3 JUILLET
Dylan traversait un tunnel de lumière en rotation constante. La lumière provenait des étoiles qui défilaient à une vitesse irréelle.
Quelques secondes plus tard, le tunnel s'élargit et les étoiles retrouvèrent leur place statique dans l'espace.
Il était arrivé à destination.
Il en eut la confirmation lorsqu'il repéra la soixantaine de chasseurs H8 restants qui l’attendaient, avec Jake et Patricia en tête.
— On attend quelqu’un d’autre, Commandant ? Demanda Jake, solennellement.
Le cœur de Dylan se serra.
— Non, je… Je suis le dernier.
Sans un mot de plus, il prit la tête de l’escadron, s’éloignant du trou de ver qui s’effondra sur lui-même en rétrécissant jusqu’à disparaître totalement, ayant accompli son but.
Plus loin, les arches avançaient lentement, de manière rapprochée.
Dylan reçut une transmission.
— Commandant Hiller, ici Adams.
— Monsieur le président, content de vous savoir tous sains et saufs à bord.
— C’est uniquement grâce à vous et à vos gars. Nous vous devons énormément. Vous êtes tous des héros.
Tout le monde se mit à applaudir autour d’Adams, tandis que la retransmission vidéo de Dylan s’afficha sur l’écran principal de chaque arche.
Mais Dylan n’avait pas du tout le cœur à la fête.
— J'aurais voulu en sauver plus, monsieur.
Le silence se fit et plana de longues secondes avant que le président ne se décide à poser la question fatidique :
— Quelles sont les pertes ?
Dylan baissa les yeux vers son tableau de bord qui indiquait les funestes réponses à cette terrible question. D’une voix lourde, il annonça lentement :
— 277 pilotes et chasseurs... 3 arches Exodus... Et... La planète Terre.
Chaque élément avait été plus lourd et difficile à annoncer que le précédent.
Il eut encore plus de mal à appuyer du pouce sur l’écran de son tableau de bord pour diffuser, aux écrans des arches, l’enregistrement montrant le sort de la Terre vu depuis son chasseur.
Tous découvrirent alors, avec horreur, le vaisseau-mère arracher ce qu’il restait du noyau, avec son imposant faisceau, en faisant éclater la croûte terrestre. L’image qui ne cessait de hanter l’esprit de Dylan. Puis ils virent le vaste champ de débris, à la place de leur défunte planète, s’éparpillant dans toutes les directions.
— Au total, d’après toutes les informations rassemblées, 231 millions d'êtres humains ont péri au cours de la dernière heure, Monsieur le président, conclut-il, péniblement.
Le président Adams fut dévasté.
Catherine s'effondra dans les bras de David, qui accusait encore le coup.
Samantha et les siens pleuraient, comme tous les autres survivants en cet instant.
À côté d'elle, Julius mit sa kippa et ouvrit le Siddour que lui avait offert son fils, 22 ans auparavant.
Lentement, avec tout son cœur et son esprit, il lut, en hébreu, la prière du Kaddish, à la mémoire de tous les disparus.
Le silence suivit.
Un silence qui ne fut rompu que quelques instants plus tard, par la voix synthétique de la Sphère, diffusée à bord des arches et des chasseurs.
— Je suis heureuse que votre civilisation ait survécu.
Joshua Adams se redressa.
— Nous avons perdu notre planète, avec un très grand nombre des nôtres. Ça n'a rien d'une victoire. — Nous avons cela en commun, désormais, président Adams. Nous et bien d'autres survivants.
— Et maintenant, où allons-nous ? Votre planète est encore loin ?
— Vous y êtes.
— Mais il n'y a rien, ici !
— Il n'y a que ce que je veux que vous voyez.
C'est alors qu'apparut devant les arches, au milieu du vide sidéral, une planète entière.
Tout le monde se retrouva estomaqué devant cette vision extraordinaire.
De là où il se trouvaient, ils virent un immense globe blanc, parcouru, ça et là, de stries bleues, vertes et orangées.
Cette planète était bien plus grosse que la Terre, et même bien plus grosse que n'importe quelle planète connue.
« Cela défie toute logique naturelle », pensa David, retrouvant soudain toute sa curiosité et son exaltation scientifique habituelle.
— Nous vous attendons, dit la voix synthétique.
Les arches se dirigèrent droit vers leur nouvelle destination, suivies des chasseurs qui les rattrapèrent et les longèrent pour les accompagner. Dylan et ses amis éprouvèrent une certaine impatience à fouler le sol de cette nouvelle planète, leur dernier refuge.
