Watashi o Oboeteite

Chapitre 3 : Kuroi Kaban

Par Lessael

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Chapitre 3 - Kuroi Kaban

(La valise noire)



J’avais trois certitudes concernant ma valise noire.

La première, c’était qu’elle était vieille. Pas ancienne au sens intéressant du terme. Elle n’avait probablement appartenu à aucun grand explorateur de la Guilde, aucun héros interstellaire et aucune personnalité suffisamment importante pour que son nom finisse un jour gravé sur une stèle au cœur d'un musée de la Station Herta. Elle était simplement vieille. Les garnitures en métal synthétique étaient écaillées, piochées par la rouille. Le revêtement sombre et mat était rayé à plusieurs endroits. La poignée portait les marques profondes de nombreuses années d’utilisation, et le fermoir gauche refusait régulièrement de coopérer, se bloquant avec un cliquetis hargneux.

La deuxième certitude, c’était qu’elle était vide. Complètement vide.

Et la troisième…

« Hé ! »

… c’était que personne n’avait intérêt à me la voler.

L’homme qui venait de me l’arracher des mains n’était visiblement pas au courant.

« Reviens ici ! »

Il ne revint pas. Évidemment.

Je me lançai à sa poursuite, l'adrénaline battant instantanément à mes tempes.

La grande avenue commerciale de Vespera était probablement le pire endroit possible pour poursuivre quelqu’un. C'était un immense conduit urbain saturé par les lumières crues des enseignes néon holographiques aux teintes magenta et cyan. L’air y était lourd, chaud, chargé d'odeurs d'huile moteur synthétique et de friture d'épices d'origine inconnue. Des centaines de voyageurs circulaient bruyamment entre les boutiques d'armures et les accès aux quais. Des manutentionnaires aux bras mécaniques renforcés poussaient d’immenses conteneurs de fret. Des vendeurs à la peau tannée interpellaient les nouveaux arrivants tandis que les écrans géants annonçaient les départs imminents, surplombés par le balancement continuel des vaisseaux qui descendaient vers le port spatial.

Et moi, je courais au milieu de tout ce chaos, jouant des coudes.

« Poussez-vous ! »

Une femme vêtue d'un lourd manteau d'isolation poussa un cri d'effroi lorsque je l’évitai de justesse.

« Désolée ! »

Je continuai sans ralentir, mes bottes usées martelant les dalles métalliques. Le voleur était rapide, agile. Malheureusement pour lui, je connaissais cette ville sur le bout des doigts. Chaque rue encaissée autour du port. Chaque raccourci sombre. Chaque passage dérobé utilisé par les commerçants pour déplacer leurs caisses de contrebande sans passer par les grands axes. J’avais passé dix-sept années sur ce caillou industriel. Il fallait bien que cela serve à quelque chose.

Le voleur jeta un regard paniqué par-dessus son épaule. Je vis enfin son visage sous la lumière blafarde d'un panneau publicitaire. Il était jeune. Une vingtaine d’années, tout au plus. Le teint blafard, une veste d'aviateur trop grande pour lui et froissée, les yeux écarquillés par la surprise.

Son expression changea lorsqu’il constata que je ne lâchais rien.

« Oui, oui ! » criai-je, le souffle court. « Je suis toujours là ! »

Il accéléra.

« Très intelligent ! »

Il bifurqua soudain dans une ruelle sombre. Je ralentis mon allure. Puis je souris.

Mauvais choix. Très mauvais choix.

Je tournai immédiatement à droite sans le suivre. Un passage étroit et sombre séparait deux immenses bâtiments de stockage en béton. Il était presque invisible depuis l’avenue principale, mais je savais exactement où il menait. Je m’y engouffrai. Une conduite d'évacuation de vapeur traversait le passage à mi-hauteur. Je posai une main sur la canalisation brûlante et sautai. Mon pied toucha brièvement le mur poisseux pour m'équilibrer avant que je me propulse de l’autre côté.

Je ne réfléchis même pas à ce que je venais de faire.

Une seconde conduite. Je passai dessous d'un mouvement fluide. Une caisse en plastique renforcé. Je l’escaladai d'un bond.

Quelques secondes plus tard, je débouchai dans la ruelle parallèle, juste au moment où le voleur y surgissait, haletant.

Ses yeux s’écarquillèrent de terreur.

