Watashi o Oboeteite

Chapitre 6 : Dareka ga Oboeteiru

Par Lessael

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


Chapitre 6 - Dareka ga Oboeteiru

(Quelqu’un se souvient)




J’avais donné un nom à mon pouvoir. C’était probablement une mauvaise idée. Donner un nom à quelque chose le rendait réel, et j’avais déjà beaucoup trop de choses réelles à gérer. Pourtant, trois jours après l’incident du dépôt, le mot était toujours écrit dans mon carnet.

Rémanence.

Je le regardais depuis plusieurs minutes, installée dans le coin sombre de ma chambre d'étudiante délabrée. Assise en tailleur sur un matelas élimé aux ressorts grinçants, le carnet posé sur mes genoux, j’avais transformé les pages suivantes en une collection particulièrement inquiétante de questions sans réponses.

Pourquoi savais-je me battre ?

Aucune idée.

Pourquoi pouvais-je parfois anticiper certains mouvements ?

Aucune idée.

Pourquoi mes attaques produisaient-elles cette lumière violette ?

Aucune idée.

Pourquoi les blessures se reproduisaient-elles ?

Toujours aucune idée.

J’avais ajouté une dernière question :

Est-ce que je pouvais contrôler Rémanence ?

Celle-là avait au moins l’avantage de pouvoir recevoir une réponse.

Peut-être.

Je levai ma main droite. Rien.

« Allez. »

Toujours rien. Je serrai le poing, me concentrant sur la sensation ressentie pendant le combat : cette chaleur glaciale, cette vibration sous ma peau, la lumière violette.

Rien.

« Évidemment. »

Je laissai retomber mon bras. La veille, j’avais essayé avec un coussin. Résultat : un traversin légèrement déformé et une dignité gravement atteinte. J’avais ensuite essayé sur un morceau de métal rouillé récupéré au dépôt. Rien non plus.

Rémanence semblait posséder une règle particulièrement agaçante : elle apparaissait lorsque ma vie était menacée. Très pratique. Beaucoup moins pratique pour s’entraîner.

Je refermai mon carnet et mon regard glissa vers la valise noire. Posée près de la porte en contreplaqué, elle dénotait avec la misère du reste de la pièce. Son matériau synthétique lisse ne prenait ni la poussière ni les rayures. Je n’avais toujours rien découvert concernant son origine, ni concernant la ville de mon rêve. J’avais essayé de chercher le symbole géométrique gravé sur son fermoir, sans aucun résultat. J’avais comparé le plan dessiné de mémoire à plusieurs les bases de données cartographiques accessibles depuis Vespera : rien. Comme si cette cité n’existait nulle part. Ça commençait à devenir une habitude.

Je me levai. Il fallait que j’aille travailler. Parce que, mystérieuse anomalie cosmique ou pas, je devais toujours payer mon loyer. Je pris ma veste usée aux coudes, puis je regardai la valise.

« Non. »

Je sortis dans le couloir obscur qui sentait le moisit, refermai la porte à double tour, fis cinq pas sur le plancher crissant, puis m’arrêtai.

« Sérieusement ? »

Je retournai dans ma chambre. Quelque secondes plus tard, je ressortis en traînant la valise noire. Je préférai ne pas me commenter moi-même.

Vespera semblait particulièrement agitée ce matin-là. La cité-portuaire étalait ses structures métalliques sous un ciel bas couleur de plomb, baignée par la suie des réacteurs et les enseignes néon bleuâtres qui grésillaient dans la brume. Plusieurs gargantuesques vaisseaux marchands avaient accosté pendant la nuit, saturant les quais de conteneurs, de contremaîtres vociférant et de voyageurs venus des systèmes voisins.

Je traversai le quartier commercial en évitant les groupes d'extraterrestres et d'ouvriers en combinaison. Mon bras me faisait encore légèrement mal. La balafre causée par la créature cicatrisait correctement sous un bandage propre. Le médecin du dispensaire avait dit que j’avais eu de la chance. Je commençais à détester cette expression. J’avais beaucoup de chance, apparemment. Une chance remarquable. Une chance presque suspecte.

