(Le départ)
Je sortis de l’hôpital neuf jours après avoir failli mourir.
Neuf jours. J’avais compté.
Les trois premiers, parce que je n’avais pratiquement rien d’autre à faire que de fixer le plafond jauni et écouter le ronronnement régulier des moniteurs cardiaques. Les quatre suivants, parce que l’ennui avait commencé à sérieusement attaquer ma santé mentale au milieu de ces murs qui me rappelaient de manière beaucoup trop dérangeante le néant de mes rêves. Et les deux derniers, parce qu’un médecin particulièrement sadique, un homme trapu aux lunettes grossissantes qui sentait l'antiseptique bon marché, avait estimé que presque mourir n’était pas une raison suffisante pour me laisser sortir avant qu’il soit certain que mes organes resteraient gentiment à l’intérieur de mon corps.
Ses mots. Pas les miens.
Enfin, presque.
« Vous avez perdu énormément de sang, mademoiselle. »
« Je sais, docteur. »
« Votre plaie à l'abdomen était d'une profondeur effrayante. »
« Je sais. »
« Vous avez eu une chance exceptionnelle de survivre. »
Celle-là, je commençais vraiment à la détester.
Je n’avais pas eu de chance. Quelque chose s’était passé dans la pénombre de cet entrepôt. Quelque chose que la médecine de Vespera ne pouvait pas expliquer avec ses scanners usés et ses bandages synthétiques. Mon état s’était stabilisé alors que je n’aurais, d'après leurs courbes statistiques, pas dû survivre assez longtemps pour atteindre la baie d'urgence.
Et moi… j’avais senti cette présence. Une chaleur diffuse, une ombre bienveillante qui avait glissé sur ma peau au moment où tout s'éteignait. Je me souvenais.
Je n’en avais parlé à personne. Comment aurais-je pu ?
Bonjour, j’ai dix-sept ans, mes souvenirs d’enfance semblent être des faux grossiers, je cartographie au réveil des villes extraterrestres inconnues à deux lunes, je me bats comme un soldat d'élite sans savoir où je l’ai appris, mes coups de poing frappent en écho deux fois et une présence invisible m’a probablement empêchée de me vider de mon sang sur le béton.
J’aurais été ravie de voir la tête du médecin avant qu'il ne me sédate définitivement.
Alors je m’étais tue. J’avais attendu en observant la pluie couler le long de la double vitre. J’avais récupéré.
Et neuf jours plus tard, je franchis enfin les portes automatiques de l'établissement hospitalier du secteur Est.
Ma valise noire dans ma main. Mon carnet sous le bras. Et la sensation particulièrement étrange que Vespera n’avait plus tout à fait le même visage.
Je m’arrêtai sur le trottoir métallique de la passerelle supérieure.
L'air frais de la ville me fouetta le visage, saturé par la fumée des tuyaux d'échappement et l'odeur de nourriture frite qui remontait des niveaux inférieurs. Des navettes lourdes passaient au-dessus de moi dans un vrombissement grave. Les panneaux publicitaires géants clignotaient en magenta et orange, vantant des crédits de voyage ou des boissons vitaminées. Des voyageurs marchaient trop vite, leurs valises roulant sur les grilles métalliques. Un marchand d'épices criait après un client à quelques mètres.
Rien n’avait changé. Le monde continuait de tourner avec son indifférence habituelle.
Moi, si.
Je posai machinalement une main contre mon ventre, sous ma veste trop grande. La cicatrice tirait encore, une ligne rouge et violacée qui me rappelait que ma chair était mortelle. Le médecin m’avait formellement interdit de porter des charges lourdes pendant trois semaines. J’avais décidé que la valise ne comptait pas dans l'équation.
Elle était vide. Pour une fois, son inutilité avait un avantage pratique.
« Tu comptes rester plantée là jusqu’à demain à bloquer le passage ? »
Je me figeai. Cette voix rauque, légèrement éraillée par la poussière des quais et les cigarettes synthétiques...
Je tournai lentement la tête.
