Chapitre 3 | Ce qu'on ne dit pas
Elena
Le dernier mardi de septembre était le premier jour de Stefan Salvatore au lycée de Fell's Church. Elena avait déjà fait une liste mentale de ce qui concernait ce nouveau venu.
Stefan Salvatore ne quittait jamais ses lunettes de soleil à l'intérieur, c'était par là qu'elle avait commencé. Il portait un blouson sombre, et avait une façon de traverser les attroupements, sans regarder personne directement, comme s'il gérait une information précise sur lui-même qu'il ne voulait pas laisser filtrer.
Elena connaissait ce genre de gestion.
Elle-même portait un foulard bordeaux depuis une semaine.
Il n'avait pas regardé dans sa direction de la journée, pas d'une façon naturelle, de façon délibérée. Comme quelqu'un qui connaissait exactement l'endroit et qui choisissait de ne pas le regarder. Elle avait noté ça aussi.
Il l'évitait.
Ce n'était pas de l'indifférence. L'indifférence avait son propre langage corporel, une façon particulière d'occuper l'espace, et ce n'était pas ça. C'était plus actif, plus coûteux : il modifiait sa trajectoire dans les couloirs, il choisissait la table la plus éloignée, et chaque fois qu'il détournait les yeux il y avait une légère tension dans ses épaules.
Elena ne savait pas encore pourquoi. Elle le laissa dans la colonne des choses à observer.
Il ne mangeait rien à la cantine. Son plateau restait devant lui, il ne touchait pas aux aliments, les déplaçant seulement avec l'air de quelqu'un qui récitait une partition connue. Elle connaissait cet air-là aussi, l'art de mimer les gestes ordinaires pour ne pas attirer l'attention sur leur absence.
Il n'avait pas de famille dans la région. Caroline Forbes avait trouvé le nom dans les registres du dix-neuvième siècle, une famille Salvatore, propriétaires terriens d'origine florentine, disparus des registres locaux au début du vingtième siècle. Il louait une chambre chez Mme Flowers, à la pension à l'est de la ville. Ses papiers indiquaient un tuteur domicilié à Florence.
Florence.
Le mardi soir, elle sursauta aux trois coups contre la fenêtre de sa chambre.
Elena alla ouvrir. Le corbeau se posa sur le rebord, lourd et silencieux, Damon était là un instant plus tard, les mains dans les poches de son blouson noir, occupant l'espace comme s'il lui appartenait depuis toujours.
— Il y a quelque chose que tu veux me dire, dit Elena.
Ce n'était pas une question. Elle l'avait vu dans les branches de l'érable à la cantine ce midi, immobile.
— Il y a un autre vampire en ville.
Elena s'assit sur le bord du lit. Elle avait su, pas exactement ça, pas le mot, mais une intuition en ce sens. Depuis ce matin dans le couloir.
— Stefan Salvatore, dit-elle.
Damon alla s'asseoir sur la chaise retournée.
— Tu le connais.
— Je sais qui il est.
Je sais qui il est n'était pas je le connais. Elena nota la distinction, elle nota aussi la façon dont il avait répondu, brièvement, sans développer, les yeux vers la fenêtre plutôt que vers elle.
— Il m'évite, dit-elle.
— Bien.
— Pourquoi bien ?
— Parce que tu n'as pas besoin de te retrouver seule avec quelqu'un dont tu ne sais pas encore ce qu'il est.
— Je ne savais pas ce que tu étais non plus. La première fois.
— Non, dit-il. Et tu t'en es quand même bien sortie.
Constatation, pas compliment. Elle ne le laissa pas changer de sujet.
— Il est dangereux ?
Damon réfléchit.
— Pas de la façon habituelle. Il se contrôle mieux que la plupart. Mais le contrôle est une tension constante, pas un état stable.
Il s'arrêta.
— Et toi, en particulier, tu es quelque chose qu'il vaut mieux qu'il évite.
— Pour les lignes de force.
— Entre autres.
Elle pensa au week-end de leur première rencontre, à la première gorgée du samedi soir qui n'avait pas ressemblé à ce qu'il connaissait, et à l'effort qu'il avait nommé le dimanche. Elle hocha la tête.
— Tu as une hypothèse sur pourquoi il est là ? dit-elle.
Il se leva de la chaise. Pas pour partir, juste pour marcher jusqu'à la fenêtre et regarder dehors, les mains dans les poches. Son dos lui faisait face.
— Oui, dit-il, mais je ne vais pas te dire ce soir.
Il y avait dans sa façon de le dire une fermeture inhabituellement nette. Elle observa son dos, la façon dont ses épaules portaient une légère raideur.
— Tu n'as pas mangé de toute la semaine, dit-elle.
Il se retourna légèrement.
— Je m'en occupe.
— Je ne te demande pas si tu t'en occupes. Je te demande comment tu fais, concrètement. Tu passes tes nuits ici à surveiller le périmètre, mais tes journées, tu les passes où ? Tu dors où ?
Il revint vers la chaise et s'assit.
— Je dors dans les arbres quand j'ai besoin de dormir. Les vampires n'ont pas besoin d'un lit.
Il fit une pause.
— Et je me nourris quand je m'éloigne du périmètre.
— Sur les gens de la ville.
— Oui.
Il la regarda, attendant une réaction, comme il le faisait parfois.
— Ils ne s'en souviennent pas, dit-il. Je suis un prédateur. C'est ce que je suis depuis cinq siècles, pas ce que j'ai choisi de devenir ou ce que je cherche à changer. Je chasse, je prends ce dont j'ai besoin, ils reprennent leur vie sans en savoir rien.
Il la regardait toujours avec cette attention sombre.
— Les lions mangent les gazelles. Personne ne leur demande de s'en excuser.
— Non, dit Elena.
— Tu n'es pas horrifiée.
— Non.
— La plupart des gens le seraient, dit-il.
— Je sais ce que tu es depuis le début, dit Elena. Je t'ai laissé entrer dans la maison de mes parents.
Elle posa les mains à plat sur ses genoux.
— Qu'est-ce que tu pensais que je croyais que tu faisais, la journée, dehors ?
Il ne répondit pas à ça tout de suite. Elle avait l'impression qu'il évaluait en lui-même, la façon d'agir avec une personne qui n'avait pas peur.
Une autre pensée traversa Elena alors, qu'elle ne dit pas.
Ces femmes en ville. Ces gens. Il prenait ce dont il avait besoin et ils continuaient leur vie sans s'en souvenir. C'était logique. C'était sa nature. Il avait dit que les lions mangeaient les gazelles sans rendre des comptes et elle le pensait également.
Mais cette image ne lui plaisait pas quand même, Damon dans les rues de Fell's Church la nuit, avec d'autres personnes, ses mains dans leurs cheveux, ses dents dans leur cou. Elle ne chercha pas à en identifier la raison exacte. Elle rangea cette sensation.
— Tu pourrais, dit-elle. Là. Ce soir.
Il la regarda.
— Pas ce soir.
Ils travaillèrent. Elle lui parla des lignes de l'aile du lycée, une modification dans la pression sous les semelles, une irrégularité qui ne correspondait pas tout à fait à ce qu'ils avaient cartographié. Il écouta, posa ses questions avec cette attention analytique. À un moment, elle cherchait ses mots pour décrire une sensation précise et elle s'arrêta, agacée.
— C'est comme plonger la main dans un bain à une température différente de celle qu'on attendait. Mais sous les pieds.
Il inclina légèrement la tête, d'un mouvement si semblable au corbeau.
— Je vois, dit-il.
— Tu vois ? Je viens de comparer une ligne de force à une baignoire.
— Les meilleures descriptions sont souvent les plus simples. C'est une information utile, ça indique un flux qui a changé de direction.
— Tu aurais pu me dire ça avant que je me débatte avec la métaphore.
— C'était instructif de te regarder débattre avec.
Elena lui lança un regard mauvais. Il avait cet air légèrement moqueur qu'il prenait parfois, le coin de sa bouche bougeait à peine. Ses yeux noirs n'étaient pas tout à fait aussi froids qu'il semblait le vouloir.
— Tu trouves ça drôle, dit-elle.
— Je trouve ça intéressant. Ce n'est pas la même chose.
— Parfois si.
— Parfois, admit-il.
Elle se leva du lit pour prendre un carnet et un stylo sur le bureau, rien d'urgent. Elle le savait. Mais en passant elle s'approcha plus près de la chaise retournée qu'elle n'y était obligée, et elle sentit son attention se déplacer vers elle.
Elle ne se retourna pas. Mais elle sourit, très légèrement, dos à lui, vers le bureau.
— Tu regardes encore, dit-elle.
— Je regarde toujours.
— Ce n'est pas une réponse.
— C'est la seule que tu auras.
Elle prit son carnet et revint s'asseoir, il y avait dans la façon dont elle croisait son regard une intention qu'elle n'avait pas mise là la semaine dernière. C'était la façon dont elle avait regardé les garçons toute sa vie, mais cette fois elle voulait vraiment une réaction.
À minuit, il se leva.
Il était à mi-chemin vers la fenêtre quand il s'arrêta.
Il s'arrêta de lui-même, se retourna lentement sans qu'Elena n'ait émis le moindre son, et son regard alla directement vers son cou, ce regard qu'elle connaissait maintenant.
Elle le laissa regarder. Elle ne dit rien et ne fit pas de geste.
Il traversa les deux mètres en un mouvement, les étapes intermédiaires escamotées, s'assit sur le bord du lit et la température baissa immédiatement d'un degré, sa froideur repoussant la chaleur autour d'Elena.
— Tu n'as pas peur, dit-il.
Ce n'était pas une question. Il y avait dans sa voix une tension entre l'observation et la provocation, comme quelqu'un qui testait les limites.
— Non, dit-elle.
Il inclina la tête.
— Tu devrais peut-être.
— Tu me l'as déjà dit. Deux fois.
Une expression traversa son visage, de la fascination sombre. Il écarta ses cheveux de son épaule droite avec autorité. Ses doigts s'attardèrent une seconde sur sa nuque.
Elena inclina légèrement la tête.
La morsure arriva, deux points nets, une brûlure d'une seconde, puis rien. La chaleur n'était pas celle d'une blessure mais son contraire, une vague qui partait du cou vers les épaules, les bras, les mains, jusqu'aux doigts. Ses paupières pesèrent.
De l'autre côté, elle avait appris à reconnaître ça maintenant, une densité dans le flux, quelque chose de concentré qui n'appartenait pas au sang ordinaire, quelque chose que la ligne de force en juillet avait distillé en elle. Elle savait que c'était pour ça qu'il revenait. Pas seulement pour les lignes de force.
Il aimait ça. Elle le sentait de l'autre côté, pas de culpabilité, pas de retenue morale. Plein et direct, comme boire ce qui correspondait exactement à ce dont on avait besoin.
Il ne s'arrêta pas aussi vite que les premières fois.
