Les feuilles mortes étaient retournées, la mousse arrachée par endroits.
Sur l’écorce des cèdres, de longues entailles descendaient en oblique, trop profondes pour appartenir à un animal ordinaire.
Mayoiga s’arrêta devant l’une d’elles.
Le yōkai qu’elle suivait fuyait en blessé.
Sa trace était irrégulière ; des troncs brisés marquaient encore son passage. Il avait perdu beaucoup de sang, mais conservait assez de force pour continuer sa fuite à travers la forêt.
Elle reprit sa course entre les arbres.
La forêt était dense, resserrée par les ombres du soir.
Puis une autre odeur se mêla à celle du yōkai.
Humaine.
Mayoiga ralentit.
Il n’y avait pas seulement un homme.
Plusieurs présences s’étaient dispersées autour d’une clairière, mal dissimulées derrière les arbres. Leur sueur, leur peur, le cuir de leurs armes et l’odeur ancienne du sang formaient une couche plus grossière au-dessus de la piste.
Des brigands.
Elle avança encore de quelques pas.
Au centre de la clairière, la terre avait été labourée par une lutte violente. Le yōkai ours qu'elle traquait, gisait sur le flanc, immense, percé de flèches mal alignées.
Sa gorge avait été ouverte plus proprement par une lame.
Un homme se tenait près du cadavre.
Il nettoyait son sabre dans l’herbe avec une tranquillité déplacée. Ses hommes, eux, restaient à distance. Ils n’osaient pas approcher trop près de la bête morte, comme s’ils craignaient qu’elle se redresse encore.
L’homme releva la tête.
Leurs regards se croisèrent.
Il avait les cheveux noirs attachés à la nuque, le visage régulier, presque trop soigné pour un homme vivant de rapines et de boue. Mais ce ne fut pas sa beauté qui retint son attention.
Ce fut son absence de recul.
Il venait de lever les yeux sur une yōkai, seule au bord de la clairière, et il ne fit ni le geste de fuir ni celui de montrer sa lame. Il la regarda comme on évalue un obstacle, non comme on découvre une menace.
— Tu suivais cette chose ?
Sa voix était posée. Ni respectueuse, ni insolente.
Mayoiga inclina légèrement la tête vers le cadavre.
— Depuis un moment.
L’homme regarda le yōkai mort, puis revint à elle.
— Alors j’ai pris ta proie.
Elle s’approcha sans se presser.
Plusieurs brigands resserrèrent leurs mains sur leurs armes. L’un d’eux recula même d’un pas.
L’homme au centre, lui, ne bougea pas.
Mayoiga s’arrêta près du corps. L’odeur du sang était encore chaude. Elle examina les flèches, puis la plaie à la gorge.
— Tu l’as seulement achevée.
Un léger sourire passa sur les lèvres de l’homme.
— C’est parfois ce qui compte.
Le regard de Mayoiga descendit vers le torse du yōkai. Une large ceinture de cuir l’entourait encore. Un fourreau y était fixé.
Vide.
L’homme le remarqua.
—Tu cherchais la dague toi aussi.
Elle releva les yeux vers lui.
— Tu connais son existence ?
— J’ai entendu des rumeurs.
Derrière lui, l’un des brigands cracha au sol, nerveux.
— Onigumo, c’est une yōkai. On devrait pas rester là.
Le nom resta un instant suspendu.
Les feuilles mortes étaient retournées, la mousse arrachée par endroits.
Sur l’écorce des cèdres, de longues entailles descendaient en oblique, trop profondes pour appartenir à un animal ordinaire.
Mayoiga s’arrêta devant l’une d’elles.
Le yōkai qu’elle suivait fuyait en blessé.
Le yōkai qu’elle suivait fuyait en blessé. Sa trace était irrégulière ; des troncs brisés et des traînées de sang marquaient encore son passage.
Elle reprit sa course entre les arbres.
La forêt était dense, resserrée par les ombres du soir.
Puis une autre odeur se mêla à celle du yōkai.
Humaine.
Mayoiga ralentit.
Il n’y avait pas seulement un homme.
Plusieurs présences s’étaient dispersées autour d’une clairière, mal dissimulées derrière les arbres. Leur sueur, leur peur, le cuir de leurs armes et l’odeur ancienne du sang formaient une couche plus grossière au-dessus de la piste.
Des brigands.
Elle avança encore de quelques pas.
Au centre de la clairière, la terre avait été labourée par une lutte violente. Le yōkai ours qu'elle traquait, gisait sur le flanc, immense, percé de flèches mal alignées.
Sa gorge avait été ouverte plus proprement par une lame.
Un homme se tenait près du cadavre.
Il nettoyait son sabre dans l’herbe avec une tranquillité déplacée. Ses hommes, eux, restaient à distance. Ils n’osaient pas approcher trop près de la bête morte, comme s’ils craignaient qu’elle se redresse encore.
L’homme releva la tête.
Leurs regards se croisèrent.
Il avait les cheveux noirs attachés à la nuque, le visage trop régulier pour un homme vivant de rapines et de boue. Mais ce ne fut pas sa beauté qui retint son attention.
