Watashi o Oboeteite

Chapitre 5 : Nido Utsu Mono

Par Lessael

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Chapitre 5 - Nido Utsu Mono

(Ce qui frappe deux fois)




Je n’avais presque pas dormi.

Ce qui, après avoir rêvé d’une ville inconnue de pierre blanche dont j’étais capable de dessiner le plan exact au réveil, me paraissait parfaitement raisonnable.

J’avais passé le reste de la nuit assise devant mon petit bureau en bois contreplaqué. Le carnet était toujours là, ouvert sous la lumière crue de ma lampe d'architecte. Deux pages couvertes de rues, de places circulaires, de passerelles suspendues et de canaux profonds que je n’avais jamais vus ailleurs que dans ce cauchemar.

J’avais essayé de me convaincre que mon cerveau avait simplement inventé les détails manquants pour combler les vides.

Ça n’avait pas fonctionné.

Parce que chaque fois que je regardais le tracé au graphite, une certitude glacée m'envahissait. Je savais que le marché couvert se trouvait ici. Que la haute bibliothèque aux portes de bronze était là. Que l’escalier pavé menant au canal comptait exactement dix-sept marches. Que la passerelle en fer forgé grinçait sous le troisième pas. Je savais même qu’une petite rue pavée derrière la grande place descendait légèrement vers l’est, flanquée de portiques obscurs. Je ne l’avais pourtant jamais empruntée dans mon rêve.

À six heures du matin, sous les reflets violets de l'aube synthétique de Vespera, j’avais fini par refermer le carnet.

À sept heures, j’avais décidé que tout cela attendrait.

À huit heures, dans la moiteur suffocante du dépôt, je regrettais déjà cette décision.

« Selyne ! »

Je relevai brusquement la tête, arrachée à mes pensées.

« Quoi ? »

Le contremaître du dépôt, un homme trapu nommé Bark, me fixait avec une expression particulièrement peu impressionnée. Il portait sa combinaison d'atelier couverte de cambouis, un cigare éteint coincé entre des dents jaunies.

« La caisse, gamine. »

Je baissai les yeux. J’avais les deux mains posées sur un lourd conteneur de pièces mécaniques en acier trempé que j’étais censée avoir déplacé vers la baie de chargement depuis plusieurs minutes.

« Oui. » « Aujourd’hui, si possible. On a un cargo pour le secteur d'Arcturus qui attend. » « J’y pensais. » « Tu regardais le mur en béton comme s'il allait te donner une prime. » « Je réfléchissais très intensément à la trajectoire de la caisse. »

Bark leva ses yeux sombres au ciel et cracha par terre.

« Déplace-la au lieu de faire du théâtre. » « Tout de suite. »

Je poussai le chariot élévateur manuel jusqu’à la zone d’expédition. Travailler physiquement avait au moins un avantage : le bruit des compresseurs, les odeurs d'ozone et le va-et-vient des chariots automatiques m’empêchaient de passer toute la journée à contempler mon carnet en me demandant si j’étais en train de perdre définitivement la tête.

Enfin, en théorie. En pratique, la cité de pierre blanche continuait de flotter sous mes paupières. Et la valise. Et le combat de la veille dans la ruelle.

Surtout le combat.

Je posai la caisse dans la travée quatre. Ma main droite se referma machinalement sur mon poignet gauche. Je me souvenais parfaitement du mouvement exécuté la veille contre le voleur. Le coup porté, l’esquive fluide, la rotation du bassin. Mon corps avait su quoi faire avant même que mon cerveau n'analyse la menace.

Et il y avait eu cette autre chose. Cette trace pâle, ce spectre de mouvement. Je l’avais vue pendant moins d’une seconde. Depuis, j’avais tout fait pour me convaincre qu’il s’agissait d’un simple effet de l’adrénaline, d'un éblouissement causé par les néons defectueux de la ruelle, d'un reflet. N’importe quoi. Je devenais particulièrement douée pour trouver des explications rationnelles à des événements qui ne l’étaient absolument pas.

« Tu comptes rester plantée là longtemps ? » me lança un docker en passant.

Je sursautai.

« J’admirais l'alignement des conteneurs. »

Le docker secoua la tête en marmonnant.

« Pause de dix minutes, Selyne, » cria Bark depuis son bureau surélevé. « Et essaie de revenir avec toute ta tête. »

Cette fois, je ne discutai pas. Je récupérai ma veste de travail renforcée aux coudes et quittai l'entrepôt principal.