Il prit le temps qu'il voulait prendre, comme s'il savourait ce moment. Son pouls à elle battait à soixante-dix maintenant, la chaleur avait atteint ses mains malgré la froideur de Damon.
Puis il s'arrêta en redressant sa tête.
Ses yeux noirs avaient perdu leur distance ordinaire, plus d'analyse, plus de recul. Juste présents, juste là, la seule chose nette dans la pièce. Il la regardait avec une attention sombre et fascinée de quelqu'un qui cherchait encore à comprendre ce qu'il avait devant lui.
Il passa le pouce très légèrement sur les deux points à la base de son cou, côté droit. Ses marques à lui : il les avait faites, elles lui appartenaient dans une logique qu'elle avait décidé d'accepter.
— Dors, murmura-t-il en brisant le silence.
Il repartit par la fenêtre, Elena ne prononça pas un mot. Elle écouta simplement le silence revenir dans sa chambre.
Le mercredi, M. Tanner s'en prit à Bonnie.
C'était le cours d'anglais, en troisième heure, La Chute de la Maison Usher.
M. Tanner avait ce regard de rapace qu'il portait en cherchant sa prochaine victime, et ce mercredi il s'arrêta sur Bonnie.
— McCullough. La première phrase du texte. Quelle est sa signification ?
Bonnie déglutit. Elena le vit depuis deux rangs. Bonnie avait lu le texte, mais lire et reformuler sous le regard de M. Tanner étaient deux choses différentes.
— Heu... c'est l'automne. La saison. Et aussi...
— Fascinant, dit M. Tanner avec le sourire de quelqu'un qui s'amusait. Poe vous a consacré vingt pages et vous y avez trouvé la météo.
Des rires étouffés se firent entendre. Bonnie baissa les yeux, les joues rouges.
— Si quelqu'un dans cette salle a lu le texte avec un semblant d'intelligence...
— Excusez-moi.
La voix venait du fond de la salle. Tout le monde se retourna.
Stefan Salvatore s'était levé. Il avait ôté ses lunettes et les tenait dans une main.
— Le texte joue sur plusieurs sens simultanés du mot fall, dit-il. La saison. La chute physique de la bâtisse. Et la fin d'une lignée. Poe pose les trois dans la première phrase, ce n'est pas de la redondance, c'est la structure du texte tout entier. Tout s'effondre ensemble et il n'y a pas de résolution possible.
Une pause.
— Mademoiselle McCullough avait raison sur l'automne. Ce n'était pas la réponse complète, mais ce n'était pas faux.
M. Tanner le regarda avec l'expression de quelqu'un qui venait de recevoir un coup inattendu dans le ventre.
Il remit ses lunettes et se rassit. M. Tanner reprit son cours avec un ton différent.
Elena avait regardé Stefan pendant tout cet échange. Il n'avait pas regardé vers elle une seule fois, pas par manque d'attention, par précision. Elle en était certaine maintenant.
Elle pensait à ce qu'elle venait d'observer : un garçon qui se levait dans une salle de classe pour défendre quelqu'un qu'il ne connaissait pas. Pas de regard vers Bonnie pour vérifier l'effet. Pas de regard vers la classe pour mesurer l'impression. Il avait dit ce qu'il avait à dire et il avait disparu derrière ses lunettes comme s'il n'avait jamais été là.
Ce genre de geste avait un nom. Elle chercha et ne le trouva pas exactement. Entre la générosité et la solitude, comme quelqu'un qui donnait des choses sans s'attendre à ce qu'on s'en souvienne.
Quand la cloche sonna, il fut l'un des premiers à se lever. Leurs chemins allaient se croiser dans le couloir. Il passa à deux mètres d'elle sans tourner la tête, regardant quelque part entre elle et le mur de gauche, suffisamment pour éviter le contact visuel sans avoir l'air de l'éviter.
Elle comprit que ça lui demandait un effort. Un effort continu, quotidien, physiquement perceptible dans ses épaules.
À la cantine, Bonnie était encore rouge mais moins.
— Je déteste Tanner, dit-elle. Je l'ai lu, ce texte. Toutes les vingt pages.
— Je sais, dit Elena.
— Il a quand même fini par admettre que j'avais raison.
— Après que Stefan Salvatore l'y ait forcé.
— Ce qui ne change rien au fait que tu avais raison, dit Meredith sans lever les yeux de son plateau.
Bonnie mordit dans son sandwich et regarda vers la table où Stefan était assis, seul, plateau intact, un livre ouvert qu'il lisait avec l'air de quelqu'un qui était dans un espace entièrement différent du reste de la cantine.
— Il est vraiment bizarre, dit-elle à mi-voix. Pas bizarre en mauvais. Bizarre comme... il bouge pas normalement. Regarde, depuis qu'on est arrivées il a pas changé de position une seule fois. Même pas pour tourner les pages. Il les tourne mais son corps reste exactement pareil.
Meredith leva les yeux, regarda et hocha la tête imperceptiblement.
— Et il ne mange pas, dit Bonnie. Son plateau est devant lui depuis vingt minutes et il y a pas touché.
— Moi non plus des fois je ne mange pas à la cantine, dit Elena.
— Toi tu manges pas parce que tu penses à autre chose. Lui c'est différent. C'est comme si le plateau était là pour la forme.
Bonnie se retourna vers Elena.
— Il t'évite encore.
— Je sais.
— Il a modifié sa trajectoire deux fois ce matin dans l'aile A, dit Meredith. Et une fois avant les cours dans le parking. J'ai compté.
— Tu as compté ?
— Je suis méthodique.
Elena but son eau. Elle regardait Stefan depuis la distance de la cantine et pensait à la façon dont il tenait ses épaules comme s'il portait un poids.
Le mercredi soir, trois coups à la fenêtre.
Damon entra, s'assit sur la chaise retournée. La présence dans le périmètre s'était un peu éloignée, et il y avait dans l'air de la chambre plus de légèrement que d'habitude.
Ils travaillèrent d'abord sur les lignes. Il posait ses questions, elle répondait. À un moment elle bâilla, vraiment, pas pour la forme, et il la regarda, amusé.
— Tu dors debout.
— Je suis éveillée.
— Ton bâillement dit le contraire.
— Mon bâillement est une opinion que je ne partage pas.
Elle reprit ses notes.
— Continue.
Il continua, mais avec dans la voix ce fil d'amusement qu'il avait parfois.
À un moment, elle dit :
— Florence. Tu t'y plaisais vraiment, ou c'est juste un souvenir commode ?
Il leva les yeux.
— Pourquoi tu demandes ça ?
— Parce que tu en parles souvent. Trois fois, autant que Fell's Church maintenant. Mais tu parles de Florence différemment des autres endroits.
Il réfléchit.
— C'était l'époque où je savais ce que j'étais, dit-il. Pas encore vampire, juste quelqu'un qui connaissait sa place dans le monde. Ce que je devais faire, ce que mon père attendait, les règles de politesse qui gouvernaient tout le reste. Il est reposant de savoir exactement qui on est censé être.
— Même si tu n'aimais pas ce qu'on attendait de toi.
Il la regarda.
— Qui te dit que je n'aimais pas ça ?
— Ton ton, dit-elle. Ta façon de parler de cette époque ressemble à celle de quelqu'un qui dit qu'il aimait une chose tout en sachant que ça ne pouvait pas durer.
Un silence. Son expression changea, pas de l'irritation, Elena n'aurait pas su la décrire.
— Ton père, dit-elle. C'était quel genre d'homme ?
— Juste. Sévère.
Il s'arrêta.
— Il avait une façon d'entrer dans une pièce qui faisait taire tout le monde sans qu'il ait besoin de dire un mot. J'ai cherché à reproduire ça pendant des siècles.
— Et tu y es arrivé.
— Différemment de lui, dit-il.
— Et ton frère ?
Il y eut une légère pause.
— Mon frère était plus jeune que moi, dit-il.
Il posa les mains à plat sur ses genoux.
— Nous ne nous parlons plus. Depuis très longtemps.
— Depuis quand ?
— Depuis notre dernier été à Florence.
Il dit ça d'un ton qui indiquait que la conversation s'arrêtait là.
Elena hocha la tête.
— Et avant cette rupture, dit-elle. Vous vous entendiez bien ?
Il réfléchit.
— Nous étions différents, dit-il enfin. Mais il y avait des choses que j'admirais chez lui.
— On jouait aux mêmes jeux, on avait les mêmes professeurs, on a mangé à la même table pendant dix-sept ans. Ça laisse une marque qu'on n'efface pas complètement.
— Même avec cinq siècles ?
— Même avec cinq siècles, dit-il.
Et une note dans sa façon de le dire indiquait que c'était une découverte récente.
Une idée traversa Elena et elle la laissa filer. Pas le bon moment pour ça. Mais elle la rangea.
— Il était comme toi ? dit-elle.
Damon la regarda, amusé.
— Absolument pas.
— Il était mieux ?
— Non.
Le coin de sa bouche frémit.
— Il était différent. Moins intéressant.
— Ce qui est objectif de ta part.
— Je suis toujours objectif.
Elena sourit malgré elle. En regardant ce sourire les yeux de Damon s'illuminèrent.
Elle posa son carnet sur le lit à côté d'elle et s'allongea légèrement en appui sur un coude, pas délibérément, ou si, juste un peu, et la position modifia la géographie de la chambre. Elle le vit dans la façon dont son regard bougea vers elle une seconde avant qu'il le repose ailleurs.
— Raconte-moi un souvenir de Florence, dit-elle. Pas les lignes de force. Quelque chose d'inutile.
Il la regarda un moment, évaluant, comme toujours.
— Pourquoi inutile ?
— Parce que tu es trop efficace. Ça doit te faire du bien de gaspiller du temps.
— Je ne gaspille pas mon temps.
— Tu es là à deux heures du matin dans la chambre d'une fille de dix-sept ans à lui parler de géologie. Il y a peut-être une définition discutable de gaspiller là-dedans.
— Une fille de dix-sept ans qui envoie des verres dans les coussins, dit-il.
— Tu te souviens de ce qui t'arrange.
— Effectivement.
Damon fixa un point dans l'espace entre eux, comme quelqu'un qui cherchait un souvenir précis dans un catalogue qui en contiendrait des milliers.
Il lui parla de l'odeur de Florence la nuit, du bruit des carillons le matin, d'une année en particulier où il avait plu sans s'arrêter pendant trois semaines et où la ville avait eu l'air d'une peinture passée au lavis. Il lui parla d'un figuier dans la cour de leur maison, interdit aux enfants parce que les racines sortaient de terre et risquaient de blesser quiconque s'y aventurait, de même que les branches, trop hautes pour des jeux d'enfants. Ce genre d'interdiction ne signifiant qu'une chose.
— Le figuier, dit Elena. Tu y montais souvent, ton frère aussi ? Il était plus sage que toi.
— Mon frère n'escaladait pas alors il ne risquait pas de tomber, retorqua Damon. Ce n'est pas la même chose qu'être sage.
