C’est alors qu'une détonation d'une tout autre magnitude ébranle l'atmosphère, faisant sursauter Ye-ji. L'air lui-même semble avoir vibré sur une fréquence différente, balayant instantanément les ondes électriques résiduelles de la foudre qui crépitaient encore au loin. Ce n'était pas un simple affrontement d'exorcistes, c'était l'émanation brute, terrifiante et absolue d'une Équation Imaginaire à l'autre bout de la ville : un Violet.
Le ciel à l'horizon se teinte d'une lueur pourpre morbide avant d'être littéralement vaporisé, ouvrant une brèche nette dans la couverture nuageuse de Tokyo.
Yuji vire instantanément au blanc spectral, ses yeux rivés sur le champignon de poussière qui s'élève au loin.
— … Ouh là. Ça rigole plus du tout, là-bas.
— LE SENSEI VIENT SANS AUCUN DOUTE DE SUPPRIMER UN CODE POSTAL ENTIER DE LA CARTE !, s'exclame Takaba, abritant ses yeux de sa main comme s'il craignait les retombées.
Maki observe la lueur s'éteindre lentement à l'horizon, une nuance d'inquiétude authentique pointant dans ses yeux clairs d'ordinaire si froids. Un Violet de cette envergure indique que la patience légendaire de Gojo Satoru est arrivée à son terme précoce. Les nuages se déchirent et s'écartent sous l'effet du déplacement d'air tardif, créant un courant de vent violent qui siffle entre les façades des immeubles.
— … Kashimo a vraiment dû le pousser à bout pour qu'il sorte l'artillerie lourde aussi vite, murmure Megumi, réajustant sa posture.
Sur la joue de Yuji, la bouche muette de Sukuna s'ouvre grand dans une moue de surprise teintée d'une vague appréhension bien dissimulée. Lui aussi, malgré son statut de Roi des Fléaux, vient d'assimiler la portée destructrice du coup à distance. Yuta soupire doucement, le regard braqué sur le ciel fissuré, habitué aux débordements de leur mentor.
— Gojo Sensei est probablement en colère. Vraiment en colère. Il veut en finir rapidement pour venir nous rejoindre ici.
— Le twink élégant à la chevelure d'argent est redevenu une arme tactique nucléaire non conventionnelle !, s'émeut Takaba en essuyant une larme feinte.
— Je vais finir par invoquer Mahoraga sur toi un de ces jours si tu ne fermes pas ta grande bouche, le menace Megumi d'un ton monocorde.
— Mauvaise idée, Megumi ! Il serait tout à fait capable de lui faire exécuter une chorégraphie synchronisée en rollers disco…, s'amuse Ye-ji, un sourire malicieux aux lèvres.
Yuji, doté d'une imagination débordante, visualise la scène au quart de tour : Satoru Gojo au loin, les bras croisés, affichant un sérieux pontifical et destructeur, tandis que Takaba décrète tranquillement depuis leur position à l'autre bout de la ville :
— J’aime l’idée ! Et si le dieu de la foudre de l'era Heian devait immédiatement exécuter une chorégraphie en rollers disco !
Hajime Kashimo, se retrouve instantanément contraint par la réalité modifiée à chausser des patins à roulettes scintillants et à glisser en arrière sur une mélodie funky imaginaire, réalisant des pirouettes artistiques malgré sa fureur noire, sous le regard parfaitement déconcerté et immobile de Gojo.
Maki détourne brusquement le visage pour masquer son hilarité naissante, ses épaules tremblant légèrement.
— … Le pire dans tout ça, c’est que cela fonctionne…
— Une telle technique constitue une violation caractérisée et inadmissible de toutes les lois de la nature et de la physique, décrète Higuruma, bien qu'un sourire en coin trahisse son amusement.
— JE SUIS UNE MENACE PUBLIQUE POUR LA DIGNITÉ HUMAINE ET LE SÉRIEUX DE CE MONDE !, bombe le torse l'artiste en prenant la pose du vainqueur.
— Non mais là je pense que Kashimo est en train de hurler de rage avec ses éclairs tout en effectuant des pirouettes parfaites sur lui-même en collants flashy !, étouffe Yuji, plié en deux par le fou rire.
Yuta lui-même sourit franchement, l'atmosphère de fin du monde s'allégeant considérablement, tandis que Megumi ferme les yeux, acceptant enfin avec une profonde lassitude la part d'absurdité totale qui régit désormais son existence d'exorciste.
— Takaba pourrait probablement mettre fin à la moitié des conflits majeurs de l'histoire humaine avec un tout petit peu d'imagination, murmure l'adolescent.
Au loin, un ultime grondement sourd, semblable à un tonnerre lointain qui s'éteint, retentit dans les tréfonds de la colonie voisine. Takaba lève un doigt savant, l'air mystérieux :
— Mon génie comique a déjà agi à distance et le vieux est déjà en train de faire ses pirouettes là-bas !
— On vit vraiment dans un cirque à ciel ouvert, conclut Ye-ji dans un soupir amusé avant de se pencher pour resserrer fermement les lacets de ses bottes. Bon… Trêve de plaisanteries. On a encore des dizaines de civils traumatisés à trouver et à mettre définitivement à l'abri hors des barrières effondrées. Allons-y.
Le silence retombe immédiatement après tes paroles, lourd, solennel, presque palpable. D’un coup sec, l’ambiance change du tout au tout au milieu de la chaussée éventrée de Shinjuku. La clameur assourdissante des notifications de Kogane s'est enfin éteinte, laissant place à un vide acoustique saisissant, mais la réalité géographique se rappelle cruellement à chacun d'entre vous : Tokyo demeure un champ de bataille dévasté à ciel ouvert, une plaie béante au cœur du Japon.