Ma valise noire se trouvait enfermée dans mon casier métallique, au fond du vestiaire. J’avais hésité à la laisser chez moi ce matin-là. Trois minutes. Peut-être quatre, la main posée sur la poignée de ma porte d'entrée. Puis j’avais fait demi-tour pour la prendre. Je préférais ne pas trop analyser ce besoin névrotique de garder ce bagage vide à portée de main.

Je traversai le secteur industriel jusqu’à une passerelle métallique suspendue au-dessus d'un conduit de refroidissement, derrière les grands entrepôts du quai sept. C'était un endroit sombre, encombré de tuyauteries fumantes et saturé par le grondement continu des générateurs de gravité du port. Aucun voyageur ne venait jamais ici : il n’y avait rien à acheter, rien à visiter. Seulement du béton gris, de la tôle ondulée et de l'air chaud aux relents de métal brûlé.

Parfait pour être seule.

Je m’assis sur une rambarde basse en acier galvanisé, sortis mon carnet de ma poche intérieure et l'ouvris directement aux deux pages centrales.

La ville.

Du bout de l'index, je suivis le tracé au graphite de l’avenue principale. Puis la place. Le canal. L’arbre aux feuilles blanches.

Mon doigt s’arrêta sur le symbole dessiné au bas de la carte. Ce cercle parfait traversé par trois lignes parallèles. Je n'avais toujours aucune idée de ce qu'il signifiait, mais sa simple vue provoquait une sensation presque physique au creux de mon estomac. Comme un mot très simple posé sur le bout de ma langue, impossible à prononcer. Je le connaissais. Mon esprit le rejetait, mais mes os s'en souvenaient.

« Ça commence sérieusement à m’énerver, » murmurai-je. « Quoi donc ? »

Je refermai le carnet d’un coup sec. Un mécanicien en combinaison orange passait sur la passerelle supérieure.

« Rien. Un problème de câblage. »

Il m'observa de haut en bas avec circonspection.

« Tu parles toute seule, la gamine. » « C'est une méthode d'organisation très efficace. » « Si tu le dis. »

Il poursuivit sa route. Je poussai un profond soupir. Formidable. J’allais finir par me faire interner avant même d'avoir réuni assez de crédits pour mon billet vers la Station Herta.

Je rangeai le carnet dans ma veste. C’est à cet instant précis que la sirène retentit.

Un hurlement strident et mécanique déchira le vacarme ambiant de la zone industrielle. Les colonnes d'éclairage suspendues le long des entrepôts passèrent brusquement du blanc neutre au rouge clignotant.

« INCIDENT DE SÉCURITÉ MAJEUR. SECTEUR DE FRET SEPT. ÉVACUATION IMMÉDIATE DU PERSONNEL NON AUTORISÉ. »

La voix automatique de la station répétait la consigne en boucle. Je me redressai brusquement sur la rambarde. Le secteur sept était le bâtiment juste à côté du nôtre.

Un deuxième bruit éclata, beaucoup plus lourd qu'un signal d'alarme. Un choc effroyable, suivi du craquement métallique d'une structure qui cède. Le sol sous mes bottes vibra violemment.

« Merde. »

Des dizaines d'employés et de dockers commencèrent à déferler des portes de secours, paniqués, courant vers les passerelles d'évacuation principales. Je descendis de la barrière, cherchant à comprendre ce qui se passait.

« Selyne ! » hurla la voix de Bark depuis la sortie de secours du dépôt. « Par ici ! Vers les quais civils, tout de suite ! »

Je hochai la tête et me préparai à le suivre lorsque des hurlements de terreur retentirent à l'intérieur même du dépôt de fret. Pas des cris d'évacuation : des cris de détresse pure.

Je me retournai instantanément.

« Il reste quelqu’un là-dedans ! » « Selyne, reste pas là ! La sécurité arrive ! » cria Bark.

Mais j’étais déjà repartie en sens inverse, fendant la foule des fuyards.

Je pénétrai dans l'immense hangar. Une fumée noire et dense descendait du plafond, accumulée sous les structures métalliques. L'éclairage rouge d'urgence donnait à l'allée centrale des airs de fournaise.

« Hé ! Il y a quelqu’un ? »

Seul le chuintement des conduites brisées me répondit. Je courus entre les rangées monumentales de conteneurs empilés.

Un fracas assourdissant retentit à trois travées de moi, suivi d'un gémissement humain. Je tournai à l'angle d'un bloc de marchandises et me figeai net, le souffle coupé.

Au milieu de l'allée centrale, parmi les caisses en bois broyées, se tenait une créature terrifiante.