— Et toi tu vois la différence.
— Oui. Lui aussi, maintenant. Il a mis cinq siècles à comprendre que ne pas tomber et avoir raison ne sont pas synonymes.
Elena pensa à ça. Elle pensait à deux garçons dans une cour de Florence, l'un dans le figuier interdit, l'autre à regarder depuis le bas avec cette façon particulière qu'avaient les cadets sages d'observer leurs ainés.
Elle choisit de clôturer le sujet et de revenir à leur travail.
— Et cette présence dans le périmètre, dit-elle. Elle a un lien avec Stefan Salvatore ?
Il leva les yeux.
— Peut-être, dit-il. Je travaille dessus.
— Tu me diras quand tu sauras.
À trois heures et quart, il se leva pour partir. Il était à mi-chemin vers la fenêtre quand Elena dit :
— Damon.
Il s'arrêta.
— Reste encore un peu.
Il ne se retourna pas tout de suite. Le silence dura quelques secondes.
Elena s'était levée du lit. Elle était debout à deux pas de lui dans la chambre, dans la lumière basse de la lampe de chevet, et elle le regardait avec ce regard direct, pas une invitation calculée de la façon dont elle calculait avec les autres garçons. Quelque chose de plus honnête que ça. Elle voulait vraiment qu'il reste.
— Tu fais ça exprès, dit-il.
— Quoi ?
— Me regarder comme ça.
— Je te regarde depuis le début.
— Différemment depuis quelque temps.
Il y eut un silence.
— Tu préfères que j'arrête ? dit-elle.
— Non.
— Alors on est d'accord.
Elle fit un pas vers lui. Il ne bougea pas.
Elle posa la main sur son bras, légèrement, juste la paume.
Il resta immobile. Ses yeux sur les siens, sans l'habituel écran analytique.
Elle se mit sur la pointe des pieds et l'embrassa.
Ce fut bref, ses lèvres sur les siennes, quelques secondes. Elle sentit sa surprise avant qu'il ne la dissimule, ce raidissement d'une fraction de seconde, comme quelqu'un qui reçoit exactement ce qu'il voulait sans s'y être préparé. Sa main se leva à mi-chemin vers elle et s'arrêta sans la toucher.
Elle recula.
Il revint s'asseoir sur la chaise retournée, à la distance habituelle. Elle éteignit la lampe de chevet et s'allongea dans le noir. Il resta là dans l'obscurité de la chambre, et le silence entre eux était le silence de deux personnes qui avaient chacune une part à garder pour elles, du moins pour l'instant.
Elle pensait encore à la conversation sur Florence, au frère plus jeune, quand ses paupières commencèrent à peser. Elle ne décida pas de s'endormir. La conscience se retira doucement, par étapes, comme la mer qui se retire.
La dernière chose qu'elle perçut fut sa présence, immobile, précise, dans le noir de la chambre.
Quand elle se réveilla à sept heures, la chaise était vide. Il était parti à un moment de la nuit sans qu'elle l'entende. Sur le bureau, rien, pas de papier cette fois.
Le jeudi matin, le corbeau était dans le cèdre.
Elena le vit en montant les marches du lycée. Il était là où il était presque toujours, la branche haute, le même, plus grand que les autres, sans jamais bouger quand il la regardait.
Elle hocha la tête, imperceptiblement.
À la première sonnerie, elle prit l'aile est au lieu d'aller directement en cours.
Elle marchait lentement, les semelles bien à plat, comme il lui avait dit. Le couloir de l'aile est avait une texture différente des autres, elle le savait depuis des semaines, mais ce matin elle cherchait la limite précise, la ligne elle-même. Pas la zone. Le point.
Deuxième traversée. La modification commençait à mi-couloir, légèrement à gauche du centre. Ce n'était pas une rupture franche, une densification, comme passer d'un air sec à un air plus chargé sans que personne d'autre dans le couloir ne perçoive le changement. Elle prit note mentalement : à hauteur du troisième casier à partir de la fenêtre côté cour.
À la troisième traversée, qu'elle fit plus lentement, elle identifia le point précis. Elle s'arrêta une seconde, les deux pieds dessus.
Quelque chose sous ses semelles qui ressemblait à une note tenue, pas jouée, tenue. Elle avait enfin compris la différence.
En levant les yeux vers la fenêtre, elle vit le corbeau sur le bord du toit en face, pas dans le cèdre cette fois, plus proche, la tête légèrement inclinée avec cette qualité d'attention qui n'était pas animale.
Elle repartit vers ses cours.
Le jeudi soir, Bonnie appela.
— Il y a quelque chose dehors.
Sa voix était différente de d'habitude, moins théâtrale, plus directe.
— Ça fait deux nuits de suite. Ce n'est pas quelqu'un. C'est quelque chose mais c'est comme si ça me regardait sans avoir d'yeux.
Elena s'assit à son bureau.
— Tu l'as senti dans quelle direction ?
— Depuis la rue. En bas de chez moi.
— Combien de temps ?
— Quelques secondes. Puis ça disparaît.
Un silence.
— Elena. Est-ce que c'est lié à juillet ?
— Indirectement.
— Qu'est-ce qu'on fait ?
— Je m'en occupe.
Ce souffle de soulagement de l'autre côté, la même chose que dans le couloir de l'aile B, deux semaines plus tôt.
— Note ce que tu ressens, dit Elena. L'heure, la durée, la direction. Ne cherche pas à analyser.
— Comme un journal.
— C'est ça.
Elle s'arrêta.
— Et reste à l'intérieur la nuit.
Elle raccrocha.
Vingt minutes plus tard, le corbeau se posait sur le rebord. Damon traversa la chambre et s'assit sur la chaise retournée sans un mot. Elena lui parla de Bonnie, ce qu'elle avait décrit, la direction, la durée. Il écouta avec cette attention analytique, les mains posées à plat sur ses genoux.
— Son don s'affine, dit-il. Elle commence à distinguer les présences les unes des autres.
— Est-ce qu'elle est en danger ?
— Non. Ce truc cherche quelqu'un d'ancré sur une convergence. Bonnie est sensible mais elle n'est pas sur une ligne. Elle perçoit, c'est tout.
Il la regarda..
— Ne descends pas si tu entends quelque chose dehors.
— Je ne descends jamais.
— Je sais. Je le dis quand même.
Ils travaillèrent sur ce qu'elle avait perçu le jeudi matin en longeant le couloir de l'aile est. La conversation était plus silencieuse que les nuits précédentes, pas inconfortable, juste moins de mots. Comme deux personnes qui commençaient à pouvoir se passer d'une partie du langage.
À un moment Judith alla se coucher. La maison devint silencieuse autour d'eux.
Elena avait posé la main à plat sur le bois du bureau, ce geste machinal qui lui revenait parfois. Elle sentit dans les fibres du bois une émotion ancienne et diffuse, celle de son père. Elle laissa passer. Sans la ranger, juste laisser passer.
— Tu as fait ça, dit Damon.
— Quoi ?
— Laissé passer. Sans bloquer à mi-chemin.
— Oui.
— C'est mieux.
Il la regarda, puis ses yeux allèrent vers son cou, vers le col de son t-shirt, avec ce retour qu'elle connaissait maintenant pour ce qu'il était.
Il ne dit rien. Elle non plus.
Elle s'était habituée à ça, à la façon dont il regardait, à la qualité différente dans l'air quand il l'observait ainsi. Elle n'avait plus besoin de la nommer.
Il se leva de la chaise sans bruit et fut à côté d'elle en un instant. Sa main écarta ses cheveux de son cou, ce geste bref, sans question.
Elena inclina légèrement la tête. Pas par réflexe, par choix. Cette différence-là existait, elle la notait chaque fois.
Il pencha la tête vers elle.
Le contact, côté droit, ses marques à lui, elle les reconnaissait maintenant dans sa chair avant de les reconnaître dans sa tête. Ses épaules descendirent d'elles-mêmes.
Elle ferma les yeux.
De l'autre côté, ce soir, quelque chose de moins contrôlé que d'habitude, la couche en dessous du prédateur et du calcul. Elle la percevait comme on percevait la chaleur d'un feu sans le voir, pas d'image, pas de forme, juste la certitude que c'était là.
Et puis ce soir, dans cet espace-là, une présence se mit à exister qui n'avait pas existé les nuits précédentes.
Dans une lumière chaude, pas la lumière blanche de septembre, une salle haute de plafond, des tentures lourdes, des bougies sur un candélabre de fer forgé, et dans cette lumière-là, une femme.
Elena la vit clairement pendant quelques secondes.
Elle avait les cheveux blonds, d'un blond presque translucide, plus pâle que ce qu'Elena connaissait dans son propre reflet. Sa peau était blanche, ses pommettes hautes, et elle portait une robe d'une époque révolue, sombre et lourde, au corsage brodé et aux manches tombantes. Elle était debout dans la lumière des bougies souriant légèrement, avec cet air de quelqu'un qui savait exactement l'effet qu'elle produisait.
Elle ressemblait à Elena.
Pas trait pour trait, Elena pouvait voir la différence. C'était plus profond que ça. La structure du visage, la façon dont elle tenait sa tête, légèrement inclinée sur la droite, comme quelqu'un absorbé dans ses propres pensées.
Autour de cette image, pas du tout visible mais perceptible comme une chaleur, intense, douloureuse, et très ancienne. Un sentiment très fort, de l'amour ou de la haine. Elena ne savait pas vraiment, c'était comme une si brûlure ressemblait à de la chaleur.
Damon s'arrêta.
Elena ouvrit les yeux.
Il ne dit rien du tout pendant quelques secondes. Elle, non plus.
Elle gardait l'image dans sa tête, la salle aux bougies, la robe sombre, ce visage qui lui ressemblait sans être le sien. Elle ne savait pas encore ce que c'était. Elle savait que ce n'était pas à elle. Elle savait que ça venait de lui, de quelque part en lui qu'il n'avait pas ouvert intentionnellement.
Il retourna s'asseoir sur la chaise. Elle resta sur le bord du lit, les mains sur les genoux.
— Reste, dit-elle simplement.
— Je comptais rester.
À trois heures moins le quart, la présence dans la rue, avec cette densité particulière, se fit plus précise que les nuits précédentes. Comme quelque chose qui cherchait un point fixe.
Elena était allongée dans le noir, Damon était sur la chaise, et elle percevait les deux en même temps, la présence froide et sans forme dehors, lui à deux mètres, immobile, avec cette qualité de présence qui était la sienne et qui n'avait rien d'inquiétant.
La présence dans la rue s'éloigna avant l'aube.
Elena s'endormit peu après, dans la lumière grise du petit matin.
Le vendredi matin, il n'y avait pas de corbeau dans le cèdre.
Elena le chercha en montant les marches du lycée, mais sa branche habituelle était vide.
— Il est pas là, dit Bonnie à côté d'elle.
