses bras, tout en observant les réactions de ses amis.
Hayner affichait une mine indécise, tiraillé entre la méfiance et la curiosité. Il piaffait d'impatience à l'idée de poser une multitude de questions. À côté de lui, Pence contemplait la nouvelle venue avec la lueur studieuse qu'il réservait aux énigmes mathématiques. Son appareil photo ballottait mollement au bout de son poignet par pure distraction.
Olette, quant à elle, avait totalement oublié son irritation. Elle se tenait tout près pour examiner le visage de l'inconnue avec une vive inquiétude. Sous la lueur tamisée des réverbères, Naminé paraissait encore plus fragile qu'au moment de sa découverte.
Ses mèches blondes encadraient un visage fin marqué par la fatigue. Sa robe claire conservait les stigmates poussiéreux des ruelles effacées. Elle serrait son carnet contre elle avec une intensité farouche, craignant visiblement qu'on ne le lui arrache.
Olette étendit doucement la main pour effleurer son épaule.
« Tu te sens capable d'avancer ? »
Naminé acquiesça par un hochement de tête imperceptible.
« Oui, ce n'est rien. »
Hayner laissa échapper une grimace incrédule.
« Tu gisais sans connaissance dans les bras de Roxas il y a une minute à peine, alors j'ai bien l'impression qu'on a dépassé le seuil de la simple fatigue. »
« Hayner », réprimanda Olette d'un ton sec.
« Qu'est-ce que j'ai dit ? »
« Un minimum de délicatesse ne serait pas de refus. »
« Je déborde de délicatesse, figure-toi. »
Les regards combinés de Pence et de Roxas se tournèrent instantanément vers lui. Hayner croisa les bras avec fierté.
« Bon, d'accord, j'admets que c'est une denrée occasionnelle chez moi. »
Malgré l'angoisse ambiante, une brève hésitation étira le coin des lèvres de Roxas. Il baissa les yeux vers Naminé.
« Est-ce que tes jambes peuvent te porter ? »
« Je suppose que oui. »
Roxas la déposa alors avec un soin infini sur le pavé. Ses genoux fléchirent aussitôt sous son poids, l'obligeant à s'appuyer sur Olette.
« Merci beaucoup », murmura Naminé.
Pendant quelques instants, elle demeura figée à observer son environnement. Son regard errait sur les façades aux briques chaleureuses et sur les enseignes suspendues au-dessus des boutiques. Les fenêtres illuminées laissaient deviner des familles achevant leur repas. Au loin, le grondement d'un tramway résonnait au bout de l'avenue.
La grande horloge de la gare dressait ses aiguilles contre le ciel éternellement ambré de la cité. Naminé contemplait ce panorama avec un trouble manifeste. On aurait dit quelqu'un qui revisite un endroit oublié de sa mémoire sans réussir à en percer le secret.
Roxas remarqua son attitude et décida de l'interroger.
« Est-ce que tu reconnais cet endroit ? »
« Non, absolument pas. »
Hayner plissa les yeux avec scepticisme.
« C'est une curieuse manière de nier pour quelqu'un qui est capable de réciter le prénom de Roxas sans qu'on le lui demande. »
Naminé pressa un peu plus fort son précieux carnet contre son cœur. Roxas soupira de lassitude.
« On ne va pas faire ça ici. »
Olette approuva cette suggestion et prit les devants.
« On la ramène chez toi ? »
« Pourquoi est-ce que ce serait chez moi ? »
« Tout simplement parce que tu l'as trouvée. »
« C'est pas une raison ! »
« Et parce que ta maison est la plus proche. »
« Ça, c'est déjà une meilleure raison. »
Soudain, une vision foudroyante traversa l'esprit de Roxas à l'idée d'affronter Elena. Son visage perdit instantanément de ses couleurs. Hayner afficha un sourire narquois.
« Oh, je crois que je visualise la suite. »
« Qu'est-ce que tu visualises exactement ? »
« Je viens de réaliser le genre de quart d'heure qui t'attend. Tu vas devoir inventer une sacrée histoire pour expliquer cette situation à ta mère. »
Roxas ferma les yeux, accablé par le destin.
« Je te déteste profondément. »
Elena ouvrit la porte, son regard posé tour à tour sur Roxas, Hayner, Pence, Olette, et enfin Naminé. Un long silence s'installa sur le perron, lourd d'interrogations silencieuses. Roxas leva prudemment une main en signe de paix.
« Salut, maman. »
Elena regarda Naminé, puis son fils, avant de reporter son attention sur la jeune fille.