Orven se tenait quelques mètres plus loin, adossé contre un pylône de soutien. Ses bras massifs étaient croisés sur son buste, et il portait sa veste de travail habituelle, celle en cuir usé dont les manches étaient perpétuellement retroussées jusqu’aux coudes. Il avait l'air fatigué, les yeux cernés, et ses cheveux gris formaient un désordre mémorable, ce qui signifiait qu’il avait probablement essayé de les coiffer une seconde avant d’abandonner par exaspération.
Un léger sourire étira mes lèvres.
« Bonjour à toi aussi, patron. »
« Ne change pas de sujet, » grommela-t-il en s'avançant.
« Quel sujet ? »
« Celui où tu as failli crever dans un dépôt de fret pendant que j’avais le dos tourné ! »
Mon sourire diminua légèrement.
Orven réduisit l'espace entre nous. Je m’attendais à une remontrance cinglante, une insulte bien sentie sur mon imprudence. À la place, ses grands bras m'entourèrent et il m’attira brutalement contre sa veste qui sentait l'huile de moteur et le tabac froid.
« Aïe ! »
Il me relâcha immédiatement, les mains levées en l'air.
« Merde. Désolé, Selyne. Les points ? »
Je portai une main à mon flanc, grimaçant à travers mes dents.
« Le médecin avait justement oublié de tester la résistance de mes sutures aux embrassades de masse. »
« Tu peux être sérieuse cinq secondes dans ta vie ? »
Je relevai les yeux vers lui. Orven ne souriait pas du tout. Sa mâchoire était crispée, ses yeux sombres ancrés dans les miens. Ça, c’était inquiétant. Orven trouvait toujours le moyen de sortir une ironie mordante. Même lorsqu’une cargaison entière arrivait avec douze heures de retard du secteur Sud. Même lorsqu’un client mécontent menaçait d'appeler la sécurité du port. Même lorsque je cassais du matériel coûteux.
Mais là… il avait peur. Ou plutôt, l'écho de la terreur qu'il avait ressentie tenait encore son visage marqué par les années.
Je baissai légèrement le regard, soudain honteuse de mon insolence.
« Je vais bien, Orven. Vraiment. »
« On m’a dit que tu allais y passer sur le brancard, Selyne, » dit-il d'une voix plus basse, presque enrouée.
La phrase me coupa immédiatement toute envie de plaisanter. Je restai silencieuse, le vent de la passerelle soulevant mes cheveux violets.
Orven passa une main lourde sur son visage fatigué.
« J’étais au quai quatre quand le signal d'urgence du secteur sept a éclaté. Le temps que je repasse les barrages de sécurité, l'équipe médicale t’avait déjà embarquée dans une navette d'urgence. Le sol de l'allée était couvert de sang. Personne ne savait ce qui s’était passé. Et puis un type de la garde m’a dit que la plaie était si profonde que... »
Il s’interrompit, détournant le regard vers les structures métalliques du port spatial.
Je n’avais jamais vraiment pensé à ça. À ce que les autres avaient vécu pendant que j’étais emprisonnée dans mes visions et mes délires de douleur. Je connaissais Orven depuis des années. Il avait été mon patron, l'homme bourru qui m'avait tendu un chiffon et une caisse de batteries en me disant de me rendre utile, avant de devenir mon ancrage. Mon ami. Mon seul repère. Avec lui, la frontière entre l'employeur et la famille avait toujours été floue.
C’était Orven qui m’avait embauchée alors que je n'étais qu'une gamine avec des papiers administratifs troués. Orven qui avait fermé les yeux sur mes absences et mes obsessions pour les étoiles. Orven qui m’avait appris à repérer les filous du port. Orven qui glissait de petits suppléments sur mes fiches de paie lorsque les fins de mois devenaient intenables.
Il était l'incarnation de Vespera. De tout ce que je connaissais. Et j’avais failli disparaître dans un coin sombre sans même lui dire au revoir.
« Je suis désolée, murmurai-je. »
Il posa son regard lourd sur moi.
« Ne recommence jamais ça.
« Je vais essayer de ne plus me faire éventrer par de la faune sauvage de contrebande. »
« Selyne. »
« Promis. »
Il secoua la tête, poussant un soupir qui fit lever les épaules de sa combinaison. Puis ses yeux descendirent vers l'objet noir que je tenais fermement à ma droite.