« Surprise. »

Il n’eut pas le temps de s’arrêter dans sa lancée. Je lui rentrai dedans de plein fouet. Nous tombâmes tous les deux dans la poussière et la condensation. Ma valise glissa lourdement sur le sol.

« Merde ! »

Je roulai immédiatement sur le côté pour me dégager. L’homme se redressa avant moi, le visage déformé par la rage. Son pied partit violemment dans ma direction. Je levai instinctivement mon avant-bras. Le choc fut brutal, et une douleur aiguë remonta le long de mon os jusqu’à mon épaule.

« D’accord… » grimacais-je en reculant sur un genou. « Ça, ça faisait mal. »

« Reste par terre ! » cracha-t-il en tirant une petite lame crantée de sa poche.

Je relevai les yeux vers lui, adaptant ma posture. Puis mon regard glissa vers ma valise. Elle se trouvait à quelques mètres de nous, calée contre un conduit d'aération.

« Rends-la-moi. »

Il tourna légèrement la tête vers elle.

« Quoi ? »

« Ma valise. »

Il me dévisagea avec stupeur, puis fixa l’objet abîmé.

« T’as vu dans quel état elle est ? »

Je serrai les dents, sentant le sang battre dans mes tempes.

« Oui. »

« Alors laisse tomber ! »

Quelque chose d'intense et d'incontrôlable se crispa dans ma poitrine.

« Non. »

Il soupira d'exaspération.

« Y a quoi dedans ? »

Rien. Absolument rien. Ce qui rendait toute cette confrontation particulièrement absurde et embarrassante.

« Ça ne te regarde pas. »

Il eut un petit sourire cupide.

« Donc y a quelque chose. »

Techniquement… non.

« Rends-la-moi. »

Son sourire disparut, remplacé par une menace froide. Il avança. Je reculai d’un pas, jaugeant l'espace. Je savais me défendre. Enfin… je pensais savoir me défendre. Quelques manutentionnaires bourrus du port m’avaient appris deux ou trois trucs au fil des années. Comment dégager mon poignet lorsqu’on l’attrapait, comment frapper sans me casser les doigts, comment utiliser le poids d’un adversaire plus lourd contre lui. Des réflexes basiques, indispensables quand on vivait dans une plaque tournante où croisaient chaque jour des milliers d’inconnus. Mais ça s’arrêtait là. Je n’étais pas une combattante professionnelle.

L’homme attaqua, sa lame tendue vers mon visage.

Et soudain… Tout devint d'une simplicité limpide.

Je vis son épaule se contracter. Son poids bascula. Son pied pivota sur les dalles usées. Je savais exactement où son coup allait passer avant même qu’il ne fende l'air.

Mon corps réagit sans le filtre de ma pensée.

Je me décalai d'un pas fluide. Ma main attrapa son poignet avec une précision chirurgicale. Je tournai le bassin. Mon autre main se plaça contre son coude, bloquant l'articulation. J’abaissai mon centre de gravité. Son bras se retrouva verrouillé derrière son dos dans une clé parfaite. Mon pied frappa l’arrière de son genou.

Il tomba lourdement sur le sol. Je le lâchai aussitôt et fis un bond en arrière.

Un silence lourd s'abattit. Il ne bougeait plus, le visage plaqué contre le sol. De mon côté, le choc me clouait sur place, incapable du moindre geste. Je regardai mes mains frémissantes. Qu’est-ce que…

L’homme profita de mon désarroi. Il pivota brutalement sur le dos et balaya mes jambes de sa botte. Je tombai lourdement sur le dos. L’air quitta mes poumons dans un râle étouffé.

« Aïe… »

Voilà. Ça ressemblait déjà beaucoup plus à ce dont je me pensais capable en temps normal.

Il se releva d'un bond. Mais au lieu de revenir vers moi, il courut précipitamment vers la valise.

Et quelque chose d'une violence inouïe explosa dans ma poitrine. Non. Pas elle.

Je tendis la main vers lui sans même savoir ce que j'espérais accomplir.

Pendant une fraction de seconde, le monde sembla se déformer. Les bruits de la ville s'étouffèrent. Le temps s'étira. Et je vis… Une trace. Pâle. Presque transparente, comme le spectre d'un mouvement à venir. Elle précédait la trajectoire de l’homme. Je vis sa main atteindre la poignée alors que ses doigts réels se trouvaient encore à plusieurs centimètres.