« Roxas ? »
« Oui ? »
« Pourquoi y a-t-il une inconnue devant ma porte ? »
Il réfléchit brièvement, cherchant une explication plus plausible.
« C'est une excellente question. »
Hayner étouffa un rire étouffé, s'attirant immédiatement un regard assassin de la part de Roxas. Elena poussa alors le battant un peu plus grand.
« Entrez avant que les voisins commencent à inventer une histoire beaucoup plus intéressante que la vérité. »
La petite maison baignait dans une douce lumière jaune, simple et familière. Elle n'avait rien de luxueux avec ses meubles en bois sombre, ses photographies familiales sur les murs et la vieille horloge battant près de l'escalier. Une odeur de cannelle et de thé flottait encore depuis la cuisine. Pour Roxas, cet endroit avait toujours incarné la sécurité absolue, le sanctuaire où les catastrophes de la rue n'avaient plus de prise.
Naminé s'arrêta pourtant dès l'entrée, fascinée. Son regard s'attarda sur les cadres suspendus. Sur l'un d'eux, Roxas souriait à cinq ans avec des dents de lait manquantes. Sur un autre, Elena le tenait par la main devant la gare. Plus loin, un cliché immortalisait la bande entière recouverte de farine après une tentative de pâtisserie ratée.
Naminé les contemplait avec une intensité poignante. Elena remarqua son intérêt et détendit un peu l'atmosphère.
« Roxas déteste cette photo. »
« Maman. »
« Celle avec la farine ? » demanda Olette.
« Particulièrement celle avec la farine », confirma Elena.
Pence sourit largement.
« J'en ai une copie de sauvegarde. »
« Tu vas la détruire immédiatement, » menaça Roxas.
« Jamais de la vie. »
Pour la première fois, Roxas vit Naminé esquisser un sourire. C'était à peine perceptible, mais suffisant pour capter son attention. Puis, son regard glissa vers la photographie prise devant la gare, et son expression se figea aussitôt. La zone blanche était toujours là, béante. Naminé s'en approcha en silence.
« Cette photo... »
Roxas se raidit sur place.
« Tu vois quelque chose ? »
Elena fronça les sourcils, perdue.
« Voir quoi exactement ? »
Naminé tendit lentement les doigts vers la zone effacée sans toutefois l'oser toucher.
« Il manque quelque chose ici. »
Le cœur de Roxas s'affola dans sa poitrine.
« Tu le vois aussi ? »
Hayner, Pence et Olette échangèrent des regards inquiets, tandis qu'Elena observait son fils avec gravité.
« Roxas ? »
Il sut alors qu'il ne pouvait plus reculer ni inventer d'excuses. Le temps des secrets était définitivement révolu. Il soupira longuement avant de faire face.
« Maman... il faut que je te raconte tout. »
Ils s'installèrent tous autour de la table de la cuisine, tandis qu'Elena se mettait en mouvement pour servir du thé fumant dans des tasses en faïence. Même Hayner, d'ordinaire si prompt à ironiser sur tout et rien, s'abstint de la moindre plaisanterie, sentant bien que la légèreté de l'été venait de voler en éclats.
Roxas prit la parole et raconta tout. Cette fois, il ne retint absolument rien. Il évoqua la première rue devenue blanche, la façon soudaine dont tous les sons s'étaient évanouis, et cette créature filiforme au visage sans traits. Il parla de l'arme gigantesque apparue dans sa paume comme par magie, des photographies qui se décoloraient au fil des heures, et de ces souvenirs qu'il sentait lui filer entre les doigts.
Il enchaîna sur sa seconde incursion dans la zone effacée, la découverte des dessins et l'apparition inattendue de Naminé. Il mentionna les Nameless, ces monstres nés du vide, et la fameuse Keyblade. Lorsqu'il finit enfin son récit, un silence s'abattit sur la pièce.
Elena tenait sa tasse à deux mains, les jointures blanches, son visage tiré par une gravité inhabituelle. Roxas s'attendait presque à la voir éclater de rire nerveusement ou l'accuser d'avoir perdu la raison. Elle ne fit ni l'un ni l'autre. Elle tourna simplement son regard vers la jeune fille.
« Est-ce que tout cela est vrai, Naminé ? » demanda-t-elle doucement.
Naminé acquiesça d'un hochement de tête discret.
« Oui. »
Elena prit une longue inspiration mesurée.
« Très bien. »
Hayner cligna des yeux, stupéfait par ce calme olympien.
« C'est tout ce que ça te fait ? »
Elena lui jeta un regard tranchant.