Je ralentis. Deux hommes en uniforme sombre passèrent devant moi, réajustant leurs ceinturons tactiques. Ils portaient l’insigne de la sécurité portuaire, une ancre stylisée traversée par un rayon laser.

« ...troisième attaque cette semaine, » disait l’un d'eux, la voix grave.

Je tournai légèrement la tête.

« Ils auraient dû fermer le secteur, » répliqua son coéquipier.

« Impossible. Trop de marchandises doivent transiter. »

Ils s’éloignèrent dans la foule. Troisième attaque. Je fronçai les sourcils. La créature du dépôt n’était donc pas un incident isolé. Formidable.

Le dépôt de fret se dressait à deux rues de là, vaste colosse de tôle ondulée flanqué par les rails des grues. Je n’étais plus qu’à quelques pas du portail quand une voix d'homme s'éleva dans mon dos.

« Hé ! »

Je me retournai. Un garçon aux cheveux ébouriffés par le vent marin et à la combinaison tachée de cambouis courait vers moi. Je reconnus immédiatement Ren, le jeune manutentionnaire que j’avais extrait des décombres trois jours plus tôt.

« Toi, » souffla-t-il en ralentissant.

« Moi. »

Il fixa la valise que je tenais fermement, puis jeta un œil à mon bras bandé.

« Ça va ? »

« À peu près. »

« J’ai raconté ce que j’ai vu, » murmura-t-il en se rapprochant.

« Je sais. »

« Ils pensent que j’étais sous le choc. Que l'effondrement m'a fait halluciner la lumière. »

« C’est pratique. »

Il fronça les sourcils, blessé dans son amour-propre.

« Je sais ce que j’ai vu, Selyne. »

Je baissai légèrement la voix, jetant un coup d'œil autour de nous.

« Moi aussi. »

Son expression changea, l'incrédulité laissant place à une appréhension palpable.

« Alors c’était quoi ? »

« Si tu trouves la réponse, préviens-moi. »

Ren resta silencieux. Il jeta un regard inquiet vers les structures métalliques du dépôt qui grinçaient sous le vent.

« Fais attention aujourd’hui. »

« Pourquoi ? »

« Ils ont retrouvé un autre conteneur ouvert cette nuit. Complètement étripé de l'intérieur. »

Je soupirai, massant mes tempes.

« Évidemment. »

« La sécurité dit qu’il n’y avait rien dedans. »

Cette phrase me fit m’arrêter net.

« Rien ? »

« Rien. Pas une marchandise, pas une trace du chargement initial. »

Je resserrai ma prise sur la poignée fraîche de ma valise. Je n’aimais pas ce mot. Plus maintenant.

« Où ? »

« Secteur neuf. »

Je connaissais le secteur neuf : une zone d'entrepôts désaffectés, reliée au dépôt principal par un réseau d'anciennes galeries de maintenance lugubres.

« Ils les ont fermées ? »

Ren eut un sourire amer qui me servit de réponse.

« Bien sûr que non. »

Je levai les yeux au ciel.

« Pourquoi est-ce que les gens attendent toujours qu’une catastrophe arrive avant de faire quelque chose ? »

Une explosion sourde ébranla le sol. Je fermai les yeux.

« Je retire ce que je viens de dire. »

L’alarme du port se déclencha, un miaulement strident et mécanique qui déchira l'air. Encore. Des cris de panique éclatèrent plus loin. Le sol trembla à nouveau sous l'impact d'une secousse venant des souterrains. Je regardai Ren.

« Cours. »

Cette fois, je n’eus pas besoin de le répéter. Il fit demi-tour instantanément.

Les portes blindées du dépôt s’ouvrirent brusquement et une douzaine d'employés en panique en sortirent.

« Évacuation ! » cria un contremaître en jouant des coudes.

Je fus entraînée et poussée par le mouvement de foule. Puis j’entendis quelque chose. Un cri strident, métallique, inhumain. Je connaissais ce son.

« Non… »

Une créature surgit de l'interstice étroit entre deux bâtiments. Une masse quadrupède de plaques chitineuses sombres et d'ongles effilés. Elle ressemblait à celle que j’avais affrontée, mais plus petite, plus agile. Et elle n’était pas seule. Une deuxième apparut sur le toit d'un conteneur. Puis une troisième glissa hors d'une bouche d'aération.