Elena se retourna, surprise.
— Tu le cherches.
Bonnie plissa les yeux vers la branche.
— C'est le même tous les jours. Plus grand que les autres. Il me regarde parfois avec un regard dans l'œil que les corbeaux sont pas censés avoir.
Elle se retourna vers Elena.
— Il t'appartient, ce corbeau.
Elena ne répondit pas. Bonnie continua à la regarder.
— C'est pas une question.
Elles entrèrent dans le lycée. Elena pensait à la nuit, la présence plus active, plus précise. Elle pensait à Damon qui n'était pas dans le cèdre ce matin.
En fin d'après-midi, Elena croisa Stefan Salvatore à l'angle de l'aile B et de l'aile C. Il venait dans sa direction, il était assez loin pour qu'il la voie venir.
Il pivota légèrement, prit le couloir de l'aile C sans modifier son rythme. Juste une décision prise calmement, comme respirer.
Elena continua dans l'aile B et se demanda combien de temps il pourrait maintenir ça.
À seize heures trente, il y avait réunion du comité des fêtes dans la salle du foyer.
Elena y arriva avec Bonnie et Meredith.
La semaine précédente la réunion du comité des fêtes n'avait pas eu lieu, pas assez de membres présents, Luc avait envoyé un message laconique, en disant simplement reporté, et Elena avait passé le week-end avec cette information quelque part derrière tout le reste.
Le lundi elle avait trouvé Bonnie et Meredith à la cantine et elle avait dit : vendredi à seize heures trente, vous êtes libres ? Bonnie avait dit oui sans demander pourquoi. Meredith avait demandé de quoi il s'agissait, Elena lui avait expliqué en deux phrases, et Meredith avait dit d'accord avec la même neutralité qu'elle disait d'accord à tout ce qui avait un objectif mesurable.
Luc était déjà là quand elles arrivèrent, ses croquis étaient étalés sur les deux tables poussées ensemble. Il leva les yeux, vit les trois, et son expression se détendit légèrement.
— On est cinq ce soir, dit-il. C'est mieux.
— On est six, dit Elena. Martin est en retard.
Elle posa son carnet, s'assit, et commença sans attendre Martin.
— La crypte d'abord. L'année dernière on avait la salle B, les dimensions sont dans les croquis de Luc.
Elle les fit tourner vers elle.
— Le problème c'est qu'on a cinq semaines et pas encore de matériaux. Donc : tissu noir, mousse acoustique récupérée ou achetée, lumières UV. Pas de ballons.
— Quelqu'un a proposé des ballons ? dit Bonnie.
— Non, dit Luc.
— Bien.
Bonnie sortit son propre carnet.
— Parce que des ballons c'est nul.
Ils travaillèrent pendant une heure. Bonnie avait des idées, beaucoup, certaines inutilisables et d'autres bonnes, Elena apprit vite à distinguer lesquelles étaient lesquelles à la façon dont Meredith levait ou non les yeux de sa page. Meredith prenait des notes en colonnes, avec des astérisques pour ce qui nécessitait un budget et des croix pour ce qui nécessitait de la main-d'œuvre, à mi-séance elle posa son stylo et dit :
— Si on veut faire le couloir central en plus de la crypte, il faut doubler les créneaux de montage.
— Je sais.
Elena avait la carte devant elle, les zones annotées, les flèches. C'est faisable si on commence le 24.
— Le 24 c'est un jeudi.
— Oui.
Meredith hocha la tête et rajouta une ligne à sa colonne.
— Au fait, dit Luc en rangeant ses croquis. Vous savez qu'il y a le bal de la rentrée la semaine prochaine. Le gymnase sera pris ce soir-là, on ne pourra pas faire d'essai grandeur nature avant.
— On s'organisera autour, dit Elena.
— C'est juste une chose à prévoir.
Luc regardait, intervenait par moments pour une précision technique ou un rappel de contrainte, mais il n'essayait pas de reprendre la direction et Elena n'essayait pas de lui retirer. C'était plus simple que ça. Elle savait ce qu'elle faisait, il le voyait, et la réunion avançait. Elle avait beaucoup plus d'idées que l'année dernière et commençait à envisager de demander à changer de lieux pour le gymnase.
À dix-sept heures passées, elle rangea son carnet et sortit dans le couloir. Bonnie marchait à côté d'elle, elle était encore en train de parler d'une idée pour l'entrée que personne n'avait eu le temps d'évaluer. Meredith était deux pas derrière avec sa liste.
Elena pensait à la carte annotée, aux cinq semaines, à la précision nette de ce qui restait à faire. Elena reconnaissait ça, cette qualité d'elle-même qu'elle n'avait pas touchée depuis juillet. Elle n'était pas reconstituée. Elle était juste là, intacte, attendant qu'elle redevienne l'adolescente qu'elle était.
Le vendredi soir, Damon arriva plus tôt, à vingt heures trente, avec ses trois coups à la fenêtre. Elena entrebâilla. Le corbeau entra, se posa sur le rebord du bureau, et Damon était dans la chambre.
— Tu as passé la journée à surveiller, dit Elena.
— Oui.
— La présence a traversé le périmètre.
— Entre deux heures et trois heures.
Une légère tension marquait sa voix qu'il ne dissimula pas.
— Elle devient plus précise dans sa recherche. Elle a trouvé la convergence sous le cimetière.
Elena s'assit.
— Et Bonnie la perçoit. Elle vit à deux rues d'ici.
Damon s'arrêta.
— McCullough.
— Son don se développe. Elle a senti une présence qu'elle décrit comme un regard sans yeux.
— Comment elle gère ça ?
— Elle note. Comme je lui ai dit de faire pour les lignes.
Il réfléchit. Il était debout au milieu de la chambre, pas assis encore.
— Ce truc cherche une porte, dit-il. Quelqu'un ancré sur une convergence. Bonnie est sensible mais elle n'est pas sur une ligne. Ce n'est pas elle la cible. Mais garde-la à l'intérieur la nuit quand même.
Il alla s'asseoir.
— Tu veux savoir ce que c'est, maintenant ?
— Depuis le début.
— Une entité qui existe dans un espace adjacent au nôtre. Elle ne peut pas traverser directement, elle a besoin d'un point d'entrée. Quelqu'un de connecté à une convergence, posé dessus depuis une résurrection.
Il la regarda.
— Toi.
— Elle veut me traverser.
— Elle veut utiliser ta connexion à la ligne pour exister dans ce plan. Ce n'est pas une volonté consciente au sens humain, c'est une logique de survie, comme un courant qui cherche un conducteur.
— Est-ce qu'on peut le refermer ce point d'entrée ?
— Peut-être. Je travaille sur ce qu'elle est exactement. Il y a plusieurs types de présences de ce genre, les approches sont différentes selon ce à quoi on a affaire.
Il s'arrêta.
— Et Stefan dans la ville n'arrange pas les choses.
— Pourquoi ?
— Sa présence ajoute à la densité au signal. Deux vampires, une résurrection, des convergences. De loin, ça ressemble à un signal lumineux. Un phare. Ce genre d'entité cherche ce genre de chose.
— Et vous vous évitez quand même tous les deux.
— Oui.
Elena le regarda.
— Il t'a cherché ce soir ? dit-elle.
— Il a sondé le périmètre.
Une pause.
— Il sait que je suis là depuis quelques heures.
— Et il ne vient pas.
— Non.
— Ça te ressemble, dit-elle, rester à distance en surveillant.
— J'ai arrêté, dit-il.
— Tu n'aurais peut-être pas arrêté si quelqu'un n'avait pas ouvert sa porte à trois heures du matin.
— Peut-être, dit-il.
Tante Judith alla se coucher. La maison se fit silencieuse autour d'eux.
À un moment Damon se leva pour regarder par la fenêtre.
— La nuit dernière était longue, dit-il.
— Je sais. J'ai été éveillée jusqu'à ce que ça s'éloigne.
— Je sais, dit-il.
— Tu pourrais dormir ici, dit-elle. Si les vampires dorment quand ils sont bien quelque part.
Il se retourna.
— J'ai dit que je dormais dans les arbres.
— Tu as dit que tu dormais dans les arbres quand tu n'étais bien nulle part.
Il la regarda longtemps. Dans la lumière basse de la lampe de chevet, ses yeux noirs paraissaient impénétrables.
— Là j'attends l'aube, dit-il enfin.
Elle éteignit la lampe de chevet. Lui ne bougea pas, il resta sur la chaise retournée, dans l'obscurité, à deux mètres de distance. Elle l'entendit, ou plutôt elle ne l'entendit pas, cette immobilité si particulière à lui, qui n'était pas le silence d'un humain mais une absence plus absolue, comme si l'air autour de lui avait une autre densité.
Elle ferma les yeux.
La présence dans le périmètre était là quelque part dehors. Et lui était là dans la chambre. Ces deux réalités coexistaient sans se contredire.
Elle s'endormit avant d'avoir décidé de le faire.
Le samedi matin, Elena descendit à sept heures et trouva Margaret déjà à table avec ses céréales et un dessin en cours de fabrication, un cheval violet avec des ailes.
— Pourquoi violet ? dit Elena en se versant du café.
— Parce que les chevaux normaux sont ennuyeux.
— C'est une bonne raison, dit lentement Elena.
Tante Judith entra depuis le jardin avec une poignée de courrier et les joues rosies par le froid. Elle vit Elena et eut ce sourire bref de bonheur en la voyant.
— Tu t'es levée tôt.
— Je voulais sortir avant qu'il fasse trop froid.
— Il y a du café.
Elena s'assit en face de Margaret.
— Tu pars où, toi ?
— Chez Clara, dit Margaret. Elle a un hamster. Il s'appelle Biscuit.
— C'est un bon nom pour un hamster.
— C'est un bon nom pour tout, dit Margaret.
Elle leva la tête.
— Damon il viendra encore ?
Elena prit une gorgée de café.
— Peut-être.
— J'espère.
Margaret reprit son dessin.
Elle crayonna une queue supplémentaire au cheval.
Judith avait ouvert une lettre et faisait semblant de la lire.
— Ce garçon, dit-elle sans lever les yeux. Il passe souvent, maintenant.
— De temps en temps.
— Tu vas bien ?
— Oui.
— Et lui, il va bien ?
Elena réfléchit à la façon de répondre à ça.
— Je pense que bien n'est pas exactement le mot. Mais il va.
Judith posa la lettre et regarda Elena.
— Tu n'es pas obligée de tout gérer seule, dit-elle. Je sais que depuis l'été tu préfères faire les choses par toi-même. Et c'est bien, Elena. Mais je suis là.
— Je sais, dit Elena. Vraiment.
Un silence. Dehors, le vent soufflait dans les branches du chêne.
— Est-ce que je dois être inquiète ? dit Judith.
Elena pensa à la présence dans le périmètre, à Damon dans les arbres la nuit, à Stefan qui évitait les couloirs. Elle réfléchit à la façon de répondre à ça honnêtement.