« Je réserve ma crise de panique pour plus tard, Hayner. »
« Excellente méthode. »
« Hayner... »
« C'est bon, je me tais. »
Elena reporta aussitôt son attention sur Naminé.
« Tu as la moindre idée de ce qui est en train d'arriver à notre ville ? »
Naminé fixa la surface de son thé, regardant une volute de vapeur s'étirer lentement dans l'air.
« Je crois que oui. »
Roxas s'adossa lourdement contre le dossier de sa chaise, agacé par cette prudence.
« Tu crois seulement ? »
Elle releva les yeux, ses iris bleus brillant d'une lueur triste.
« Ce que vous avez vu, ces rues qui deviennent totalement blanches... elles ne sont pas détruites au sens physique. »
Pence se pencha en avant, captivé.
« Alors qu'est-ce qu'elles sont, si ce n'est pas de la destruction ? »
Naminé hésita une fraction de seconde avant de lâcher le mot fatidique.
« Oubliées. »
Un nouveau silence lourd s'installa dans la cuisine. Roxas fronça les sourcils.
« Oubliées par qui, bon sang ? »
« Par le monde lui-même. »
Hayner grimaça, dubitatif.
« Ça ne veut absolument rien dire, ton histoire. »
« Si, ça a un sens », murmura Naminé.
Elle posa délicatement son carnet de croquis au centre de la table, ses doigts effleurant la couverture usée avec une infinie tendresse.
« Les mondes possèdent une mémoire, vous savez. Pas une mémoire biologique comme la nôtre, non... pas exactement. »
Elle marqua une pause, cherchant les mots justes pour se faire comprendre.
« Chaque être humain laisse une empreinte derrière lui. Chaque rencontre fortuite, chaque promesse prononcée, chaque endroit où quelqu'un a bâti sa vie. Chaque moment marquant... et même ceux qui paraissent insignifiants aux yeux de tous. »
Son regard quitta la table pour se poser sur les photographies accrochées dans le couloir.
« Tout cela finit par s'accumuler au fil du temps. »
Olette fut la première à saisir le sens profond de ses paroles.
« Tu parles des souvenirs. »
« Exactement, » acquiesça Naminé.
Elle ouvrit son carnet, révélant des pages densément remplies de croquis. Des panoramas irréels défilaient, mêlant visages et paysages aux contrastes troublants. Les traits variaient d'une précision d'orfèvre à de vagues esquisses, quand ils ne s'effaçaient pas déjà en mirages.
« Un monde ne prend pas vie seulement de montagnes, de fleuves ou d'océans. Il s'enracine dans le souvenir de ceux qui l'ont habité, de ceux qu'ils ont aimés, et de ceux qu'ils ont perdus. »
À ces mots, l'image de la vieille femme sur sa chaise blanche s'imposa à Roxas. Il essaya de faire ressurgir ses traits, de fixer son expression. Rien. Le néant total. Naminé poursuivit d'une voix de plus en plus basse :
« Lorsque la quantité de souvenirs s'évapore et disparaît... le monde commence peu à peu à oublier sa propre existence. »
Elena tourna la tête vers la fenêtre, observant les lampadaires de la Cité du Crépuscule qui continuaient de diffuser leur lueur chaleureuse.
« Et c'est à cet instant précis que tout se vide de sa couleur ? »
« Oui. »
Pence, dont l'esprit cartésien fonctionnait à plein régime, posa une question décisive :
« Donc, si une simple boutique sombre dans l'oubli... »
« Elle disparaît de la réalité », répondit Naminé.
« Et une rue entière ? »
« Elle subit le même sort. »
Olette resserra ses mains autour de sa tasse de thé, l'angoisse nouant sa gorge.
« Qu'en est-il d'une personne ? »
Naminé garda le silence. Une seconde. Deux secondes. Ce simple refus de répondre suffisait amplement. Le sourire narquois de Hayner s'effaça définitivement de son visage.
« Tu veux dire qu'un être humain peut aussi être... effacé ? »
Naminé baissa les paupières.
« Oui. »
Une vague de froid surnaturel traversa l'échine de Roxas.
« La vieille femme... »
Tous les regards se braquèrent sur lui.
« De quelle vieille femme tu parles, Roxas ? » s'enquit Elena.
Roxas ouvrit la bouche pour s'expliquer, puis s'interrompit net. Il savait pertinemment qu'il venait d'en parler quelques minutes plus tôt. Mais au moment de formuler sa pensée, les mots se dérobèrent.
« Elle était... » balbutia-t-il.
Une chaise. Un rire lointain. Des mains ridées qui s'agitent.