« Vous vous moquez de moi, » murmurai-je.

Les agents de sécurité ouvrirent le feu. Les détonations des fusils à plasma crépitèrent, mais les créatures se dispersèrent avec une vitesse aveuglante. Les civils hurlèrent, se marchant dessus. Je me retrouvai plaquée brutalement contre un mur de béton. Ma valise heurta violemment ma jambe. Je la serrai contre moi.

Quelqu’un tomba quelques mètres devant moi dans le chaos. Une femme d'une quarantaine d'années, son sac répandu sur le sol mouillé. L'une des créatures coupa sa course et changea immédiatement de direction, toutes griffes dehors. Vers elle.

Je réfléchis une seconde. Puis je lâchai la poignée de ma valise.

« Hé ! »

Je ramassai une lourde barre métallique tombée d'un échafaudage. La créature stoppa net sa charge et se retourna vers moi, ses yeux multiples luisant d'un éclat maladif.

« Oui. Encore moi. »

Elle bondit. Je me décalai sur la gauche. Mon corps savait déjà : la trajectoire, la vitesse de l'air, le mouvement, l’ouverture sous son flanc armuré. Je frappai de toutes mes forces.

Rien. Un simple choc métallique. Pas de lumière.

« Maintenant, ce serait vraiment un bon moment ! »

La créature riposta d'un coup de serre. J’esquivai de justesse, le tissu de ma veste effleuré. Je frappai encore, cherchant le fond de mon esprit. Cette fois, je sentis la bascule : la vibration sous la peau, la chaleur froide qui remontait le long de mes bras.

« Voilà. »

L'éclat violet jaillit, enveloppant la barre d'acier. Mon coup atteignit son flanc. Je reculai d'un bond. Une seconde plus tard, l'onde de choc résiduelle, la Rémanence, surgit du vide. Impact. La créature fut projetée violemment sur le côté, sa carapace brisée.

Je ne pris même pas le temps d’être surprise.

« Madame ! Partez ! » criai-je à la femme hallucinée.

Elle se releva d'un bond et détala. Une deuxième créature bondit depuis le toit d'un module commercial. Je pivotai. Coup de barre. Flash violet. Rémanence. Deux impacts consécutifs démolirent le monstre. Je commençais à comprendre le rythme. Je pouvais presque sentir le moment exact où le second coup allait se matérialiser. Comme une tension invisible dans l'air. Un fil d'énergie pure qui restait attaché à l’endroit frappé avant de se détendre brutalement.

Je souris malgré moi, le souffle court.

« D’accord. On peut travailler avec ça. »

La troisième créature chargea en poussant un sifflement strident. J’esquivai son coup de mâchoire, frappai sa patte avant. Violet. Je roulai sur le sol poisseux pour m'écarter. Impact. L'onde résiduelle lui broya le membre et elle s’effondra dans un rugissement de douleur.

Mon cœur battait à tout rompre contre mes côtes. Mais cette fois, ce n’était pas seulement de la peur. Pour la première fois, je contrôlais presque ce qui m’arrivait. Presque.

Ce fut probablement pour cette raison que mon attention faiblit un quart de seconde. Assez pour que je ne voie pas la quatrième créature.

Un hurlement guttural retentit juste derrière moi. Je me retournai en catastrophe. Trop tard.

Quelque chose de massif me percuta de plein fouet. La douleur fut immédiate, brutale, aveuglante. Je fus projetée à plusieurs mètres et ma tête heurta violemment la paroi métallique d'un conteneur. Pendant une seconde, tout devint blanc. Les sons s'éteignirent.

Je tombai à genoux, le souffle coupé. Quelque chose de poisseux et de brûlant coula le long de mon ventre. Je baissai des yeux brumeux. Ma veste et mon haut étaient déchirés. Du sang giclait, étalant une tache sombre et monstrueuse sur le tissu. Beaucoup trop de sang.

« Oh, »

Ce fut tout ce que je réussis à articuler.

La créature, les babines souillées de rouge, avança lentement, savourant sa victoire. Je tentai de me relever mais ma jambe gauche céda sous mon poids. Je m'écroulai sur le côté.