Quand les vaisseaux furent assez proches de l'atmosphère, la conscience collective réactiva le champ de force, et la planète redevint invisible aux yeux de la galaxie.
Arches et chasseurs franchirent ensuite la couche supérieure, ce qui fit rougir, de plus en plus intensément, leurs boucliers.
David en fut intérieurement rassuré, car cela prouvait l'existence d'une atmosphère. Bien sûr, Okun leur avait fait son rapport lors de sa propre arrivée et déjà apporté cette information essentielle, mais c'était toujours mieux de s'en assurer par soi-même. Le scientifique déluré avait même invité David à se rendre sur la planète, avec le président Adams, quelques semaines après son arrivée à bord de la première arche, avec tous les autres scientifiques et délégués officiels. Mais David avait refusé net, du fait de son indécrottable mal de l’espace (Il avait heureusement fait des progrès depuis, en même temps que la médecine). Quant à Adams, il préférait se consacrer entièrement à l’évacuation de la Terre et rester parmi les siens jusqu’à la dernière seconde possible. Il avait donc nommé Okun comme représentant de la Terre auprès de la Sphère, établissant ainsi, la passerelle entre les deux mondes.
Le bruit du choc thermique des boucliers cessa enfin. Ils avaient atteint le ciel de la planète.
Les arches s'agitèrent alors, à la surprise de tous à bord.
L'immense carlingue opaque se rétracta, révélant de vastes baies vitrées... et la surface.
Comme tout le monde, Daisy s'en approcha immédiatement et lâcha le plus grand « WAOUH ! » de toute sa vie.
Un paysage d'une beauté infinie s'étendait sous ses yeux. La végétation bioluminescente aux teintes pourpres et bleutées était en symbiose parfaite avec de grandes tours blanches cristallines s'achevant en pointe. Des êtres, humains et extraterrestres, se baignaient joyeusement dans les étendues d'eau qui passaient entre, tandis qu'ailleurs, des animaux aux caractéristiques physiques surprenantes, buvaient paisiblement.
L'attention de Daisy fut alors détournée par plusieurs énormes oiseaux volant dans le ciel, aussi gros que des baleines. En regardant mieux, elle vit que ces oiseaux étaient à la fois organiques et synthétiques. Une lueur électrique traversait le long de leur corps et mettait en évidence leurs membres artificiels.
Au-dessus d'eux, les planètes voisines dominaient dans le ciel bleu ceinturé de nuages et éclairé d'un lointain soleil, L’une d’elle comportait un vaste anneau qui parcourait le ciel.
Devant ce spectacle incroyable, Félix haussa les épaules, se détourna de la fenêtre et remit son casque sur les oreilles.
Tout cela ne valait pas un PC gamer.
L'imposante arche présidentielle poursuivit sa descente, en ralentissant de plus en plus.
A ses côtés, les autres arches s'étaient dispersées et se dirigeaient vers de vastes zones dégagées. Dylan posa son aéronef aux coordonnées transmises par la Sphère. Ses amis le rejoignirent quelques secondes plus tard. Il s'extirpa de son engin, retira son casque et prit une grande inspiration. L'air était frais et parfumé d'une fraîche odeur de quelque chose qui rappelait un peu le bois mouillé. Il tourna le regard et vit l'arche présidentielle s'apprêter à atterrir à son tour.
Les milliers de tonnes se posèrent sur le sol blanc artificiel dégagé, puis les moteurs cessèrent de rugir. La rampe d'accès se déploya et chacun s'approcha de la sortie.
Joshua Adams prit un instant pour admirer la vue inédite qui se dévoilait devant lui. Un paysage qui n’aurait pu exister sur Terre.
Puis il s’engagea sur la rampe, sa femme à ses côtés, et tout le monde le suivit, tel Moïse guidant son peuple.
En descendant, le président vit qu'un comité d'accueil les attendait.
Brackish Okun se tenait devant le vaisseau, à côté de la Sphère. Derrière eux, des milliers d'extraterrestres, de toutes formes et espèces, s'étaient rassemblés. Par curiosité, mais aussi par sympathie et reconnaissance. Parmi eux se trouvaient tout autant d'humains arrivés des arches précédentes. Tous se mirent à applaudir et acclamer chaleureusement leurs hôtes et frères.
Quelques mètres derrière le président Adams, Ginger échappa à Samantha et se mit à détaler vers l'avant. La chienne devança tout le monde et partit sur le côté pour renifler une curieuse fleur multicolore... avant de lever la patte arrière dessus, Sous les regards médusés d'Okun, Adams et toutes les autres personnes présentes.