« Tu l’as amenée à l’hôpital ? »
« Techniquement, c’est elle qui m’y a accompagnée dans l'ambulance. »
« Évidemment. »
Il tendit sa grande main calleuse.
« Donne. Je vais la porter. »
D'un réflexe foudroyant, je tirai la valise en arrière, la calant contre ma jambe. Orven me fixa, un sourcil gris relevé. Je me figeai, le cœur battant. Même avec lui. Même diminuée, mon corps avait réagi de manière défensive, viscérale, avant que ma raison n'intervienne.
« Je peux la porter, » dis-je un peu trop vite.
« Tu viens de sortir de réanimation, gamine. »
« Elle est vide, Orven. Elle ne pèse rien. »
« Ça ne répond absolument pas à la question de savoir pourquoi tu te promènes toujours avec ce vieux truc. »
« C’est compliqué. »
« C’est un contenant vide. Qu'est-ce qu'il y a de compliqué là-dedans ? »
« Tu vois ? » dis-je avec un demi-sourire crispé. Compliqué. »
Cette fois, un pli de dérision réapparut au coin de ses yeux. Enfin.
« Viens, » dit-il en faisant demi-tour.
« Où ça ? »
« Manger. »
« Orven… j'ai des affaires à ranger »
« Tu as neuf jours de retard sur ton déjeuner avec moi. Et c'est moi qui paye. »
« Je ne me souvenais pas qu’on avait prévu un déjeuner avant que je me fasse attaquer. »
« Moi, si. »
Mon sourire s'éteignit une fraction de seconde. Je me souviens. La formule résonnait bizarrement dans mon esprit depuis mon réveil. Mais Orven ne remarqua rien. Il s'élançait déjà d'un pas lourd dans la foule de la passerelle. Je lui emboîtai le pas.
Nous allâmes dans notre cantine habituelle, un petit bouge encastré sous les fondations de la passerelle Est, où les vibrations des moteurs faisaient trembler le néon du plafond.
« Cantine » était un terme généreux. L'endroit comptait six tables en plastique poisseux, une baie vitrée couverte de gras donnant sur les docks de chargement, et une machine à jus synthétique qui marchait une fois sur trois.
Le propriétaire, un Krillien à quatre yeux qui lavait ses verres avec un chiffon douteux, salua Orven d'un signe de tête sans même lui demander sa commande.
C’était notre endroit.
Je m’installai sur la banquette en similicuir craquelé près de la fenêtre. Ma valise noire resta calée entre mes chevilles, invisible sous la table.
Orven s’assit en face, occupant la moitié de l'espace avec ses épaules larges.
« Alors ? » dit-il, les bras posés sur la table.
« Alors quoi ? »
« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »
Je fronçai les sourcils, observant le liquide ambré que le patron venait de poser devant moi.
« Me remettre. Finir de cicatriser. »
« Et ensuite ? »
Je me tournai vers la vitre.
Au loin, à travers la brume industrielle de Vespera, un cargo de classe III s'arrachait lentement du sol dans une gerbe d'étincelles orange.
« Revenir travailler au magasin, » dis-je simplement. Ranger les filtres. Compter tes batteries. »
« Non. »
Je pivotai la tête vers lui, surprise.
« Pardon ? »
« Tu ne reviendras pas travailler au magasin, Selyne. »
Je le fixai, créant un silence pesant entre nous.
« Tu me vires ? »
« Oui. »
« Orven ! »
Son visage dur se décomposa d'un coup et il éclata d'un grand rire rauque qui fit se retourner deux marins de l'autre côté de la salle.
« J’aurais dû prendre une photo de ta tête ! »
« Je viens de passer neuf jours à me faire recoudre le bide et tu me vires pour le plaisir de faire une blague lourde ? »
« Elle était excellente, avoue. »
« Je te déteste profondément. »
« Non, tu m'adores. C'est pour ça que tu ne me frappes pas avec ton tube de fer. »
Malheureusement, il avait raison. Je me laissai aller contre le dossier de la banquette, croisant les bras.
« Alors pourquoi tu me dis que je ne reviens pas ? Si tu ne me vires pas, j'ai besoin de crédits pour payer mon studio. »
L'expression d'Orven redevint sérieuse, presque grave. Il fouilla dans sa veste épaisse, en sortit une tablette de données au boîtier renforcé et la posa doucement sur la table, entre nos deux verres.