Le tableau environnant est profondément paradoxal, oscillant entre le triomphe et la désolation : Kenjaku, le marionnettiste millénaire, est définitivement tombé ; le Culling Game, cette machinerie infernale, est brisé ; et Sukuna, le Roi des Fléaux, est réduit à un rictus muet, ridicule et impuissant sur la joue de Yuji. Pourtant, tout autour d’eux, des arrondissements entiers ne sont plus que des carcasses d'acier fumantes et des montagnes de gravats.
Des milliers de civils innocents sont blessés ou sous le choc, des joueurs récemment éveillés errent dans la panique des rues labyrinthiques, et à quelques kilomètres de là, Gojo et Kashimo sont encore potentiellement en train de transformer plusieurs secteurs résidentiels en une expérience scientifique de destruction à grande échelle.
Maki hoche la tête, ses yeux balayant méthodiquement l'horizon défiguré tout en ajustant sa lance maudite sur son épaule.
— Ouais. Les secours conventionnels et les forces d'autodéfense vont mettre des heures, voire des jours, à franchir les barrages militaires et à entrer partout pour s'organiser. Le temps joue contre les blessés.
Yuta reprend fermement son katana, le logeant calmement et d'un geste machinal dans son fourreau de tissu. Son visage, bien que marqué par les cernes de l'épuisement, s'est dépouillé de toute hésitation.
— Alors on se sépare, conclut-il d'une voix feutrée mais indiscutable. On couvrira plus de terrain de cette façon.
Yuji serre aussitôt les poings, redressant ses larges épaules, une lueur de détermination pure brillant dans son regard ambré.
— On évacue les survivants un par un. On neutralise les dernières malédictions errantes avant qu'elles ne s'en prennent aux faibles. Et surtout… on empêche par tous les moyens Takaba de traumatiser davantage le tissu de la réalité.
— C'est de la pure dictature artistique et un frein flagrant à ma liberté d'expression !, boude l'humoriste en croisant théâtralement les bras, feignant l'indignation.
— Compte tenu des circonstances et du bien-être de la physique quantique, c'est une mesure préventive encore tout à fait acceptable, tranche Higuruma de sa voix de juriste inflexible.
Megumi observe silencieusement les épais panaches de fumée noire qui s'élèvent paresseusement au-dessus des toits découpés des gratte-ciels. Dans son regard sombre, Ye-Ji perçoit plus seulement la froideur clinique et détachée de l'exorciste pragmatique qu'il s'efforçait d'être, mais la résolution profonde, mûrie et chaleureuse d'un jeune homme qui a activement choisi de protéger les vivants.
— Nue peut repérer les zones de friction et les poches de civils encore occupées depuis les airs, planifie-t-il alors que les ombres s’agitent et s'étirent doucement autour de ses chevilles dans un murmure d'encre. Et mon chien de Jade peut flairer et retrouver les survivants coincés sous les décombres des structures effondrées.
Il tourne ensuite ses yeux sombres et intenses vers la Coréenne. Un petit silence protecteur s'installe instantanément entre eux, isolant leur duo du reste du groupe pendant un court instant.
— On continue ensemble ?
À la façon dont sa voix pose la question, douce, un brin possessive mais terriblement sincère, la réponse résonne déjà comme une certitude absolue, gravée dans l'asphalte et dans vos ombres mêlées.
— Évidemment, répond la jeune fille sans ciller, en resserrant doucement tes doigts autour des siens pour sceller votre promesse.
Megumi la regarde une seconde, et un authentique petit sourire apparaît enfin sur son visage. Fatigué, discret, mais d’une sincérité désarmante.
— … Je m’en doutais.
Après tout ce qu’ils viennent de traverser : l'ombre grandissante de Sukuna, le destin brisé de Tsumiki, les contrats étouffants du jeu, les ruses de Kenjaku, l'invocation désespérée de Mahoraga et l'éveil de Mukya… cette évidence mutuelle semble plus solide que les fondations mêmes de la ville. D'un mouvement fluide, Megumi joint ses mains, formant l'ombre du limier.
— Chien de Jade !
La créature canine surgit dans un éclair de jais, ses griffes crissant sur l'asphalte, avant de détaler à toute vitesse à travers les ruines pour flairer les pistes de vie. Au-dessus d'eux, Nue déploie son immense envergure, s'élevant dans le ciel chargé de suie comme une silhouette protectrice. Yuji inspire une grande bouffée d'air pur, tapant ses joues de ses paumes.
— Bon. Sauvetage de civils version exorcistes traumatisés. C'est parti.
— ET HÉROS SOCIALEMENT INSTABLES À LA RESCOUSSE !, s'égosille Takaba.
— Ça devient vraiment votre thème officiel de groupe, c'est désolant, soupire Maki en secouant la tête.
— Yuta, intervient Ye-ji en se tournant vers le jeune exorciste de classe spéciale. Tu penses que tu peux envoyer Rika protéger des gens aussi ? Ça soulagerait les shikigamis de Megumi.
Okkotsu relève ses yeux sombres vers elle et hoche la tête sans la moindre hésitation, comprenant tout de suite la logique de la manœuvre.
— Oui. Rika peut couvrir, surveiller et protéger plusieurs zones résidentielles à la fois pendant un bon moment.
Déployer la puissance brute de la Reine des Fléaux sans la canaliser pour la destruction, mais pour la logistique, revient à libérer une sorte de catastrophe naturelle bienveillante sur la ville. Un ange gardien de pur effroi. Yuta effleure délicatement l'anneau d'argent à son doigt. L’air se déforme brutalement dans un sifflement strident et lourd. Une présence titanesque et arachnéenne, chargée d'une quantité phénoménale d'énergie maudite, se matérialise derrière la rangée d'immeubles effondrés.