Samantha, plus gênée que jamais, courut le récupérer et s’excusa dans un murmure avant de s’éclipser. Okun se tourna vers la Sphère, espérant qu’elle ne prendrait pas mal ce léger incident diplomatique, mais la boule de métal ne renvoya aucune émotion particulière, comme à son habitude. Il reporta donc son attention sur Adams qui était arrivé devant lui et sortit son plus beau sourire, tout en lui lançant :
— Monsieur le président, bienvenue sur Éden !
Adams lui serra la main.
— Merci, professeur. C'est un monde magnifique.
— Un cadeau de Noël permanent ! Gaïa y a fait un travail extraordinaire !
— Gaïa ?
— Oh... j'ai oublié de le préciser dans mes rapports. C'est assez récent, je dois dire. J'ai baptisé notre hôte, ici présente, du nom qui me semblait le plus approprié. Elle méritait tout de même mieux que « La Sphère » ou « Bouboule » ! Dit-il en regardant Jake qui sourit en baissant la tête.
— La mère de la nouvelle Terre. C'est pertinent, reconnut David.
— N'est-ce pas !? S'exclama Okun.
— Notre planète n'est pas similaire à la Terre et je ne peux en être la mère biologique, fit remarquer Gaïa.
— C’est une façon de parler ! Lui répondit Okun. On en a déjà parlé : Sens propre, sens figuré !
— Oh... Veuillez m'excuser. Je viens d’intégrer la nuance.
— A la bonne heure !
— Et en quoi ce monde diffère-t-il de la Terre ? Demanda David. En dehors de ses caractéristiques visuelles évidentes ?
Il regretta aussitôt d'avoir posé cette question en voyant le regard fou d'Okun s'intensifier.
— En tout ! C'est une planète totalement artificielle et pourtant totalement vivante ! Capable d'accueillir n'importe quelle espèce grâce à sa capacité auto-évolutive qui s'adapte à toute nature anatomique et chimique ! En clair, il n'y a pas une atmosphère, mais une infinité ! Réparties dans des environnements entièrement sécurisés par des champs de force.
— Chaque espèce y retrouve son milieu, en somme.
— Absolument ! Gaïa détermine le mélange gazeux optimal pour chacune, puis isole une partie du monde pour qu’ils puissent y vivre paisiblement. Ils sont bien sûr libres d’aller où bon leur semble ensuite, en portant l’équipement nécessaire pour respirer.
— Et il n'y a pas de surpopulation ?
— C'est là que ça devient encore plus dingue ! Éden est un monde auto-expansif. Il peut s'agrandir et se réaménager, au besoin, pour créer de nouveaux territoires, à l’infini !
— Effectivement, c’est un vrai paradis, dit David, impressionné.
— Tant que notre ennemi commun existera, ce paradis ne durera pas, dit Adams. Même cachés de tous, il viendra forcément un moment où ils nous découvriront et nous enverront toutes leurs forces.
— C'est aussi pour cela que je vous ai tous amenés ici, dit Gaïa. Votre expérience contre les Récolteurs et nos armes améliorées pour les combattre plus efficacement, nous permettront de trouver comment les vaincre définitivement. Mais, pour l'heure, vous devez vous reposer.
— Je ne suis pas fatigué, répondit Adams.
— Vous l'êtes. Peut-être pas physiquement, mais mentalement. Votre capacité de réflexion n'est plus optimale après tout ce que vous avez traversé aujourd'hui. Pour que la bataille à venir soit efficace, avec une probabilité élevée de victoire, nous avons besoin que vous soyez tous reposés. Je dois donc insister.
— Très bien, céda Adams.
— Je vais organiser une cérémonie de recueillement pour tous ceux de votre peuple que vous avez perdus. Je vous informerai lorsqu'elle sera prête.
— Merci. Où devons-nous aller, à présent ?
— Je vais vous guider individuellement, par ondes d'orientation, jusqu'à vos appartements respectifs.
Soudain, David sentit quelque chose de différent en lui, comme une intuition, un sixième sens. Il savait où il devait aller. Tous partagèrent ce sentiment nouveau.
— Fascinant ! Murmura-t-il, impressionné.
Adams emmena sa femme vers une ville, située non loin de l’immense zone d’atterrissage. Les maisons reprenaient le style terrien, en y mélangeant (maladroitement) ses diverses cultures.
Le peuple de l'Arche s’éparpilla progressivement dans la même direction.