Je clignai des yeux. L'illusion disparut.

Qu’est-ce que c’était que ça ?

Je n’eus pas le temps d’y réfléchir. Il tendait déjà les doigts vers ma valise. Je bondis. Mon épaule percuta son dos de plein fouet. Nous retombâmes ensemble sur les dalles. Cette fois, j’étais prête : j’attrapai son bras, le plaquai contre le sol et verrouillai sa position en calant fermement mon genou entre ses omoplates.

« La valise ! » hoqueta-t-il, la joue contre le métal.

« Elle est juste devant toi ! »

« Je sais ! Alors lâche-moi ! »

« Arrête d’essayer de me la voler ! »

« T’es complètement folle ! »

« C’est toi qui voles des valises vides ! »

Silence. Un ange passa.

Je fermai les yeux. Merde.

L’homme tourna légèrement la tête, l'œil écarquillé.

« Vides ? »

« Oublie ça. »

« Tu viens de me poursuivre dans la moitié du quartier pour une valise vide ? »

« Ce n’est pas le sujet. »

« C’est exactement le sujet ! »

« Tu l’as volée ! »

« Parce que je pensais qu’il y avait quelque chose de valeur dedans ! »

« Eh bien, mauvaise journée pour toi. »

Je relâchai la pression de mon genou. Il se dégagea immédiatement et recula en rampant avant de se redresser. Je me relevai à mon tour, évitant de baisser ma garde. Nous nous regardâmes en chiens de faïence. Puis son regard glissa vers la valise, revint sur moi, puis repartit vers la boîte noire. Son expression oscillait entre l’incompréhension totale et la certitude d’être tombé sur une folle furieuse.

« T’es vraiment malade. »

« Tu l’as déjà dit. »

« Garde ton truc. »

« C’était prévu. »

Il recula encore de quelques pas prudents, puis tourna brusquement les talons pour déguerpir à toutes jambes.

Figée, je le regardai s'effacer dans l'obscurité de la ruelle. Mon cœur battait avec une telle force que chaque pulsation résonnait dans ma tête.

Certaine qu'il ne reviendrait pas, je laissai glisser mon regard sur mes mains. Qu'est-ce qui venait de se passer ? Je tentai de rejouer le mouvement d'il y a un instant. Le poignet. La rotation. Le coude. Le genou. Mais mes gestes n'étaient plus que maladresse et hésitation, bien loin de la grâce fulgurante et irréelle qui m'avait traversée quelques secondes plus tôt.

Je fronçai les sourcils.

« D’accord… »

L’adrénaline. Ça devait être ça. On racontait que les gens pouvaient accomplir des prouesses physiques absurdes lorsqu’ils étaient dos au mur. Sauf que je n’avais pas eu peur. J’avais été en colère. Je tournai la tête vers la valise. Très en colère.

Je m’approchai. Mes doigts se refermèrent sur la poignée de cuir synthétique. Et immédiatement… je respirai. Une longue inspiration libératrice. Je n’avais même pas remarqué que je retenais mon souffle.

Je restai figée. Cette sensation de soulagement pur était beaucoup trop disproportionnée pour être normale.

« Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? »

Je venais de poser la question à voix haute à un objet inanimé. Formidable.

Je la déposai sur une caisse métallique abandonnée, puis m’assis en face.

« Très bien, » murmurai-je. « Il est peut-être temps qu’on ait une conversation. »

La valise ne répondit pas, fort heureusement. Je poussai le premier fermoir. Clic. Puis le second. Rien. Il bloquait, comme d'habitude. Je recommençai. Toujours rien.

« Tu choisis vraiment ce moment ? »

Je lui donnai un petit coup sec du plat de la main. Clic.

« Merci. »

Je soulevai le couvercle. Vide. Comme toujours. Je passai ma main sur le tissu sombre qui tapissait l’intérieur. Aucune poche. Aucun compartiment. Aucun double fond. Je le savais. J’avais déjà vérifié. Plusieurs fois. Beaucoup trop de fois.

Je fixai le vide intérieur.