« Parce que j’ai quelque chose pour toi. »
Je louchai sur le boîtier métallique.
« Si c’est la facture de mes soins à l'hôpital, je préfère retourner m'allonger sur les rails du port spatial. »
« Lis. »
Je soupirai, attrapai la tablette et fis glisser mon pouce pour activer l'écran holographique.
Un document officiel de transport interplanétaire s'afficha en lettres bleues. Je parcourus rapidement les premières lignes de présentation, puis mon regard se figea sur un nom. Je recommençai la lecture. Plus lentement.
STATION SPATIALE HERTA - MISSION DE FRET ET D'INVENTAIRE MATÉRIEL
La Station spatiale Herta.
Je connaissais ce nom. Tout le monde dans cette partie de la galaxie connaissait ce nom.
Une mégastructure scientifique en orbite, un complexe de recherche appartenant à Herta, l'une des figures les plus éminentes de la Société des Génies.
Un endroit où se croisaient érudits, artefacts impossibles, Curiosités venues de mondes oubliés et technologies d'avant-garde. Un endroit qui n'avait absolument rien à voir avec les décharges de pièces usées de Vespera.
Je relevai des yeux ahuris vers Orven.
« Pourquoi tu me montres ça ? »
« Un transporteur privé avec lequel je traite depuis dix ans doit livrer une commande de composants stabilisateurs à la station, » dit-il calmement en buvant une gorgée de son verre. « Ils partent du quai principal. »
Je baissai de nouveau les yeux vers l'écran.
« Et alors ? »
« Ils cherchent du personnel temporaire pour accompagner la cargaison. Réception, vérification des bordereaux, manutention légère à l’arrivée sur la station. Rien de glorieux, c'est du travail de quai. Mais c'est payé. »
Mon cœur fit un bond bizarre dans ma poitrine, ratant un battement.
« Combien de temps ? »
« Le trajet prend cinq jours par les voies secondaires. Le contrat prévoit trois semaines sur place, le temps que la station valide l'inventaire. Si tu te débrouilles bien, ils prolongent parfois les contrats d'assistants techniques. »
Je ne répondis rien, mes yeux rivés sur les identifiants du vol. Orven se pencha légèrement par-dessus la table, baissant la voix.
« Logement en cabine de fret garanti, nourriture prise en charge, et le pass d'accès temporaire à la station est inclus dans le package. »
Je relevai la tête, le fixant dans les yeux.
« Pourquoi moi, Orven ? Ce genre de contrat d'embarquement s'arrache au marché noir pour deux mille crédits. »
« Parce que tu sais travailler, gamine, » dit-il simplement.
Je lui lançai un regard noir.
« Sérieusement. Ne me fais pas le coup de la charité. »
Il soupira, s'appuyant contre le dossier.
« Parce que tu sais travailler, » répéta-t-il avec insistance. « Parce que tu connais les logiciels d’inventaire du port mieux que les types qui les ont programmés. Parce que tu es insupportable, têtu, mais fondamentalement compétente. Et parce que le capitaine du cargo me devait un service monumental depuis l'affaire du moteur d'Arcturus. »
Je baissai les yeux vers la tablette. Le logo de la Station Herta scintillait doucement sur le verre.
« Tu as déjà donné mon nom au capitaine. »
« Oui. »
« Sans même me demander mon avis. »
« Oui. »
« Tu es vraiment un patron tyrannique. »
« Plus pour très longtemps, j’espère, » murmura-t-il.
Cette phrase, dite presque sans timbre, me fit lever la tête. Orven ne me regardait plus : ses yeux sombres fixaient la baie vitrée, observant les balises lumineuses du port qui s'allumaient une à une dans le crépuscule de Vespera.
« Ça fait quatre ans que je t'observe, Selyne. Quatre ans que je te vois monter sur le toit du magasin pendant tes pauses pour regarder les vaisseaux décoller. »
Je ne dis rien, les doigts serrés sur le bord de la tablette.