— Non, tout va bien, dit-elle.
Judith la regarda encore une seconde.
— D'accord, je te crois, dit-elle.
Margaret leva son dessin.
— Est-ce que c'est mieux avec les ailes ou sans ?
— Avec, dirent Elena et Judith simultanément.
Un peu plus tard ce même matin, Elena alla au cimetière.
Elle ne l'avait pas planifié, ou si, mais pas consciemment. Elle avait dit à Judith qu'elle voulait sortir avant qu'il fasse trop froid. C'était vrai. Mais ses pieds l'emmenèrent vers le cimetière plutôt que vers la rivière, et elle n'en fut pas surprise.
L'air du matin avait cette qualité particulière de la fin de l'été en Virginie, chaud encore mais différemment, une légèreté nouvelle, comme si l'air avait commencé à respirer autrement. Le ciel était d'un bleu pâle et limpide, sans nuages. La rosée était encore là sur le gazon et sur les capots des voitures garées dans la rue.
Le cimetière à cette heure était calme, rare était les personnes à se recueillir à cette heure. Les grilles en fer forgé étaient froides sous sa main quand elle les poussa.
Elle prit le chemin vers l'est entre les vieilles allées gravillonnées. Ses pas dans le gravier faisaient un bruit régulier qui se perdait dans le silence général de l'endroit.
Elle s'arrêta devant la tombe de ses parents, les mains dans les poches. Le granit pâle était humide de rosée.
Ce n'était plus comme la première fois. La première fois il y avait eu une tension convulsive, l'attente que les larmes viennent, que les choses se règlent, que les pierres lui donnent une réponse qu'elles n'avaient pas. Maintenant il y avait juste les noms gravés et elle debout devant.
— Bonjour, dit-elle à voix basse. Je voulais vous dire que ça va mieux.
Elle entendit le vent dans les chênes du fond, un frémissement bref, comme si une forme avait bougé là-haut dans les branches.
— Pas dans le sens où tout va bien. Mais dans le sens où je commence à comprendre des choses.
Elle s'arrêta.
— Il y a quelqu'un qui m'aide.
Elle n'avait pas prévu de dire ça. Les mots étaient sortis parce que c'était vrai, et parce que les cimetières avaient cette qualité particulière de rendre les choses vraies plus faciles à dire qu'ailleurs.
Elle resta quelques minutes encore.
Quand elle se retourna pour partir, il était là.
Stefan Salvatore, à l'autre bout de l'allée, debout entre deux rangées de pierres plus anciennes, sans ses lunettes de soleil ce matin. Il la regardait.
Elena ne recula pas. Elle le détailla en retour.
Ses yeux étaient verts, d'un vert clair, presque transparent dans la lumière du matin. Dans ses yeux une expression qu'elle reconnut : de la douleur.
Aucun des deux ne bougea.
L'allée entre eux, le gravier, les pierres des deux côtés. Le vent dans les chênes du fond. Quelques secondes qui eurent la texture d'une durée plus longue.
Puis Stefan baissa les yeux. Il recula légèrement, comme quelqu'un qui faisait demi-tour, et s'éloigna dans l'autre direction entre les vieilles pierres. Ses pas quasi-silencieux sur le gravier.
Quasi-silencieux. Pas silencieux. Pas comme Damon, il ne produisait aucun bruit quand il ne choisissait pas d'en produire. Stefan faisait le niveau de bruit juste suffisant pour avoir l'air normal, mais pas assez pour être naturel.
Elle plia cette information et la rangea avec les autres.
Le samedi après-midi, Caroline trouva Elena dans le salon de beauté.
Elle entra en étant trop habillée, trop bien coiffée pour quelqu'un qui passait par là par hasard. Elle s'assit en face d'Elena avec une légèreté calculée..
— Il était à la fête de Tyler vendredi soir, dit-elle sans préambule. Stefan. Il est resté une heure et il est parti.
Elle marqua une pause, pour savourer son effet.
— Il a demandé à Tyler où tu habitais.
Elena leva les yeux du magazine.
— Il a posé la question comme ça, simplement. Tyler a trouvé ça bizarre mais il a répondu.
Caroline inclina légèrement la tête.
— Apparemment tu n'es pas aussi invisible pour lui qu'il veut bien le montrer.
Elena pensa à la silhouette dans les vieilles pierres ce matin. À la façon dont Stefan s'était détourné.
— Merci pour l'information, dit-elle.
Elle rouvrit son magazine. Caroline attendit une seconde, cherchant une prise, mais ne la trouvant pas. Elle se leva et s'en alla.
Judith sortit dix minutes plus tard de sa cabine.
— Caroline Forbes, que voulait-elle ?
— Elle avait une information à me donner.
— Je me méfie des informations que Caroline Forbes choisit de donner.
Elena pensa à ça tout le long du trajet du retour. Stefan qui demandait où elle habitait, pour savoir où ne pas aller ? Ou pour une autre raison ? Elle ne savait pas.
Le samedi soir, Elena prit une décision à vingt heures quarante-cinq.
Elle avait fini de se doucher, était dans sa chambre, et regardait le tiroir du bas de sa commode. Le t-shirt habituel, col roulé, manches longues, celui qu'elle portait depuis la rentrée était trop raisonnable pour ce qu'elle comptait faire.
Elle prit l'autre à la place.
Fine bretelles, tissu léger, blanc ivoire qui ne couvrait pas grand-chose. Elle l'avait reçu pour son anniversaire, mais ne l'avait pas encore porté. Elle l'enfila et se regarda dans le miroir de la porte, pas longtemps, juste assez pour évaluer. Puis elle prit le foulard bordeaux et le noua autour de son cou, ce geste habituel maintenant, et se rassit sur son lit avec un livre.
Elle savait ce qu'elle faisait.
Elle le faisait depuis toujours avec les garçons, ce calcul léger, presque inconscient, cette façon de disposer les choses. Mais avec les garçons du lycée c'était un jeu qu'elle gagnait toujours et qui ne lui coûtait rien. Ce soir c'était différent. Elle voulait voir ce que ça produisait sur quelqu'un qui ne se laissait pas avoir facilement.
Damon entra par la fenêtre à vingt et une heures.
Il était tôt. Elena leva les yeux de son bureau. Il ne s'assit pas tout de suite. Il s'arrêta au milieu de la chambre.
Ce n'était pas un arrêt dramatique, juste cette fraction de seconde, cette micro-pause dans sa façon de traverser la pièce. Ses yeux firent ce mouvement qu'elle connaissait maintenant, mais ce soir ce n'était pas seulement son cou, c'était l'ensemble, les bretelles fines, le tissu léger contre la lumière de la lampe de chevet.
Il recouvrit ça très vite, mais pas assez pour qu'Elena ne le voie pas.
— Stefan s'est approché du périmètre ce soir, dit-il.
— Plus près que vendredi.
— Oui. Il ne sondait plus depuis la lisière. Il était à deux rues d'ici.
Une pause.
— Il a reculé quand il m'a senti.
— Et tu ne sais pas si c'est bon signe ou mauvais.
— Ça veut dire qu'il n'a pas encore décidé quoi faire avec ça.
Il s'assit sur la chaise retournée. Ses yeux revinrent vers elle une seconde, pas le cou cette fois, les bretelles, le tissu, avant qu'il les pose ailleurs. Elle fit semblant de ne pas avoir vu.
Elle avait vu Stefan. Elle pensait à la silhouette dans les vieilles pierres ce matin, aux yeux verts dans la lumière du cimetière.
— Il a demandé à Tyler où j'habitais, dit-elle.
— Je sais.
— Comment tu sais ?
— J'étais dans le jardin.
— Sous forme de corbeau.
— La forme la plus discrète.
— Vous vous connaissez, dit-elle. Toi et lui. Ce n'est pas juste un autre vampire.
Damon la regarda, évaluant jusqu'où elle était allée dans ses déductions.
— On se connaît, dit-il.
— Et vous n'êtes pas en bons termes.
— Non.
Elle attendit. Il n'ajouta rien.
Il la regarda, légèrement surpris qu'elle ne pousse pas davantage.
Elena pensa à ce qu'elle savait, à ce qu'elle ne savait pas encore, et décida que les deux avaient leur propre temps.
Ils entendirent la maison s'endormir petit à petit et travaillèrent un peu, les lignes, toujours, ce qu'elle avait perçu en passant devant la grille nord du cimetière ce matin. Il écouta, posa ses questions.
La conversation ralentit. Il s'était légèrement déplacé depuis le début de la soirée, sans l'avoir décidé. Avec la façon dont les positions s'ajustaient avec le temps dans un même espace.
Elena le regarda. Il avait les mains posées à plat sur ses genoux, ce geste qu'elle lui avait pris sans s'en rendre compte, et dans la lumière basse de la lampe ses yeux noirs étaient presque ceux d'un garçon de vingt-deux ans.
— Quoi ? dit-elle.
— Rien.
— Tu me regardes.
— Je te regarde souvent. Tu ne le fais pas remarquer d'habitude.
— Je le remarque toujours, dit-elle. Je ne le dis pas d'habitude.
Son regard devint plus attentif.
— Tu as choisi ce que tu portais ce soir, dit-il.
— Je m'habille tous les soirs.
— Elena...
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
— Si.
Elle soutint son regard, sans ciller, avec ce calme particulier qu'elle réservait aux choses déjà décidées.
— Peut-être, dit-elle enfin.
Il y eut un silence.
Elle replia une jambe sous elle sur le lit, geste ordinaire, pour confort ordinaire, mais elle le vit dans la façon dont il regardait.
— Tu sais ce que tu fais, dit-il.
— Je suis confortablement installée sur mon lit.
— Elena...
— Damon.
— J'ai joué avec des garçons toute ma vie, ajouta-elle. Je sais comment ça marche.
— Je ne suis pas un garçon.
— Non, dit-elle. C'est exactement le problème.
Quelque chose se déplaça dans l'air de la chambre.
Il se leva de la chaise, sans bruit, avec cette fluidité qui n'était pas humaine, et traversa les deux mètres qui les séparaient. Il s'assit sur le bord du lit, à côté d'elle, et l'air de la chambre changea de consistance comme il le faisait toujours quand il s'approchait à cette distance.
Sa main se leva vers son cou, pas pour écarter ses cheveux, juste pour poser deux doigts à la base de sa gorge, là où son pouls battait. Légèrement. Le geste du médecin qui prend le pouls, mais plus lent, plus délibéré.
Son cœur s'accéléra sous sa main, avant même qu'il ne le nomme.
— Tu n'as toujours pas peur, dit-il.
— C'est une qualité, pas un défaut.
Il ne répondit pas tout de suite. Sa main descendit le long de sa gorge, puis trouva le col de son déshabillé et le foulard bordeaux qu'elle portait depuis une semaine. Il défit le nœud d'un geste sûr et le laissa glisser sur le lit.