Rika.
Énorme, terrifiante, son œil unique brillant d'une lueur intense, mais instantanément docile et attentive au moindre souffle de son invocateur.
Sur la joue d'Itadori, la fente buccale de Sukuna se déchire à nouveau, gesticulant dans un silence rageur :
— … !!! 😡💢
Le Roi des Fléaux semble profondément outré de voir ses pairs maudits réduits à faire du travail social. Yuji l'ignore totalement et frissonne.
— Ça me fera TOUJOURS aussi peur de la voir apparaître, grimace le garçon aux cheveux roses.
— Un gros nounours maudit de secours de classe internationale !, décrète Takaba.
— Ne l’appelle jamais comme ça devant elle si tu tiens à ta structure moléculaire, le recadre immédiatement Maki.
Yuta lève les yeux vers la créature géante, sa voix devenant d'une douceur presque irréelle, contrastant avec l'horreur visuelle du fléau :
— Rika. Va aider les gens qui sont encore coincés sous les gravats dans les colonies. Sois douce avec eux.
La malédiction pousse un grondement caverneux, une vibration de basse fréquence qui fait trembler les vitres survivantes des environs, avant de fléchir lentement sa tête couronnée. Dans un fracas monstrueux mais contrôlé, Rika bondit par-dessus les toits, filant vers les secteurs les plus durement touchés pour soulever les dalles de béton de plusieurs tonnes et abriter les blessés sous son corps massif. Yuji observe sa trajectoire avec une pointe d'émotion authentique.
— … On est vraiment passés du mode « survivre à la prochaine minute » à « sauver les gens ». Ça fait bizarre.
Megumi serre davantage les doigts de Ye-Ji, et murmure très bas pour elle seule :
— Enfin.
— Ouais… On retrouve enfin notre vrai rôle d'exorcistes, souffles-elle dans un sentiment de profond soulagement.
Le silence qui accueille sa remarque est paisible, presque sacré. Au loin, sur les grands axes dégagés, les premières sirènes des secours conventionnels commencent enfin à résonner, brisant la torpeur de la ville. Les barrières lumineuses ont totalement disparu, laissant place à un ciel d'azur matinal, et les premiers civils s'aventurent prudemment hors des sous-sols et des stations de métro. Yuji sourit faiblement, fixant ses paumes écorchées.
— On était tellement occupés à combattre pour ne pas crever… qu’on avait presque oublié pourquoi on le faisait au départ.
Megumi baisse les yeux. La tension chronique qui lui figeait les épaules et lui broyait l'estomac depuis des semaines s'est enfin dissipée. Quelque chose s'est définitivement décrispé en lui depuis que Tsumiki est en sécurité et que son propre corps ne peut plus être usurpé par la moindre entité maudite.
— Sauver les gens, murmure-t-il, comme une vérité redevenue limpide, dépouillée de toute la noirceur des derniers jours.
Maki observe les premières grappes de rescapés hagards qui se regroupent au bout de l'avenue.
— Ça reste un boulot horrible et ingrat.
— MAIS AVEC BEAUCOUP PLUS DE THÉRAPIE DE GROUPE MAINTENANT !, ajoute Takaba en faisant un signe de la paix.
— Ce qui est objectivement et médicalement nécessaire pour absolument tout le monde ici, conclut Higuruma d'un ton monocorde, massant ses tempes fatiguées.
— Yuji… À ce qu'on m'a dit…, lance la transfuge doucement pour détendre l'atmosphère. Tu voulais faire tout ça pour ton papi, non ? Mettre ta force au service des plus faibles.
Itadori se fige légèrement à l'évocation de son grand-père. Son regard dérive vers les opérations de sauvetage qui s'organisent spontanément un peu plus loin, là où Rika soulève délicatement un pan de toit écroulé. Un petit rire fatigué mais profondément sincère passe ses lèvres.
— … Ouais. Le vieux disait toujours : « Quand tu mourras, fais en sorte d'être entouré de gens. Ne finis pas comme moi. »
Il scrute ses mains, celles-là mêmes qui ont terrassé des fléaux, contenu la pire abomination de l'histoire et vu périr tant de précieux camarades. Puis il relève un visage apaisé vers toi, les yeux brillants.
— Je croyais au début que ça voulait juste dire mourir correctement, au bout du chemin. Mais en fait…Ses yeux croisent ceux de Megumi, de Yuta, de Maki, puis de Takaba qui tente tant bien que mal de guider des civils égarés sans trop les effrayer avec son costume. Je crois qu’il voulait surtout dire : vivre en aidant les autres tant qu’on a encore le souffle pour le faire. Le reste n'a pas d'importance.
Megumi ferme brièvement les yeux, ému malgré lui. Cette éthique rudimentaire et pure, propre à Yuji, restait leur seul phare après la tempête. Le moment d’émotion est d’un coup brisé par un hurlement…
— PETIT FRÈÈÈÈÈRE !!!
Yuji vire instantanément au blanc, reconnaissant cette voix entre mille.
— … Oh non. Pas maintenant.
Choso déboule soudainement à travers les décombres d'un magasin de vêtements avec l’intensité cinétique et la trajectoire rectiligne d'un missile sol-air. Mais le plus stupéfiant pour l'assemblée reste la silhouette de la femme qui lui emboîte le pas avec un sourire provocateur. Yuki Tsukumo. Fatiguée, les vêtements déchirés et couverte d'une épaisse poussière de ciment, mais parfaitement vivante et sur ses deux jambes.