« Elle se trouvait dans cette satanée rue. »
« Comment s'appelait-elle ? » insista Pence.
Roxas resta muet, la respiration courte.
« Je ne m'en souviens plus. »
Il toisa ses amis, l'angoisse au ventre.
« Je ne sais même plus à quoi elle ressemblait. »
Naminé releva doucement la tête et referma les yeux.
« Dans ce cas, il nous reste très peu de temps. »
Ils retournèrent dans la rue une heure plus tard. Elena avait refusé catégoriquement que Roxas y retourne seul, mais elle avait tout aussi farouchement refusé de rester à la maison à se ronger les sangs.
« Si mon fils doit entrer dans une rue qui efface la réalité, j'aimerais au minimum voir cette rue de mes propres yeux », avait-elle tranché.
Roxas avait tenté de protester mollement, mais il avait bien vite compris qu'il avait perdu d'avance.
La Cité du Crépuscule semblait pourtant d'un calme trompeur à cette heure de la soirée. Les lanternes suspendues aux façades diffusaient une lumière chaude sur les pavés encore tièdes. Des commerçants fatigués abaissaient leurs rideaux métalliques dans un grincement familier, tandis que quelques enfants couraient encore joyeusement autour de la fontaine centrale sous le regard indulgent mais las de leurs parents.
Puis le petit groupe tourna enfin dans la ruelle fatidique.
La chaleur bienveillante disparut instantanément, balayée par une brise glacée. La frontière était là, bien plus vaste que la veille. Le blanc maladif avait gagné presque tout le pâté de maisons. Elena s'arrêta net. Pour la toute première fois depuis le début de cette folle histoire, Roxas vit une peur authentique et viscérale se dessiner sur le visage de sa mère.
« Mon Dieu... » murmura-t-elle, la voix nouée.
Une maison entière se trouvait littéralement coupée en deux par le néant. La partie gauche conservait vaillamment ses briques rouges, ses rideaux verts et ses jardinières fleuries, tandis que la partie droite était entièrement blanche, dépourvue de la moindre ombre ou de la plus infime profondeur. Pence leva son appareil photo dans un silence lourd. Clic. Cette fois, personne ne lui demanda d'abaisser son boîtier.
Naminé franchit la frontière la première. Roxas la suivit immédiatement sans laisser de temps aux doutes. Le silence de mort tomba d'un coup, enveloppant ses tympans d'une ouate oppressante. Même en y étant préparé, il détestait cette sensation d'asphyxie. Il se retourna pour vérifier. Elena, Hayner, Pence et Olette s'étaient engagés à leur tour dans la zone blanche. Leurs pas ne produisaient plus le moindre son sur le sol. Naminé avançait à pas lents, son regard balayant les façades fantomatiques.
« C'est ici », murmura-t-elle.
Elle s'immobilisa devant une chaise abandonnée. La même chaise blanche. Roxas sentit aussitôt une main invisible lui serrer violemment la poitrine.
« C'était bien là. »
Naminé posa une main délicate sur le dossier immaculé, puis ferma les yeux.
« Quelqu'un venait s'asseoir ici tous les jours sans exception. »
Roxas se rapprocha d'un pas prudent.
« Comment peux-tu savoir une chose pareille ? »
« Je ne sais pas vraiment... » répondit-elle en sortant son carnet dont les pages étaient désespérément vierges. « Parfois... je crois que je peux les entendre. »
Olette promena un regard inquiet autour d'elle.
« Entendre qui, Naminé ? »
Naminé dégaina son crayon de bois.
« Les souvenirs de ce monde. »
Elle posa la mine acérée sur la feuille blanche. Roxas sentit l'atmosphère changer du tout au tout, s'alourdissant d'une tension électrique.
« Naminé ? »
Elle traça une ligne sèche, puis une seconde. Ses gestes devinrent soudain frénétiques. La chaise apparut sous le graphite, d'abord par ses contours fragiles, puis par les pavés et la maison en arrière-plan. Naminé inspira brusquement, l'air soudain absent. Ses yeux restaient grands ouverts, mais son regard s'était vidé de toute substance.
« Ça recommence », chuchota Roxas.
Elena se rapprocha vivement, la main tendue.
« Qu'est-ce qui lui arrive ? »
« Je n'en sais rien du tout ! »
Le crayon de Naminé courait à présent à une vitesse ahurissante sur le papier. Elle esquissa une fenêtre, des fleurs délicates, une vieille enseigne de magasin, et enfin une silhouette. Puis, brusquement, la couleur jaillit.
Une minuscule fleur rouge émergea au milieu de la pâleur absolue. Olette porta machinalement une main à sa bouche, étouffant un cri.