Non. Pas maintenant.

Je tendis une main tremblante vers la barre de fer tombée plus loin. Trop loin. La créature n'était plus qu'à deux mètres. Je levai mes doigts poisseux de sang, cherchant désespérément la lumière.

Violet. Rien.

« Allez… »

Rien. Je serrai les dents à me les briser, terrassée par une onde de choc douloureuse qui m'empêchait presque de respirer.

« Allez ! »

Une faible halo violet apparut enfin autour de ma paume. La créature bondit, gueule ouverte. Au lieu de viser le monstre, je frappai le sol de ma paume ouverte. Je ne savais pas ce que je faisais, c'était un pur réflexe de survie.

Rémanence éclata. Pas comme avant. Pas un coup ciblé. Une onde de choc violette circulaire traversa le bitume. La créature fut percutée de plein fouet en plein vol. Elle dévia brutalement de sa trajectoire, sa griffe effleurant ma joue, puis le second impact, la réplique, survint. Un vrombissement sourd pulvérisa l'air et la créature fut projetée à dix mètres de là, encastrée dans un conteneur déformé.

Je restai allongée sur le dos. Respirer. Il fallait respirer.

J’entendais des tirs lointains. Des cris. Des ordres hurlés dans des mégaphones. Quelqu’un criait mon nom à plusieurs reprises. Je ne savais pas qui. Je posai une main tremblante sur mon ventre. Quand je la relevai devant mes yeux, elle était couverte d'un fluide poisseux et carmin. Beaucoup trop rouge.

« Ça… »

Je déglutis, la bouche pleine d'un goût de fer. Ça, c’était mauvais.

J'essayai de rire de ma propre détresse. Mauvaise idée. Une déchirure interne me ravagea le torse et les larmes me montèrent aux yeux. Je fermai les paupières. Non. Je ne pouvais pas rester là. Je devais me lever.

Ma valise. Où était ma valise ?

Je tournai péniblement la tête. Elle était toujours là, posée sagement contre le mur où je l’avais abandonnée. À quelques mètres. Seulement quelques mètres. Je tendis la main vers elle. Ridicule. Comme si elle allait glisser sur le sol pour me rejoindre.

Je me retournai sur le ventre et rampai. Un mouvement du coude. Puis un autre. Chaque centimètre parcouru me donnait l’impression qu’on plantait un crochet rouillé dans mon abdomen.

« Selyne ! »

Cette fois, j’entendis clairement la voix. Ren. Il courait dans ma direction, suivi de deux agents de sécurité armés jusqu'aux dents.

« Ne bouge pas ! »

« Excellente idée… » murmurai-je dans le bitume.

Ren tomba à genoux près de moi. Son visage, d'ordinaire si expressif, devint d'une pâleur cadavérique lorsqu’il vit la mare de sang sous mon corps. Je n’aimai pas du tout cette réaction.

« Hé, » dis-je en lui attrapant le poignet de mes doigts souillés. « Ne fais pas cette tête. »

« Quelle tête ? » balbutia-t-il, les yeux écarquillés.

« Celle qui dit que je vais mourir. »

Il ne répondit pas. Mauvaise réponse.

Autour de nous, les agents hurlaient dans leurs communicateurs.

« Urgence médicale ! Secteur quatre ! Hémorragie massive, évacuation immédiate ! »

Les mots flottaient autour de moi. Je ne les suivais déjà plus correctement. Mon regard embrumé restait rivé sur la valise.

« Elle… »

« Quoi ? »

« Ma valise… »

Ren jeta un coup d'œil abruti derrière lui.

« Sérieusement ? »

« Oui… »

« Selyne, tu es en train de vider ton sang ! »

« Ma… valise. »

Il comprit l'obsession dans mes yeux. Il se leva précipitamment et alla la chercher. Lorsqu’il revint, il la posa juste à côté de ma tête. Mes doigts engourdis glissèrent sur la poignée fraîche de métal sombre. Le soulagement fut immédiat, presque magique. Toujours cette réaction. Toujours incompréhensible. Mais cette fois, je n’avais plus l’énergie de m’interroger.

« Voilà, » murmura Ren, la voix nouée.

