Océan Atlantique, 1941
Les 50 000 tonnes d’acier du cuirassé “Bismarck” tremblèrent dans un fracas assourdissant. Les soldats du Führer couraient dans tous les sens sur le pont tandis que leur commandant regardait au loin les navires britanniques. Les avions décollant du porte-avions ennemi les bombardaient sans relâche depuis plusieurs heures. Le bruit incessant des détonations empêchait l’équipage de prendre la moindre minute de repos. Ironiquement, le long sanglot déchirant de la coque sonna comme une délivrance à cette course-poursuite sans fin.
Marin : Commandant, nous avons été touché par une torpille ! Le gouvernail est bloqué ! Il faut évacuer le navire au plus vite !
Commandant Lindemann : Il n’en est pas question. Nous combattrons jusqu’au dernier obus…pour le Führer.
Comme pour appuyer le poids des mots de l’officier, une gigantesque colonne d’eau se souleva sous l’impact d’un obus largué par un des avions britanniques. Le trou béant dans la coque entraînait peu à peu le navire vers le fond de la mer. Après de longues minutes de silence hiérarchique, le sabordage fut ordonné. Malgré les efforts conjoints de tout l’équipage, la lourde épave coula en emportant avec elle les âmes de centaines de marins. Le cercueil d’acier resta muette durant cinq longues décennies, emprisonnant le souvenir des soldats sacrifiés pour un idéal mortifère et un Guide perdu.
***
À l’abri de son grenier, Saba fixait l’écran de son Stand, cherchant désespérément un signe de la présence de ces ennemis introuvables. À l’aide de son joystick, elle alternait frénétiquement entre les visions des différents oiseaux qu’elle contrôlait. Comme une adolescente dans le coin d’un bar, elle donnait des coups de pied dans sa borne d’arcade pour augmenter ses chances de gagner la partie.
Saba : Je déteste ces larbins du Voyageur ! Ils sont forcément quelque part…À la vitesse à laquelle ils avancent, ils sont forcément dans ce coin-là ! Mais ils sont nulle part !
Saba était une femme au début de sa vingtaine. Sa vie difficile avait sculpté son corps d’une argile bien plus rugueuse que les autres filles de son âge. Elle portait toujours sa Xhubleta traditionnelle richement brodée de sa région natale, dernier lien qu’elle entretenait - à grand renfort de raccommodages et de retouches - avec son passé. Une petite pièce de sa longue jupe remontait au-dessus de son haut blanc dont les manches à la forme arrondie semblaient former des ailes féériques. Tous les matins, avant de prendre son poste de guet, elle ajustait les plis de son hijab rose pour imiter une longue queue de cheval lui tombant sur l’épaule droite. Sur son front, une petite chaîne dorée ornée d’une dizaine de médaillons soigneusement gravés s’agitaient à chacun de ses coups enragés contre son Stand.
Saba : Comment leurs pas ne lèvent même pas la moindre poussière ? Même invisibles, s’ils se déplacent au sol, ils devraient…Oh, je vois…
D’un coup agile de manche, elle dirigea l’attention de l’un de ses oiseaux vers les toits. En scrutant les toits, qui entouraient le bâtiment où elle se trouvait, un à un. Par les yeux de la huppe qu’elle contrôlait, Saba repéra un échafaudage tremblant légèrement sous le poids de pas invisibles.
Saba : Les voilà !
***
Les trois silhouettes - deux humaines et une animale - filaient le long des toits sans être vues ni par les hommes ni par les dieux. Grâce à The Second Law, Maneater, maintenant pleinement remis de son épuisement, permettait au petit groupe de communiquer sans un bruit en reproduisant les vibrations muettes de l’air de l’un à côté du tympan de l’autre, assurant une parfaite discrétion.
Maneater : Comment on est censé savoir dans quel bâtiment le manieur se cache ? Il sait qu’on a compris le fonctionnement de son Stand, il n’enverra pas d’oiseaux plus grands.
Shizuka : Il faut attendre qu’il commette une erreur. Il ne peut pas nous laisser nous balader librement juste à côté de sa cachette !
Job : En tout cas, il vaut mieux que nous restions prudents, Signorina. Le manieur a des yeux partout avec son Stand.
Une goutte d’eau frappa le front de Shizuka. Au fond d’elle, en levant les yeux vers le ciel, elle espérait voir Cloudy battre gentiment des ailes au-dessus de sa tête. Malheureusement, les seuls habitants des cieux étaient des nuages d’un blanc immaculé. La goutte fut bientôt suivie d’une centaine d’autres comme une pluie de flèches glaciales.
Shizuka : Il y a quelque chose d’étrange avec les nuages, ils…
Avant qu’elle n’ait pu finir sa phrase, un gigantesque objet obscurcit le ciel et s’écrasa contre le toit du bâtiment dans un immense fracas mécanique, lui laissant à peine le temps de l’esquiver.
Shizuka : Il nous a repérés ! Mettez-vous à l’abri !
Aux emplacements théoriques de ses deux compagnons invisibles, d’énormes pièces d’acier trempées éclatèrent contre les tuiles en projetant des débris rouillés autour d’elle comme une bombe artisanale.
