Naraku ne bougea pas tout de suite.
Ses bras demeuraient autour d'elle. Son visage près de sa joue.
Mais son regard, lui, s'était perdu plus loin, au-delà des arbres humides et du chemin noyé d'ombre.
Mayoiga le voyait seulement par le bord de ses yeux.
Il n'avait pas l'air satisfait, pas inquiet non plus.
Quelque chose de plus fermé passait sur ses traits.
Elle tenta d'en saisir le sens.
Puis le miasme se souleva autour d'eux.
Une fumée violette monta de la terre détrempée, lente d'abord, puis plus dense, jusqu'à envelopper les pans du kimono bleu sombre, les cheveux noirs de Naraku, ses mains encore posées sur elle.
Le tourbillon se referma.
Et il disparut.
Mayoiga resta seule devant la statue couverte de mousse.
Pendant un instant, rien ne lui obéit encore.
Puis ses doigts lui revinrent. Un à un.
Ses épaules se délièrent.
Elle ne baissa pas les yeux.
Les pattes s’étaient arrêtées.
C’était cela qu’elle retint d’abord.
Avant ses bras autour d'elle.
Avant sa phrase.
Avant cette douceur trop exacte par laquelle il avait tenté de donner un nom à ce qui venait de se produire.
Il voulait qu’elle entende une retenue.
Elle avait vu une interruption.
Mayoiga leva lentement la main.
Une lumière bleue naquit au bout de ses doigts.
La statue bouddhiste demeurait devant elle, impassible, les traits effacés, les yeux vides tournés vers le chemin.
Le rayon partit.
La pierre éclata.
La tête disparut dans une gerbe de mousse et d’éclats gris. Le torse se fendit avant de s’effondrer derrière les offrandes noircies.
Les pierres roulèrent entre les arbres.
Mayoiga resta immobile, la main encore levée.
Son visage restait impassible.
Seule sa voix sortit, basse, dure, adressée à l’absence qu’il venait de laisser.
— Je ne t’appartiens pas, Naraku.
Ses doigts se refermèrent lentement.
Elle tourna enfin la tête vers le sentier, puis reprit sa marche.
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Le soir tombait sur le village déserté.
L'air gardait l'humidité de la pluie passée. Des gouttes glissaient encore des toits de chaume et troublaient les flaques sombres entre les maisons.
Sesshōmaru avançait seul.
Un panier gisait renversé près d'un seuil. Plus loin, une jarre brisée répandait un mince filet d'eau dans la terre détrempée.
Des traces de pas se croisaient dans la boue avant de disparaître vers la forêt.
Les humains avaient fui.
Il n'y accorda pas un regard.
Une odeur persistait.
Les Hyōnekozoku étaient venus.
Puis une seconde odeur atteignit ses sens.
Plus familière.
Plus agaçante.
Inuyasha.
Sesshōmaru s'arrêta à peine. Son regard se ferma légèrement.
Il reprit sa marche.
À l'entrée d'une ruelle étroite, une silhouette rouge surgit entre deux maisons.
Inuyasha s'arrêta net en le reconnaissant.
- Sesshōmaru ? Qu'est-ce que tu fais ici ?
Le daiyōkai posa sur lui un regard froid.
- Tu m'ôtes les mots de la bouche. Va-t'en.
- Je compte pas partir, bastard. Ces sales chats ont enlevé Kagome.
Le regard de Sesshōmaru se glaça davantage.
- Insolent.
Le métal siffla.
Tōkijin quitta son fourreau dans une lueur bleutée. L'onde de yōki fendit la ruelle avant même qu'Inuyasha ait le temps de lever Tessaiga.
L'impact éclata contre lui de plein fouet.
Le hanyō fut projeté à travers le village et traversa la façade d'une maison dans un craquement brutal de bois brisé.
Un instant plus tard, Inuyasha surgit du mur effondré, Tessaiga déjà dégainée.
- T'es complètement malade ?! cria-t-il en montrant les crocs.
Sesshōmaru abaissa légèrement Tōkijin.