« Pourquoi ? »

Ma voix avait perdu toute trace d’ironie. Pourquoi avais-je poursuivi un homme armé à travers trois ruelles pour récupérer un contenant vide ? Pourquoi l’idée de perdre cette valise me donnait-elle la sensation déchirante que mon monde allait s'effondrer ? Je pouvais en acheter une autre avec mes maigres économies. Une meilleure. Une neuve. Une dont les fermoirs ne grinçaient pas.

Je regardai la coque rayée.

« Je pourrais te jeter. »

Mon ventre se noua violemment. Immédiatement. Je me tus, le souffle coupé. J’essayai de forcer mon esprit à imaginer la scène : je tournais le dos. Je la laissais là, sur cette caisse de ferraille. Quelqu’un finirait par la ramasser, ou elle finirait broyée avec les déchets industriels du secteur commercial. Une simple valise vide.

Mes doigts se crispèrent contre le bord de la caisse jusqu'à m'en faire mal. Non. Impossible. La réaction d'angoisse fut si brutale que j’en eus presque honte.

« C’était une hypothèse, » lâchai-je dans un souffle en refermant le couvercle.

Pourquoi étais-je incapable de l’abandonner ? Je connaissais cette valise depuis… Je m’arrêtai. Depuis quand ?

Depuis toujours. La réponse m’était venue d'instinct. Et elle ne me convenait pas. Personne ne possédait un objet depuis toujours. Il devait y avoir un point de départ. Un jour où je l’avais reçue. Un endroit. Une personne. Quelque chose.

Je fermai les yeux et plongeai dans ma mémoire. Une chambre apparut. Des murs clairs, dépouillés. Une petite fenêtre donnant sur un ciel gris. Un lit étroit. J’étais enfant. Six ans ? Sept ans ? Je ne savais pas. La valise se trouvait posée au pied du lit. Je sautai à un autre souvenir. Un couloir froid. Je marchais en tenant sa poignée. Encore un. Une pièce commune. Des enfants. Des voix étouffées. La valise posée près d’une porte. Encore. Moi, un peu plus âgée, traînant ce même bagage.

Elle était toujours là. Toujours. Mais jamais le commencement. Je ne me voyais jamais la recevoir. Personne ne me la donnait. Je ne l’achetais pas. Elle était simplement présente dans chacun de mes souvenirs, comme si elle avait été conçue en même temps que moi.

J’ouvris les yeux. Une sensation glaciale descendit le long de ma colonne vertébrale. C’était exactement la même impression troublante que quelques jours plus tôt, lorsque la guichetière du secteur central m’avait annoncé que l’établissement médical indiqué sur mon certificat de naissance n’avait jamais existé sur les registres de Vespera.

J’avais pourtant des souvenirs de cet endroit. Des couloirs. Des chambres. Des repas. Des voix. Mais aucun lieu réel n'y correspondait. Et maintenant, j’avais cet objet physiquement entre les mains, présent depuis mon enfance… sans être capable de me rappeler comment il y était arrivé.

« Génial. »

Je posai mon front contre le couvercle frais.

« Tu pourrais au moins contenir des crédits. Ça arrangerait considérablement ma situation. »

Je restai ainsi quelques secondes à écouter le bruit sourd de la ville au loin. Puis je me redressai. Mon regard tomba sur une longue rayure près de la poignée. Je passai mon pouce sur la rainure. Je connaissais cette marque par cœur, j'aurais pu la dessiner les yeux fermés. Pourtant, lorsque j’essayai de me rappeler l'incident qui l'avait causée… Rien. Encore.

Je soupirai.

« Je commence vraiment à détester ce mot. »

Rien. Rien sur mon établissement d'origine. Rien sur la provenance de la valise. Rien pour ancrer mes souvenirs dans la réalité. Et maintenant… Je regardai ma paume ouverte. … rien qui n'expliquait comment mon corps venait de mettre un homme adulte à terre avec la précision d'un soldat d'élite.

Je me levai et enclenchai fermement les deux fermoirs.

Un bruit de pas métalliques retentit brusquement derrière moi. Je pivotai immédiatement. Mon bras se leva, mon pied recula, mon corps adoptant une posture défensive parfaite avant même que mon cerveau n'ait identifié la menace.

Une vieille femme vêtue d'un tablier usé se tenait à l’entrée de la ruelle, serrant un sac de provisions contre sa poitrine. Nous nous regardâmes en silence. Je baissai lentement les mains, confuse.

