Watashi o Oboeteite

Chapitre 8 : Uchū Sutēshon « Heruta »

Par Lessael

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Chapitre 8 - Uchū Sutēshon « Heruta »

(Station spatiale « Herta »)




La Station spatiale Herta était immense.

Ce fut ma première pensée.

La deuxième fut que j’allais me perdre.

La troisième que, finalement, me perdre ici ne me dérangeait peut-être pas tant que ça.

Je restai quelques secondes immobile devant l'épaisse baie vitrée du cargo de transport alors que le navire exécutait sa manœuvre finale d’approche. La station occupait presque tout mon champ de vision, gigantesque complexe orbital suspendu dans l’obscurité insondable du vide. Ses anneaux concentriques, faits d'un métal blanc et brillant, tournaient avec grâce autour d'un noyau central baigné par la lueur dorée des réacteurs à plasma. Tout autour, les étoiles semblaient minuscules, étouffées par la majesté de la structure.

Je connaissais son nom depuis des années. Tout le monde connaissait Herta. Membre n° 83 de la prestigieuse Société des Génies. Collectionneuse compulsive. Chercheuse légendaire. Une femme suffisamment brillante, et puissante, pour transformer une station spatiale entière en un laboratoire titanesque uniquement consacré à ses propres centres d’intérêt.

Une personne parfaitement raisonnable, donc.

Je collai presque mon nez contre la vitre polie, observant les navettes minuscules qui voletaient autour des hangars.

« Impressionnant, hein ? »

Je sursautai violemment, le cœur manquant un battement.

L’un des membres de l’équipage, un mécanicien trapu aux bras tachetés d'huile mécanique et vêtu d'une combinaison d'ingénierie grise, se tenait juste derrière moi, un tasse fumante à la main.

« Vous pourriez prévenir avant d’apparaître dans mon dos », râlai-je en posant une main sur mon coeur.

« Je suis là depuis trente secondes, gamine. »

« Alors vous pourriez prévenir avant de rester trente secondes à respirer derrière moi ! »

Il eut un petit rire rauque, s'appuyant contre la cloison.

« Première fois dans l’espace ? »

Je me redressai aussitôt, lissant ma veste avec une assurance purement feinte.

« Ça se voit tant que ça ? »

Son regard s'attarda sur ma paume qui laissait encore une trace de condensation sur la vitre.

« Absolument pas. On croirait une habituée des voyages intersidéraux. »

Je retirai immédiatement ma main, la dissimulant dans ma poche. Il repartit vers la passerelle en émettant un petit rire moqueur.

Je tournai de nouveau les yeux vers la station lumineuse. Très bien. Peut-être étais-je légèrement impressionnée. J’avais le droit. Quelque trois semaines plus tôt, ma plus grande aventure consistait encore à traverser les ruelles poisseuses de Vespera pour poursuivre un gamin qui avait volé ma valise. Depuis, j’avais découvert que mes souvenirs d’enfance ne correspondaient à aucune archive réelle, j'avais rêvé d’une cité extraterrestre inconnue sous deux lunes, manifesté un pouvoir de rémanence violette que je ne comprenais pas, failli mourir sous les griffes d'une créature de contrebande et senti la présence invisible de quelque chose d’impossible.

J’estimais avoir amplement gagné le droit de regarder une station spatiale avec la bouche légèrement ouverte.

Une lourde vibration parcourut la structure du vaisseau : la manœuvre d'arrimage commençait. Les verrous hydrauliques s'enclenchèrent dans un choc mat qui fit trembler les cloisons.

Je baissai les yeux vers ma valise noire posée contre mes chevilles. Elle était toujours là, fidèle au poste. Vide. Inutile. Mystérieuse. Et, apparemment, totalement indispensable à mon équilibre mental.

« Nous y voilà », murmurai-je pour moi-même.

Pour une raison que je ne parvins pas à analyser, mon cœur accéléra son rythme dans ma poitrine.

La lourde porte de la passerelle d’embarquement s’ouvrit. L'odeur ambiante changea instantanément : fini l'effluve d'huile lourde et de métal chaud du cargo, la station diffusait un air frais, légèrement mentholé, débarrassé de toute poussière.