« Regardez ça... »
La teinte rouge gagna le reste des pétales, tandis qu'un vert tendre s'écoulait le long de la tige. La couleur se répandit ensuite sur le pot de terre cuite, gagna le rebord de la fenêtre, puis contamina le mur lui-même, telle une vague miraculeuse remontant le cours du temps. Les briques retrouvèrent leur orange d'autrefois, les volets leur bleu profond, et les pavés leurs nuances grises usées.
Puis le son revint, d'abord infime, puis un peu plus net. Un rire. Roxas pivota sur ses talons, cherchant l'origine de cette voix. Personne. Pourtant, il l'entendait distinctement rire. C'était une femme. Naminé murmura d'une voix lointaine :
« Madeleine... »
Roxas se figea, le souffle coupé.
« Quoi ? »
« Madeleine. »
Le crayon noir continuait de danser. Une silhouette féminine prit forme sur la page : une vieille femme aux cheveux argentés, vêtue d'un châle bleu, arborant un sourire immensément bienveillant. Une secousse violente traversa la mémoire de Roxas, libérant un torrent d'images.
« Madame Madeleine ! »
La scène complète afflua. L'odeur réconfortante des gâteaux, une voix douce, et un petit garçon de huit ans courant insouciant dans cette même rue. Lui. La vieille femme lui tendait une friandise.
« Je me souviens... je m'en souviens enfin ! »
Elena porta ses doigts tremblants à ses lèvres.
« Madeleine... »
Roxas se tourna vers elle, abasourdi.
« Tu la connais ? »
Les yeux d'Elena brillaient d'une incompréhension totale mêlée de stupeur.
« Oui. »
Elle fixa la chaise en bois.
« Elle habitait cette maison depuis... depuis toujours. Bon sang, comment ai-je pu l'oublier rien qu'un instant ? »
Naminé continuait de tracer des visages à un rythme effréné.
« Madeleine... Élias... Tom... Sarah... »
Pence devint blafard.
« Mais c'est qui, toutes ces personnes ? »
Naminé ne souffla mot, dessinant d'autres visages avec une frénésie désespérée.
« Naminé ! »
Roxas s'empressa de faire un pas en avant.
« Naminé, il faut que tu t'arrêtes ! »
Aucune réaction. Son crayon redoublait de vitesse. Soudain, une goutte de sang perla sous son nez, s'écrasant sur le papier. Olette poussa un cri d'effroi.
« Roxas, fais quelque chose ! »
Il attrapa brutalement le poignet de la jeune fille.
« Ça suffit, tu vas te faire du mal ! »
Elle persista, ses doigts semblant littéralement soudés à l'outil de bois.
« Naminé ! »
Roxas arracha de force le crayon de sa main tremblante. La jeune fille inhala une bouffée d'air dans un hoquet brutal, et son corps bascula en arrière. Roxas la rattrapa in extremis avant qu'elle ne s'affale lourdement sur le sol.
Au même instant, le miracle s'effondra. Les couleurs se consumèrent sous leurs yeux. Le bleu des volets s'étiola, les fleurs se retransformèrent en craie, les briques perdirent leur éclat, et le rire de Madeleine s'éteignit dans un soupir d'agonie. En l'espace de quelques secondes, la rue redevint un désert silencieux et monochrome.
Roxas balaya les environs du regard, le cœur serré.
« Non... non, c'est pas possible... »
Naminé entrouvrit péniblement les paupières, l'air exténuée.
« Je suis désolée... »
« Pourquoi est-ce que ça n'a pas tenu ? On y était pourtant ! »
Elle baissa les yeux vers son carnet aux pages redevenues muettes.
« Parce que ce n'était qu'un seul souvenir isolé. »
Hayner fronça les sourcils.
« Je croyais pourtant que les souvenirs avaient le pouvoir de réparer tout ce désastre. »
« Oui, c'est le cas », expliqua Naminé. « Mais pas avec un seul fragment éparpillé. »
Elle promena sa main tremblante vers les maisons fantômes.
« Un lieu n'est pas fait d'une seule brique. Il est constitué de milliers de souvenirs croisés. »
Elle désigna la chaise.
« Roxas se souvenait de Madeleine, et sa mère aussi. J'ai pu puiser dans leurs mémoires communes pour ressusciter une infime parcelle de cet endroit. Mais c'est insuffisant. »
Pence baissa son appareil photo, l'air grave.
« Alors on fait comment ? »
Naminé serra son carnet contre sa poitrine.