« Tu économises chaque crédit. Tu poses des questions à tous les marins de passage. Tu récupères des cartes stellaires périmées dont tu connais les routes par cœur. Et chaque fois qu’un appareil s'arrache à cette maudite gravité, tu fais cette tête. »
« Quelle tête ? » dis-je d'une voix basse.
« Celle de quelqu’un qui sait pertinemment qu’il devrait être à bord. Celle de quelqu'un qui étouffe ici. »
Je détestais quand il lisait en moi comme dans un livre ouvert. C'était agaçant. C'était effrayant. Je fixai les lettres lumineuses sur l'écran.
« Je ne sais pas, Orven... Je viens de sortir de l’hôpital. Je suis encore fragile. »
« Le départ est fixé dans onze jours. »
Onze jours.
« Et si mes cicatrices ne sont pas refermées ? » dis-je, cherchant une porte de sortie.
« Alors tu restes ici et tu continues de supporter ma tête au magasin. »
Je hochai lentement la tête. Une excuse parfaite. Une porte de secours raisonnable.
Puis Orven fixa ses yeux dans les miens et ajouta doucement :
« Mais si tu es remise... quelle excuse tu vas te trouver cette fois, Selyne ? »
Je relevai les yeux vers lui. Vieux salaud. Il savait. Un fin sourire étira ses lèvres grises.
« Réfléchis-y. La tablette est à toi. »
Je n’avais pas besoin de réfléchir. C’était bien ça le pire. J’avais passé des années à rêver de monter dans une navette, de traverser l'atmosphère et de voir Vespera devenir une bille insignifiante dans le vide.
Mais rêver depuis le sol était facile. Ça ne coûtait rien.
Partir, pour de vrai, signifiait fermer la porte derrière soi. Abandonner le petit studio de dix mètres carrés avec sa fissure au plafond. Mon travail routinier. Orven. Mes habitudes. Ce quartier sale mais familier. Même si je n’avais jamais réussi à ressentir Vespera comme chez moi, cette planète était le seul endroit dont ma mémoire consciente possédait une trace.
Et puis, il y avait toutes ces questions qui me brûlaient l'esprit. Mon passé introuvable. L’orphelinat qui n'existait pas. La cité de pierre blanche sous deux lunes. La rémanence de mes coups. La voix qui m'avait appelée. Ma valise noire.
Je regardai le nom gravé sur l'écran : Station Spatiale Herta. Une station entière dédiée à la connaissance, à l'archivage, aux mystères de l'univers. Des banques de données infiniment plus vastes que tout ce que les terminaux de Vespera me permettraient jamais de consulter. Si des réponses existaient quelque part sur ce que j'étais... elles avaient plus de chances de se trouver là-haut que dans ce bas-fond industriel.
Orven ne m'en demanda pas plus. Il finit son verre en silence, observant la pluie qui recommençait à frapper la vitre. Pour une fois, il savait exactement quand se taire.
Onze jours passèrent à une vitesse terrifiante. Mon corps guérit. Pas complètement, la cicatrice restait sensible et une douleur sourde m'éveillait parfois la nuit, mais suffisamment pour que le médecin signe mon bon de décollage, m'ordonnant de ne pas me reprendre une griffure de deux mètres. J'avais promis de faire de mon mieux. J’avais rendu les clés de mon studio. Vendu mon peu de mobilier au propriétaire pour trois sous. Réglé mes dernières dettes.
Après dix-sept années passées sur Vespera, toute mon existence se résumait désormais à deux tenues de rechange, ma veste de travail, mon carnet de notes dissimulé contre ma poitrine... et une valise noire qui ne contenait absolument rien.
J’avais essayé de remplir la valise. Vraiment. J'avais tenté d'y glisser mes vêtements, mes affaires. Mais chaque fois que j'ouvrais le couvercle et que je posais un objet sur le tissu noir intérieur, une nausée physique, un rejet viscéral m'envahissait. Mon corps refusait.
Alors j'avais cédé : mes affaires voyageraient dans un sac en toile usé jeté sur mon épaule. La vieille valise resterait vide. C'était totalement absurde, mais c'était ainsi.
Le matin du grand départ, le ciel de Vespera était d'un gris d'acier, balayé par un vent frais. Orven m’attendait au pied de la rampe d'accès du quai neuf, les mains enfoncées dans sa veste.