— MAIS COMMENT VOUS ÊTES ENCORE EN VIE TOUS LES DEUX ??? TOUT AVAIT EXPLOSÉ AVEC KENJAKU !, s'exclame Yuji, les yeux exorbités.
Choso harponne son cadet par les épaules avec un sens du drame et une ferveur fraternelle inégalables, ignorant royalement la question pour se concentrer sur l'essentiel.
— PETIT FRÈRE ! J’AI SENTI TON IMMENSE SOUFFRANCE MENTALE À DISTANCE À CAUSE DU DÉMON ! NE CRAINS RIEN, TON GRAND FRÈRE EST LÀ !
Sur la joue de Yuji, la bouche de Sukuna se dessine instantanément, les traits déformés par une fureur noire. Elle s'agite frénétiquement dans le vide :
— … !!! … !!! 😡💢
Aucun son ne franchit la barrière de ses lèvres invisibles. Le Roi des Fléaux est en train d'articuler ce qui ressemble à des promesses de mort atroce pour toute la lignée des fœtus des trois réceptacles, mais l'effet est totalement ruiné. Takaba s'effondre littéralement sur le sol, mort de rire, frappant le bitume à s'en décrocher la mâchoire.
— C'EST TROP FORT ! IL PEUT MÊME PLUS INSULTER LA FAMILLE EN DIRECT !!! LE MICRO EST COUPÉ POUR DE BON !!!
Yuki rejoint le groupe en soufflant de fatigue, passant une main lasse dans ses longs cheveux blonds.
— … J’ai laissé Choso seul dix minutes. Dix. Minutes. Et le voilà qui sprinte à travers Shinjuku en hurlant à l'aide fraternelle.
— Erreur tactique majeure, note Maki en secouant la tête.
Yuji oscille tant bien que mal entre l'étreinte étouffante de son grand frère aîné et les grimaces furieuses, convulsives mais totalement muettes de Sukuna sur sa propre peau. Sur sa joue, la bouche maudite s'ouvre et se ferme frénétiquement, les dents serrées de rage.
— … !!! … !!! 😡😡😡
Yuki inspecte calmement les environs : Rika qui s'affaire au loin à soulever des décombres, Nue qui patrouille dans l'azur naissant, et l'absence totale de rideaux rituels à l'horizon. Elle s'arrête, clignant des yeux.
— … Attendez une seconde. Les barrières sont tombées. Vous avez vraiment réussi à mettre fin au Culling Game ?
— LES ADMINS DU SERVEUR ONT APPUYÉ SUR LE BOUTON OFF ! FIN DE LA BÊTA FERMÉE !, triomphe Takaba en prenant une pose de super-héros.
Yuki cligne des yeux une nouvelle fois avant d'éclater d'un rire sonore, franc et massif, qui résonne contre les façades détruites.
— Et Yuta a littéralement… coupé la tête du serpent, ajoute Ye-Ji avec un sourire en coin, décochant un petit clin d'œil complice à Megumi.
Okkotsu baisse immédiatement les yeux vers son fourreau, un peu embarrassé par la soudaine mise en scène de son exploit. Yuji, enfin libéré des bras de Choso, mime aussitôt la scène avec de grands gestes théâtraux et des bruitages exagérés :
— C’ÉTAIT TELLEMENT RAPIDE ! Kenjaku faisait son stand-up super nul et théorique, Takaba buggait, et Yuta a juste surgi de nulle part : SCHK ! En un coup de lame !
— Le comique de situation et le timing de l'entracte étaient absolument parfaits ! s'enthousiasme l'artiste.
— Je refuse catégoriquement, par déontologie, de qualifier une décapitation sur la voie publique de « comique de situation », intervient Higuruma d'une voix fatiguée.
Yuki décoche un sourire appréciateur à l'adresse du jeune prodige de la classe spéciale.
— Honnêtement ? C’était propre. Net, sans bavure, et sans lui laisser le temps de fusionner quoi que ce soit.
— Merci… je crois, murmure Yuta, grattant sa joue d'un air timide.
— Vu tout ce qu’il a commis depuis Shibuya, il méritait cent fois pire, ajoute Maki, le regard durcissant un instant à la pensée de leurs camarades tombés.
Choso se remet d'un coup de ses émotions, son visage reprenant une gravité solennelle. Pour lui, Kenjaku n'était pas un simple antagoniste à abattre ; il était le géniteur maudit, le monstre qui avait manipulé et souillé leur lignée de sang depuis des siècles.
— … Alors c’est vraiment, définitivement terminé pour lui. Il ne reviendra plus.
Yuta acquiesce doucement, sentant le poids de son serment à Inumaki s'alléger enfin. L'ampleur de son geste s'ancre enfin dans le réel.
— Oui. C'est fini.
— Et tout ça pendant qu’il essayait désespérément de faire du stand-up éclaté devant un public de gravats !, s'esclaffe Takaba. C’EST VRAIMENT UNE FIN ATROCEMENT HUMILIANTE POUR UN CERVEAU MILLÉNAIRE ! Le boss final a raté son audition !
— Kenjaku et Sukuna sont littéralement humiliés coup sur coup, sourit la Coréenne.
Yuji en est plié en deux, pointant joyeusement sa propre joue où Sukuna continue de gesticuler en silence, les traits tordus par un mépris royal mais pathétique.
— Sukuna voulait devenir un dieu absolu, voler le corps de Megumi, dominer notre époque… ET MAINTENANT C’EST JUSTE UN COMMENTAIRE HAINEUX ET MUET SUR MA JOUE !
— LE ROI DES FLÉAUX EST OFFICIELLEMENT DEVENU UN TROLL SANS MICRO ! UN COMPTE BANNIT DU CHAT VOCAL !
— C’est une punition ironique et tout à fait appropriée pour son ego, valide Maki, un sourire féroce aux lèvres.
