Ses bonds la portaient de cime en cime avec une aisance silencieuse.
À peine ses pieds effleuraient-ils une branche qu’elle reprenait son élan, légère, précise.
Devant elle, les saimyōshō dérivaient entre les troncs, lents, sûrs d’eux, comme s’ils n’avaient pas besoin de vérifier qu’elle suivait.
Naraku ne lui avait donné qu’un ordre.
Trouver un forgeron.
Rien de plus.
Il n’avait pas besoin d’en dire davantage.
Le fragment de la Perle pulsait faiblement dans son aura, pression sourde, constante, impossible à oublier tout à fait.
Une chaîne sans métal.
Mayoiga ne laissait rien paraître. Son visage restait calme, ses mouvements exacts. Pourtant, chaque battement de ces ailes empoisonnées devant elle resserrait quelque chose en elle.
Suivre une route tracée par Naraku.
Même provisoirement. C’était déjà trop.
Les insectes infléchirent leur trajectoire.
Elle allait les suivre lorsqu’elle sentit une autre présence.
Mayoiga ralentit à peine avant de se poser sur la cime d’un grand pin.
- Tu peux arrêter de te cacher.
Le vent fit frissonner les branches.
Un peu plus loin, Kagura se tenait sur un cèdre, l’éventail à la main.
Son visage pâle, la ligne nette de sa bouche, la régularité de ses traits : quelque-chose en elle rappelait Naraku.
Une forme plus douce. Plus féminine.
Mais marquée de la même origine.
Entre elles, deux saimyōshō flottaient dans l’air humide.
— Il n’a donc pas supporté l’idée de me laisser avancer seule, reprit Mayoiga. Aurait-il peur que je brise ses chaînes trop vite ?
Kagura l’observa un instant.
Puis elle referma son éventail.
— Tu peux le croire, si ça t’aide à marcher.
Mayoiga ne répondit pas.
Elle avait déjà bondi vers la cime suivante.
Kagura resta immobile quelques secondes. Un très léger sourire passa sur son visage.
Puis elle la suivit.
La forêt défila longtemps sous elles.
Peu à peu, les arbres s’espacèrent. La mousse disparut, remplacée par une terre sombre, presque noire.
La montagne approchait.
Les saimyōshō continuaient d’ouvrir la voie.
Mayoiga descendit au sol.
La végétation céda bientôt la place à une étendue de roche volcanique, déchirée de profondes crevasses. Dans leurs profondeurs, une lueur rouge battait faiblement, pareille à un cœur enfoui sous la pierre.
Un grondement sourd remonta du sol.
Mayoiga ralentit.
Elle connaissait ces montagnes brûlées.
Ces terres où même les yōkai ordinaires hésitaient à s’aventurer.
L’image de la forge lui revint, d’un métal rougi jusqu’au blanc, d’une lame encore vivante sous le regard silencieux d’Inu no Taishō.
Les armes de Tōtōsai n’étaient pas de simples sabres.
Elles naissaient d’une puissance ancienne, assez profonde pour répondre aux crocs des grands daiyōkai.
Les yeux de Mayoiga brillèrent légèrement.
Naraku croyait l’envoyer chercher une arme pour servir ses desseins.
Peut-être.
Mais une lame forgée par Tōtōsai…
Une lame digne d’un daiyōkai…
pouvait aussi se retourner contre la main qui prétendait la diriger.
Un sourire presque imperceptible passa sur ses lèvres.
— Alors c’est là que tu voulais m’envoyer.
Son yōki se resserra autour d’elle.
L’instant suivant, sa silhouette se dissipa dans une lueur pâle.
Une boule lumineuse fendit l’air au-dessus des roches noires.
Les saimyōshō restèrent un temps suspendus, comme surpris par la vitesse de sa fuite.
Puis leurs ailes reprirent leur vibration.
Et ils se lancèrent à sa poursuite.
---
Le crâne gigantesque dominait la roche noire.
À l’intérieur, le marteau résonnait à intervalles réguliers. Par moments, un éclat incandescent jaillissait lorsque le souffle de Tōtōsai ravivait le métal.
Une lueur blanche apparut à l’entrée.
Puis se fixa.
Mayoiga se tenait déjà là.
La chaleur du volcan faisait trembler l’air autour d’elle.
Quelques mèches noires remuaient faiblement contre son visage tandis que le rouge de la forge se reflétait par éclats sur le tissu de son kimono.
À l’intérieur du crâne, un saimyōshō descendait lentement vers le forgeron.
Tōtōsai leva à peine les yeux.
Un soupir lui échappa.
- Encore un.
Il gonfla les joues et cracha un jet de feu sec.
L’insecte s’embrasa aussitôt avant de se disperser en cendres noires.
Le vieux forgeron renifla.
- Hmph. Ils deviennent vraiment collants.
Il reposa son marteau sur l'enclume, puis se retourna enfin.
Ses grands yeux tombèrent sur Mayoiga.
Un silence passa.
- Oh.
Il l'observa encore une seconde.
Son regard glissa vers l'entrée. Les saimyōshō y flottaient toujours sans avancer d'avantage.
- Un tombeau remué. Des os disparus. Les bestioles de Naraku au-dessus de ma forge.
Il se gratta la joue du bout d'un doigt noirci par la suie.
- Et maintenant toi...
Un souffle passa sous sa moustache.
Mayoiga s'arrêta à quelques pas de l'ouverture.
Le kimono bleu qu'elle portait désormais lui donnais un allure encore plus sévère qu'autrefois. Une ceinture noire marquait nettement sa taille.