Je laissai les autres membres de l’équipage sortir avant moi, serrant mon sac en toile sur mon épaule gauche et tenant la poignée de ma valise de la main droite.

Je fis un pas sur la rampe. Puis un autre. Et la semelle de mes bottes toucha enfin le sol blanc et immaculé de la Station spatiale Herta.

Je m’arrêtai net.

C’était idiot. Absolument rien de magique ne s’était produit. Pas de révélation cosmique. Pas de sensation mystérieuse le long de ma colonne. Pas de traînée de lumière violette. Personne ne s’était précipité vers moi à travers le terminal pour m’annoncer que tous les secrets de mon existence perdue étaient rangés dans un tiroir numéroté quelque part au Département des Achats.

J’étais simplement… ailleurs. Pour la toute première fois de ma vie.

Je me retournai une seconde vers la baie d'embarquement. Au-delà du sas du vaisseau, la silhouette terne et grise de Vespera n’était plus visible. Une telle certitude aurait dû me terrifier. Elle ne fit que faire naître un léger sourire au coin de mes lèvres.

« Selyne ? »

Je tournai la tête. Le capitaine du transport, un homme sec aux cheveux grisonnants ajustant ses lunettes optiques, tenait une tablette d'enregistrement.

« C’est moi, capitaine. »

« Votre cargaison est enregistrée et validée par la douane. Vous devez vous présenter sans tarder au personnel de la station pour votre affectation temporaire de fret. »

« D’accord. Où est-ce que je dois aller ? »

Il se lança dans une série d'indications techniques :

« Prenez le couloir transversal B3, tournez à l'intersection du Département de Géométrie, suivez la passerelle de gravitation jusqu'à l'ascenseur principal... »

Je cessai de comprendre la grammaire de ses explications dès le troisième couloir mentionné. Il dut lire la confusion la plus totale sur mes traits.

« Vous trouverez, » lâcha-t-il avec un soupir résigné.

« Votre confiance en mes capacités d'orientation est réellement touchante. »

« Les indications sont affichées sur les panneaux holographiques à chaque intersection, mademoiselle. »

« Ah. »

Je jetai un coup d'œil distrait derrière lui. Un grand panneau lumineux bleu et argent indiquait effectivement plusieurs directions en lettres moulées.

« J’avais parfaitement vu. Je testais vos connaissances. »

Il ne prit même pas la peine de me répondre et retourna à ses formulaires. Je récupérai mes documents d'accréditation et m'éloignai d'un pas rapide avant qu’il ne mette davantage en doute mes capacités intellectuelles.

Je découvris rapidement que la station était encore plus colossale à l’intérieur qu’elle ne le paraissait depuis le hublot du vaisseau.

C'était une véritable cité de verre, de métal précieux et de lumière. Les plafonds s'élevaient à des dizaines de mètres, soutenus par des arches blanches d'une élégance futuriste. Des chercheurs vêtus de longues robes de laboratoire bleues ou dorées circulaient en tous sens. Certains parlaient seuls à haute voix en annotant des écrans holographiques flottants. D’autres couraient presque, des dossiers plein les bras, bousculant au passage des droïdes de maintenance cylindriques qui glissaient sur le sol poli.

Des fragments de conversations que je ne comprenais absolument pas résonnaient de toutes parts, formant un brouhaha savant :

« La fluctuation d'énergie quantique n’est pas cohérente avec les relevés du secteur précédent... »

« Il faut prévenir le Département d’Écologie, la serre trois montre des signes de stress ! »

« Qui a encore déplacé l’échantillon 402 ? »

« Ce n’était pas un échantillon, voyons, c’était une Curiosité de rang B ! »

Je ralentis le pas, mes bottes faisant un bruit mat sur le sol lustré. Une Curiosité. J’avais lu quelques lignes à leur sujet sur les réseaux de Vespera. Des objets cosmiques uniques, étranges, capables de déclencher des phénomènes défiant totalement les lois ordinaires de la physique.

Mon regard descendit involontairement vers la vieille valise noire que je traînais. Non. Inutile d'y penser. Je n’allais certainement pas aborder le premier chercheur venu pour lui demander :

« Bonjour, pourriez-vous examiner ma valise désespérément vide parce que je fais une crise de panique chaque fois que j’essaie de m’en séparer ? »

Il existait probablement de meilleures approches pour faire bonne impression.