Ce fut son absence de recul.
Il venait de lever les yeux sur une yōkai, seule au bord de la clairière, et il ne fit ni le geste de fuir ni celui de montrer sa lame. Il la regarda comme on évalue un obstacle, non comme on découvre une menace.
— Tu suivais cette chose ?
Sa voix était posée. Ni respectueuse, ni insolente.
Mayoiga inclina légèrement la tête vers le cadavre.
— Depuis un moment.
L’homme regarda le yōkai mort, puis revint à elle.
— Alors j’ai pris ta proie.
Elle s’approcha sans se presser.
Plusieurs brigands resserrèrent leurs mains sur leurs armes. L’un d’eux recula même d’un pas.
L’homme au centre, lui, ne bougea pas.
Mayoiga s’arrêta près du corps. L’odeur du sang était encore chaude. Elle examina les flèches, puis la plaie à la gorge.
— Tu l’as seulement achevée.
Un léger sourire passa sur les lèvres de l’homme.
— C’est parfois ce qui compte.
Le regard de Mayoiga descendit vers le ventre du yōkai. Une large ceinture de cuir l’entourait encore. Un fourreau y était fixé.
Vide.
L’homme le remarqua.
—Tu cherchais la dague toi aussi.
Elle releva les yeux vers lui.
— Tu connais son existence ?
— J’ai entendu des rumeurs.
Derrière lui, l’un des brigands cracha au sol, nerveux.
— Onigumo, c’est une yōkai. On devrait pas rester là.
Le nom resta un instant suspendu.
Onigumo.
L’homme ne tourna même pas la tête vers celui qui venait de parler. Il continua de regarder Mayoiga, et ce simple refus suffit à faire taire l’autre brigand.
Mayoiga observa cela avec plus d’attention.
Il ne dominait pas seulement parce qu’ils avaient peur de lui.
Il dominait parce qu’il savait exactement quand ne pas répondre à leur peur.
Onigumo la détailla alors plus lentement à son tour.
Les cheveux noirs de la nouvelle arrivante tombaient librement dans son dos, sombres contre le vert profond de son kimono. Le tissu, décoré de motifs floraux blancs, était maintenu à sa taille par une ceinture claire.
Son visage avait la pâleur froide des grands yōkai, et ses yeux verts ne quittaient pas les siens. Sur ses joues, de fines lignes bleues s’étiraient avec une netteté qui n’appartenait pas aux femmes humaines.
— Ils ont peur de toi, dit-il enfin.
Un léger silence passa.
— Ils ont raison.
Les brigands se tendirent davantage.
Mayoiga les sentit prêts à reculer autant qu’à frapper.
Elle ne bougea pas.
— Mon nom est Mayoiga.
Onigumo inclina très légèrement la tête, comme s’il recevait une information utile plutôt qu’un nom.
— Une chasseuse, donc.
— Quand ce que je poursuis mérite d’être chassé.
Il eut un sourire plus net.
— Et cette arme le méritait ?
Mayoiga regarda de nouveau le fourreau vide.
— Ce n’est pas une arme pour les humains.
— Toutes les armes le deviennent lorsqu’un homme parvient à les prendre.
Elle tourna lentement les yeux vers lui.
La phrase était absurde. Typiquement humaine dans son arrogance.
— Non, dit-elle. Pas celle-là.
Onigumo essuya le dernier filet de sang sur sa lame avant de la rengainer.
— Elle porte un nom ?
Mayoiga ne répondit pas tout de suite. Elle mesura ce qu’il y avait dans son regard : pas seulement de la curiosité, ni même de la cupidité.
Quelque chose de plus tendu. Une faim disciplinée. Une faim qui savait attendre qu’on lui donne une forme.
— Kokuen, dit-elle enfin. La Braise Noire.
Un des brigands jeta un regard nerveux vers le cadavre de l’ours.
— Tout ça… pour une dague ?
Quelques murmures mécontents s’élevèrent aussitôt parmi les hommes.
Onigumo leva simplement la main.
Le silence retomba immédiatement.
Mayoiga ne détourna pas les yeux de lui.
— Cette lame est vivante, reprit-elle. Un humain qui tenterait de la porter finirait rapidement consumé.
Onigumo ne souriait plus.
Il baissa les yeux vers le fourreau vide, puis vers le cadavre du yōkai ours.
Mayoiga vit sa pensée se heurter à ce qu’il refusait d’admettre. Ce n’était pas seulement la lame qui l’intéressait.
C’était l’idée qu’il puisse exister une puissance devant laquelle sa volonté ne suffirait pas.
— On verra ce qu’elle consume, dit-il plus bas.
Sa voix gardait quelque chose de fermé, comme s’il répondait moins à Mayoiga qu’à l’humiliation qu’elle venait de nommer.
Un très léger sourire passa sur les lèvres de la daiyōkai.
— Tu crois que ne pas reculer suffit à faire de toi autre chose qu’un humain.
Cette fois, il ne répondit rien.
Elle se détourna vers les arbres.
Les brigands s’écartèrent lorsqu’elle passa. Onigumo, lui, ne recula pas.