— C'est ça alors... bonne nuit à tous ! Enfin, si on peut dire, Conclut Okun.
Assise au sol, à côté de la végétation dans laquelle gambadait Ginger, Sam regardait tout ce monde s'éloigner vers la ville. Elle dit à ses frères et à sa sœur,
— Bon... Eh bien, allons...
Elle s'interrompit brusquement en voyant un petit extraterrestre bleu gélatineux surgir d'un fourré, juste à côté d’elle. D'instinct, elle hurla de peur. Le petit alien sembla hurler également. En tout cas, il s'agita tout autant de terreur qu’elle devant cette réaction inconnue d'une espèce inconnue.
— Pardon ! Je suis désolée ! Tu m'as surprise, je...
L'extraterrestre baragouina quelque chose dans sa langue, mais fut rapidement interrompu par Ginger qui vint le plaquer au sol pour le renifler, puis le lécher.
— Ginger, arrête !
Elle éloigna le chien vigoureusement et se retourna vers le petit individu qui tremblait comme une feuille.
— Oh non ! Pardon, vraiment ! C’est ma chienne, Ginger, elle est joueuse mais inoffensive. Tout va bien. Il n’y a pas à avoir peur, je te le promets.
Elle l’aida à se remettre debout et il se mit, de nouveau, à parler bizarrement.
— Je suis désolée, je ne comprends pas.
— Je peux améliorer ça.
Sam se retourna et vit Gaïa, accompagnée de David et Okun.
Quelques secondes plus tard, elle sentit quelque chose de différent en elle. Exactement la même sensation qu’elle avait ressentie, un instant auparavant, en même temps que tout le monde.
— Allez-vous, humaine ?
Elle comprenait l'extraterrestre.
— Oui ! Oui, je vous comprends !
Le petit être s'agita, de joie cette fois. Ils se comprenaient enfin mutuellement.
— Mais comment faites-vous tout ça ? Demanda David.
— J'intègre vos ondes cérébrales à mon réseau central et traduis en temps réel, pour tous.
— Comme un traducteur Wi-Fi instantané ? Incroyable.
— Et vous n'avez encore rien vu ! Lui lança Okun.
Un peu plus loin, Julius s'extasiait devant les arbres vertigineux et colorés.
Il sursauta en voyant quelque chose émerger de la végétation.
Il s'agissait d'une girafe, bien Terrienne, qui alla manger ce que les arbres avaient à lui offrir.
Julius reprit son calme et redevint pensif.
Ce monde était un exemple d'harmonie parfaite. Peut-être était-ce vraiment là l'Éden ? Pensa le vieil homme. En tout cas, c'en était la représentation la plus proche. Tout le monde pouvait vivre uni et en paix ici. Ce qui était l’intention initiale du Créateur.
Julius aperçut un petit nombre d'extraterrestres venir vers lui, tous différents les uns des autres. Pourtant, il les comprenait.
— Bonjour ! Lança-t-il, amicalement.
L'un des êtres l'approcha. Un grand type filiforme, avec quatre bras et trois yeux globuleux.
— Bon… Jour ! Répondit-il.
Julius sourit. Sa rencontre du troisième type s'était bien mieux déroulée que celle de ses semblables sur Terre !
L'être l'observa sous toutes les coutures. Un détail en particulier retint sa curiosité : Sa kippa.
— Qu'est-ce ?
Julius leva les yeux.
— Oh ! fit-il, avant de la retirer, pour mieux lui montrer. C'est une kippa.
— Ki… ppa ?
— Je la porte quand je parle à mon Dieu et que je le prie.
— Prie ?
Julius joignit ses mains et baissa la tête.
L'alien comprit et l'imita, en prononçant le nom de son propre dieu.
— Oui, c’est ça ! S’exclama Julius, heureux de partager ce moment spirituel.
Ils poursuivirent leur prière, tandis que David arrivait pour retrouver son père et assistait à la scène.
— Le nom change mais le mode d'emploi reste le même, hein papa ?
Julius se tourna vers son fils, plus furieux de sa remarque que content de le voir.
— David ! S’exclama-t-il simplement pour le réprimander, tel l’enfant qu’il n’était plus.
David rit et se joignit à son père pour faire connaissance avec les extraterrestres.
Ils échangèrent tous, longuement, sur bien des choses.
Des humains les rejoignirent un peu plus tard, ayant reconnu le célèbre directeur Levinson au point de lui demander un autographe.
Malheureusement pour eux, il avait oublié son stylo dans son bureau, sur Terre.