Je tournai à gauche sous une voûte lumineuse. Puis à droite le long d'une rangée de bureaux vitrés. Puis encore à droite devant une passerelle suspendue.

Je m’arrêtai net. Je regardai le panneau holographique au-dessus de ma tête. Puis le couloir désert derrière moi. Puis de nouveau le panneau.

« Je suis complètement perdue. »

Onze minutes depuis ma descente du vaisseau. C’était un score presque respectable pour un endroit de cette taille.

Je continuai malgré tout d'avancer, mais le plus troublant était que je n’arrivais pas à détester cette situation. Chaque couloir débouchait sur un spectacle nouveau : ici, un laboratoire baigné de lumière ultraviolette où poussaient des plantes cristallines. Là, une salle de contrôle saturée de terminaux géants. Plus loin, une immense baie vitrée panoramique ouvrant directement sur le vide étoilé.

Je m’arrêtai devant cette dernière. Encore. Toujours.

Les étoiles étaient foncièrement différentes vues d’ici. Sur Vespera, engluées dans la pollution et le smog industriel, elles appartenaient à un ciel inaccessible et lointain. Ici, séparées de moi par une simple paroi de polymère renforcé, j’avais presque l’impression que je pouvais tendre la main et les cueillir.

Un groupe de jeunes chercheurs en tenue d'apparat passa derrière moi sans me prêter attention. Je restai collée devant la vitre.

Soudain, une sensation étrange et fugace me traversa l'esprit. Pas un souvenir précis, non. Plutôt un écho. L'impression d'un déjà-vu troublant. J’avais déjà fait ça.

Je fronçai les sourcils. Une fenêtre immense... des étoiles glissant dans la nuit... une lumière dorée...

Le rêve du train tenta de remonter à la surface de ma mémoire. Je détournai immédiatement les yeux de la baie vitrée, le souffle court.

« Pas maintenant », murmurai-je à voix haute.

« Pardon ? »

Je me retournai d'un bond, la main crispée sur mon sac.

Une jeune femme aux cheveux roses taillés en carré élégant me regardait, un dossier sous le bras. Elle portait une tenue raffinée aux tons mauves et blancs, rehaussée de petites dorures qui indiquaient un rang important.

Je me figeai, rouge de confusion.

« Je... parlais à la fenêtre », lâchai-je.

Très bien. Magnifique première impression sur le personnel de la station.

La jeune femme cligna des yeux, surprise, puis un sourire chaleureux illumina son visage.

« Elle vous a répondu ? »

Je la regardai, jaugeant son expression.

« Pas encore. Mais je sens qu’on crée un lien très profond. »

Son sourire s’élargit franchement. Au moins, elle ne semblait pas avoir l'intention d'appeler immédiatement la sécurité pour m'évacuer. Ou alors elle était simplement dotée d'une politesse à toute épreuve.

« Vous êtes nouvelle ici ? » demanda-t-elle en détaillant ma veste de travail usée, mon sac en toile et la vieille valise noire.

« Qu’est-ce qui m’a trahie ? »

« Vous regardez encore les étoiles avec cet air absorbé. »

Je fronçai les sourcils, intriguée.

« Les gens d'ici arrêtent de les regarder ? »

« Pas vraiment, » répondit-elle gentiment. « Mais ils apprennent rapidement à marcher en même temps pour ne pas heurter les droïdes. »

Je me laissai aller à un court rire. Elle tendit une main fine, ornée d'une bague discrète.

« Asta. »

Je la serrai.

« Selyne. »

Son nom résonna immédiatement dans ma tête. Il me fallut exactement deux secondes pour faire le lien. Puis toute mon assurance s'effondra et je me raidis comme un piquet.

Asta. La chercheuse principale. La responsable exécutive de toute la Station spatiale Herta.

« Attendez. Asta comme... la responsable Asta ? »

« Oui, elle-même », dit-elle avec une simplicité déconcertante.

« Oh. »

Je lâchai sa main comme si je venais de toucher du matériel sous tension.