Ce n'était rien de connu sur Vespera. Quelque chose d'extrêmement dangereux avait manifestement été transporté clandestinement dans l’une des cargaisons scellées du secteur sept et venait de détruire sa cage. L'animal faisait plus de deux fois ma taille, dressé sur des membres postérieurs noueux. Son corps était recouvert d'une carapace de chitine sombre, mat, presque noire, et ses bras antérieurs se terminaient par de longues faux osseuses d'un demi-mètre, tranchantes comme des rasoirs.

À ses pieds, coincé contre un conteneur éventré, un jeune manutentionnaire hurlait de terreur, paralysé, alors que la créature levait lentement une de ses faux au-dessus de lui.

« Hé ! La carapace ! » criai-je à plein poumon.

Pourquoi avais-je crié ? Très mauvaise question.

La créature pivota. Ses petits yeux jaunes, dépourvus de pupilles, s'ancrèrent immédiatement sur moi.

« D’accord, » murmurai-je en reculant d'un pas. « Maintenant que j’ai toute ton attention... »

Elle chargea avec une vitesse stupéfiante pour sa taille, le sol martelé par ses griffes.

« Évidemment ! »

Je plongeai sur le côté, rasant le béton. La faux osseuse fusa à quelques centimètres seulement de mes cheveux violets, fendant un conteneur en acier dans un bruit de tôle déchirée. Je roulai lourdement sur le sol, les paumes écorchées, et ma main balaya la poussière pour agripper le premier objet à ma portée.

Une barre de fer de chantier, lourde, tordue, longue d'un mètre. Ce n’était pas vraiment une arme de duel, mais c’était mieux que mes poings nus.

La créature se retourna avec un sifflement strident, réajustant ses appuis. Je resserrai ma prise sur le métal froid. Mon cœur battait la charge contre mes côtes. Cette fois, je n'avais pas seulement de la colère en moi : j’avais peur. Une terreur absolue, primitive.

Et pourtant...

Au moment précis où le monstre se détendit pour fondre sur moi, la même altération que la veille se produisit.

Le monde autour de moi sembla perdre de sa vitesse. Je le savais pertinemment : ma perception s'aiguisait à un degré irréel. Chaque détail de la créature devint d'une clarté limpide : la contraction de ses muscles sous sa carapace, l'inclinaison de ses épaules, l'arc exact que sa griffe allait décrire dans l'air.

Je savais.

Je me baissai brutalement. La faux balaya le vide juste au-dessus de ma tête avec un sifflement d'air chaud. D'un même mouvement, je pivotai sur mon pied droit et balançai la barre de fer de toutes mes forces.

Le tube de métal percuta de plein fouet la jointure sous la rotule de sa patte avant. Un impact sec résonna dans le hangar. La créature poussa un hurlement strident et chancela sur le côté.

Je sautai en arrière pour me remettre hors de portée.

« Ça marche, » lâchai-je dans un souffle.

Le monstre se rétablit aussitôt, fou de rage.

« Enfin... relativement. »

Elle attaqua de nouveau, enchaînant deux coups croisés d'une violence inouïe. J’esquivai le premier en me baissant, le second en effectuant une volte de côté. Je ripostai d'un coup circulaire de ma barre contre son flanc. Le métal ricocha sur sa carapace chitineuse sans même y laisser une égratignure.

« Très bien. Mauvais endroit. »

D'un revers fulgurant, la bête balaya le vide. Je tentai un saut en arrière, mais manquai de réflexe pour une fraction de seconde. La griffe acérée fendit la fibre blindée de ma manche avant de mordre profondément mon avant-bras. Une vive brûlure me tira un hurlement, tandis qu'un fluide chaud poissait déjà mes doigts.

« D’accord, » dis-je entre mes dents serrées. « Maintenant, tu m’énerves vraiment. »

Soudain, une onde étrange vibra au centre de ma poitrine. Je me figeai.

Cette sensation... c'était la même que celle de la veille, mais infiniment plus intense. Une vague de chaleur froide, un paradoxe incompréhensible mais exact, se propagea le long de mes épaules, descendit dans mes bras jusqu’à la barre de fer que je serrais.

La créature bondit, les deux faux armées.

Je levai le tube de métal. Et je frappai.

Une lueur violette, intense et profonde, éclata au point d'impact.

Pendant un quart de seconde, je crus à une hallucination. La barre métallique heurta la carapace au niveau du thorax. Un éclat lumineux d'un violet sombre, presque noir en son centre, jaillit de l'acier et s'enfonça dans la chitine. L'onde de choc fut si puissante que le monstre de deux cents kilos fut littéralement soulevé du sol et projeté contre un conteneur voisin dans un fracas monstre.

Je restai pétrifiée, le souffle court.