— ET KENJAKU ! Le type a planifié son coup d'État occulte pendant mille ans, manipulé l'histoire du Japon, pour finir décapité par surprise pendant un spectacle d’humour complètement raté !
Choso croise les bras sur son torse avec une dignité impériale, un calme olympien contrastant avec l'excitation ambiante.
— Notre ennemi ancestral, le fléau de notre famille, a été vaincu par un humoriste incompris, un amoureux des ombres, une Coréenne hantée et mon incroyable petit frère. C’est une conclusion tout à fait acceptable.
— LA DIGNITÉ EST TEMPORAIRE, LE COMIQUE DE RÉPÉTITION EST ÉTERNEL ! hurle Takaba.
— Cette phrase de fin me donne une envie soudaine et pressante de devenir alcoolique, soupire Higuruma en ajustant sa cravate d'un air dépité.
Megumi, qui observait la scène en silence, finit par laisser échapper un rire franc. Un rire rare, cristallin, mais profondément ancré dans sa poitrine. Le voir rire ainsi au milieu des ruines de Tokyo, après avoir arraché sa sœur Tsumiki et son propre avenir au néant, scelle la plus belle et la plus lumineuse des victoires de cette ligne temporelle.
— Au fait, Megumi…, lance Ye-Ji sur un ton plus léger, une lueur taquine au fond des yeux. Vu que le Culling Game est plié et qu'on fait les comptes… T'es officiellement le chef des Zenin maintenant, c'est bien ça ?
Maki grimace instantanément, tandis que Megumi se fige de tout son long, s'arrêtant net au milieu de son propre rire. Lentement, très lentement, il pivote la tête vers sa copine, le visage frappé par une réalisation administrative d'une terreur sans nom, bien pire que d'affronter une malédiction de classe spéciale.
— … Ah. Le testament de Naobito.
Le groupe prend progressivement la mesure du désastre bureaucratique qui vient de s'abattre sur les épaules de l'adolescent.
— … OH NON, réalise Yuji, une main devant la bouche, les yeux écarquillés. L'héritage maudit !
Tous les regards glissent alors vers Maki, qui affiche une moue d'embarras mâtinée de sa férocité habituelle. Elle croise les bras, détournant un instant les yeux.
— … Bon. Alors. Techniquement… Elle pointe un pouce vague vers sa propre poitrine. J’ai peut-être légèrement réduit le nombre de candidats potentiels pour le poste de direction. Ainsi que le personnel de maison. Et la garde rapprochée.
— LE CLAN A SUBI UNE RESTRUCTURATION AGRESSIVE ET UN LICENCIEMENT ÉCONOMIQUE DE MASSE !, traduit joyeusement Takaba.
— C’est une façon incroyablement polie et corporative de décrire un massacre domestique de grande envergure, note sagement Higuruma.
Megumi se prend la tête dans les mains, pliant les genoux sous le poids des implications légales et financières : les Zenin existent toujours sur le papier de la société des exorcistes, il en est l'héritier direct nommé par l'ancien leader, et il se retrouve à la tête d'un gigantesque champ de ruines familial et de comptes bancaires gelés.
— … Il reste combien de membres actifs et majeurs au juste ?, demande-t-il à sa cousine d'une voix étouffée à travers ses doigts.
— Si on compte ceux qui étaient absents ce jour-là et ceux qui ne savent pas tenir un sabre… Pas beaucoup, répond Maki d'un ton parfaitement neutre.
— CETTE RÉPONSE EST ABSOLUMENT TERRIFIANTE POUR L'ARBRE GÉNÉALOGIQUE !, panique Yuji.
— Les vieux dirigeants sont tous morts, les structures physiques du clan sont complètement foutues, mais légalement… ouais, conclut Maki avec un haussement d'épaules. Félicitations, Fushiguro. T’es probablement le vingt-septième chef des Zenin maintenant.
— LE HÉRISSON EST DEVENU ADMIN DU CULLING GAME, ET DESORMAIS CEO DES TRAUMATISMES FAMILIAUX ! QUELLE CARRIÈRE !
— Je vais immédiatement disparaître dans ma propre ombre et ne plus jamais revenir à la surface, décrète Megumi, l'air profondément dépité.
— Et Naoya dans tout ça ? demande la transfuge, curieuse de savoir ce qu'il est advenu du cousin le plus arrogant de la lignée.
À l'entente de ce nom, Maki ferme les yeux, ses mâchoires se contractant. Megumi, lui, affiche une moue de dégoût profond.
— … Il est mort, hein ?, s'enquiert Yuji, sentant le malaise ambiant.
— Oui, confirme Maki. Enfin… deux fois, pour être tout à fait exacte.
— DEUX FOIS ??? MAIS COMMENT ON MEURT DEUX FOIS ?, s'étouffe Itadori.
Sur sa joue, la fente buccale de Sukuna s'ouvre grand, prise d'un spasme de curiosité morbide, mais aucun son n'en sort. Elle se contente de mimer un spectateur captivé.
— Après le massacre du clan, ma mère l'a achevé avec un couteau de cuisine ordinaire, donc sans énergie maudite. Il est logiquement revenu quelques jours plus tard sous la forme d'un fléau vengeur, explique Maki en soupirant de lassitude. Une sorte de chenille géante avec son visage.
— BIEN SÛR QU’IL A FAIT ÇA ! LE TYPE N'A AUCUN AMOUR-PROPRE ! hurle Yuji.
— Ça lui ressemble malheureusement, ce besoin pathologique d'avoir le dernier mot, souffle Megumi, les bras ballants.