« J’aurais peut-être dû éviter de commencer notre première interaction en vous révélant que je tiens des monologues face aux fenêtres. »

Elle éclata d'un rire cristallin.

« Ne vous inquiétez pas, Selyne. J’ai entendu bien plus étrange que ça dans ces couloirs. Certains chercheurs débattent quotidiennement avec leurs tasses de café. »

Je jetai un coup d'œil circulaire autour de nous.

« Je veux bien vous croire. »

« Vous cherchez quelque chose en particulier ? » demanda-t-elle.

« Officiellement, le bureau d'affectation du personnel temporaire de fret. Officieusement, ma dignité. Je me suis perdue il y a environ onze minutes. »

« Vous venez du transport de marchandises de Vespera ? »

Je hochai la tête.

« La cargaison de pièces techniques. »

« Alors vous alliez exactement dans la mauvaise direction, » dit-elle en pointant le couloir opposé.

Évidemment.

« De beaucoup ? »

Elle désigna d'un geste gracieux le couloir derrière elle.

« À peu près toute la longueur du secteur Ouest. »

Je fermai les yeux une seconde, poussant un soupir résigné.

« Parfait. »

« Venez, » dit-elle en emboîtant le pas. « Je vais vous accompagner. »

Je la suivis sans hésiter.

« Vous accueillez personnellement tous les manutentionnaires perdus qui débarquent des cargos ? »

« Seulement ceux qui discutent avec l'architecture. »

« Je savais bien que ça finirait par me servir sur mon CV. »

Asta était étonnamment facile à suivre. Pas physiquement, même si ma cicatrice au ventre me rappelait encore à l'ordre si j'accélérais trop, mais sur le plan humain. Je m’étais toujours imaginé la responsable d’une structure aussi gigantesque comme une personne distante, glaciale et intimidante. Asta ne l’était absolument pas. Elle dégageait une bienveillance naturelle qui rendait presque impossible le fait de rester sur ses gardes.

Tout en marchant, elle me montra plusieurs secteurs : les zones de repos lumineuses garnies de plantes exotiques, les terminaux de données en libre accès, et les laboratoires de haute sécurité auxquels je n’avais absolument aucun droit d’accéder. Elle insista d'ailleurs particulièrement sur ce dernier point avec un sourire poli.

« Et là-bas, derrière ces portes blindées, se trouvent certaines zones de stockage des Curiosités », expliqua-t-elle en désignant un couloir gardé par des barrières d'énergie.

Je ralentis le pas, captivée.

« Les vraies Curiosités ? »

Asta me jeta un coup d'œil amusé par-dessus son épaule.

« Vous semblez déçue que je ne vous propose pas une visite guidée. »

« Je viens d’une planète commerciale assez sordide. Notre idée d’une Curiosité, c’était généralement un client qui payait sa facture sans négocier. »

Elle rit de bon cœur.

« Vous aurez probablement l’occasion d’en entendre parler pendant votre séjour. »

« Entendre seulement ? »

« Selyne », fit-elle d'un ton faussement sévère.

« J’avais parfaitement compris. »

Nous reprîmes notre marche. Je jetai malgré moi un dernier regard vers les portes scellées. Des objets impossibles. Des phénomènes inexplicables. Des érudits capables d'analyser ce que la science classique ne comprenait pas. Une idée folle commença à germer dans mon esprit. Je pourrais demander de l’aide ici. Pas tout de suite. Pas à n’importe quel chercheur. Mais peut-être…

Mes doigts frôlèrent le tissu de ma veste, là où mon carnet était soigneusement dissimulé. Le plan de la cité de pierre blanche y était toujours. Et si quelqu’un dans cette station était capable d'identifier le symbole au cercle traversé de trois lignes ? Ou la langue étrange que ma main avait tracée ?

Mon cœur accéléra. Pour la première fois de ma vie, mes questions n’étaient plus condamnées à butter contre le silence des archives médiocres de Vespera.

« Tout va bien ? » demanda Asta en s'arrêtant.

Je relevai rapidement les yeux vers elle.

« Oui. Très bien. »

J'hésitai un court instant.

« Dites-moi… il y a beaucoup d’archives accessibles ici ? »

Elle eut un petit rire étouffé.

