— Très bien, professeur. Nous vous écoutons.
Joshua Adams se trouvait avec Gaïa et David, qui avait amené Catherine, dans le laboratoire d'Okun. Un vaste capharnaüm, plein de prototypes non aboutis et de tableaux gribouillés de formules et d'hypothèses incompréhensibles pour tout le monde sur cette planète, sauf Okun lui-même.
Ils se tenaient tous devant une capsule cylindrique cristalline bleutée d’une trentaine de centimètres qui luisait d'un éclat étrange.
— Ceci est une bombe quantique miniature, expliqua Okun. L'énergie de 50 têtes nucléaires en un seul conteneur ! Génial, non ?
— Et vous gardez ça ici ? Comme ça ? Fit remarquer Catherine, légitimement inquiète.
— Non armée, elle est totalement inerte, je peux vous le garantir.
— Et cette lumière, qu'est-ce que c'est ? Demanda David.
— Oh, ça ? Disons que c’est juste le mode veille.
— Bon, et qu'est-ce qu'on en fait ? S'impatienta Adams.
— Eh bien, vous faites venir le vaisseau-mère jusqu'ici, disons, en l'appâtant avec Gaïa, qu’ils recherchent tous ; vous vous infiltrez à l'intérieur et vous lui offrez ce beau cadeau avant de sortir assister au feu d'artifice du 4 juillet !
— Comme les deux dernières fois, en somme, résuma David.
— Euh... plus ou moins, oui. Sauf qu’ici, il suffira de déposer le colis à l’entrée, pas besoin d’aller plus loin. N’importe qui pourrait s’en charger. D’autant que chaque réfugié mobilisable a largement été formé au pilotage, que ce soit par les siens avant d’arriver ici, ou par nous ensuite.
— C'est trop risqué, balaya Adams. Nous exposer ne ferait que mettre en danger la vie de tout le monde ici. Et cette bombe pourrait tout aussi bien nous anéantir avec eux.
— Euh, c'est pas faux, admit Okun.
— C'est aussi totalement inutile, dit Gaïa. Même si ce vaisseau-mère était détruit, il resterait tous les autres, qui viendraient tous nous anéantir à la seconde où la position d'Éden serait révélée. Je suggère donc une autre approche.
— Très bien, dit David. Ce qu'il faut donc, c'est les réunir tous quelque part, pour les éliminer.
— On a tout l'espace pour ça, dit Okun, ça ne devrait pas être trop difficile !
— Ça, non, lui répondit David. Mais comment les attirer tous ?
— Nous pourrions utiliser Gaïa, comme l’a suggéré le professeur, dit Adams. Ils rappliqueront tous dès qu’ils auront repéré sa position, comme la dernière fois.
— Je vous le déconseille, se défendit Gaïa. En m’exposant, vous augmentez drastiquement les chances de mener leurs forces jusqu’à Éden et de voir tous les survivants exterminés.
— Elle a raison, reconnut David, on ne peut pas jouer là-dessus. Il faut trouver un autre moyen.
— Lequel ? Fit Adams. Sans Gaïa, ils ne se déplaceront que s'il y a un noyau planétaire à absorber et nous n'avons pas vraiment ça sous la main !
— Un noyau, non, mais... une planète ?
David réalisa l'ampleur de l'idée qu'il avait en tête.
— Que suggérez-vous, David ?
— Monsieur le président, et si nous attirions tous ces vaisseaux-mère là d’où ils viennent ?
— Quoi ? Sur leur monde ? C'est insensé !
— Si on ne peut pas les faire venir jusqu'à nous, alors nous devons aller jusqu'à eux.
— Sait-on au moins où se trouve leur planète ?
— Oui, répondit Gaïa. D'anciens réfugiés ont réussi à la localiser et à s'y rendre, il y a 2342 de vos années.
— Et que sont-ils devenus ? Demanda Okun.
— Ils sont tous morts.
— Question bête...
— OK, reprit Adams, admettons que je vous suive dans votre folie, David. Il y a plusieurs problèmes, dont un de taille : Vous ne ferez jamais atterrir tous les vaisseaux-mères sur la planète, vu leur dimension. Et les détruire un par un est inconcevable. À moins que vous n'utilisiez encore votre virus miracle pour les priver de leur bouclier.
— Il serait sans effet, dit Gaïa. Chaque vaisseau-mère diffuse son propre signal à ses forces. Ils ne seraient jamais tous atteints avec un virus ne pouvant en pirater qu’un seul.
David et Adam soupirèrent de frustration. Cette fois, les anciennes méthodes ne fonctionneraient pas.