« Il faut retrouver tout ce que ce monde a égaré. »
« Et par quel miracle on retrouve un souvenir qui s'est évaporé ? » s'enquit Hayner.
Naminé garda le silence un long moment, avant de lever lentement les yeux vers Roxas.
« Il ne disparaît jamais totalement. »
Roxas fronça les sourcils, sceptique.
« C'est absurde, je l'avais complètement rayée de ma tête. »
« Ton esprit l'avait oubliée, oui », rectifia Naminé.
Elle posa doucement ses doigts froids contre la poitrine de Roxas, juste à l'emplacement exact de son cœur.
« Mais pas ton cœur. »
Roxas baissa les yeux vers la main posée sur lui, sentant sa respiration se bloquer net dans sa gorge. Naminé parut réaliser la portée intime de son geste et retira brusquement ses doigts, les joues légèrement pales.
« Les souvenirs laissent toujours une trace indélébile, même lorsqu'on ne peut plus les contempler directement. »
Olette fixa les ruelles blanchies avec une lueur d'espoir.
« Tu veux dire que... quelque part, les souvenirs de tout ce qui a disparu existent encore ? »
« Oui. »
« Et si on arrive à les retrouver ? »
Naminé caressa la couverture de son carnet.
« Alors je pourrai tous les dessiner à nouveau. »
Roxas comprit enfin le plan.
« Et si tu les dessines... »
« Le monde pourra enfin se souvenir de sa propre existence. »
Soudain, un son sourd et lointain résonna au bout de la rue. Tous sursautèrent et se tournèrent d'un bloc. C'était un battement lourd, grave, rythmé. Boum. Boum.
La terre sous leurs pieds se mit à trembler imperceptiblement. Pence leva aussitôt son boîtier.
« Vous avez entendu ça ? »
« Oui », murmura Hayner, retenant son souffle.
Une minuscule lueur apparut à l'horizon de la ruelle, flottant à quelques centimètres du sol pavé. Elle était d'un bleu diaphane et pur. Naminé écarquilla les yeux d'incrédulité.
« C'est impossible... »
Roxas fixa la petite sphère lumineuse qui avançait à faible allure, traversant l'espace blanc pour s'immobiliser juste devant lui. Il esquissa un mouvement.
« Attends, ne fais pas ça ! » s'affola Naminé.
Trop tard. Le bout de ses doigts effleura la lumière. Le monde autour d'eux s'évanouit instantanément.
Roxas avait huit ans.
Il courait. Le soleil orangé baignait la rue d'une lueur chaude et familière.
« Roxas ! Pas si vite ! »
Il riait aux éclats, insouciant.
Une vieille femme était assise tranquillement sur une chaise devant son perron. Madeleine. Elle l'interpella en lui tendant un biscuit encore tiède.
« Encore en train de courir partout, petit chenapan ? »
« Je suis pas en train de courir partout ! »
« Tu cours pourtant, je le vois bien. »
« Ça compte pas ! »
Elle riait. Roxas prit le biscuit en mordant dedans à pleines dents. Autour d'eux, le quartier vibrait d'une énergie quotidienne. Une petite fille jouait sagement derrière elle avec une poupée de chiffon. Quelqu'un ouvrait une fenêtre à l'étage pour secouer un tapis. Une voix familière appelait depuis une maison voisine. Une odeur de pain chaud s'échappait de la boulangerie. Un chien aboyait gaiement au loin. Le tramway passait en grinçant sur ses rails.
Tout était vivant. Tout existait. Puis...
Blanc.
Roxas ouvrit les yeux.
Il était à genoux sur les pavés froids. Sa respiration était saccadée, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine.
« Roxas ! »
Elena était déjà devant lui, affolée. Elle posa ses mains tremblantes sur son visage pour le forcer à la regarder.
« Regarde-moi ! Est-ce que ça va ? »
« Je vais bien... un peu sonné, c'est tout. »
« Ne me refais jamais, mais alors jamais une frayeur pareille. »
Il détourna les yeux pour observer les environs. La petite lumière bleue avait entièrement disparu, dissoute dans l'atmosphère. Naminé se tenait immobile, un peu plus loin, son expression oscillant entre la peur et l'émerveillement.
« C'était... c'était un souvenir », souffla Roxas, encore sous le choc.
Elle acquiesça lentement.
« Oui. Un vrai. »
Pence fixa l'endroit exact où la lueur s'était évanouie.
« Donc les souvenirs peuvent prendre cette forme physique ? »
« Certains, oui », répondit Naminé en observant le sol.
Elle semblait perdue dans de profondes réflexions.