« Beaucoup est un mot nettement insuffisant. Nous possédons l'une des plus grandes banques de données de ce secteur de la galaxie. »

Un vrai sourire éclaira mon visage.

« Excellente nouvelle. »

« Vous cherchez quelque chose en particulier ? une personne ? un événement ? »

La question me prit totalement de court. Je pouvais lui en parler. Une partie de moi brûlait de lui montrer le dessin. Mais je connaissais Asta depuis exactement quinze minutes. Et s'il y avait une chose que Vespera m'avait enseignée, c'était de conserver un minimum d’instinct de conservation.

« Pas encore, » dis-je doucement.

Ce n’était pas tout à fait un mensonge. Je ne savais même pas ce que je cherchais exactement. Asta n’insista pas, devinant la frontière que je venais de poser, et je lui en fus profondément reconnaissante.

Mon affectation temporaire se révéla beaucoup moins spectaculaire que l'architecture du reste de la station.

Inventaire du matériel de maintenance. Contrôle des conteneurs de pièces détachées. Enregistrement informatique des bordereaux de livraison. Exactement ce qu'Orven m’avait promis. Et cela me convenait parfaitement : après ces dernières semaines de folie, j’avais désespérément besoin d’une routine banale pour ancrer mes pieds sur terre.

Le chef de secteur du Département d'Approvisionnement, un homme mûr au visage sévère, consulta mes documents administratifs d'un œil critique.

« Vous avez travaillé plusieurs années dans la gestion de fret ? »

« Quatre ans sur Vespera, monsieur. »

« À dix-sept ans ? »

« J’ai commencé jeune. Le travail ne manque pas là-bas. »

Il m'observa un instant par-dessus ses lunettes, puis nota quelque chose sur son terminal.

« Et vous êtes médicalement apte au travail physique ? »

Je résistai à l’envie d'ajuster ma veste pour masquer mon bandage au ventre.

« Oui. Parfaitement apte. »

Techniquement, le médecin de l'hôpital avait utilisé une formule légèrement plus nuancée.

« Pas de charges lourdes de plus de vingt kilos pendant encore quelques semaines », ajoutai-je pour être honnête.

« Ce ne sera pas nécessaire, le travail est entièrement automatisé par les chariots. »

Parfait. J’allais pouvoir éviter d’avoir à expliquer la présence d'une cicatrice de coup de griffe sur mon flanc.

On me remit une carte d'accès temporaire en verre synthétique, un logement de fonction et mon emploi du temps pour les jours à venir. Je fixai la carte imprimée :

SELYNE AFFECTATION : FRET TEMPORAIRE - SECTEUR EST

Pas de nom de famille. Comme toujours. J’avais longtemps trouvé cela banal, sur Vespera, des milliers de personnes n'utilisaient qu'un seul nom. Mais depuis mes découvertes administratives, la moindre omission me paraissait suspecte.

Je rangeai la carte dans ma poche.

« Votre contrat initial est de trois semaines, » précisa le chef de secteur. « Une prolongation pourra être envisagée selon la qualité de votre travail et nos besoins. »

Trois semaines. J’étais là pour trois semaines. C’était la durée idéale : suffisamment longtemps pour fouiller dans les archives publiques de la station, pas assez pour m’attacher à cet endroit.

Ma chambre de fonction était petite, mais d'une propreté étincelante qui me changea du studio défraîchi de Vespera. Et surtout, elle possédait une baie vitrée donnant directement sur l'espace.

Je laissai tomber mon sac en toile sur le lit étroit. Ma valise noire trouva naturellement sa place contre la cloison, près de la porte.

Je fis lentement le tour de mon nouvel environnement : un lit pliable, un bureau épuré garni d'un terminal de données, des rangements intégrés dans le mur et une petite cabine de douche fonctionnelle. Rien de luxueux, mais tout était neuf, propre, fonctionnel.

Un sourire m'échappa. C’était la première chambre que j’occupais ailleurs que sur mon caillou natal.

Je m’approchai de la vitre. Les étoiles scintillaient dans le noir infini. Je ne pensais pas pouvoir un jour me lasser d'un tel spectacle.

Mon communicateur vibra sur mon poignet. Un message texte.