Les marques étaient presque invisibles maintenant. Il les regarda longtemps, comme on relit une carte qu'on connaît déjà par cœur.
Il n'y eut pas de question.
Ce soir il ne se précipita pas. Sa bouche trouva le côté droit de son cou avec une lenteur presque cérémonieuse, comme s'il avait décidé de prendre exactement le temps que sa confiance lui autorisait désormais.
L'entrée fut moins une piqûre qu'une pression profonde, qui se diffusa non pas depuis le cou mais depuis un point plus bas, entre les omoplates, en cercles qui s'élargissaient. Son souffle se fit court. De l'autre côté du courant, quelque chose vibrait, plus tendu qu'à l'accoutumée.
Elena se laissa aller contre lui et ferma les yeux.
Sous ses paupières, le poids de sa présence à lui prenait toute la place, dense comme une pierre tiède posée au creux de la poitrine.
Il ne s'arrêtait pas.
Et puis, de nouveau, la femme.
Plus nette ce soir. La salle aux bougies, les tentures lourdes, cette lumière dorée d'une autre époque. Elle était debout près d'une fenêtre à petits carreaux qui donnait sur une ville éclairée différemment, sans électricité, des torches ou des lanternes, une lumière ancienne. Sa robe avait des broderies au col et aux poignets, des détails qu'Elena distinguait maintenant précisément. Le blond de ses cheveux presque blanc dans la lumière des bougies.
Autour d'elle, autour de cette image, une douleur immense que Elena percevait sans pouvoir la mesurer.
La femme se retourna.
Ses yeux étaient bleus, d'un bleu profond, la couleur des diadèmes dans les portraits anciens. Ses lèvres s'entrouvraient légèrement, comme si elle allait parler.
Elena posa la main sur son bras.
Il s'arrêta et se redressa lentement, avec plus de contrôle que les premières fois mais pas entièrement. Dans la lumière basse de la lampe, ses yeux noirs avaient cette qualité qu'elle connaissait maintenant, moins maîtrisés, plus proches.
Il passa le pouce très légèrement sur les deux points à la base de son cou.
— Soixante-huit, dit-il.
— Je sais, dit-elle dans un souffle.
Leurs lèvres n'étaient qu'à quelques centimètres l'une de l'autre. Elena ne voulait pas pousser plus loin, elle avait déjà fait le premier pas. Elle ne dit pas ce qu'elle avait vu, la salle, les bougies, les yeux bleus, ce sentiment de douleur et d'immensité autour de cette image. Elle le rangea soigneusement, pour y revenir au bon moment.
Elle leva la main vers son visage.
Il la laissa faire. Elle tenait son visage dans une main, sa paume chaude contre sa peau froide.
— Elena, dit-il.
— Oui.
— Tu sais ce que tu fais.
— J'ai l'air de ne pas savoir ?
Quelque chose bougea au fond de ses yeux, l'amorce d'un amusement qu'il choisit de ne pas laisser arriver.
— Non, dit-il. Tu as l'air exactement de savoir.
— Alors.
Il se pencha vers elle.
Ce ne fut plus le test prudent du mercredi. Sa bouche trouva la sienne avec une attention presque grave, comme s'il goûtait quelque chose qu'il avait longtemps gardé en réserve. Elle sentit le grain de sa lèvre inférieure contre la sienne, le frôlement net de ses dents un instant, sans jamais mordre.
Elle l'embrassa en retour, et sentit sous ses paumes la tension dans ses épaules céder par degrés, comme une chose qu'on relâche volontairement plutôt qu'on laisse échapper.
Il y eut un moment où elle recula, juste assez pour respirer. Il avait les yeux ouverts, fixés sur elle, sans rien de l'analyse habituelle. Elle ne chercha pas de mot pour ça. Elle revint contre lui.
Ce fut long. Elle perdit le compte des minutes quelque part entre ses doigts dans ses cheveux et le poids tranquille de sa tête contre son épaule, dans ce silence qui n'avait plus rien à prouver. Seule le bruit de leurs lèvres perçait cette quiétude.
Puis il releva légèrement la tête. Posa deux doigts à nouveau sur la base de sa gorge.
— Soixante-cinq, dit-il. Ça redescend.
— Je sais.
— Ta ligne nord, dit-il enfin. Tu as perçu la modification à quelle heure exactement ?
Elena laissa le silence se dissoudre dans l'ordinaire.
— Vers huit heures et demie. En passant devant la grille nord.
Ils travaillèrent encore quelques minutes, sa voix basse dans le silence de la chambre, elle qui répondait les yeux mi-clos. Elle avait encore la tête contre son épaule, elle ne s'en était pas éloignée, lui n'avait pas bougé, et à un moment, pendant qu'il lui posait une question sur la texture de la ligne nord, elle réalisa qu'elle ne suivait plus tout à fait.
Il dut s'en rendre compte aussi puisqu'il cessa de parler.
Le silence dura.
Elle s'endormit ainsi, sur son épaule.
Elle ne sut pas combien de temps plus tard il la coucha doucement contre l'oreiller. Elle perçut juste, à la lisière du sommeil, la légèreté du plaid tiré sur elle, puis le léger craquement de la chaise du bureau, à deux mètres, et sa présence dans la chambre.
Soixante-deux à la minute, régulier.
Il était encore là quand le sommeil l'emporta complètement.
Le dimanche matin, Judith annonça qu'elle emmenait Margaret à l'anniversaire d'une camarade de garderie.
— On rentre vers dix-sept heures, dit-elle. Il y a des restes dans le frigo.
Margaret était en train de mettre ses chaussures avec application.
— T'as qu'à inviter Damon, dit-elle.
— Margaret.
— Je dis ça comme ça.
Elle finit son lacet droit.
— Le gauche c'est trop dur.
Elena s'accroupit et fit le lacet gauche. Margaret lui tapota la tête d'un air approbateur et fila attraper son manteau.
Tante Judith prit son sac.
— On sera pas là de la matinée non plus. J'ai des courses à faire avant.
Elle s'arrêta dans le couloir.
— Repose-toi si tu peux.
— D'accord.
Elena écouta les bruits de la rue, la voiture de Judith qui démarrait, les pneus sur le bitume encore humide, puis le silence revenu dans la maison. Elle alla à sa chambre, entrouvrit la fenêtre.
Trente secondes, et le corbeau se posait sur le rebord. Damon était dans la chambre, les mains dans les poches.
— Tu savais qu'elles partaient ce matin.
— J'entends depuis le chêne.
— Bien sûr.
Elle referma la fenêtre.
— Tu veux du café ?
— Les vampires...
— Ne boivent pas de café, je sais. Tu peux faire semblant de tenir une tasse pendant que je bois le mien.
— Je joue les humains depuis cinq siècles, dit-il. Je connais le rôle.
— Et pourtant tu refuses systématiquement de manger à ma table.
— Je mange à ta table et je ne mange pas à ta table.
Elena sourit malgré elle et descendit.
Il s'assit à la table de la cuisine dans la lumière du dimanche matin. Le soleil de septembre entrait par les fenêtres du jardin. Elena fit son café, lui posa une tasse vide devant, et s'assit en face de lui.
— Que fais-tu de tes week-end habituellement ? demanda t-elle.
— Je surveille la ville. Je cherche des informations sur la présence.
Il s'arrêta.
— Et parfois je me pose sur des toits et je regarde les gens faire des choses ordinaires.
— Ça te manque ? Les choses ordinaires.
Il réfléchit.
— Certaines, dit-il. Pas toutes. Les repas en famille ne me manquent pas.
— Pourtant tu es venu dîner ici.
— C'est différent.
— Différent comment ?
— C'est différent parce que c'était toi, finit il par dire après un silence.
Elena prit une gorgée de café. Dehors, une pie traversa le jardin.
— Tu viendrais marcher ? dit-elle.
Il leva les yeux.
— Il y a un chemin qui longe la rivière à dix minutes d'ici. En cette saison il y a peu de monde. Je ne t'ai jamais vu en dehors de cette maison. En humain s'entend.
Il la regarda un moment.
— Ce que tu veux.
Ils marchèrent le long de la rivière dans la lumière oblique du matin. Les arbres des deux rives étaient encore verts, un vert un peu fatigué, celui de la fin de l'été, qui avait perdu son éclat. L'eau de la rivière était basse, sombre et tranquille, reflétant les branches.
Damon avait les mains dans les poches. Il marchait différemment à l'extérieur qu'à l'intérieur. Une façon d'occuper l'espace ouvert qui était plus ancienne, plus animale.
— Tu faisais quoi le dimanche matin à Florence ? dit Elena.
— Les dimanches à Florence étaient les jours de mon père, dit-il. Messe, puis repas en famille, puis visite aux voisins qui avaient le même rang. Toute la ville suivait la même séquence.
— Tu aimais ça ?
— Je savais que ça finirait. Cette certitude-là rendait les choses supportables.
— Et maintenant tu passes tes dimanches à surveiller des villes endormies sous forme de corbeau.
— L'évolution est discutable, dit-il.
Elena rit. Il la regarda du coin de l'œil et elle fit semblant de regarder la rivière.
— Tu essaies de faire ta tête habituelle, dit-elle.
— J'ai toujours ma tête habituelle.
— Non. Là tu fais un effort. C'est différent.
Il l'examina un moment.
— Tu es particulièrement satisfaite de toi ce matin.
— Je suis dehors avec un vampire. Les lions mangent les gazelles mais elles n'ont probablement pas cette conversation. Oui, je suis assez satisfaite.
— Elena, appela une voix.
Matt Honeycutt venait dans l'autre sens du chemin, en tenue de sport et écouteurs autour du cou. Il s'arrêta en la voyant.
— Salut. Je pensais pas te croiser ici.
— Je marchais un peu.
Matt vit Damon. Son sourire ne disparut pas mais sa posture changea.
— Matt Honeycutt, dit-il en tendant la main.
— Damon...Smith.
Ils se serrèrent la main.
— T'es de Fell's Church ? dit Matt.
— Non. De passage.
— Tu restes longtemps ?
— Quelque temps.
Ce n'était pas une réponse mais Damon l'avait dit d'un ton si naturel que Matt hocha la tête.
— T'as l'air mieux, dit Matt à Elena, sans réussir à cacher un ton de reproche.
— Je suis mieux.
Il regarda entre eux deux sans rien commenter.
— Je vous laisse. J'ai encore deux kilomètres.
Il repartit. Elena le regarda s'éloigner.
— L'ancien petit ami, dit Damon.
— C'est un ami.
— Il t'aime encore.
— On ne parle pas de ça.
— Je ne disais pas ça comme une accusation.
Elena s'arrêta devant un banc en bois qui donnait sur la rivière et s'assit. Il s'assit à côté d'elle.
Ils restèrent un moment sans parler. L'eau de la rivière faisait un bruit régulier sur les pierres. Quelques canards se trouvaient plus loin. Une feuille tombait lentement depuis la rive opposée, se posait sur l'eau, dérivant.