« Quand un monde commence à s'effacer des mémoires, ses souvenirs les plus ancrés essaient de survivre par tous les moyens. Ils se condensent. »
Hayner haussa un sourcil d'un air sceptique.
« En petites boules lumineuses et flottantes ? »
« Ce n'est probablement pas leur forme originelle », précisa Naminé. « C'est seulement la seule façon dont notre esprit peut les percevoir. »
Roxas se releva avec difficulté. Il posa les yeux sur la rue, puis sur la chaise blanche. À présent, il se souvenait de tout. De Madeleine, de ses biscuits au beurre, de son rire rauque et chaleureux. Il se rappelait même la petite clochette en cuivre suspendue juste au-dessus de sa porte d'entrée. Il ferma les yeux un instant.
« Je ne veux plus jamais l'oublier. »
Naminé le fixa avec une étrange intensité.
« Alors veille à ne pas l'oublier. »
Quelque chose se produisit alors sur la page immaculée de son carnet. Une lueur discrète y prit forme, esquissant le dessin d'une petite sphère bleue. Juste en dessous, des lignes d'encre noire tracèrent machinalement quelques mots : Fragment de Mémoire.
Naminé pâlit légèrement en découvrant l'inscription.
« Je crois que c'est ça... »
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Olette, intriguée.
Naminé leur montra la page du carnet.
« Ce sont ces fragments qu'il nous faut retrouver. »
Roxas observa les mots tracés par une main invisible.
« Des Fragments de Mémoire... »
« Si nous parvenons à en réunir suffisamment, je pourrai reformer les souvenirs complets de cette rue. »
« Et elle reviendra à la normale ? »
Naminé marqua une hésitation.
« Je le pense. »
Hayner soupira bruyamment.
« J'adore le je pense. C'est tellement rassurant. »
Pence lui asséna un petit coup de coude amical dans les côtes pour le faire taire, mais Roxas ne les écoutait plus. Il regardait Naminé.
Elle paraissait à bout de forces. Des cernes sombres creusaient ses yeux, et une fine trace de sang séché persistait encore sous son nez.
« Pourquoi toi ? » lâcha-t-il soudainement.
Elle releva les yeux vers lui, surprise.
« Quoi ? »
« Pourquoi est-ce que c'est toi qui peux faire tout ça ? »
Un silence pesant s'installa.
« Pourquoi ton carnet parvient à rendre les couleurs ? Pourquoi tu es la seule à voir ces souvenirs ? »
Naminé baissa les paupières, fuyant son insistance.
« Je ne sais pas tout. »
Roxas eut un rire court et sceptique.
« Tu ne sais vraiment pas... ou tu refuses de me le dire ? »
Elle garda le silence. Cela suffisait amplement comme réponse. Roxas détourna le regard, frustré.
« Génial. »
« On devrait tous rentrer, » déclara Olette.
« Excellente idée, » enchaîna Elena. « Et cette fois, personne ne remet les pieds ici tout seul, c'est bien compris ? »
Tous les regards de la petite troupe convergèrent immédiatement vers Roxas. Il écarta les paumes, l'air faussement candide.
« Pourquoi vous me dévisagez tous de cette façon ? »
« Parce qu'on te connaît par cœur, mon vieux, » s’esclaffa Hayner.
Dès qu'ils eurent quitté la zone, le brouhaha coutumier de la ville les submergea à nouveau. Roxas se surprit à savourer ce soulagement inattendu, rien qu'à l'écoute du grincement métallique d'un tramway au loin.
Il fit quelques pas en avant, l'esprit confiant, avant de s'apercevoir que Naminé n'avait pas bougé. Elle se tenait immobile, exactement sur la frontière invisible. Un pied ancré dans la ville chaleureuse et colorée, l'autre posé sur le sol d'un blanc stérile.
Roxas fit demi-tour et revint vers elle, inquiet.
« Naminé ? »
Elle fixait l'étendue vide derrière eux avec une expression de pure détresse.
« J'ai peur. »
C'était la première fois qu'elle avouait ses sentiments de la sorte. Roxas resta près d'elle.
« De quoi est-ce que tu as peur ? »
Naminé serra son carnet contre sa poitrine avec une force désespérée.
« De ce que je vais finir par retrouver. »
« Tu parles des souvenirs ? »
Elle acquiesça lentement.
« Quand je dessine... Je ne fais pas que regarder les souvenirs des autres. »
Roxas attendit, retenant son souffle.
« Je les vis de l'intérieur. »
Il se figea, un frisson glacial parcourant son échine. Naminé baissa les yeux pour contempler ses propres mains.