« Qu’est-ce que… »

La lumière violette s'évapora. Je regardai mes mains tremblantes, puis le tube de fer : le métal était incandescent par endroits, mais intact.

Dans un chuintement furieux, la créature se releva péniblement de la tôle froissée.

« Bien sûr. Évidemment qu'elle se relève. »

Elle poussa un rugissement qui me fit vibrer les tympans et chargea de plus belle.

Je réajustai immédiatement mes appuis. Je ne comprenais absolument pas ce qui venait de se passer, mais une certitude instinctive, irrationnelle, brûlait en moi : je pouvais le refaire. Cette connaissance venait du même endroit mystérieux que le plan de la ville ou mes réflexes de combat.

Elle fusa sur moi. J’esquivai le premier coup de faux d'un retrait du buste, évitai le second d'un pas latéral, et balançai la barre de fer exactement au même endroit sur son thorax.

La traînée violette réapparut. Cette fois, je la vis distinctement. La lumière ne venait pas de la barre métallique : elle émanait de mes propres mains, enveloppant l'arme d'un halo d'énergie spectrale.

L’impact explosa de nouveau contre la carapace. La créature poussa un gémissement et recula sous la force du choc.

Je fis de même, bondissant en arrière pour me protéger.

Et c'est là que le monde bascula dans l'inconcevable.

Derrière la créature, dans l'air vide, une forme lumineuse apparut. C'était la même silhouette translucide que j’avais aperçue la veille lors du vol de ma valise, mais cette fois d'une clarté absolue. C'était l'écho parfait de mon propre mouvement. L'image spectrale de mon coup de barre de fer, suspendue dans l'espace un quart de seconde après que je l'avais exécuté.

Je cessai complètement de respirer.

« C’est quoi ça… ? »

L'écho spectral frappa. Tout seul.

Sans bras, sans barre matérielle, l'empreinte lumineuse s'abattit violemment sur la carapace du monstre, exactement au même endroit où je venais de frapper.

Un bruit de détonation assourdissant résonna dans le hangar. La créature fut terrassée d'un coup, violemment projetée au sol par cette force invisible.

Je sursautai violemment. Je n’avais pas bougé d'un millimètre.

Je fixai l'arme dans mes mains, puis la créature au sol, puis mes propres doigts.

« Non… »

Le monstre tenta de se redresser en chancelant. Une fissure profonde traversait désormais sa carapace de part en part, là où l'impact avait eu lieu. Un seul coup physique porté par mes soins, mais deux impacts distincts subis par la bête.

Coincé derrière son conteneur, le manutentionnaire me fixait avec des yeux ronds, la bouche grande ouverte.

« Comment… comment t’as fait ça ? » bégaya-t-il. « Excellente question, » lâchai-je, la voix rauque.

La créature se redressa sur ses pattes arrière, chancelante mais toujours agressive. Je resserrai ma prise sur le métal. Pas le temps de réfléchir.

Je m’élançai. Je n'essayai plus de comprendre la logique de l'univers : je me contentai d'agir. J’esquivai une charge désespérée, pivotai et frappai la rotule fragilisée.

Lueur violette. L'empreinte spectrale resta suspendue dans l'air un court instant tandis que je reculais.

Une fraction de seconde plus tard : impact. La réplique invisible frappa de plein fouet. Le même coup se reproduisit de lui-même, fracassant la chitine.

Ce n'était pas une illusion. Ce n'était pas un simple reflet. C'était comme si la réalité elle-même enregistrait le coup que je venais de porter et décidait de le répéter une seconde fois, avec la même puissance.

La créature rugit de douleur, pliée en deux.

Je réitérai sans lui laisser le temps de récupérer. Un coup à l'épaule. Lueur violette. Retrait. Impact spectral. Deux fois. Chaque fois deux impacts.

Je commençais à intégrer le fonctionnement. Pas le comment, mais le quoi. Mes coups laissaient une marque dans la trame de l'espace, une empreinte d'énergie qui se déclenchait dans la foulée.

La créature, aux abois, tenta une ultime charge désespérée, griffes en avant. Je ne reculai pas. Je vis sa trajectoire, m'encastrai sous sa garde et frappai de toutes mes forces la fissure béante au centre de son thorax.

L'éclat violet fut si dense qu'il illumina tout le hangar.

La créature s'effondra sur un genou. Je sautai en arrière. Une seconde passa. L'écho spectral apparut dans l'air, brillant d'un feu sombre, et s'abattit sur la blessure ouverte.

La carapace cèda définitivement dans un craquement sinistre. La créature s'affala lourdement sur le béton, inerte.