Le vent humide passa entre eux, soulevant les manches rouges d'Inuyasha et la fourrure blanche sur l'épaule du daiyōkai.
- Je t'ai dit de partir.
Un rugissement immense déchira soudain la nuit.
Le bois des maisons vibra. Les flaques tremblèrent dans la boue. Quelque part, une porte mal refermée battit contre son chambranle avant de céder dans un craquement sec.
Inuyasha se retourna aussitôt.
Ses oreilles se dressèrent, son corps déjà tendu vers l'origine du bruit.
Sesshōmaru, lui, ne bougea presque pas.
Seuls ses yeux dorés glissèrent vers le côté, comme si ce rugissement ne méritait pas encore qu'il tourne entièrement la tête.
Inuyasha serra la garde de Tessaiga.
- C'était quoi, ça...?
Sesshōmaru ne répondit pas.
Les deux frères traversèrent le village en silence, l'un bondissant sur les toits bas, l'autre avançant avec cette vitesse qui ne semblait jamais lui demander d'effort.
À mesure qu'ils approchaient, l'odeur s'épaississait.
Un yōki puissant. De la chair humide. Un sang ancien.
Ils atteignirent la place centrale.
Là, au-delà des dernières maisons, une forme pâle se déplaçait dans l'ombre.
Une panthère blanche, immense.
Des marques bleu circulaires couraient sur sa fourrure, des motifs anciens, sacrés, mais leur régularité se rompait sur la maigreur des flancs.
Sous le poil blanc, les côtes se dessinaient à chaque respiration, trop visibles pour une créature d'une telle majesté.
Sa tête dépassait largement les toits.
Elle avançait lentement, avec un léger retard dans chacun de ses mouvements.
Ses yeux étaient ouverts.
Blancs, presque laiteux.
Une bave noire coulait de sa gueule entrouverte, filant entre ses crocs avant de tomber dans la boue.
Inuyasha resta figé une seconde.
- C'est... leur chef ?
La panthère tourna lentement la tête.
Son regard vide se posa sur eux.
Inuyasha leva Tessaiga.
- Si c'est lui qui a Kagome...
Sesshōmaru ne le regarda pas.
Ses yeux restaient fixés sur la bête.
- Il n'est pas achevé.
La panthère blanche entrouvrit plus largement la gueule.
La bave noire coula en nappe sur ses crocs.
Puis elle rugit de nouveau.
Le grondement n'avait pas encore fini de mourir entre les maisons qu'une silhouette tomba devant la panthère.
Le choc de ses pieds souleva une gerbe de boue.
Tōran se redressa lentement.
Son kimono bleu clair était marqué par la pluie et la poussière, mais sa posture demeurait droite.
Elle vit aussitôt Inuyasha.
Puis Sesshōmaru.
Son regard s'arrêta une fraction de seconde sur le daiyōkai.
Un sourire froid effleura ses lèvres.
- Les fils d'Inu no Taishō...
Sesshōmaru, lui, ne dit rien.
Il l'avait reconnue lui aussi.
Tōran.
L'une de ceux qui avaient autrefois porté la guerre jusque dans les terres de l'Ouest.
Le visage du daiyōkai ne changea pas.
Sous les pieds de Tōran, le sol commença à blanchir.
Un froid brutal se répandit sur la place.
La glace courut dans la boue détrempée, rapide, s'étendant largement autour d'elle.
Inuyasha jura.
- Qu'est-ce que-
Le givre atteignit ses pieds.
La glace se referma autour de ses chevilles et mordit aussitôt la lame de Tessaiga, dont la pointe touchait encore le sol. En un instant, l'épée et son porteur furent pris dans la même gangue blanche.
Sesshōmaru avait déjà bondi.
Il se posa sans bruit sur le toit d'une maison voisine, la fourrure blanche soulevée par le vent froid.
Inuyasha tira sur une jambe, puis sur son arme.
La glace craqua, mais elle ne céda pas.
- Merde !
Tōran écarta un bras devant la bête immense.
- Père. Mes frères ont été impatients. Ils n'ont pas attendu d'avoir assez de fragments pour vous rappeler pleinement à ce monde. Mais moi, Tōran, je vous rapporterai tout ce qui reste de la Perle.
Inuyasha força de nouveau sur la glace.
- Où est Kagome ?!
Le regard de Sesshōmaru glissa vers la panthère blanche, puis revint à elle.
- Pathétique. Vous prétendez l'honorer, mais vous ne faites que prolonger sa déchéance.
La mâchoire de Tōran se crispa.
Derrière elle, la bête abaissa lentement la tête et avança. Une patte immense s'enfonça dans la terre gelée dans un craquement lourd.
Tōran se retourna aussitôt vers lui.
- Non. Pas encore. Votre corps n'est pas prêt.
Le souffle de la panthère géante passa au-dessus d'elle.
- Laissez-moi les tuer pour vous. Laissez-moi venger ce qu'Inu no Taishō vous a pris.
La gueule du roi s'entrouvrit. Une bave noire tomba de nouveau d'entre ses crocs et s'écrasa près de l'épaule de Tōran.
Elle ne bougea pas.
Sesshōmaru la regardait depuis le toit, immobile.
- Tu parles encore de vengeance.
Tōran leva les yeux vers lui.
- Oui. Notre roi a-
Elle n'acheva pas.
Derrière elle, la panthère blanche venait d'avancer de nouveau. Un seul pas.
La patte immense s'abattit.
Tōran eut à peine le temps de tourner la tête.
Le choc écrasa la glace, la boue et son corps dans un bruit sourd.
Le silence tomba d'un coup.
Inuyasha resta figé.
- Qu'est-ce que...
Même les yeux de Sesshōmaru s'étaient légèrement élargis, non de peur, mais devant l'évidence froide de ce qui venait d'arriver.
Sous la patte de la panthère, on ne voyait plus de Tōran que le visage tourné contre la boue, ses cheveux bleu pâles répandus autour d'elle, souillés par l'eau noire du sol.
Ses yeux étaient ouverts.
La bête abaissa lentement la tête.
Un yōki lumineux s'éleva du corps écrasé et monta vers la gueule entrouverte du roi.
La panthère l'absorba.
Le changement fut immédiat.
Une couleur dorée y prit place dans ses yeux. Les pupilles se dessinèrent.
La bave noire cessa de couler abondamment ; quelques fils sombres restèrent suspendus entre ses crocs, puis se rompirent dans la boue.
Sous son pelage, les flancs se remplirent.
Les côtes disparurent peu à peu.
Le yōki qui entourait son corps cessa de trembler.
Il se stabilisa.
Inuyasha serra les dents.
- Elle l'appelait "Père"...
La glace qui emprisonnait ses pieds craqua soudain.
Le pouvoir de Tōran se retirait du sol.
Les plaques blanches se fendillèrent autour de ses jambes, puis se brisèrent en morceaux dans la boue. Tessaiga se libéra d'un coup sec.
La panthère tourna alors ses yeux dorés vers lui.
Elle avança.
Cette fois, ses mouvements n'avaient plus ce retard maladif. Sa patte se posa avec une fluidité nouvelle.
Inuyasha leva Tessaiga.
- Espèce de monstre...
Le vent s'engouffra autour de la lame.
La bête abaissa l'avant du corps, prête à bondir.
Inuyasha frappa.
- Kaze no Kizu !
La lumière de Tessaiga fendit la place.
Les lignes de faille jaillirent et s'abattirent sur la panthère dans un rugissement de vent et de yōki.
Le choc engloutit la créature.
Pendant une seconde, la poussière, la pluie de boue et les éclats de bois masquèrent tout.
Puis une patte immense sortit du tourbillon.
La panthère avança encore.
Inuyasha écarquilla les yeux.
- Quoi...?
Les yeux dorés de la bête se fixèrent sur lui.
Et, cette fois, quand elle rugit, il n'y avait plus rien d'inachevé dans sa voix.