— Tu penses à quoi ? dit Elena.
— À la convergence sous le cimetière. À la façon dont la présence l'a identifiée.
— Damon.
— Hm.
— On est assis sur un banc au bord de la rivière. Tu peux penser à autre chose que les lignes de force pendant dix minutes.
Un silence.
— Je peux, dit-il. Je ne dis pas que c'est naturel.
Le soleil de septembre entrait dans ses yeux noirs depuis le côté. Dans cette lumière-là il était différent de la nuit, moins abstrait. Elle voyait les détails que la lampe de chevet atténuait, sa peau qui n'avait pas l'irrégularité humaine, ses cheveux avaient pris une teinte plus clair, bien que toujours noir.
— C'est quoi le détail aberrant que tu garderas de Fell's Church dans deux cents ans ? dit-elle.
Il se tourna légèrement vers elle.
— Je ne sais pas encore, dit-il.
Sur le chemin du retour, ils croisèrent Bonnie.
Elle arrivait depuis l'autre direction avec son écharpe orange et s'arrêta net en voyant Elena, et l'homme à côté.
— Elena.
— Bonnie.
Bonnie regarda Damon. Il lui rendit son regard avec ce calme de surface parfait, poli et impénétrable simultanément.
— C'est Damon... Smith. Un ami, présenta Elena.
— Bonjour, dit-il.
— Bonjour, répondit Bonnie.
Elle regarda Damon quelques secondes de trop.
— Tu habites Fell's Church ? dit-elle.
— Non. De passage.
— Ah.
Elle hocha la tête.
— Tu connais Elena depuis longtemps ?
— Depuis un moment, dit-il.
Bonnie regarda Elena avec cet air mi-interrogateur mi-amusé qu'elle avait parfois, le genre qui voulait dire on en reparlera plus tard.
— Meredith veut savoir si on déjeune ensemble lundi, dit-elle.
— Bien sûr !
— Je lui dis.
Elle regarda encore Damon une seconde, brève.
— Bonne promenade.
Elle repartit sur le chemin dans l'autre sens, son écharpe orange criarde s'éloignant dans la lumière du matin.
Elena attendit qu'elle soit hors de portée.
— Je n'avais pas prévu de croiser la moitié de la ville aujourd'hui, dit-elle.
— C'était une belle manière de me présenter à tes amis.
Damon appuya sur ce dernier mot et Elena comprit tout de suite qu'il faisait une allusion à Matt, elle leva les yeux au ciel.
Ils rentrèrent dans la maison à quinze heures. Damon s'assit dans le salon, prit un livre sur la bibliothèque sans demander. Elena lisait elle aussi un livre. Le silence entre eux était le silence de deux personnes qui n'avaient pas besoin de remplir l'espace.
À un moment Elena leva les yeux et le trouva qui la regardait par-dessus son livre.
— Tu lis ou tu regardes ? dit-elle.
— Les deux. Je suis doué pour la distraction multiple.
— C'est un avantage des cinq siècles ?
— Et de l'excellente vue nocturne.
— Il fait jour.
— Encore une fois, je suis doué.
Elena tourna une page de son propre livre sans l'avoir lue. Elle pensait que c'était étrange et pas étrange du tout, cette façon dont ils occupaient le même salon un dimanche après-midi, lui dans le fauteuil de son père avec un livre d'histoire naturelle du dix-neuvième siècle ouvert sur les genoux, elle sur le canapé avec un livre qu'elle ne lisait pas vraiment.
— C'est quoi le livre ? dit-elle.
— Faune de Virginie, 1847.
— Il est vraiment intéressant ce livre ?
— Très. En 1847 j'étais ailleurs, j'ignore tout de la faune de Virginie.
Il tourna une page. Elena était incapable de dire si c'était de l'ironie.
Ils passèrent deux heures comme ça. À seize heures trente, Damon se leva.
— Judith va arriver.
Elena referma son livre.
— Damon.
Il s'arrêta.
— Merci pour ce matin.
Il inclina légèrement la tête.
Une fraction de seconde et le corbeau s'envolait au-dessus du jardin vers le chêne du fond.
Judith et Margaret rentrèrent vingt minutes plus tard. Margaret avait du glaçage bleu sur les joues et un ballon d'anniversaire en forme d'étoile.
— Le gâteau était bleu ? dit Elena.
— Bleu et vert. Biscuit a mangé un morceau de guirlande et tout le monde a crié mais lui il s'en fichait.
— Il avait raison, dit Elena.
Judith posa ses clés sur le meuble de l'entrée et regarda Elena.
— Tu as l'air bien, dit-elle.
— J'ai marché.
— C'est bien que tu ne sois pas rester enfermée.
Le soir, Elena ouvrit la porte de la chambre de ses parents.
Elle n'avait pas décidé de le faire. Elle avait monté l'escalier après le dîner, s'était arrêtée, avait regardé la poignée et l'avait saisie.
La chambre sentait le renfermé, juste comme l'air immobile des endroits qui n'ont plus été habités depuis quelque temps. Une odeur qui ressemblait à leur absence plus qu'à leur présence.
Son regard balaya la pièce : le lit de ses parents, fait avec soin, son couvre-lit bleu qu'elle avait toujours connu.
La commode de sa mère, avec un flacon de parfum posé dessus, une boîte en laque japonaise, deux livres empilés parce que sa mère lisait toujours plusieurs livres à la fois.
Le bureau de son père était organisé dans un ordre particulier, stylo à encre à droite, crayon à gauche, la règle en travers.
Elle s'assit sur le bord du lit.
Ce qui la frappa, c'était à quel point la chambre ressemblait encore à elle-même. À la chambre de gens vivants, pas à un mémorial. Sa mère avait laissé un livre ouvert sur la table de nuit : L'Ombre du vent, avec un marque-page au tiers.
Un jour, elle enlèvera ce marque-page, pensa-t-elle.
Une chemise de son père était posée sur le fauteuil comme s'il allait revenir la prendre dans dix minutes.
Elle ne pleura pas, mais ce n'était plus vraiment la question. Elle resta vingt minutes avant d'éteindre la lumière. Elle referma doucement la porte, comme pour ne pas réveiller la quiétude du lieu.
En redescendant, elle vit que Margaret dormait déjà. Judith regardait la télévision, les lumières de la pièce étaient basses, et Elena passa derrière elle sans s'arrêter. Elle lui toucha l'épaule en passant, brièvement, juste une seconde. Judith leva la main et lui serra les doigts sans se retourner.
Ce geste-là ne demanda aucune explication.
Le lundi matin, Bonnie arriva au lycée avec les yeux cernés mais un carnet à la main.
— Deux fois cette nuit. J'ai tout noté.
Elle tendit le carnet.
— Directions, durées, intensité sur dix comme tu m'as dit.
Elena prit le carnet. Les notes étaient précises, l'écriture de Bonnie concentrée et nette, elle qui était théâtrale d'habitude. Une heure du matin, direction ouest-sud-ouest, intensité sept sur dix, durée approximative quarante secondes. Trois heures trente, même direction, intensité neuf, durée plus courte.
— C'est bien, dit Elena.
— La deuxième fois j'ai failli crier.
Bonnie mordilla sa lèvre.
— C'était plus proche que les autres fois.
— Je sais. Je m'en occupe. Quelqu'un surveille le périmètre.
Bonnie la regarda.
— Quelqu'un avec les cheveux noirs et un blouson en cuir par exemple ?
— Est-ce qu'on pourra en parler une autre fois ?
— Hum..
— Je te jure que je t'en parlerai, simplement pas maintenant.
Bonnie n'insista pas, ce qui surpris Elena. En temps normal, lorsqu'il n'y avait pas de présence pour l'empêcher de dormir, Bonnie se serait jeté sur elle pour la simple évocation d'un prénom de garçon qu'elle ne connaissait pas.
Dans le couloir de l'aile A, Stefan Salvatore traversait dans l'autre sens. Il vit Bonnie avant de voir Elena, et Elena vit le moment précis où il modifia légèrement sa trajectoire.
— Il l'a encore fait, dit Bonnie à voix basse.
— Je sais.
— À un moment il va devoir s'arrêter.
— Je ne suis pas pressée, dit Elena.
Et c'était vrai.
Meredith les rejoignit à l'embranchement du couloir. Elle regarda Bonnie, les yeux cernés, le carnet, et hocha la tête sans commenter.
Le lundi soir, trois coups à la fenêtre à vingt-deux heures.
Damon entra.
— La présence, dit-il. Elle a changé de nature.
Elena posa son livre.
— Elle ne teste plus le périmètre au hasard. Elle a identifié la convergence sous le cimetière comme point fixe.
Il s'assit.
— Ce qui me donne une indication sur ce qu'elle est.
Elena sentit une pointe d'angoisse monter en elle.
— Il y a des entités qui s'ancrent à des lieux de convergence, qui cherchent à habiter un espace de force plutôt qu'à en utiliser un. La résurrection sur la ligne en juillet a rendu la convergence disponible. Comme une maison dont la porte est entrouverte.
— Et je suis la porte.
— Tu es connectée à la porte. Ce n'est pas tout à fait la même chose, mais suffisamment proche.
— Stefan ce soir ?
— À l'est de la ville. Il ne s'est pas approché depuis samedi.
— Vous deux.
— Oui.
Elle le regarda.
— Damon.
— Hm.
— Qu'est-ce que tu ressens quand tu le sens dans la ville ?
Un silence.
— De la vigilance, dit-il.
— C'est tout ?
Il la regarda.
— Non. Ce n'est pas tout.
Il s'arrêta.
— C'est comme entendre une voix qu'on connaissait par cœur et qu'on n'a pas entendue depuis longtemps. Ce n'est pas agréable.
Elle ne savait pas quelle réponse lui donner. Depuis quelques jours, elle soupçonnait la véritable identité de Stefan. Il suffisait de lire entre les paroles de Damon. Elle aurait voulu poursuivre la discussion, mais autre chose lui vint en tête.
Elena pensa à la semaine écoulée, à la femme dans la salle aux bougies, à cette image qu'elle portait depuis jeudi, à ces yeux bleus entrouverts sur des mots qu'elle n'avait pas eu le temps d'entendre.
— Damon.
Il leva les yeux.
— Il y a une chose que je veux te demander.
— Demande.
Elle réfléchit à la façon dont elle allait formuler ça. Elle l'avait tourné dans sa tête pendant trois jours, comment ne pas le brusquer, comment poser la question sans que ça ressemble à une accusation ou à une intrusion.
— Pendant les morsures, dit-elle lentement. Parfois je vois des choses. Des fragments. Des images qui ne m'appartiennent pas.
Il ne dit rien.
— J'ai vu une femme, dit-elle. Jeudi soir et samedi aussi.
Elle le regarda.
— Elle était dans une salle avec des bougies, dans une robe ancienne, très belle. Des cheveux blonds, presque blancs dans la lumière. Elle me ressemblait.
Un silence.
Elena continua, doucement :
— Je voulais juste te demander. Est-ce que c'est quelque chose que tu imagines ? Une façon dont tu me représentes... moi ? Ou c'est quelqu'un d'autre ?
Il ne répondit pas tout de suite. Une expression passa dans ses yeux, rapide, vite rattrapée, mais qui avait laissé une trace.
— Quelqu'un d'autre, dit-il.
— D'accord, dit-elle.
Elle ne demanda pas qui. Elle avait posé la question parce qu'elle avait besoin de savoir si c'était elle qu'il voyait ou autre chose. Maintenant elle savait. Le reste viendrait en son temps.
Il la regarda avec un regard qu'elle n'arrivait pas à lire entièrement.
— Tu portes ça depuis jeudi, dit-il.
— Oui.
— Et tu ne m'as rien dit.
— Je voulais trouver la bonne façon.
Un silence.
— Tu sais que tu n'as pas à faire ça, dit-il.
Elena comprit que le sujet de la femme dans la pièce aux bougies était clos. Il avait dit ça en regardant son cou.
— Je sais.
— Alors pourquoi ?
Ce n'était pas une question de conscience, pas chez lui. C'était de la curiosité. La façon dont il voulait l'entendre dire.
Elle réfléchit honnêtement.
— Parce que j'aime ça, dit-elle. Ce n'était pas vrai la première fois, ou pas entièrement. Mais maintenant c'est vrai.
Il fut à côté d'elle en un instant, sans le mouvement habituel des deux mètres traversés. Ses doigts trouvèrent sa nuque directement, sans détour par les cheveux cette fois, une prise plus simple, presque utilitaire.
Elle inclina la tête et ferma les yeux.
Ce soir il n'y avait rien à voir. Pas d'image, pas de salle, pas de lumière dorée. Juste la connexion elle-même, plus étroite que d'habitude, une porte entrouverte au lieu de grande ouverte.
Il a décidé de fermer ce qu'il pouvait fermer, pensa t-elle.
Il s'arrêta doucement en redressant sa tête. Ses yeux noirs avaient quelque chose qu'elle n'avait pas vu les autres soirs, pas l'habituel retrait analytique, pas non plus l'abandon des nuits précédentes. Les deux à la fois, superposés, comme quelqu'un qui regardait depuis deux endroits en même temps.
Il passa le pouce très légèrement sur les deux points à la base de son cou.
— Je ne t'ai pas demandé qui c'était, dit-elle.
— Non.
— Tu me le diras quand tu seras prêt.
Il la regarda.
— Peut-être, dit-il.
Il se redressa, comme s'il voulait mettre le plus de distance possible entre Elena et lui.
Elle le sentit et se redressa également pour ne pas perdre le lien entre eux.
En posant une main sur son torse, elle sentit le cuir du blouson froid sous sa paume, et en dessous une pulsation lente, irrégulière par rapport à un humain, mais réelle.
— Tu bats, dit-elle.
— Je bats.
— Plus vite qu'avant ?
Un silence d'un autre type.
— Tu le sais déjà, dit-il.
— Je voulais t'entendre le dire.
— Oui, dit-il. Plus vite.
Elle se pencha en avant.
Elle le sentit décider en même temps qu'elle, ses deux mains qui se levaient vers elle sans détour, l'une sur son visage et l'autre dans ses cheveux, cette froideur qu'elle avait complètement cessé de remarquer comme quelque chose d'étrange. Quelque chose de plus simple s'installait entre eux ce soir, moins de prudence à chaque geste, comme deux personnes qui n'avaient plus besoin de vérifier le terrain avant d'y poser le pied.
Il l'embrassa en retour.
Les minutes s'étirèrent. Lorsqu'à bout de souffle, elle quitta ses lèvres pour mettre sa tête sur son épaule.
Sa main était toujours dans ses cheveux, très légèrement, à peine posée. Elena pensa à la ligne nord du cimetière, à la présence dans le périmètre, à tous les sujets de travail sérieux qu'elle avait prévu d'aborder ce soir et qu'elle n'aborderait pas. Elle pensa à Margaret et au cheval violet avec les ailes. Elle pensa à la chambre de ses parents avec le livre ouvert.
Ces pensées se firent moins précises. Elle s'assoupit contre lui.
Elle ne sut pas quand il l'allongea doucement, ce mouvement lent, silencieux, qui ne la réveilla pas. Elle perçut juste la fraîcheur de l'oreiller sous sa joue et le plaid tiré sur ses épaules.
La chaise du bureau craqua légèrement dans le noir, il restait là, à deux mètres, dans ce silence absolu qui était le sien.
Elle dormit vraiment.
Damon
Il marchait dans les rues de Fell's Church à deux heures du matin.
Après avoir attendu que sa respiration s'alourdisse, signe que son sommeil était profond, il ne s'était pas levé tout de suite. Il avait attendu un peu plus longtemps que nécessaire. Il ne s'en expliqua pas la raison. Il se leva simplement quand il décida de se lever, et sortit, maintenant il marchait.
Il s'arrêta devant le pont Wickery.
La plupart des humains avaient des réactions complexes à la morsure, peur, culpabilité, plaisir mal compris et honte de ce plaisir. Elena, elle, nommait les choses telles qu'elles étaient. Il avait attendu le recul. Il l'attendait toujours, à chaque nouvelle conversation, à chaque fois qu'il disait des mots qui auraient dû faire fuir quelqu'un de raisonnable. Le recul ne venait pas.
Il n'était pas habitué à ça.
Depuis cinq siècles, la peur était ce qu'il récoltait chez les humains quand il se montrait tel qu'il était, et il aimait ça, ça lui avait toujours suffi. La peur avait une texture propre, une saveur. Mais Elena lui donnait autre chose. Quelque chose qu'il n'avait pas de mot pour nommer encore.
Il pensait à son sang.
Cette richesse particulière qui dépassait tout ce qu'il connaissait, pas parce que c'était Elena, bien que ce soit Elena aussi, mais parce que sa composition depuis juillet était intrinsèquement différente. La ligne de force. La résurrection. Un principe ancien et concentré qui avait été réveillé en elle et qui se retrouvait dans son sang comme de la lumière dans du verre taillé. Il avait bu des milliers d'humains en cinq siècles. Personne n'avait eu ce goût-là.
Il était un prédateur. Il ne se débattait pas avec ça. Il l'avait décidé très tôt, au moment où il avait compris ce qu'il était, ce qu'il allait être pour toujours. Débattre avec sa propre nature était une perte de temps. Il buvait. Les humains récupéraient. C'était ainsi.
Mais Elena était différente.
Il pensait à la façon dont elle s'était endormie contre lui, avec un total abandon. Ce genre de chose ne venait qu'avec une certaine confiance. Il pensait à ce que ça faisait de rester immobile pendant qu'elle dormait comme ça, sa tête contre son épaule, sa respiration qui ralentissait, une sensation pour laquelle il n'avait pas encore de mot.
Il se détourna du pont.
Il pensait à Stefan.
Il le faisait moins volontiers que d'habitude et avec moins de résultat. Cette pensée-là résistait à la mise à distance depuis que Stefan était dans la ville. Depuis que Damon l'avait senti s'approcher du périmètre, l'avait reconnu, et avait réagi à cette reconnaissance d'une façon qu'il n'aimait pas.
Cinq siècles. Et il reconnaissait encore la signature de Stefan dans l'air d'une ville comme il aurait reconnu sa voix. C'était ça le problème avec les frères.
Damon avait construit sa distance avec Stefan sur la colère, une colère claire, nette, qui avait le mérite d'être simple.
Stefan m'a pris Katherine.
Stefan n'a pas su la garder.
Stefan porte sa culpabilité et la retourne contre moi depuis cinq cents ans.
C'était une construction solide. Elle avait tenu.
Sauf que maintenant Stefan était dans la même petite ville, et Damon le sentait chaque nuit à l'est comme une présence précise et connue, sa colère était toujours là mais elle avait une texture différente depuis qu'Elena était dans sa vie.
Il pensa à Katherine.
Moins qu'avant, nettement moins qu'avant. Pas parce qu'elle comptait moins, mais parce qu'autre chose prenait la place de façon plus régulière.
Katherine avait eu une luminosité particulière, cette inclinaison vers la vie, vers les autres, vers le bien tel qu'elle le comprenait. Elena avait une autre qualité : cette clarté froide, cette façon de regarder les choses en face sans se les approprier, cette façon de rire quand un verre volait dans un coussin. Ces deux choses n'étaient pas les mêmes.
Katherine l'avait subjugué. Ce n'était pas un jugement, c'était une description. Il avait vingt ans, elle avait cette façon de se tenir qui promettait tout sans rien donner, et il était tombé dedans comme on tombait d'un figuier interdit. Vite, complètement, sans voir venir. Il en avait voulu à Stefan pendant cinq siècles pour ça, pour avoir fait pareil, pour ne pas avoir su la garder, pour toutes les raisons qu'on trouvait quand on cherchait à ne pas se regarder soi-même.
Elena ne le subjuguait pas. Elle l'intéressait. Ce n'était pas la même chose. Quelque chose de plus durable, de moins vertigineux, de plus difficile à nommer et peut-être pour ça plus difficile à mettre de côté.
Il pensait à la façon dont elle tenait son visage dans une main, chaude, contre sa peau froide, et ne reculait pas.
Katherine n'avait jamais tenu son visage dans une main.
Il ne savait pas encore quoi faire avec cette distinction.
La présence dans le périmètre était calme ce soir, reculée vers le cimetière, pas absente. Il l'avait repoussée avant de partir. Elle reviendrait avant l'aube.
Il pensait à ce qu'elle avait vu pendant les morsures.
Elle avait vu Katherine. Il le savait depuis jeudi soir, depuis la façon dont elle avait ouvert les yeux avec une expression particulière qu'il avait appris à lire chez elle, cette clarté froide de quelqu'un qui venait de recevoir une information et qui la rangeait soigneusement. Il avait su à ce moment-là, avec une certitude qu'il n'aurait pas pu expliquer, que ce qu'elle avait vu n'était pas à elle.
Il avait attendu qu'elle parle. Elle n'avait rien dit.
Elle avait attendu plusieurs nuits. Puis elle avait posé la question la plus douce possible. Elle n'avait pas demandé qui était la femme.
Ce genre de chose l'atteignait d'une façon qu'il n'avait pas l'habitude de ressentir.
Il trouva le vieux pin avant l'aube.
Cette fois il dormit, pas longtemps, le temps que la ville finisse de traverser ses heures les plus basses. Dans les rues à l'est, Stefan veillait encore, avec sa façon particulière de porter ce qu'il portait depuis cinq siècles en direction opposée de la sienne.
Dans la maison de Maple Street, soixante-deux battements à la minute, régulier.
Il y avait encore à surveiller dans le périmètre.
Pour une seule raison, il n'était pas pressé de quitter la ville.