— Donc non, Naoya n’est plus un problème pour personne. On l'a écrasé dans la colonie de Sakurajima. Définitivement cette fois, conclut la jeune femme en tapotant le pommeau de son arme.
— LE PATRIARCAT ANCESTRAL A ÉTÉ LITTÉRALEMENT ET PHYSIQUEMENT EXORCISÉ !!!, hurle Takaba en jetant des confettis imaginaires.
Yuta détourne précipitamment la tête pour étouffer un rire nerveux dans son col, tandis que Megumi marmonne dans sa barbe, le regard noir fixé sur le sol :
— Je déteste viscéralement le fait que cette formule soit, techniquement et juridiquement, tout à fait correcte.
Ye-ji observe attentivement la dynamique subtile qui s'installe entre Yuta et Maki au milieu des décombres. Le contraste entre les deux camarades de deuxième année est toujours aussi flagrant : Okkotsu, d'une bienveillance absolue et d'une politesse presque timide, mais capable de se muer en arme de destruction massive par pure loyauté ; et Maki, sarcastique, émotionnellement blindée par des années de rejet familial, mais dissimulant un cœur immense sous de lourdes couches de rigueur martiale.
— Tu devrais peut-être te poser et te reposer un peu, Maki..., dit doucement Yuta, un pli d'inquiétude sur le front en avisant les coupures fraîches et les brûlures qui marquent ses bras. Les barrières sont tombées, on a le temps maintenant.
— Je vais très bien, Okkotsu, réplique-t-elle sèchement, redressant la tête pour ne pas faiblir.
— Tu saignes encore de l'épaule et de la tempe.
Maki jette un œil distrait à son avant-bras où un filet de sang noirci trace sa route parmi ses cicatrices de brûlure.
— … C'est un simple détail technique. Ça cicatrise déjà, balaye-t-elle d'un revers de main.
Yuji intercepte aussitôt ton regard amusé, puis dévisage alternativement les deux intéressés avec une insistance non dissimulée, avant de laisser éclater un sourire monumental, de ceux qui illuminent tout son visage.
— … Aaaah. Je comprends mieux.
Megumi le scrute aussitôt avec une profonde et immédiate méfiance, craignant une nouvelle sortie farfelue.
— Pourquoi tu fais cette tête de suspect, Itadori ?
Takaba pivote instantanément de l'un à l'autre, plissant les yeux avec toute l'emphase et l'insistance d'un détective de drama romantique bon marché.
— OOOOOOH ! ATTENDEZ UN PEU ! MAIS C'EST BIEN SÛR !
— Non. Même pas en rêve, coupe court Maki, le ton glacial.
— Quoi « non » ? Qu'est-ce qu'il y a ?!, s'exclame Yuta, devenant instantanément écarlate jusqu'au bout des oreilles, perdant toute la superbe de l’exorciste le plus fort de sa génération.
— IL Y A UNE TENSION ROMANTIQUE POST-TRAUMATIQUE MAJEURE DANS CET ARRONDISSEMENT !!!, hurle l'humoriste en pointant ses deux index vers eux.
— MAIS ÇA FAIT TELLEMENT DE SENS DEPUIS LE DÉBUT ! LE CHEVALIER SERVANT ET LA REINE DU COMBAT !, explose Yuji en frappant ses mains l'une contre l'autre, ravi de cette diversion romantique au milieu du chaos.
— Pourquoi est-ce que tout le monde dans cette équipe devient bizarre et intrusif dès qu’il y a deux personnes vaguement compatibles dans la même pièce ?, soupire Megumi, levant les yeux au ciel avec une lassitude infinie. Laissez-les tranquilles.
Un immense fracas retentit soudain au bout de l'avenue, faisant sursauter toute l'escouade. Une silhouette traverse littéralement un pan de mur en béton armé d'un immeuble de bureaux avant de rouler sur plusieurs mètres dans un épais nuage de poussière et de gravillons. Le groupe se tait instantanément, oubliant les taquineries romantiques. Au centre du cratère de débris gît Hajime Kashimo. Ou du moins, ce qu’il reste de sa superbe de Dieu de la Foudre. Les cheveux bleutés fumants et dressés sur la tête, ses hardes de l'ère Edo calcinées et déchirées, il ne tient debout à genoux que par un pur entêtement métaphysique et une fierté d'un autre temps.
Une seconde silhouette descend alors du ciel avec une fluidité parfaite, planant un instant avant de poser ses mocassins sur le bitume. Satoru Gojo. Sourire insolent et radieux retrouvé, et sans la moindre trace de poussière ou de fatigue sur ses traits de mannequin de magazine bodybuildé.
— … IL L’A RAMENÉ EN UN SEUL MORCEAU ???, s'étonne Yuji, les yeux ronds comme des soucoupes.
Gojo ajuste calmement et d'un geste élégant sa manche.
— Je ne pouvais décemment pas le tuer, mes chers élèves. Au bout d'un moment, son désespoir devenait de plus en plus drôle à observer.
Takaba tombe littéralement à genoux, les mains jointes vers le ciel comme s'il faisait face à un messie :
— SENSEI A ENFIN COMPRIS ET INTÉGRÉ LE POUVOIR SACRÉ DE L’HUMOUR ABSURDE !!!
Kashimo se redresse à moitié, chancelant sur ses appuis, pointant un index vengeur et tremblant de rage vers l’homme aux Six Yeux.
— … MON COMBAT ! LE COMBAT LE PLUS IMPORTANT DE MA SECONDE VIE… A FINI EN CHORÉGRAPHIE FORCÉE À ROULETTES !
Yuji s’écroule carrément par terre, se tenant le ventre, terrassé par un rire incontrôlable qui lui coupe le souffle.
— IL L’A VRAIMENT FAIT !!! LE POUVOIR DE TAKABA A VOYAGÉ JUSQU'À JUKU !!!