— Ce n'est pas sur les vaisseaux-mères qu'il faut se concentrer, dit Catherine.
Tous la regardèrent, surpris.
— Sur quoi alors ? Lui demanda Adams.
— Eux, poursuivit-elle. Nous connaissons leur fonctionnement. C'est un esprit de ruche. Chaque soldat, chaque vaisseau, est contrôlé directement par une reine. Si on trouve un moyen de les rassembler, toutes, et de les éliminer, ils tomberont tous avec.
— On ne sait même pas combien il y en a, dit Adams.
— D’après toutes les données que j’ai pu recueillir jusqu’à aujourd’hui : Quatre, annonça Gaïa.
— Maintenant, on sait, dit Okun en souriant candidement.
— Ça devient déjà un peu plus jouable, reconnut Adams. Mais comment les attirer sur place ?
Un détail perturbait Catherine.
— Quelque chose ne va pas...
— Quoi ? Lui demanda David.
— Eh bien, ces reines partent, littéralement, aux quatre coins de l'univers pour voler l'énergie des planètes. C'est un fait. Mais elles ne peuvent agir en esprit indépendant. Leur but perpétuel sert forcément la colonie !
— À quoi penses-tu exactement ?
— Je pense qu'il est possible que les reines, elles-mêmes, obéissent à un être supérieur dominant. Une impératrice.
Ils la regardèrent, sans exprimer un mot, comprenant que sa théorie faisait terriblement sens.
— C'est exact, confirma Gaïa. Plusieurs rescapés, ayant été interrogés par les Récolteurs et ayant pu leur échapper ensuite, ont témoigné avoir vu, dans leur esprit, l’image d'un être différent de tous les autres. Bien plus imposant et terrifiant.
Voilà qui n'annonçait décidément rien de bon.
— On tient notre cible prioritaire alors, dit Adams. Il faut éliminer cette impératrice. C'est comme ça qu'on les aura tous !
— Non ! Intervint Catherine. Tuer l'impératrice sur leur planète ne suffira pas à tuer toutes les reines dispersées dans l'univers !
— Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? Demanda Adams.
— La reine de 2016. Elle est venue après avoir intercepté le SOS émis depuis le destructeur de villes sur Terre, et il a mis 20 ans à lui parvenir ! Sans ce signal d’alerte, elle n’aurait jamais rien su de nous et ne serait jamais intervenue !
— Et les prisonniers, dans la Zone 51, ont tous commencé à s'agiter dès qu'elle est arrivée dans notre galaxie, se rappela David.
— Exact. Ce qui signifie que leur lien télépathique a une portée limitée. Si on tue l'impératrice, les reines n'en sauront jamais rien. Par contre, tous les Récolteurs présents sur la planète le sauront et tueront tous les intrus présents sans attendre.
— Donc, si je résume, commença Okun, on ne peut pas les avoir ici et on ne peut pas les avoir là-bas non plus ?
— Une attaque directe est exclue, réfléchit Adams. Ils nous écraseraient en nombre. Quant à une infiltration... A la moindre alerte, ou même si on se débarrassait de l'impératrice discrètement, ils nous écraseraient aussi. Il n'y a pas de solution.
Tout le monde se tut, n’ayant plus la moindre idée viable à proposer. Sauf Okun, qui repensa soudain à un détail.
— À moins d'isoler l'impératrice pour qu'elle ne puisse alerter ses semblables...
Ils relevèrent la tête vers lui.
— … De la même manière que nous avons pu isoler Gaïa pour les empêcher de la repérer.
Ils regardèrent le scientifique débraillé comme s’il était soudain devenu Einstein.
En tout cas, c’est comme ça qu’il le percevait.
Il courut fouiller dans son bazar et revint auprès d'eux avec une caisse qu’il parvenait à peine à porter.
— Reculez, mes amis. Voici l'Okunite !
Il ouvrit la caisse au pied de biche.
Elle renfermait un cylindre qu’il déposa sur le sol en le stabilisant debout, grâce à son trépied dépliable intégré.
— Grâce à notre technologie combinée à celle de Gaïa, ce dispositif est capable de « couper » la liaison électro-télépathique de ces saletés sur une certaine distance, en continu. Une sorte de « cage de Faraday » psychique qui les met K.O instantanément !
— Pendant combien de temps ? Demanda David.
— Autant que vous en avez besoin... tant que le dispositif reste en fonction. C’est vraiment une petite merveille !
— Et c'est maintenant que vous nous en parlez ? Dit Adams. Pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt ? Cet engin aurait pu changer tellement de choses !