Je fermai doucement les yeux.

« Maintenant… tu peux faire ta tête bizarre. »

« Garde les yeux ouverts ! » cria-t-il en attrapant mon épaule. « Selyne ! »

« Je suis fatiguée… »

« Selyne, non ! »

Sa voix trembla. Je rouvris difficilement une paupière.

Au-dessus de moi, le ciel de Vespera apparaissait entre les silhouettes sombres des bâtiments. Un bleu pâle, malade, strié de nuages de pollution. Un gigantesque vaisseau de ligne passait très haut, ses réacteurs laissant de longues traînées dorées dans la stratosphère. Je le suivis du regard.

Je ne suis jamais partie.

Cette pensée me frappa plus violemment que la douleur physique. J’avais passé dix-sept années de ma vie à vouloir quitter cette planète misérable. À regarder les vaisseaux s'envoler. À rêver des étoiles et d'autres mondes. À économiser chaque crédit. À me demander ce qui existait là-haut.

Et j’allais mourir ici. Entre deux entrepôts de fret puants. C’était presque insultant.

« Je ne veux pas mourir, » murmurai-je.

Je ne savais pas si je l’avais dit à voix haute. Quelqu’un appliquait maintenant un pansement de compression sur ma blessure. La douleur s'émoussait, devenait lointaine. C’était pire. Je savais pertinemment que cette absence de douleur signifiait le choc.

« Reste avec nous ! »

J’essayai. Vraiment. Mais les sons commencèrent à se dissoudre. Le ciel bleu pâle devint un flou artistique. Puis le visage paniqué de Ren s'effaça. Puis les structures du port. Je serrai la poignée de ma valise une dernière fois, jusqu'à ne plus sentir mes propres doigts.

Et soudain…

Il n’y eut plus rien.

Pas de douleur. Pas de Vespera. Pas de cris. Pas de corps.

Rien.

Je ne savais pas si j’étais morte. Je ne savais même plus si cette question avait encore le moindre sens. Il n’y avait pas de lumière divine au bout d'un chemin, pas de tunnel, pas de proches disparus venus m’accueillir.

Seulement un espace impossible. Immense. D'un noir profond, abyssal. Silencieux et glacé.

Des fragments lumineux flottaient autour de moi, comme des éclats de verre en apesanteur. Je les regardai. Dans l'un, une rue pavée sous une pluie dorée. Dans un autre, un arbre gigantesque aux feuilles d'un blanc argenté. Une chambre baignée de soleil. Ma valise noire. Un train fuselé traversant le vide interstellaire au milieu des nébuleuses. Mon propre visage à six ans, souriant.

Non. Ce n’était pas mon visage. Si. Je ne savais plus. Les images apparaissaient, tournoyaient, disparaissaient.

Puis quelque chose bougea dans le vide. Très loin. Ou très près. Je n’aurais pas su le dire, les notions de distance n'existaient pas ici. Je tentai de tourner la tête pour regarder. Impossible : il n’y avait aucune forme, aucun visage, aucun corps.

Seulement… une présence.

Je la ressentis avant même de comprendre qu’elle était là. Quelque chose d’immense. Si vaste et ancien que mon esprit refusait de chercher à en comprendre les contours. J’aurais dû être terrifiée. Je n’eus pas peur. Pour la première fois depuis des jours, au milieu de cette immensité inconnue… je me sentis en sécurité.

La présence ne parla pas. Elle n'avait pas de voix. Pourtant, quelque chose me traversa de part en part. Pas des mots prononcés, mais une certitude. Simple. Absolue.

Je me souviens.

Mon souffle virtuel se coupa. Se souvenir ? De quoi ? De moi ? De la ville inconnue ? De tout ce que j’avais oublié ?

Je voulus hurler mes questions. Qui êtes-vous ? Pourquoi moi ? Qu’est-ce que vous savez ?

Aucun son ne sortit de mon être éthéré. La présence resta là, immuable, bienveillante et colossale. Et les fragments flous autour de moi cessèrent de disparaître. Je regardai l’arbre aux feuilles blanches : il resta fixé dans le vide. La chambre ensoleillée : elle resta. La valise : elle resta.