Maki se détourne brusquement, les épaules secouées de tremblements violents qu'elle tente tant bien que mal de faire passer pour de la toux. Gojo, lui, bombe le torse avec une fierté immense, savourant son effet.
— Il avait un très bon jeu de jambes et un sens du rythme insoupçonné pour un vieillard de quatre cents ans, cela dit. Très fluide sur les virages.
Kashimo crache quelques étincelles électriques de pure frustration, avant de croiser le regard illuminé de Takaba qui l'observe avec une immense tendresse. Un long silence pesant s'installe au milieu de la rue.
— Bonjour, monsieur le dieu du roller disco, salue joyeusement l'humoriste avec un petit signe de la main.
Kashimo tente immédiatement de libérer une décharge pour le foudroyer sur place, mais il trébuche à moitié sur un débris de carrosserie, la persistance conceptuelle de la blague neutralisant encore une bonne fraction de son efficacité résiduelle.
— Bon, par contre… Kashimo…, intervient Ye-ji d'un ton plus posé, coupant court au délire. Il faut que vous sachiez. Vous n’aurez jamais votre combat à mort tant attendu contre Sukuna. Il est définitivement neutralisé.
Le Dieu de la Foudre se fige complètement, comme frappé par son propre éclair. Les derniers arcs électriques qui l'entouraient s'éteignent net dans un petit crépitement. Lentement, avec une lourdeur dramatique, il pivote le visage vers toi.
— … Pardon ? Répète un peu pour voir ?
Yuji s'approche alors et désigne amicalement sa propre joue droite, où l'appendice buccal de Sukuna s'agite frénétiquement dans un mutisme absolu, les lèvres formant des mouvements de fureur noire. 😡
— Le Roi des Fléaux est actuellement en pleine réorientation professionnelle forcée ! informe gentiment Takaba.
Kashimo détaille la scène, blême, s'approchant à petits pas pour fixer la joue d'Itadori.
— … Qu’est-ce que vous lui avez fait ?, demande-t-il d'une voix blanche, avec une dignité mourante.
— Personnellement ? J’ai surtout assisté à la plus grande humiliation de l'histoire de l'exorcisme en première loge, sourit Gojo, ravi de la tournure des événements.
— Moi, j’ai détruit son statut social cosmique et son temps de parole, résume fièrement le comédien en se croisant les bras.
Kashimo reste totalement mutique, les yeux rivés sur la petite bouche qui s'époumone sur la peau de Yuji sans qu'un seul décibel ne franchisse ses lèvres. 😡
— … Donc. Le monstre absolu de l'ère Heian… le sommet de la cruauté… a perdu toute sa puissance contre un humoriste de seconde zone.
— Oui, tout à fait.
Le vieux guerrier légendaire s'assoit lourdement à même le sol poussiéreux, dépouillé de sa rage, pareil à un samouraï obsolète apprenant que l'ère des sabres s'est achevée sur une immense farce de cabaret.
— … L'ère Heian aurait dû être entièrement détruite plutôt que de voir ça. C'est une insulte à nos légendes.
— C’EST EXACTEMENT CE QUE YOROZU A DIT AVANT DE S’ENFUIR !, s'exclame Takaba, pointant un doigt réjoui vers lui. Vous devriez monter un club !
Kashimo jette un dernier regard vers l'horizon dévasté de Shinjuku, puis remonte ses yeux fatigués vers Gojo. Un petit rire râpeux, presque incrédule, passe ses lèvres gercées.
— … Ouais. Au-delà des patins à roulettes… C’était un vrai combat.
Gojo lui décoche un sourire un peu plus authentique, abaissant légèrement l'index de sa main droite. Malgré l'absurdité totale de la mise en scène finale provoquée par l'onde de choc de Takaba, un respect mutuel très net est né de cette joute de titans au-dessus de la capitale.
— Ça faisait des siècles… que personne ne me forçait à aller aussi loin dans mes retranchements. T’es vraiment monstrueux, Satoru Gojo, admet franchement Kashimo en s'essuyant le menton.
— Enfin quelqu’un dans cette colonie qui sait apprécier mon élégance retrouvée et mon génie à sa juste valeur !, s'émeut Gojo, les mains jointes sur la joue.
— Non. Toujours beaucoup trop bodybuildé et arrogant pour son propre bien, le corrige immédiatement Ye-ji d'un ton monocorde.
Yuji explose de rire, se tenant à l'épaule de Megumi pour ne pas retomber, tandis que Kashimo lève les yeux au ciel devant les gamineries du plus fort de l'époque moderne.
— … Tant pis, soupire le vieil exorciste avec un vestige de son sourire sauvage. J’ai au moins eu le mérite d’affronter l’autre monstre incontestable de cette époque. C'est déjà une mort honorable en soi.
— Oooooh, mais ça ressemblait presque à un compliment dissimulé, ça, s'amuse Gojo, ravi de sa victoire.
— N’abuse pas de ma patience, Satoru, j'ai encore assez d'énergie pour te maudire, élude Kashimo en détournant la tête.
— LES VIEUX GUERRIERS DE L'ÈRE HEIAN DEVIENNENT ENFIN ÉMOTIONNELS DEVANT LE LEVER DU SOLEIL !, s'époumone Takaba en essuyant une larme imaginaire.
— Nous assistons vraiment, minute après minute, à la fin d’une ère très étrange pour l'histoire de notre pays, conclut Higuruma d'un ton clinique, réajustant sa veste de costume.
Ye-ji se tourne alors vers l'avocat, le visage soudainement dépouillé de toute trace d'amusement, le regard dur et sérieux.
— Par contre… le Conseil des hauts dirigeants de Kyoto et Tokyo mérite un jugement en bonne et due forme. Ils ont profité du chaos général pour assassiner froidement Yaga-sensei. Elle pivote lentement vers Gojo, la voix plus douce. Navrée, Sensei… Je sais ce qu'il représentait pour vous.
Le sourire éclatant de Gojo s'efface instantanément de ses lèvres. Une ombre lourde passe sur ses Six Yeux, et une lassitude immense, presque séculaire, s'empare des traits de son visage.
— … Non. Tu n’as absolument pas à être désolée, Ye-ji. Ils ont eu peur. Une peur panique de perdre leur mince contrôle sur le monde occulte, alors ils ont commencé à purger méthodiquement tout ce qu’ils ne comprenaient plus ou ne contrôlaient plus.
Yuji et Maki serrent les poings à s'en blanchir les articulations. Masamichi Yaga était l’un des rares adultes profondément intègres, justes et paternels de leur milieu corrompu. Son exécution sommaire restait une plaie ouverte pour les élèves de seconde année.
Higuruma ajuste ses verres sur l'arête de son nez, son regard d'un calme glacial, presque terrifiant. L'avocat qu'il était reprenait le dessus sur le joueur du Culling Game.
— Alors ils devront répondre de leurs actes devant un tribunal de l'âme. Aucun passe-droit, aucune tradition d'ancien clan ne les protégera de la sentence.
Sur la joue de Yuji, la bouche de Sukuna se dessine brièvement, esquissant une grimace de profond dégoût devant ces considérations morales, avant d'articuler un silence outré :
— … ! 😡
Gojo dévisage longuement l'ancien procureur, un sourire mélancolique et fatigué aux lèvres.
— Tu sais… Il y a encore quelques années, ou même juste avant d'entrer dans cette satanée Prison Cubique, j’aurais probablement juste foncé là-bas pour massacrer l'intégralité du Conseil de mes propres mains. En dix minutes, le problème aurait été réglé.
— Honnêtement, d'un point de vue purement scénaristique et d'efficacité, ça se tenait carrément, note Takaba avec un hochement de tête approbateur.
— Mais maintenant… avec tout ce que ces gamins ont accompli pour sauver ce qui pouvait l'être… peut-être qu’un vrai jugement légal et implacable serait bien plus approprié pour rebâtir quelque chose de propre.
— Il faut qu'on trouve les nouveaux exorcistes éveillés et qu'on les forme…, reprend Ye-ji en observant les quartiers dévastés où la poussière retombe lentement. Sinon, la situation va devenir catastrophique dans peu de temps. Le vide laissé par les anciens clans va créer un chaos sans précédent.
Le groupe observe un mutisme sérieux. L'euphorie de la victoire s'émousse face à la réalité du lendemain : reconstruire un monde de toutes pièces s'avère une tâche autrement plus complexe et usante que de simplement survivre à un cataclysme.
— Il y en a plein désormais… Des gens réveillés artificiellement par le Culling Game partout dans la ville, et même à travers tout le pays, constate Yuji, les bras croisés sur sa poitrine.
— Certains sont instables et dangereux, d’autres sont complètement perdus et terrifiés par ce qu'ils voient, développe Higuruma, réajustant ses manches d'un geste machinal. Mais la grande majorité, ce sont juste des civils ordinaires qui n’ont jamais demandé à recevoir ce pouvoir maudit.
— Si on les laisse livrés à eux-mêmes sans aucun repère, le système occulte actuel va juste reproduire en boucle les mêmes tragédies, analyse sagement Yuta. Les plus forts écraseront les plus faibles, et d'autres fléaux naîtront de leur désespoir.
— En supposant qu’il subsiste encore un « système » ou une quelconque autorité après tout ça, tempère Maki avec son pragmatisme habituel. À mon avis, l'ancien monde est mort en même temps que Kenjaku.
Gojo, qui était resté silencieux, couve soudain ses élèves d'un regard chargé d'un espoir inédit. Ses Six Yeux brillent, fixant ces adolescents qui ont grandi trop vite. Ses traits sont fatigués, certes, mais infiniment résolus.
— … Ouais. Il va falloir rebâtir tout ça sur des bases saines. D'un geste de la main, il désigne successivement Yuta, Maki, Higuruma, Yuji, Megumi et Ye-Ji. Et honnêtement ? Quand je vous regarde aujourd'hui, je crois que vous serez de bien meilleurs adultes que ceux qu’on a eus pour nous guider.
Sur la joue d'Itadori, la fente buccale de Sukuna s'ouvre pour mimer un vomissement de dégoût face à tant de bons sentiments, s'agitant dans son silence éternel et ridicule.
— MOI JE VEUX CO-DIRIGER L'ÉCOLE ET ÊTRE PROF DE BLAGUES MAUDITES ET DE STAND-UP EXPÉRIMENTAL !, postule immédiatement Takaba en levant bien haut la main.
— Absolument et catégoriquement refusé avant même le dépôt officiel du dossier, tranche Higuruma sans même le regarder. Pour le bien de la santé mentale des générations futures.
Yuji donne un coup de coude amical dans les côtes de Megumi, un sourire nostalgique aux lèvres.
— Vous imaginez un peu ? Nous… en train de gérer l'école et de former la relève. Qui l'eût cru quand on s'est rencontrés dans ce lycée de banlieue ?
Megumi esquisse une moue sceptique et blasée, mais ses doigts restent étroitement ancrés dans ceux de sa petite amie.
— Ça a l’air particulièrement épuisant d'avance, murmure-t-il en lui jetant un regard doux.
Mais pour la toute première fois de sa vie, il ne formule aucun refus, aucune plainte.
A suivre...