« Bonjour. »

Elle me fixa, jeta un coup d'œil à mes poings fermés, puis à la valise, avant de faire demi-tour à pas pressés sans demander son reste.

Je fermai les yeux, dépitée.

« Parfait. »

Je récupérai ma valise. Cette fois, pourtant, je ne regardais plus l’objet. Je regardais mes doigts serrés sur la poignée. Pourquoi avais-je pris cette position de combat ? Je n’avais jamais appris ça. Du moins… je ne pensais pas l’avoir appris. Je détestais de plus en plus cette nuance.

Je quittai la ruelle pour retrouver l’agitation permanente du quartier commercial. Tout continuait normalement autour de moi. Personne ne se doutait qu’à quelques mètres de là, une fille de dix-sept ans venait de réaliser qu’elle ne connaissait ni l’origine de ses souvenirs, ni celle du seul objet qu’elle possédait, ni même l'étendue des capacités de son propre corps.

Les voyageurs continuaient de courir vers leurs passerelles. Les marchands continuaient de hurler leurs offres. Les vaisseaux continuaient d’arriver… et surtout, de repartir.

Je finis par atteindre la grande passerelle suspendue qui surplombait le port spatial. Un cargo lourd s'arrachait lentement à l'attraction de Vespera. Je m’arrêtai contre la rambarde. Je le faisais presque chaque fois. Je regardai l’appareil s’élever. Les feux de position de la ville se reflétèrent un instant sur sa coque sombre, puis il accéléra. Il devint un point lumineux. Plus petit. Encore plus petit. Jusqu’à disparaître complètement dans le ciel nocturne.

Je resserrai mes doigts autour de la poignée.

Un jour. Cette pensée revenait constamment, comme un mantra. Un jour, ce serait moi. Je quitterais Vespera. Je monterai dans un de ces vaisseaux. Je verrais d’autres mondes, d'autres horizons. Et peut-être que quelque part, loin d’ici, je trouverais enfin un endroit qui ne me donnerait pas l’impression d’être une étrangère dans ma propre vie.

Je baissai les yeux vers la valise.

« Et apparemment, tu viens avec moi. »

Silence.

Je levai les yeux vers les premières étoiles qui perçaient la brume industrielle. Cette nuit encore, je rêverais peut-être du train céleste. Je le savais d'avance. Ces grandes fenêtres panoramiques. Ces étoiles filantes. Ces wagons étincelants. Cette étrange impression de connaître intimement un endroit où je n’avais pourtant, logiquement, jamais mis les pieds. Un train traversant le vide interstellaire sur des rails de lumière.

J'ignorais pourquoi ces rêves m'obsédaient. J'ignorais pourquoi les paysages de ma mémoire demeuraient introuvables sur la moindre carte, tout comme j'ignorais la provenance de cette valise et la raison de mon attachement viscéral. Et voilà qu'aujourd'hui, mon propre corps révélait des réflexes de combat surgis de nulle part.

Je comptai mentalement. Cinq. Cinq questions. Aucune réponse.

« Dix-sept ans et déjà beaucoup trop de problèmes. »

Je repris ma marche vers mon logement. Quelques mètres plus loin, je m’arrêtai net. Je vérifiai que la valise était toujours bien serrée dans ma main droite. Évidemment qu’elle était là.

Je repartis. Mais une pensée venait de naître dans un coin sombre de mon esprit. Une pensée minuscule, froide et profondément dérangeante. Je ralentis le pas.

Et si le problème n’était pas que j’avais oublié d’où venait cette valise ?

Mes doigts se crispèrent sur la poignée.

Et si quelqu’un avait fait en sorte que je ne puisse pas m’en souvenir ?

Je restai immobile un instant au milieu du flux des passants indifférents. Non. Je refusai d'aller sur ce terrain. Pas ce soir. Une crise existentielle à la fois.

Je resserrai ma prise et continuai mon chemin. Demain, je retournerais chercher. Dans les archives publiques, dans les registres clandestins du port, partout où je pourrais m'infiltrer. Il devait forcément exister quelque chose. Un nom. Une adresse. Une photographie enregistrée. Une preuve tangible. N’importe quoi qui puisse me confirmer que les dix-sept années dont je me souvenais n'étaient pas une illusion.

Et désormais, j’avais une seconde priorité à ajouter à ma liste : découvrir d’où venait cette foutue valise noire.





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