« Tu es en retard, gamine. »
Je jetai un coup d'œil à mon communicateur.
« J’ai exactement huit minutes d’avance sur l'embarquement. »
« Pour quelqu’un qui répète depuis des années qu'elle veut fuir ce caillou, je m’attendais à ce que tu dormes sur le béton devant la grille. »
« J’y ai sérieusement pensé. »
Il s'avança et me prit le sac en toile des mains avec une autorité naturelle. Cette fois, je le laissai faire. Mais ma main droite resta solidement arrimée à la poignée de la valise noire.
Jamais la valise.
Nous marchâmes en silence le long de la passerelle d'embarquement. Je connaissais cet endroit par cœur pour y avoir nettoyé des caisses des dizaines de fois. Mais aujourd'hui, le panneau d'affichage au-dessus de la porte scellée indiquait notre destination :
VOL CARGO 882 - DESTINATION : STATION SPATIALE HERTA
Je m’arrêtai net devant le sas métallique. C’était réel. Ce n'était plus un rêve nocturne. Je partais. Orven s’arrêta à côté de moi, son gabarit massif me protégeant du vent.
« Tu peux encore faire demi-tour, tu sais. Le magasin ne va pas s'envoler. »
Je tournai la tête vers lui.
« Tu viens de passer deux semaines à monter ce coup d'État pour m'expulser de ta boutique. »
« Oui, » dis-il d'une voix basse. « Et maintenant que la rampe est abaissée, je me dis que je suis un vieux con. »
Un sourire poignant s'étira sur mes lèvres. Puis je vis ses yeux, et je compris qu’il ne rigolait qu'à moitié.
« Orven… »
« Ne commence pas, » coupa-t-il brutalement en détournant la tête. « Pas de grands discours. Je déteste ça, tu le sais. »
« Tu es en train de pleurer ? »
« C'est la poussière des réacteurs, » gronda-t-il. « Et si tu continues, je reprends mon contrat et je te renvoie balayer la réserve. »
« D’accord. Pas de grand discours. »
Je le regardai. Cet homme bourru, cynique, à la barbe dure. Il avait été mon patron, mon mentor, mon seul véritable ami. La seule personne qui s'était souciée de savoir si je mangeais à ma faim dans cette ville de crevards. La seule chose qui ressemblait à une famille dans les dix-sept ans de ma vie dont je me souvenais.
Et soudain, aucun mot ne me paraissait assez fort. Alors je fis la seule chose qui me sembla juste : je m'avançai et j'entourai son buste massif de mes bras, appuyant ma tête contre sa veste d'atelier.
Il resta figé une seconde, surpris, puis ses grands bras noueux se refermèrent doucement autour de mes épaules, me serrant contre lui avec une précaution infinie pour ma cicatrice.
« Tu reviendras me voir, hein ? » murmura-t-il dans mes cheveux.
Je fermai les yeux, respirant l'odeur de rouille et de tabac.
« Oui. »
Le mot sortit d'une traite. Mais au fond de moi, un frisson me traversa : une certitude troublante me murmurait que même si mes pieds foulaient de nouveau le sol de Vespera un jour, la fille qui reviendrait ne serait plus tout à fait celle qui partait aujourd'hui.
« Et tu m’écris sur le réseau, » continua-t-il. « Régulièrement. »
« Tu en demandes beaucoup pour un type qui me virait il y a onze jours. »
Il me serra un peu plus fort.
« Selyne. »
Je souris contre son épaule.
« Je t’écrirai. Promis. »
Il me relâcha lentement, posant ses lourdes mains sur mes épaules pour me fixer du regard.
« Et si une autre de ces saloperies de l'espace essaie de te bousculer là-haut... »
« Je me bats ? »
« Non, tu cours ! gamine. Tu cours le plus vite possible. »
« Je croyais que j'avais fait du bon travail avec la barre de fer. »
« Tu as failli y laisser tes boyaux. Tu cours. »
Je ris doucement, les larmes aux yeux.
« D'accord. Je courrai. »
Un signal sonore retentit au-dessus du sas : Dernier appel pour le personnel de fret. Mon signal. Je récupérai mon sac en toile qu'il me tendait, puis resserrai mes doigts sur la poignée de la valise noire. Je fis deux pas sur la grille d'accès.