Un silence absolu retomba sur le dépôt de fret, troublé seulement par le ronronnement des alarmes au loin.

Je restai debout, la barre de fer levée au-dessus de ma tête, le souffle court, le corps tremblant de la tête aux pieds. Une seconde. Deux. Trois.

La créature ne bougea plus.

Mes forces m'abandonnèrent d'un coup. Je lâchai le tube de métal, qui tomba sur les dalles dans un tintement sonore. Mes genoux se dérobèrent et je me laissai glisser contre un conteneur.

« D’accord… » chuchotai-je.

Je regardai mes mains. De minuscules particules lumineuses d'un violet sombre flottaient encore autour de mes phalanges, comme de la poussière d'étoiles, avant de se dissiper complètement dans l'air.

« Ça… ce n’était définitivement pas l’adrénaline. »

Les agents de la sécurité du port spatial arrivèrent trois minutes plus tard, armes au poing. Ils trouvèrent un monstre clandestin neutralisé, un manutentionnaire en état de choc traumatique, et moi, assise par terre, une manche déchirée et le bras couvert de sang séché.

Les heures qui suivirent furent un flou pénible de procédures administratives. Questions répétitives, rapports d'incidents, passage rapide à l'infirmerie pour désinfecter ma plaie et poser un pansement synthétique, puis encore des questions.

J'expliquai d'une voix calme que j’avais trouvé une barre de fer, que j’avais profité de la lourdeur de la bête pour frapper ses jointures, et que j’avais eu une chance monumentale. Je ne parlai évidemment ni de la lumière violette, ni du second impact invisible. Le manutentionnaire, quant à lui, tenta d'expliquer aux agents qu'il avait vu des fantômes de lumière frapper la créature. Les gardes conclurent gentiment qu'il souffrait d'une commotion cérébrale. Je fis mine de ne pas comprendre de quoi il parlait.

Lorsque je pus enfin regagner mon studio, la nuit était tombée depuis longtemps sur Vespera.

Je posai ma valise noire contre le lit, mon carnet sur le bureau, et m'assis sur ma chaise. Mon avant-bras gauche était enveloppé dans un bandage rigide. Je le contemplai longuement.

Puis je pris mon crayon. À la suite du plan de la ville, sur une nouvelle page, j’écrivis d'une main ferme :


CE QUE JE SAIS (SUITE)

Je traçai un premier point :

Un deuxième point :

Un troisième point :

Un quatrième point... Mes doigts hésitèrent au-dessus du papier. Comment formuler ce qui venait de se passer ?

Je repensai à la créature. Au premier coup porté. Puis au second, qui surgissait du vide quelques instants plus tard, identique en tout point. Comme un écho, mais un écho matériel, capable de briser la matière.

Une empreinte. Une trace laissée dans l'air que la réalité refusait d'effacer immédiatement.

Je posai la mine du crayon sur la page et écrivis un mot :

REMANENCE.

Je relus le terme plusieurs fois. Je ne savais pas d'où ce mot venait dans mon vocabulaire, mais il s'imposait avec une évidence absolue. Rémanence. La faculté d'un phénomène de subsister après la disparition de sa cause.

Je soulignai le mot d'un trait appuyé.

Mon regard glissa vers les pages précédentes. Le plan chirurgical de la cité de pierre blanche sous ses deux lunes. Puis vers la valise noire posée contre mon lit.

Une ville que je n'avais jamais visitée, mais dont le tracé était gravé dans ma mémoire. Une valise sans provenance que mon corps refusait d'abandonner. Des compétences de combat de soldat d'élite. Et maintenant, cette capacité à projeter une rémanence de mes coups.

Je contemplai ma paume bandée. Je repensai au second impact, à cette force qui frappait une seconde fois alors que le mouvement physique était déjà terminé.

Un frisson glacial me parcourut l'échine. Pour la première fois depuis le début de ces anomalies, une idée d'une cohérence terrifiante commença à lier tous ces morceaux épars. Pas une réponse définitive, non. Seulement une hypothèse.

Quelque chose pouvait disparaître de la réalité… sans disparaître complètement. Une trace pouvait subsister. Une rémanence.

Je refermai lentement le carnet et le glissai sous mon matelas.

Je ne savais pas encore pourquoi cette réalisation me flanquait une telle frousse. Mais cette nuit-là, avant d'éteindre la lumière, je tirai la valise noire juste à côté de mon lit, la poignée frôlant ma main.

Et pendant de très longues heures, je gardai les yeux ouverts dans l’obscurité de Vespera, à me demander combien de choses avaient pu être effacées de ma vie… en laissant malgré tout leur ombre derrière elles.




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