— Parce que son champ d'action ne va pas plus loin que 300 mètres et que cela le rend donc inutile sur le champ de bataille et encore plus dans l’espace ! Mais, pour ce qui est de l'impératrice, ce sera suffisant pour l'isoler totalement de ses semblables et l’empêcher de les alerter.
— Mais ils sentiront son absence et se douteront forcément de quelque chose ! Fit remarquer Catherine. Ce sera comme si elle était morte, sans l'être, ce qui reviendra au même !
David eut une idée.
— Et si c'était justement ce que nous voulions qu'il arrive ? Suggéra-t-il.
Elle le regarda, confuse.
— Alors là, je ne te suis plus !
— Comme tu l'as si bien rappelé : C'est un esprit de ruche. S’ils remplacent les reines, il remplacent forcément l'impératrice aussi. Une fois que nous l'aurons isolée et que les autres l'auront considérée comme morte, ils le signaleront à toutes les reines afin qu'elles reviennent pour désigner l’héritière. Une fois qu'elles seront sur place, il n'y aura plus qu'à faire le ménage.
— Avec la bombe quantique ! S'exclama joyeusement Okun.
— Par exemple, lui concéda David.
— Vu comme ça, ça peut le faire, admit Adams.
— Attendez ! Dit Catherine, douchant leur enthousiasme. Vous oubliez un détail : Ils n'enverront jamais le signal annonçant le décès de l'impératrice. Rappelez-vous quand la reine a été éliminée, il y a 2 ans, ils sont tous tombés comme des mouches, immédiatement. Et en 96, les prisonniers sont instantanément passés dans un état catatonique, à la destruction du vaisseau-mère. Paralysés, jusqu'à ce qu'une autre reine ne revienne les contrôler. En temps normal, j'imagine que l'impératrice, mourante, convoque elle-même les reines pour organiser une sorte de cérémonie de succession où elle transmet le contrôle. Mais, ici, sa mort sera soudaine et les paralysera tous. Il faudra envoyer le message nous-mêmes.
— C’est un problème ? Demanda Adams.
— Non, répondit Gaïa. Je peux composer et envoyer le message directement depuis leur interface. — Il y avait des survivants dans le destructeur de villes d'Umbutu. Ils ne seront pas tous paralysés, indiqua David.
— L’Okunite ne fera pas que bloquer la liaison éléctro-télépathique de l’impératrice, intervint Okun, elle émettra également son propre signal paralysant, à la place du sien, à tous les autres Récolteurs qu’elle atteint en temps normal.
— Très ingénieux ! Réagit Adams, impressionné.
— Mais ça ne va pas interpeller les reines de voir leurs congénères complètement catatoniques quand elles arriveront ? Demanda Catherine.
— Pas si elles savent que la mort de l'impératrice a été soudaine, répondit David. Elles s'attendront à voir les leurs paralysés, jusqu'à ce que l'une d’entre elles reprenne les commandes.
— Et à ce moment là, mieux vaudra ne plus être dans les parages ! Dit Adams.
— OK, dit David, résumons : On infiltre leur planète. On trouve leur impératrice et on la neutralise grâce à... l'Okunite. Puis on envoie le signal de rappel aux vaisseaux-mères. Une fois que les reines se seront pointées, on repart à bord de l’un de leurs transport au sol et on déclenche la bombe quantique. Fin de l'histoire.
— Nous n'avons pas le droit à l'erreur, dit Adams. Soit on les détruit sur place, soit ils nous détruiront.
— Je pense que nous avons toutes nos chances avec ce plan, lui répondit David.
— Vous ne devez pas le penser, vous devez en être sûr. Il n'y a pas de place pour improviser. Il ne nous reste que 65 chasseurs H8 actifs.
— Et des millions d’hommes et de femmes sur cette planète prêts à se battre, ajouta David.
— Qui ne seront d'aucune utilité là-bas ! Puisque, comme vous l'avez dit : A la moindre alerte, nous serons tous morts ! Non, David. C'est eux qui sont des millions, contre nous. Vous me demandez de tenter une attaque, de risquer les vies restantes sur une série d'hypothèses, un pari ! Sans reconnaissance préalable, ni savoir ce qui nous attend concrètement. Je suis désolé, mais c'est du suicide.
— Monsieur le président, il n'y a pas d'alternative ! Vous le savez aussi bien que moi !
— Je ne donnerai pas mon feu vert à un plan aussi insensé qui n'a aucune chance, réaliste, de fonctionner !