« Selyne ! » cria-t-il derrière moi.
Je me retournai. Orven était debout au milieu de la passerelle, les mains enfoncées dans ses poches, le vent soulevant ses cheveux gris.
« Va voir les étoiles. »
Je ne répondis pas tout de suite. Je lui adressai mon plus beau sourire, franc, confiant.
« C’était prévu depuis le début. »
Puis je franchis le sas.
Le décollage fut une secousse brutale qui fit vibrer chaque rivet du cargo. Je restai collée contre le petit hublot renforcé de la cabine de fret. La poussée des réacteurs me plaquait contre le siège, mais je ne pouvais pas détacher mes yeux du spectacle.
Vespera s’éloignait.
La métropole tentaculaire, avec ses tours grises et ses néons multicolores, devint d'abord une tâche sombre sur la roche.
Puis les continents découpèrent leurs formes sous une couche de nuages verdâtres.
Et enfin, la planète entière apparut dans le vide : une bille terne, striée de brume industrielle, isolée dans le noir.
Je posai ma paume contre la vitre froide. J’avais imaginé ce moment un millier de fois depuis le toit du magasin.
Je pensais que je fondrais en larmes. Je pensais que la panique de l'inconnu m'étoufferait. Je pensais ressentir cette douleur déchirante que l'on éprouve en quittant son chez-soi.
Rien de tout cela ne vint. J'étais triste de laisser Orven derrière moi, oui. Mon cœur se serrait à cette idée. Mais Vespera…
Je regardai la planète rétrécir encore à travers le verre teinté. Je ne ressentais pas l'impression de quitter ma maison. J'avais plutôt la sensation étrange, libératrice, d'avoir enfin cessé d'attendre dans une salle de transit.
Je baissai les yeux.
Ma valise noire reposait contre mes jambes, calée contre le métal du siège.
« Ça y est, » chuchotai-je en posant ma main sur sa poignée usée. « On y va. »
Le cargo bascula sur son axe et l'espace infini s'ouvrit devant nous. Des milliers. Des millions d'étoiles scintillantes, d'une clarté absolue, débarrassées de la pollution atmosphérique.
Des nébuleuses aux teintes violettes et dorées drapaient le vide.
Pendant dix-sept ans, je les avais observées d'en bas, bloquée derrière des grilles. Cette fois, elles m'entouraient. Un sourire étira mes lèvres. Soudain, une sensation fulgurante me traversa le crâne. Très brève.
Un flash.
Une fenêtre panoramique gigantesque. Des sièges en velours rouge. Une lumière chaude et dorée. Et le bruit régulier, métallique, d'un roulement sur des rails invisibles alors que les étoiles glissaient derrière le verre.
Je cessai de respirer, la main congelée sur la valise.
Le train.
L’image s'évapora aussi vite qu'elle était apparue, me laissant le souffle court.
Je secouai doucement la tête. Non. Pas maintenant. Pour une fois, je voulais simplement profiter de l'instant présent sans chercher immédiatement à disséquer mes anomalies.
Je me tournai de nouveau vers le hublot.
Quelque part loin derrière nous, Vespera n'était plus qu'un point insignifiant.
Quelque part devant nous, au bout des routes hyper-spatiales, la Station Spatiale Herta nous attendait.
Je ne savais pas ce que j’y trouverais.
Je ne savais pas si ses banques de données contenaient la clé de mes souvenirs effacés.
Je ne savais même pas ce que je deviendrais une fois le contrat d'inventaire terminé.
Mais pour la première fois de ma vie, l'incertitude ne me terrifiait plus. Je n'étais plus spectatrice. J'étais en mouvement. Je me détendis contre le dossier du siège, les yeux rivés sur les étoiles.
« Station spatiale Herta… » murmurai-je.
Le nom sonnait comme une promesse.
Je resserrai mes doigts sur la poignée de ma vieille valise vide.
Je ne savais pas encore que ma petite vie ordinaire venait de prendre fin pour de bon.
Pour moi, à cet instant précis, une chose bien plus simple et magnifique venait de se produire : après dix-sept années passées à regarder les autres s'envoler, c’était enfin mon tour de disparaître parmi les étoiles.