Orven demandait déjà si je m'étais fait dévorer par les érudits de la station.

Un sourire aux lèvres, je le rassurai rapidement : j'étais bien arrivée, intacte. Sa question suivante ne se fit pas attendre : il voulait savoir à quoi ressemblait ce monde d'en haut.

« C’est immense, » lui répondis-je. « Et d'une propreté effrayante. »

« Information capitale, » rétorqua-t-il aussitôt. « Tu t'es déjà perdue ? »

Je grimaçai devant l'appareil. Onze minutes. Il m'avait fallu exactement onze minutes pour m'égarer dans les couloirs. Sa moquerie affectueuse ne tarda pas : il me connaissait trop bien.

Je riais encore toute seule dans ma chambre quand un nouveau message s'afficha, plus sobre, presque hésitant :

« Ça va ? Vraiment ? »

Je tournai les yeux vers la fenêtre, laissant mon regard se perdre parmi les milliers de soleils suspendus dans le vide. La certitude m'envahit.

« Oui, Orven, » tapai-je doucement. « Vraiment. Ça va. »

Il lui fallut quelques secondes pour composer sa dernière ligne, emprunte de cette pudeur qu'il cachait toujours derrière ses grognements :

« Alors profite. Et ne casse rien. »

Je posai le communicateur sur le plateau du bureau. Puis, je sortis mon carnet de ma veste. Je l’ouvris aux pages centrales.

Le plan de la cité de pierre blanche m'apparut sous la lumière tamisée de la pièce. Les deux lunes. L’arbre aux feuilles d'argent. Le canal sombre. Le symbole au cercle et aux trois lignes. Je tournai la page : les notes sur la Rémanence. La phrase : Je me souviens.

Je passai lentement un doigt sur les mots ancrés dans le papier. Tout m’avait suivie jusqu’ici. Évidemment. Quitter Vespera n’avait pas magiquement fait disparaître mes interrogations. Mais quelque chose de fondamental avait changé : ici, au cœur de cette station d'érudits, je possédais enfin les moyens de chercher des réponses.

Je refermai le carnet et le glissai dans le tiroir du bureau. Demain. Je commencerais mes recherches demain. Pour ce soir, je voulais simplement être une fille de dix-sept ans qui venait de réaliser son rêve le plus cher : quitter sa planète d'origine.

Je quittai ma chambre une heure plus tard pour aller explorer le secteur résidentiel. Je retrouvai Asta un peu plus loin, au détour d'un couloir panoramique. Ou plutôt, c'est elle qui me repéra. J’étais une fois de plus plantée devant une baie vitrée géante.

« Vous savez qu’il y en a une identique dans votre cabine ? » dit sa voix douce derrière moi.

Je tournai la tête avec un sourire coupable.

« Celle-ci est trois fois plus grande. »

« Argument parfaitement recevable », concéda-t-elle en venant se placer à mes côtés.

Nous restâmes silencieuses un moment, contemplant le balancement lent de la station dans le vide.

« Première journée réussie ? » demanda-t-elle.

« Je n’ai absolument rien cassé. »

« C’est déjà un excellent début pour un premier jour. »

« Et j’ai réussi à retrouver ma chambre deux fois de suite sans l'aide d'un droïde d'orientation. »

« Impressionnant. »

« Merci. Je vise la médaille d'or demain. »

Je souris, puis mon regard se fixa sur le reflet des néons de la station dans la vitre.

« C’est étrange », murmurai-je.

« Quoi donc ? »

Je cherchai mes mots, essayant de traduire la pensée qui me trottait dans la tête depuis mon arrivée.

« Sur Vespera, j’avais toujours la sensation désagréable d’être en salle d'attente. Les vaisseaux arrivaient. Les passagers descendaient. D'autres montaient et repartaient. Et moi, je restais plantée sur le quai à regarder les traînées de fumée. »

Je fixai les étoiles.

« Je pensais que faire le grand saut et partir pour de vrai serait terrifiant. »

« Et ça ne l’est pas ? »

Je réfléchis sincèrement.

« Si. Un peu. Mais... dans le bon sens. Comme quand on saute dans le vide en sachant qu'on sait nager. »

Asta hocha doucement la tête, son regard bleu empreint d'une grande compréhension.