Puis je vis quelque chose d’autre à travers un nouvel éclat. Une main. La mienne, mais plus grande, plus ancienne, portant une bague d'argent. Elle tenait une poignée noire. Derrière elle se trouvait une lumière que je connaissais : des milliards d'étoiles défilant derrière une immense baie vitrée panoramique. Le train spatiale.

Je voulus m’approcher du fragment.

La présence ondula légèrement. Une sensation douce mais ferme me traversa : Pas encore.

Puis tout éclata en une myriade d'étincelles blanches.

Je me réveillai en hurlant, l'air s'engouffrant brutalement dans mes poumons. La douleur me ravagea immédiatement le ventre.

« Doucement ! Doucement ! »

Des mains gantées me retinrent fermement par les épaules. Je paniquai, tournant la tête dans tous les sens. Lumière blanche aveuglante. Plafond modulaire. Bip monotone de machines médicales. Une forte odeur d'antiseptique.

« Où… »

« À l’hôpital central de Vespera, » répondit une voix calme.

Je tournai la tête avec difficulté. Une infirmière à la peau azurée et aux yeux doux se tenait près du lit, ajustant un goutte-à-goutte.

« Ne bougez pas, l'anesthésique vient de se dissiper. »

Je respirai difficilement, chaque inspiration tirant sur ma chair suturée.

« Combien… »

Ma gorge était sèche comme du sable.

« Combien de temps ? »

« Vous êtes restée dans le coma presque deux jours. »

Deux jours. Je fermai les yeux, submergée par le vertige, puis les rouvris brusquement dans une décharge de panique.

« Ma valise ! »

L’infirmière me regarda avec une pointe de surprise. Je la fixai, le regard implorant.

« S’il vous plaît… »

Elle soupira doucement et désigna du menton le coin opposé de la chambre stérile. La valise noire était là, posée sur une chaise en métal, intacte. Je relâchai ma tête contre l’oreiller trempé de sueur.

« Merci. »

« Votre ami a pratiquement menacé le chef de service pour qu’elle reste dans votre chambre, » ajouta l'infirmière avec un léger sourire.

« Mon ami ? »

Je supposai qu’elle parlait de Ren. Je lui devais probablement une explication. Et accessoirement ma vie.

Je posai une main tremblante sur mon ventre. Un bandage épais et compressif entourait toute ma taille.

« C’était grave ? »

L’infirmière hésita, consultant son écran tactile. Je n’aimai pas cette hésitation.

« Très. »

« Mais je vais bien ? »

« Vous allez récupérer. »

Ce n’était pas exactement une réponse franche. Je me redressai légèrement, grimaçant de douleur.

« Quoi ? »

« Votre état s’est stabilisé juste avant votre arrivée aux urgences », expliqua-t-elle avec un léger froncement de sourcils.

« D’accord. »

« Non, pas vraiment d'accord. L’hémorragie était massive. Vos constantes vitales se dégradaient à une vitesse alarmante dans l'ambulance. L’équipe médicale qui vous transportait pensait… »

Elle s’arrêta, pesant ses mots.

« Que j’allais mourir. »

Elle ne répondit pas. Encore une mauvaise réponse.

« Et ensuite ? » insistai-je.

« Ensuite, au moment où le défibrillateur allait être armé, votre pression sanguine est remontée d'un coup. La blessure a cessé de saigner. Vos cellules ont commencé à se régénérer à un rythme anormal. »

« Grâce à quoi ? »

« Nous ne savons pas. Les scanners n'indiquent aucune trace d'agent chimique ou de substance dopante. »

Un frisson glacé parcourut mes bras. Je tournai le regard vers le plafond blanc. Je revis cet espace noir, les fragments de verre, la présence colossale dans le vide.

Je me souviens.

« Est-ce que… j’ai dit quelque chose ? » demandai-je à voix basse. « Pendant que j'étais inconsciente ? »

« Pas que je sache, » répondit l'infirmière. « Vous étiez plongée dans un coma profond. »

Je hochai lentement la tête. Un rêve. Ça devait être un hallucination provoquée par la perte de sang. Un cerveau privé d'oxygène qui fabrique des images pour compenser la peur de la mort. Ça avait du sens. Enfin, autant de sens que les autres explications pseudo-scientifiques que j’utilisais depuis une semaine.