Maneater : D’où viennent ces détritus ?! Il y a un autre ennemi à proximité ?!
Job restait silencieux et se contenta de ramasser une goutte de la mystérieuse pluie du doigt et la poser au bout de sa langue.
Job : C’est bien ce que je pensais, ce n’est pas de la pluie, Signorina, c’est de l’eau de mer !
La petite fille comprit rapidement ce qui était en train de s’abattre sur eux. Leur adversaire avait décidé de changer de stratégie : si connecter le ciel à la terre ne suffisait pas à les abattre, il avait connecté le fond des océans aux nuages au-dessus d’eux. Tout en se concentrant sur ses réflexions, elle esquiva l’attaque d’une vieille ancre elle-même violemment attaquée par la rouille.
Shizuka : Il faut rapidement redescendre ! On met en danger les personnes qui vivent en-dessous !
En trois bonds, portée par son ange gardien, Shizuka sauta d’un étage à l’autre du bâtiment, suivie de prêt par ces deux compères - avec habileté pour Job et difficulté pour le poisson hors de l’eau. Les quelques passants bravant le froid furent soufflés par le vent provoqué par les trois fuyards invisibles poursuivis par des débris rouillés.
Job : Vite, Signorina ! Venez par ici !
Job et Maneater esquivèrent les éboulis et les détritus, tombant sur leur flanc droit. Ils se précipitèrent vers une petite route de pavés menant vers une large construction de pierres. La petite fille voulut les suivre mais, dans son champ de vision, une ombre, d’abord petite, se déploya en fonçant vers elle, toutes ailes dehors. Un aigle noir, de la même espèce que celui des égoûts, ouvrit un large portail devant elle et en fit sortir une arc électrique bleue. Achtung Baby attrapa sa manieuse par les cheveux et la projeta vers l’arrière pour la protéger de la menace pressentie.
Privés de son troisième membre, le reste du trio se retrouva piégé au milieu dans les vestiges d’un amphithéâtre romain, datant probablement de l’époque de la ville romaine de Lugdunum, ancêtre de Lyon. Assis sur les sièges de pierre, un public invisible regardait le spectacle des acteurs absents pris au piège.
Job : La Signorina est restée bloquée à l’arrière ! Il faut vite qu’on revienne pour la protéger !
Maneater : Il faut déjà qu’on arrive à sortir d’ici ! On est beaucoup trop exposés même en restant invisibles. Le fait qu’elle soit restée en dehors est peut-être notre chance justement !
Au moment où ces mots vibrèrent dans le tympan de Job, un nouveau projectile issu du ciel frappa violemment les pavés de la scène. The Second Law emporta son manieur loin de la zone d’impact en un pas de côté.
Pendant un court instant suspendu, les yeux de Maneater portèrent leur attention sur les débris qu’ils avaient appris à ne plus voir. Sous une large pellicule de rouille, il reconnut un des reliquats du passé humain les plus rares qu’il avait croisé au cours de ses longs voyages à travers l’Océan, un objet mystérieux dont Lost Sailor lui avait interdit de s’approcher. Précédée du tintement de sa chaîne métallique, une mine marine explosa dans une puissante détonation.
Job : Maneater !
Sans le pouvoir de son compagnon, le cri de Job était condamné à rester silencieux. D’un mouvement vif, il voulut s’approcher du squale pour vérifier l’état de son allié mais une nouvelle salve de projectiles l’en empêchèrent. La poussière soulevée par la détonation avait recouvert Job, trahissant sa position pour tous les espions ailés. Ses ongles creusaient la paume de sa main crispée. Cependant, malgré la rage, son attention se dirigeait vers un détail, un bruit particulier qui avait retenti quelques secondes après l’explosion.
Job : Ce son…c’était un écho ? Alors, ça signifierait que…
Job savait qu’il n’aurait pas beaucoup de temps avant la prochaine attaque de son ennemi mais, maintenant seul, il devait récolter le plus d'informations possible sur leur adversaire pour aider la Signorina et cet “écho” en faisait partie. Le prisonnier questionna les cieux pour connaître son avenir et le temps qui lui était imparti. Pour unique réponse, les nuages lui dessinèrent la silhouette d’une arche gigantesque, prête à s’écraser. À peine discernable sur la proue, dissimulé sous les algues et la rouille, le nom de “Bismarck” était inscrit.
Nom du Stand : Holes in the Sky
Nom du manieur : Saba Lipa
Holes in the Sky prend la forme d’un large moniteur muni d’une dizaine d’écrans et d’un stick directionnel. Ces écrans permettent aux manieurs d’afficher les endroits qu’ils souhaitent sur Terre, reliés deux à deux : l’un faisant office de « sol » et l’autre de « plafond ». Le Stand peut créer un portail reliant le bas de l’image « sol » avec le haut de l’image « plafond », permettant ainsi de déplacer un animal ou un objet. Plus la distance entre le manieur et l’endroit d’atterrissage est faible, plus la masse ou l’énergie de l’objet déplacé peuvent être importantes. S’il s’agit d’un animal, le manieur peut regarder à travers ses yeux et même le diriger avec le stick de la console.