« La station accueille des milliers de personnes venues des quatre coins de la galaxie, Selyne. Certaines ne font que passer quelques jours. D’autres finissent par y poser leurs bagages pour des années. »

« Trois semaines pour moi », rappelai-je.

« Pour l’instant », dit-elle avec un clin d'œil.

Je me tournai vers elle, faussement indignée.

« Vous essayez déjà de recruter une manutentionnaire qui s'est perdue au bout de onze minutes ? »

« Je recrute quelqu'un qui a su retrouver son chemin toute seule », rectifia-t-elle doucement.

La phrase était simple, anodine. Pourtant, elle me frappa avec une force singulière. Vous vous êtes retrouvée.

Je détournai les yeux vers l'espace profond. Si seulement c'était aussi simple.

« Peut-être », murmurai-je.

Asta finit par me saluer gentiment pour retourner à ses obligations de responsable. Je restai seule devant l'immensité nocturne, posant ma paume contre la vitre froide.

Et pour la toute première fois depuis mon départ du quai, je pensai à Vespera. À mon studio exigu. À la boutique d'Orven. Aux ruelles gorgées de pluie que je connaissais par cœur. À Orven lui-même. Il me manquait déjà, c'était une évidence. Mais la planète elle-même…

Non. Rien. Aucun regret. Aucune nostalgie. Je ne voulais pas y retourner.

Cette constatation aurait dû me faire culpabiliser. Elle me libéra au contraire d'un poids immense.

Je regardai autour de moi. Des chercheurs discutaient en marchant, un androïde de livraison frôlait le sol dans un petit bzz régulier, deux techniciens riaient plus loin près d'une fontaine d'eau. C’était vivant, lumineux, vaste.

J'avais passé ma vie entière à chercher un endroit où poser mes racines. Une quête vaine sur Vespera. Pourtant, il aura suffi de quelques heures dans ce dédale de métal suspendu parmi les étoiles pour qu'une pensée insensée s'impose à moi.

Un foyer n'était peut-être ni le sol qui nous avait vus naître, ni la terre où nous avions grandi. C'était peut-être simplement le lieu où l'on décidait d'imposer un répit à ses pas, de poser sa valise et de rester.

Un sourire m'échappa. Trois semaines. Ne commence pas à devenir sentimentale, Selyne.

Je repris le chemin de ma cabine. Cette fois, je ne me perdis pas une seule fois.

Lorsque j’ouvris la porte de mon logement, mon regard se posa immédiatement sur la valise noire calée contre la cloison. Elle était exactement là où je l’avais laissée.

Je m’arrêtai sur le seuil. Une pensée curieuse me traversa : depuis aussi longtemps que ma mémoire remontait, cette valise avait toujours été prête pour le départ. Jamais rangée au fond d'un placard, jamais abandonnée. Toujours là, à portée de main. Comme si une partie inconsciente de moi-même avait toujours su que Vespera ne serait qu'une escale temporaire.

Je m’approchai et posai les doigts sur la poignée usée.

« Ne commence pas à prendre ça pour une victoire définitive, » dis-je à voix haute à l'objet inanimé. « On n’est pas encore tirées d'affaire. »

Je me redressai, balayant ma nouvelle chambre du regard : le bureau avec son terminal, le lit propre, la fenêtre ouvrant sur le vide constellé.

« Enfin... »

Un sourire confiant s'imposa sur mes lèvres.

« On verra bien. »

Je laissai la valise là, bien en évidence.

Pour la première fois depuis des mois, ni le train spatial filant sur ses rails invisibles ni la cité de pierre blanche engloutie par le néant ne vinrent hanter mes songes. Je sombrai dans un sommeil lourd et réparateur, déserté par les cauchemars.

Lorsque j’ouvris les yeux le lendemain, baignée par la clarté artificielle de la station, le décor me parut un instant étranger. Pourtant, aucune crainte ne vint troubler mon réveil.

Je contemplai les étoiles à travers ma baie vitrée, puis je me levai.

J’étais sur la Station spatiale Herta. Et pour la première fois de ma vie, me réveiller dans un endroit inconnu ne me donna pas la moindre envie de chercher le chemin du retour.





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