Avant de disparaître entre les troncs, elle jeta un dernier regard vers la clairière.
Vers l’homme.
Puis, la forêt se referma derrière elle.
---
La rivière coulait lentement entre les pierres plates, chargée de l’odeur froide des montagnes.
Depuis trois jours, Mayoiga suivait la troupe de brigands.
Elle aurait pu les tuer sans effort.
Ce n’était pas pour cela qu’elle restait.
Dans l’ombre des saules, elle observait leur chef.
Onigumo.
Les autres hommes parlaient trop fort.
Ils riaient de l’or arraché, des villages brûlés, des femmes prises, des cadavres laissés derrière eux. Leur violence était simple. Bruyante. Prévisible.
Lui parlait rarement.
Et lorsqu’il ouvrait la bouche, ce n’était presque jamais pour l’or.
Un marchand attaché à un tronc lui avait parlé d’un seigneur qui payait les moines pour protéger ses terres.
Un vieillard, d’un yōkai que personne n’osait nommer dans les montagnes.
Une femme, avant de mourir, avait murmuré qu’il existait des êtres auxquels même les bandits ne prenaient rien.
À chaque fois, Onigumo avait écouté.
Non comme un homme avide d’or.
Comme quelqu’un qui cherchait où la force humaine cessait d’avoir prise.
Cette nuance avait retenu Mayoiga plus longtemps qu’elle ne l’aurait voulu.
Plus bas, sur la rive, Onigumo venait de sortir de l’eau. Ses cheveux noirs, encore mouillés, retombaient sur ses épaules. Il ne portait qu’un pantalon sombre serré à la taille ; son armure et son sabre reposaient sur une pierre plate, à quelques pas de lui.
Lorsqu’il se pencha pour ramasser une gourde, Mayoiga aperçut la cicatrice.
Elle s’étendait dans son dos comme les pattes d’une araignée gravées dans la chair.
Ce n’était pas une marque ordinaire.
Le vent passa dans les feuilles.
Puis la rivière éclata.
Une masse surgit de l’eau dans un fracas brutal. Le yōkai avait le corps long, couvert d’écailles grises, quatre membres griffus accrochés aux pierres de la berge et une crête d’os dressée le long du dos. Ses yeux jaunes se fixèrent aussitôt sur l’homme.
Onigumo ne recula pas.
Son regard glissa seulement vers la pierre où reposait son sabre.
Mayoiga suivit ce mouvement.
Il était trop loin.
La créature ouvrit la gueule.
— Un humain seul.
Sa voix racla l’air, grave et humide.
— Quelle imprudence.
Onigumo ne répondit pas.
Le yōkai avança, l’eau ruisselant entre ses écailles. Ses griffes crissèrent sur la roche, puis il bondit.
Onigumo se jeta de côté. Les mâchoires claquèrent à l’endroit où sa gorge se trouvait un instant plus tôt.
Il roula sur les pierres, tendit le bras vers son sabre, parvint à le saisir, mais la queue de la créature balaya la rive.
Le choc le projeta contre la berge.
L’air quitta ses poumons dans un souffle sec. Du sang coula le long de son bras.
Dans les arbres, Mayoiga ne bougea pas.
Elle attendait le cri.
Il ne vint pas.
Onigumo se redressa lentement, une main posée au sol, l’autre refermée sur la garde de son sabre.
Le yōkai inclina la tête.
Il avait senti, lui aussi, l’absence de peur bruyante. Cela sembla l’amuser.
— Tu ne cries pas ?
Onigumo leva les yeux vers lui.
Son visage ne portait ni défi, ni panique.
Seulement une attention froide, presque vide.
La créature bondit de nouveau.
Cette fois, Onigumo ne chercha pas à fuir.
Il attendit.
Au dernier instant, il pivota sous la gueule ouverte, acceptant l’impact de l’épaule contre les pierres.
Sa lame remonta. Le sabre s’enfonça dans l’œil du démon.
Le hurlement fit trembler les branches.
Le yōkai se cabra, secouant violemment la tête. Onigumo fut traîné sur les pierres, son flanc heurta la roche, mais ses doigts ne lâchèrent pas la garde.
Il appuya encore, l'arme s'enfonça plus profondément.
Le corps massif se débattit quelques secondes, brisa la rive sous ses griffes, puis s’affaissa lourdement dans l’eau peu profonde.
Le silence retomba.
Seule la rivière continua de couler autour d’eux.
Onigumo resta un moment immobile, un genou dans l’eau, les deux mains encore serrées sur son arme. Puis il retira lentement la lame de l’œil du démon et se redressa.
L’eau sombre passait autour de ses pieds, mêlée au sang de la créature.
Il ne souriait pas.
Il ne regardait même pas le cadavre comme une victoire.
Mayoiga observa son dos, la cicatrice noire, la respiration encore instable, puis son regard.
Un humain aurait dû trembler après cela. Jubiler. Remercier les dieux. S’effondrer.
Lui non.
Cela l’irrita.
Elle demeura quelques instants dans l’ombre des arbres.
Puis elle détourna enfin les yeux et disparut entre les troncs.