Elle inclina légèrement la tête.
- Tōtōsai.
Le vieux démon la dévisagea encore un instant.
- Tu veux quelque-chose.
Ce n'était pas une question.
Mayoiga soutint son regard.
- J'ai besoin d'une lame.
Le vieux forgeron ferma les yeux une seconde. Il avait déjà entendu cette demande trop souvent. Presque toujours sur le même ton.
- Bien sûr.
Il jeta un regard à la forge, puis revint à elle.
- Pour quoi faire ?
- Tuer un monstre.
Tōtōsai ne répondit pas immédiatement.
Il l'observa plus longuement. Son regard glissa sur son visage, s'attarda sur la droiture trop parfaite de sa posture, sur cette rigidité qui ne la quittait pas.
- Quel genre de monstre ? Un ennemi qui t'a prise pour cible ?
- Non.
Sa voix resta tranquille, sèche.
- Une créature qui menace tes proches ?
- Non.
Tōtōsai plissa légèrement les yeux.
- Alors quoi ?
Il y eut un court silence.
- Une abomination qui ne devrait pas exister.
Tōtōsai souffla par le nez.
- Hmph.
Il se détourna et souleva une pièce de métal encore rougeoyante. Il l’examina un instant, inclina la tête, puis souffla dessus.
Une gerbe de feu jaillit de sa bouche, ravivant d’un seul coup la couleur du métal jusqu’au blanc.
Puis il reprit, sans se retourner :
- Et tu veux que je te fabrique une épée pour l’anéantir ?
- Oui.
Le vieux forgeron tourna légèrement la tête vers elle, sans vraiment la regarder.
- Pourquoi moi ?
Mayoiga répondit calmement :
- J'ai connu peu de démons capables de façonner des armes dignes de ce nom.
Il y eut une légère pause.
- Et vous étiez déjà le plus grand d'entre eux lorsque je suivais l'enseignement de mon maître.
Quelque chose changea à peine dans le regard de Tōtōsai.
Il n'y eut pas de surprise. Seulement une lassitude ancienne.
- Le grand maître, hein...
Il observa un instant les flammes, comme si la réponse se trouvait là.
- Vous êtes nombreux à croire avoir compris ce qu'il voyait.
Ses yeux revinrent vers elle.
Mayoiga ne détourna pas le regard.
Sa voix, lorsqu'elle répondit, était posée, maîtrisée.
- Je ne l'ai pas seulement observé.
Elle fit une légère pause avant de reprendre.
- Je me suis engagée sur la même voie.
Elle soutint son regard, sans défi apparent.
- Je me suis tournée vers les humains, comme lui.
Tōtōsai eut un bref souffle par le nez.
- Hmph.
Son regard ne la quittait plus.
- Tu crois avoir suivi le même chemin.
Il marqua une pause.
- Dis-moi... quand tu t'es "tournée vers les humains"... qu'est-ce que tu cherchais ?
Mayoiga resta silencieuse.
- Réponds.
Son regard se fixa sur lui plus durement.
- J'ai cherché... ce qu'il pouvait y avoir de puissant chez eux.
Tōtōsai ne bougea pas.
- Tu as cherché chez les humains ce que tu admires chez les démons.
Il tapota distraitement l'enclume du bout des doigts.
- De la puissance.
Il y eut un léger silence.
- De l'élévation, j'imagine.
Mayoiga répondit :
- Un être capable de dépasser sa condition.
Tōtōsai leva lentement les yeux vers elle.
Son regard s'était durci, sans colère.
- Un bon forgeron n'impose pas une lame au métal.
Il marqua une courte pause.
- Il découvre la lame qui dort déjà dedans.
Ses yeux restèrent posés sur elle.
- Toi, tu as voulu faire renier à un humain sa propre nature.
Le silence se referma.
La chaleur du volcan sembla peser davantage.
Mayoiga resta immobile, mais quelque chose, cette fois, ne tenait plus tout à fait.
- Alors dis-moi...
Sa voix était redevenue calme, trop calme.
- qu'est-ce qui est sorti de ta forge ?
Mayoiga ne répondit pas.
Son regard se glissa au-delà de Tōtōsai, vers l'entrée du crâne.
Là-haut, les saimyōshō dérivaient lentement dans l'air brûlant.
Tōtōsai eut un souffle bref.
- Hmph.
- Je vois.
Il y eut une pause.
- Naraku.
Le nom tomba simplement.
Mayoiga ne bougea pas, mais une tension plus net traversa ses épaules.
Le silence pesa un instant dans la forge.
Puis Tōtōsai conclut simplement :
- Je ne forgerai pas cette épée.
Mayoiga resta immobile.
Aucun mot ne vint.
Aucune défense.
Aucune colère.
Seulement ce calme revenu.
Plus étroit.
Plus dur.
Comme si tout ce qui venait d'être touché avait été refermé d'un seul coup.
Elle amorça un mouvement pour mettre fin à l'échange.
Tōtōsai l'observa sans bouger.
- Hmph.
Il se tourna de nouveau vers l’enclume, reprit la pièce de métal avec sa pince, puis la chauffa d’un bref souffle de feu avant de la retourner entre ses doigts.
- Même pas une réponse...
Il souffla de nouveau.
- C'est ça. Hors de ma forge... et reprends-moi ces saletés avec toi.
Le silence retomba.
Le vent chaud traversa l'entrée du crâne.
Au fond d'elle, la honte brûlait encore.
Elle ne chercha pas à la comprendre.
Elle la fixa ailleurs.
Sur ce qui devait disparaître.