— Les chances de réussite sont très faibles, analysa Gaïa. Toutefois, elles ne sont pas nulles.
— Sauf votre respect, lui répondit Adams, vous n'êtes qu'une machine. Vos statistiques hypothétiques sont une chose. La réalité du terrain, et toutes les vies organiques en jeu, en sont une autre.
— Sauf votre respect, je ne suis pas une machine. Je suis la conscience collective de mon peuple. La mémoire virtuelle de 102 trilliards d’hommes, femmes et enfants, survit à travers moi. Nous avons combattu les Récolteurs et échoué. Nous avons vu notre planète natale subir le même sort que la votre. Nous vous aidons à combattre, à présent, nous et toutes les espèces réfugiées sur cette planète, afin d'empêcher notre extinction totale. Nous sommes donc pleinement conscients de la réalité du terrain et de toutes les vies, humaines et synthétiques, qui sont en jeu.
Adams ne se sentait pas fier.
— Pardon de vous avoir offensé. Je suis sincèrement navré. La situation est devenue tellement critique que je me sens...
— Je comprends et vous pardonne, président Adams.
— Nous devons toujours décider quoi faire, rappela David.
— Avec tout ce que nous avons appris au cours de cette discussion, dit Adams, je pense que nous pouvons remettre certaines choses en perspective.
— Que suggérez-vous ?
— Revenir au plan du professeur Okun : Les attirer ici, tous, et les faire sauter avec la bombe.
— Nous n'avons aucune chance face à toute leur flotte réunie ! Nous n'en avons déjà aucune face à un seul de leur vaisseau ! S'exclama David.
— Pas plus que nous n'en avons en allant sur leur planète. Nous ne gagnerons pas. Mais... « Nous ne partirons pas dans la nuit sans combattre », souvenez-vous... Nous pouvons les emporter tous, avec nous.
— Un sacrifice ? Compris Okun.
Il y eut un silence pesant dans la salle, que Gaïa brisa quelques secondes plus tard.
— Je ne le permettrai pas. Éden est plus qu'une forteresse. C'est le dernier refuge de toute civilisation. Tant qu'elle existe, l'espoir subsiste. Il y a eu bien des batailles depuis sa création, menant à bien des défaites. Pourtant, elle a toujours été là, ensuite, pour accueillir d'autres espèces, qui ont tenté d'autres batailles à leur tour. Je ne sacrifierai pas cet espoir. C’est pour cela que je dois rester ici, cachée, hors de portée et que vous devez aller les affronter ; pour échouer également, ou changer le destin de tout l'univers.
Adam dût se résoudre à entendre raison.
— Sur leur sol, donc.
— Merci, répondit simplement Gaïa.
— Bien, poursuivit Adams. Nous appliquerons donc le plan de David. Mais il reste un problème : Comment atteindre l'impératrice ? En l'état actuel de nos forces aériennes, toute diversion est exclue et donnerait l'alerte.
— Je peux rendre vos appareils invisibles à leur détection, dit Gaïa.
— Non, objecta Adams. Nous devons nous infiltrer au plus près du lieu où se trouve l'impératrice, au cœur de leur base. Il nous verraient forcément arriver, rien qu’à l'œil nu, et donneraient aussitôt l'alerte. Foutu esprit de ruche !
— Peut-être, commença Okun, que nous pourrions... voler... l'un de leurs... vaisseaux… mère ?
Ils le regardèrent tous, sans le prendre au sérieux une seule seconde.
— Désolé, simple suggestion. J'essaye !
Adams soupira.
— Je crois qu'il ne nous reste plus qu'à tenter le tout pour le tout : Déclencher une diversion en orbite, s'infiltrer à la surface, par un autre point d'entrée, à l'opposé de la planète. Lâcher des troupes au sol avec les arches, puis atteindre l'impératrice, le plus vite possible, pour la neutraliser. Quand les reines se pointent ensuite avec leurs renforts : on les vaporise tous.
— Il n'y a aucune garantie d'atteindre toutes les reines en même temps, dit David. On ne sait même pas si leur bouclier individuel encaissera vraiment le choc. La dernière reine avait bien survécu à nos bombes à fusion froide, à bout portant, et à la destruction de son vaisseau, rappelez-vous. Non, la bombe quantique est trop incertaine. Ce qu'il nous faudrait, c'est une arme au moins équivalente au canon de leurs destructeurs de villes.
— J'ai justement ça sous la main ! Répondit alors une voix derrière eux.
Ils se retournèrent et furent tous surpris de voir Dikembe Umbutu se tenir devant eux.