« Quand j'ai dessiné Madeleine, pendant quelques secondes... j'ai eu l'impression de me souvenir d'elle comme de ma propre grand-mère. »
« Pourtant, tu ne l'as jamais croisée de ta vie, » lui rappela-t-il avec douceur.
« Je sais. »
Elle leva vers lui un regard embué de larmes muettes.
« Mais je me souvenais de la chaleur de son rire, de la texture de ses mains ridées, de l'odeur sucrée de ses biscuits. Et pendant ces quelques secondes... je l'aimais sincèrement. »
Roxas resta muet, incapable de trouver la moindre réplique.
« Ce n'était même pas mon propre souvenir », continua-t-elle avec amertume. « Et pourtant, je ne pouvais plus faire la différence. »
Le vent de la fin de journée fit danser ses mèches blondes. Derrière eux, le quartier effacé demeurait parfaitement silencieux et mort, tandis que devant eux, la Cité du Crépuscule respirait encore, inconsciente du danger. Deux mondes séparés par une simple ligne de quelques centimètres.
Naminé murmura alors, le regard perdu :
« Si je continue... combien de souvenirs étrangers vont finir par envahir et effacer ma propre tête ? »
Roxas fixa le carnet usé, puis le visage angoissé de la jeune fille. Il n'avait aucune réponse rassurante à lui offrir. Alors, il choisit la seule alternative qui avait du sens à ses yeux.
« Tu ne le feras pas toute seule. »
Naminé écarquilla les yeux, surprise.
« Roxas... »
« Je ne comprends rien à ce qui se passe. Je ne sais pas pourquoi j'invoque cette satanée Keyblade, ni pourquoi tu connais mon prénom. Et d'ailleurs, ça m'énerve énormément. »
Un minuscule sourire, fragile mais bien réel, étira le coin des lèvres de Naminé.
« Mais ma ville est en train de disparaître sous nos yeux », reprit Roxas avec sérieux. « Mes souvenirs s'envolent les uns après les autres. »
Il fit un pas de plus vers elle.
« Alors jusqu'à ce qu'on trouve comment stopper ce massacre... je viens avec toi. »
Naminé le contempla longuement, cherchant une ombre d'hésitation sur son visage.
« Même si tu risques d'oublier des choses précieuses en chemin ? »
Roxas pensa à sa mère adoptive, Elena. Il pensa à Hayner, à Pence et à Olette. Il pensa aux photographies épinglées dans sa chambre et à ces vacances d'été qu'il s'était imaginées si différentes.
« C'est précisément pour ça que je dois y aller. »
Cette fois, Naminé sourit franchement. Un sourire discret, empreint d'une infinie tendresse.
« D'accord. »
Roxas lui tendit sa main ouverte. Elle l'observa un instant avec une pointe d'appréhension, puis y glissa ses doigts. Et, pendant un bref instant, une décharge électrique traversa simultanément leurs mémoires. Une immense salle blanche baignée de néons. Une grande fenêtre. Un dessin posé sur une table. Deux personnes assises côte à côte, silencieuses.
Puis l'illusion vola en éclats.
Naminé retira brusquement sa main, prise de court, et Roxas recula d'un pas. Un silence lourd s'installa entre eux, incapables de trouver le moindre mot.
« Vous venez oui ou merde ! » cria soudain Hayner au loin en agitant le bras.
Roxas secoua la tête pour chasser cette vision et se retourna.
« Ouais, j'arrive ! »
Il jeta un dernier coup d'œil vers Naminé. Elle avait déjà repris son impassibilité coutumière, même si ses doigts tremblaient encore légèrement autour de la reliure de son carnet.
Ils rejoignirent leurs amis sans un mot de plus. Aucun d'eux ne remarqua la silhouette entièrement blanche qui les observait en silence depuis le toit d'une maison voisine déjà touchée par l'oubli.
Un Nameless.
La créature ne chercha pas à les poursuivre. Elle s'immobilisa, puis leva les yeux vers une fenêtre voisine. Un vieil homme y dormait paisiblement dans son fauteuil.
Sans un bruit, la créature se laissa glisser le long du mur. Elle traversa la vitre close. Quelques secondes plus tard, un battement de cœur résonna faiblement dans l'obscurité de la pièce. Puis il s'arrêta.
Le lendemain matin, les voisins trouveraient la maison inhabitée et totalement vide. Ils se demanderaient vaguement si quelqu'un avait seulement vécu ici par le passé, avant de hausser les épaules d'un air indifférent et de vaquer à leurs occupations.
Car au fond, personne ne peut pleurer la disparition de quelqu'un... dont il ne se souvient plus.