L’infirmière ajusta ma perfusion une dernière fois puis quitta la chambre après m’avoir formellement interdit de me lever.

Je restai seule dans le silence du secteur médical, troublé seulement par le bip régulier du moniteur cardiaque. Je tournai la tête vers la valise posée sur la chaise.

« Tu avais encore raison d’être là, apparemment, » murmurai-je.

Je souris faiblement. Puis mon regard tomba sur la table de chevet près du lit. Mon carnet de notes y était posé, accompagné de mes affaires personnelles. Je tendis le bras. La cicatrice à mon abdomen me brûla immédiatement.

« Oui, oui… » grinçai-je entre mes dents.

Je réussis à l'attraper. Je l’ouvris aux pages écornées. Le plan de la ville inconnue. Mes notes. Le mot Rémanence. Je tournai une nouvelle page vierge. Ma main tremblait légèrement lorsque je pris le crayon à papier laissé à côté.

J’écrivis d'une traite :

J’ai failli mourir.

Je restai quelques secondes à fixer le tracé du carbone. Puis j'ajoutai :

J’ai vu quelque chose.

Je raturai soigneusement le mot vu.

J’ai senti quelque chose.

Mieux.

Je continuai :

Une présence.

Je m’arrêtai, la mine du crayon suspendue au-dessus du papier. Comment expliquer la suite ? Elle n’avait pas parlé avec des mots. Je n’avais entendu aucune voix résonner dans mes oreilles. Pourtant, je n’avais jamais été aussi certaine d'une chose de toute ma vie.

J’écrivis lentement, gravant le papier :

Je me souviens.

Je fixai ces mots. Une émotion étrange et violente monta dans ma poitrine, me nouant la gorge. Pas de la peur. Pas tout à fait. Je passai doucement mon pouce sur l'encre fraîche.

Quelqu’un se souvenait.

Je ne savais pas qui était cette entité. Je ne savais pas de quoi elle se souvenait exactement. Mais après avoir découvert que mon établissement scolaire n’existait dans aucun registre, que mes souvenirs d'enfance ne correspondaient à aucun lieu répertorié sur Vespera, que je dessinais une ville interstellaire inconnue et que ma propre mémoire semblait mitée par des trous noirs… cette idée aurait dû me terrifier.

Ce ne fut pas le cas. Pour une raison incroyable que je ne comprenais pas encore, cette certitude me rassura plus que n'importe quelle explication médicale.

Je refermai le carnet.

À travers la petite fenêtre rectangulaire de la chambre d’hôpital, je distinguais une portion du ciel nocturne de Vespera. Une seule étoile, brillante et tenace, perçait la couche de nuages industriels. Je la regardai pendant de longues minutes.

J’avais failli mourir sans jamais avoir quitté ce caillou de métal et de suie. Cette pensée s'ancra en moi avec une force nouvelle.

Depuis des années, je me répétais que je partirais un jour. Quand j’aurais assez d’argent de côté. Quand j’aurais trouvé le bon vaisseau marchand. Quand le moment serait idéal. Un jour. Toujours demain.

Je regardai ma valise noire. Puis l’étoile solitaire dans le ciel.

« Plus jamais, » murmurai-je.

Ma voix était faible, enrouée par le séjour en réanimation, mais ma décision, elle, était inébranlable. Dès que je pourrais marcher sans me déchirer le ventre, je recommencerais à chercher. La ville de mes rêves. Mon passé effacé. L'origine de la valise. La nature de mon pouvoir. Et maintenant, l'identité de cette présence.

Mais surtout… je trouverais un moyen, coûte que coûte, de quitter Vespera.

Parce que j’avais compris une chose fondamentale au moment précis où j’avais senti la vie me glisser entre les doigts : je ne voulais plus passer le reste de mon existence à regarder les autres s'envoler vers les étoiles. Je voulais savoir ce qui m’y attendait.

Et quelque part, au plus profond de mon être, une sensation impossible persistait encore. Silencieuse. Lointaine. Comme l’écho d’un souvenir vibrant qui refusait catégoriquement de disparaître.

Je me souviens.





Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés