Le lendemain matin, une lumière grise, laiteuse et diffuse s'infiltre paresseusement par les hautes fenêtres à meneaux de Jujutsu Tech, baignant les couloirs d'une atmosphère feutrée, presque monacale. L'odeur du vieux bois de cèdre mouillé et de l'encens résiduel flotte dans l'air frais. Ye-ji sort de sa chambre neuve, ses pas légers et silencieux résonnant à peine sur le parquet ciré. Elle cherche encore instinctivement ses repères visuels dans les dédales architecturaux et les coursives de ce vieux bâtiment ancestral qui lui sert désormais de refuge.
À l'intersection stratégique du grand couloir menant à l'aile principale, elle aperçoit Megumi Fushiguro. Le jeune homme est nonchalamment appuyé contre le mur de bois verni, déjà revêtu de son uniforme noir impeccable, sans un pli. Les bras croisés sur sa poitrine, l'expression neutre, il affiche l'attitude calculée de quelqu'un réveillé depuis un long moment, tout en feignant avec une application manifeste et presque touchante de n'attendre absolument personne. Dès qu'il note le bruissement de sa tunique, il redresse légèrement la tête, ses yeux bleu nuit, profonds comme des abysses, se fixant directement sur elle.
— …Salut.
Un court silence flotte entre eux, troublé seulement par le sifflement du vent du matin. L'ombre de Ye-ji s'étire paresseusement à ses pieds sur le sol clair, épousant les contours de celle du garçon.
— T’as trouvé le chemin de ta chambre correctement hier soir au moins ? L'aile est est un vrai labyrinthe.
— Salut, Megumi, répond-elle en jetant un coup d'œil circulaire à la galerie de bois. Oui, aucun problème. Nobara m'a parfaitement guidée avant de s'effondrer sur son lit.
Il hoche la tête, un mouvement infime qui trahit un soulagement discret.
— Tant mieux. Les couloirs peuvent être déroutants quand on n'a pas l'habitude.
Une légère hésitation, presque maladroite et typique de son tempérament, s'installe un instant. Megumi brise rapidement le calme matinal en orientant son regard bleu nuit vers la cage d'escalier centrale.
— Le réfectoire sert le petit déjeuner traditionnel jusqu’à huit heures tapantes… Il vaut mieux y aller maintenant si Gojo n'a pas encore exposé ou vidé tout le buffet des desserts et des douceurs.
La tentative de conversation est mince, subtile, mais parfaitement ajustée à sa nature profondément réservée et protectrice.
— D'accord… je te suis. Je ne refuse jamais un thé chaud, accepte la Coréenne en se calant à sa hauteur.
Megumi acquiesce d'un simple mouvement de tête et lui emboîte le pas, gardant une distance respectueuse. Le silence qui accompagne leur descente n'a rien de pesant ou d'embarrassant ; il est simplement paisible, rythmé par le craquement discret et régulier des marches sous leurs semelles. En atteignant le palier inférieur menant aux cuisines, le garçon brise à nouveau le mutisme, sans pour autant la regarder directement, fixant le couloir de ses yeux sombres :
— …T’as bien dormi ? Pas de cauchemars avec le changement d'ambiance ?
— Ça va… C'était étonnamment calme par rapport à Séoul, répond Ye-ji. Et toi ? Pas trop fatigué par ta blessure d'hier ?
— Pareil, lâche-t-il en enfouissant profondément ses mains dans ses poches alors qu'ils traversent le bâtiment principal. Enfin… calme, c'est un grand mot. Yuji a hurlé à pleins poumons aux alentours de minuit parce qu’il était persuadé qu’un long manteau suspendu dans le noir de sa penderie était un fléau de classe supérieure. Il a failli détruire sa cloison.
Ye-ji retient un petit sourire discret au coin des lèvres, imaginant la scène absurde.
— Donc, selon les standards de cette école, c'était relativement calme.
— Il a l'énergie débordante d'un chiot qui ne sait pas quoi faire de ses pattes, commente-t-elle à mi-voix.
Megumi laisse échapper un très léger rire par le nez, les yeux fixés devant lui, ses traits s'adoucissant notablement.
— Ouais. Un chiot de combat très bruyant qui casse parfois des murs de béton armé par inadvertance.
À l'approche des doubles portes battantes du réfectoire, d'où s'échappent déjà de délicieux effluves de bouillon de miso, de poisson grillé et de thé grillé, il ralentit sensiblement la cadence de sa marche, une lueur pensive dans son regard bleu nuit.
— …Mais pour être honnête, sa présence rend cet endroit beaucoup moins lourd et sinistre qu'avant.
— C'était comment ici, avant mon arrivée et la sienne ? s'enquiert Ye-ji, curieuse de comprendre le passé de l'école.
Megumi marque un temps d'arrêt sur le seuil, pesant ses mots avec sa rigueur habituelle avant de répondre :
— Plus silencieux. Beaucoup trop silencieux.
Il pousse lentement la porte, dévoilant la grande salle lumineuse et vitrée.
— Avant l'arrivée de Yuji… les gens ici étaient certes très forts, mais pas forcément proches les uns des autres. On gérait nos missions et nos traumatismes chacun de notre côté, sans partager.
Le tintement des plateaux en inox et le murmure des discussions matinales s'intensifient à mesure qu'ils avancent dans l'allée centrale.
— Lui… il force un peu tout le monde, par sa simple stupidité et sa gentillesse, à vivre normalement, même lorsque la situation générale devient totalement absurde ou désespérée.
Ye-ji franchit le seuil à sa suite et se fige une fraction de seconde, victime d'un visible temps d'arrêt et d'analyse devant la table occupée par les célèbres élèves de deuxième année. Devant elle se tiennent un authentique panda géant anthropomorphe qui manipule des baguettes, une jeune fille au regard sévère et altier armée d'une longue hallebarde posée contre le mur, et un garçon plus svelte dont le col montant très haut dissimule la moitié du visage.
Le grand mammifère bicolore lui fait un grand signe de la patte, un sourire jovial fendant sa fourrure dès qu'elle s'approche de leur périmètre.
— Ooooh, la voilà ! La fameuse nouvelle première année dont tout le monde parle !
À ses côtés, la fille aux cheveux sombres attachés en une queue-de-cheval stricte réajuste ses lunettes rectangulaires sur son nez, l'analysant de haut en bas d'un œil critique et affûté de guerrière.
— Donc c’est toi la fameuse élève transférée d'urgence de Corée. Nam Ye-ji, c'est ça ?
Le troisième adolescent lève brièvement ses yeux clairs et perçants vers elle par-dessus son col remonté jusqu'au milieu du nez, abandonnant un instant son bol de riz.
— Saumon.
Un silence dubitatif et lourd de perplexité s'installe. Ye-ji tourne lentement la tête vers son guide, un sourcil levé bien haut, attendant une clé de décodage. Megumi conserve un calme olympien, habitué au manège.
— C’est Toge Inumaki. Ne t'inquiète pas, il parle uniquement avec des ingrédients d'onigiri pour éviter de maudire les gens par accident. C'est sa technique de désenvoûtement.
— Ah… d'accord, souffle simplement la jeune fille, feignant de comprendre la logique interne de la chose.
Le panda éclate instantanément d'un rire sonore, gras et chaleureux qui fait vibrer les tasses sur la table de bois.
— Exactement la bonne réaction de survie mentale ! Bienvenue au club !
— Tu t’habitueras vite à notre ménagerie, ajoute Maki Zenin en saisissant sa tasse de café noir d'un geste ferme. Enfin… plus ou moins vite selon ta tolérance au bizarre.
Toge lui adresse un infime et amical signe de tête approbateur, les yeux plissés de bienveillance.
— Thon mayo.
Yuji déboule soudainement derrière le duo depuis les cuisines, maintenant en équilibre instable un plateau gigantesque et lourdement chargé de nourriture fumante.
— Ça, ça veut probablement dire bonjour. Ou bienvenue parmi nous. Ou alors c'est une menace de mort subtile, on ne sait jamais vraiment avec lui le matin ! s'exclame le rose avec enthousiasme.
— C'est faux, il n'y a aucune menace, réplique Megumi de manière purement automatique et fatiguée.
— Ben… Bonjour à tous, formule Ye-ji poliment avant de se diriger vers le comptoir du self pour se servir son propre repas.
— Saumon, répond immédiatement Toge en agitant joyeusement la main en l'air.
Le panda se penche légèrement dans sa direction lorsqu'elle passe à sa hauteur, sa masse de fourrure imposante bloquant la lumière.
— Traduction officielle : il est sincèrement ravi de te rencontrer, Nam-san.
— Ou alors il apprécie simplement la densité particulière de ton énergie occulte qui stagne sous tes manches, nuance Maki d'un ton plus sec. Les deux options sont parfaitement valables avec lui.
Au comptoir du self, Yuji continue d'accumuler les portions de riz et de viande à une vitesse alarmante, tandis que Megumi sélectionne des mets simples et traditionnels, comme s'il se nourrissait par pure obligation biologique et cellulaire. Ye-ji, quant à elle, opte pour la sobriété : un bol de riz blanc, une pomme bien rouge et une grande tasse de thé vert fumant.
Yuji inspecte son plateau de goinfre, compare avec celui de la Coréenne, puis revient à sa propre sélection, l'air profondément perplexe et presque inquiet pour elle.
— …Dis-moi, Nam-san… C’est un vrai petit déjeuner de guerrière ou une punition monastique que tu t'infliges là ? Il n'y a même pas de sauce !
Maki approuve pourtant le choix de la Coréenne d’un hochement de tête rigoureux et approbateur.
— Au moins, quelqu’un dans cette nouvelle génération sait s'alimenter de manière saine et normale, contrairement aux monstres de foire qui nous servent de camarades.
Le panda se tourne vers Itadori, pointant sa patte vers son assiette.
— Yuji, tu viens littéralement de te servir un bol de nouilles soba, du curry de la veille et un pain melon géant. À sept heures du matin. C'est toi l'anomalie ici.
Yuji pointe le pain sucré d'un air solennel et dramatique, presque mystique.
— Il m’a choisi du regard dans le panier, Panda-senpai. C'était le destin.
Ye-ji lui décoche un regard indicible et blasé, haussant les épaules avant de s'installer. Le panda frappe la table du plat de sa grosse patte, hilare et secoué par le rire.
— Elle juge déjà cette école et nos choix de vie très fort intérieurement, je le sens ! Son ombre fait la grimace !
— C’est une réaction saine et parfaitement logique quand on débarque dans cet asile, commente Maki en buvant une lente gorgée de son café.
Toge observe la jeune fille déposer son plateau sur la table avec délicatesse, puis lève un pouce approbateur à son intention par-dessus son col baissé d'un millimètre.
— Saumon.
Megumi traduit instantanément l'intention, sans même lever les yeux de sa propre tasse de thé :
— Il dit que ton thé a l’air d'être de bonne qualité et qu'il sent bon.
Un court silence de stupéfaction s'installe. Yuji cligne des yeux plusieurs fois, fasciné par la fluidité de l'échange linguistique inter-espèces.
— …Comment tu fais pour comprendre ses variétés de poissons aussi naturellement, Megumi ? C'est un don héréditaire ?
Megumi ne répond pas. Ye-ji s'installe sans répondre et se saisit de ses baguettes en bois.
— D'accord. Merci, Inumaki senpai.
Implanté depuis seulement quelques minutes, le groupe adopte un rythme plus tranquille et domestique, chacun se concentrant sur son repas matinal. Du moins, un calme tout à fait relatif selon les critères très particuliers de Jujutsu Tech. Yuji s'exprime la bouche à moitié pleine de riz, tandis que le panda narre une anecdote improbable impliquant Gojo coincé la tête la première dans un distributeur de snacks défectueux. Maki rectifie chaque approximation technique ou historique du récit avec un cynisme tranchant, ponctuée de temps à autre par un « saumon » très sérieux et concentré de la part de Toge. Megumi mange en silence, assis côte à côte avec Ye-ji, veillant discrètement à ce qu'elle ne manque de rien.
Soudain, le panda plante ses grands yeux noirs artificiels dans ceux gris de la nouvelle recrue, changeant de ton.
— Alors Ye-ji… c’est vrai cette histoire incroyable d'hier où t’as disparu dans une flaque d’ombre comme un boss caché devant les premières années sur le parking ?
Yuji pointe instantanément ses baguettes vers elle, des miettes de pain melon sur les joues, enthousiaste au possible.
— Je confirme ! C’ÉTAIT BEAUCOUP TROP STYLÉ ! J'ai cru que le sol allait nous avaler !
— C'est simplement l'application de ma technique… Ce n'est rien d'exceptionnel, répond-elle avec un détachement teinté de froideur.
Maki l'observe par-dessus le rebord de sa tasse de céramique, l'œil plissé par l'expérience du combat.
— Les gens réellement forts et dangereux passent leur temps à dire ce genre de conneries pour se fondre dans la masse.
— C'est exact, approuve gravement le panda en hochant sa grosse tête. Les vrais monstres de notre monde ne passent pas leur temps à crier sur les toits « regardez-moi, je suis super dangereux ». Ils agissent en silence.
— Toi, t’as la vibe typique du genre de personne où tout semble simple et fluide jusqu’à ce qu’un immeuble entier commence à avoir peur de ton ombre, ajoute Yuji avec une lucidité surprenante.
— Saumon, appuie Toge avec force, tapant du poing sur la table.
Megumi termine sa bouchée de poisson grillé avant d'apporter son grain de sel technique à l'analyse :
— Traverser les ombres physiques, façonner des armes tranchantes à la volée et déployer des doubles parfaits… c’est objectivement loin d’être « rien », Nam. C'est une technique de haut niveau.
Un court silence de respect accueille sa remarque technique, puis le panda sourit de toutes ses dents synthétiques.
— Et en plus, ce qui ne gâche rien, c’est très classe visuellement. Le style compte pour au moins cinquante pour cent de l'efficacité de l'exorcisme ici, crois-moi !
— C'est faux, rétorque Ye-ji du tac au tac. Gojo-sensei le dit souvent et sur ce point précis, c'est vrai. La force n'est pas une question de style. C'est l'exception qui confirme la règle.
Le panda éclate de rire à la seconde face à cette répartie, tandis que Maki dissimule un sourire amusé derrière sa tasse. Même Toge doit baisser la tête, les épaules secouées par un rire totalement silencieux. Yuji, lui, frappe le poing contre la table, conquis par l'esprit de sa camarade.
— C’EST TELLEMENT VRAI ! Elle t'a mouché, Panda-senpai !
Megumi ferme ses yeux bleu nuit, adoptant l'expression stoïque d'un homme qui accepte une fatalité inéluctable et quotidienne.
À suivre....