Le rendez-vous avait été fixé dans un café de quartier sans âme, de ceux où le café a toujours le goût de vieux carton et où les chaises en skaï râpé collent aux vêtements. Un choix délibéré de Methos, qui semblait cultiver un art consommé du dépouillement depuis qu’il avait jeté l’éponge avec les Guetteurs.
Quand Marie poussa la porte, le viel immortel était assis près d'une vitre embuée par la pluie fine de l'automne parisien. Il feuilletait distraitement un catalogue d'enchères poussiéreux, une tasse de thé fumant entre les mains. Il venait à peine de quitter cette organisation tentaculaire, et à le voir ainsi, l'air faussement nonchalant, on aurait pu croire qu'il n'avait jamais fait autre chose que de siroter des infusions tièdes en attendant que le monde tourne.
Pourtant, lorsqu'elle s'installa face à lui sans un mot, ses yeux se levèrent, brillants d'une curiosité vive.
— Marie. Je pensais que tu passerais ton temps à réciter des psaumes dans les jupes de Darius, à polir les cuivres de son église ou à racheter les péchés de la terre entière. Qu'est-ce qui te pousse à venir relancer le vieux sage que je suis ? Surtout maintenant que je n'ai plus accès au grand fichier secret de nos chers observateurs à lunettes.
— J'ai l'air d'une oie blanche en quête de rédemption, Methos ? répliqua-t-elle d'une voix neutre.
— Disons que tu cultives un paradoxe assez fascinant, renchérit-il en posant sa tasse. Entre nous, j'ai bien l'impression que notre cher Darius a pris un soin infini à cacher ton existence à tout son petit entourage pendant des siècles. Je me demande bien quels secrets vous cachez, toi et ton prêtre, à vous confesser des péchés qu'on imaginerait presque réjouissants. Mais passons... Tu n'es pas venue pour discuter théologie j'imagine...
— Je cherche une immortelle, dit-elle droit au but. Callestina. Est-ce que ce nom te dit quelque chose ?
Methos marqua une pause infime. Le sourire un peu cynique qui flottait sur ses lèvres s'affaissa imperceptiblement, remplacé par une lueur de méfiance. Il repoussa son catalogue d'un geste machinal, croisa les doigts sur la table et la dévisagea avec un sérieux soudain.
— Callestina... répéta-t-il, la voix légèrement plus basse. Tu sais, j'ai officiellement coupé les ponts avec les Guetteurs, ce qui signifie que je n'ai plus à fouiller dans les archives poussiéreuses des siècles passés pour satisfaire la curiosité morbide de mes congénères. J'ai d'autres chats à fouetter. Et crois-moi, la vie de bohème me va très bien.
— Mais tu sais qui elle est.
— Oh, rassure-toi, je ne l'ai jamais croisée de ma vie. Et c'est bien la seule chose dans mon existence millénaire pour laquelle je remercie le ciel tous les matins. J'ai eu l'occasion de lire les rapports qui la concernent à l'époque où je passais mes journées à compiler les folies des nôtres. C'est une force de la nature, froide, méthodique, et redoutable à un point que tu n'imagines même pas. Si tu penses pouvoir aller lui chatouiller les côtes pour le plaisir, je te suggère de commander ton cercueil dès aujourd'hui, tu gagneras un temps précieux.
Marie ne broncha pas, encaissant la pique avec une froide rigidité.
— Où est-ce qu'elle vit ?
Methos soupira, secouant la tête, mi-amusé, mi-incrédule face à l'audace — ou à la stupidité — de son interlocutrice.
— Aux dernières nouvelles, l'oiseau a fait son nid dans un endroit qui lui ressemble : froid, isolé et complètement hermétique au reste du monde. Elle s'est installée au Japon, non loin de la ville de Kamioka.
— Elle se cache au milieu de nulle part ?
— Pas vraiment se cacher. Elle y tient une petite galerie discrète, ou plutôt un entrepôt de courtage d'objets d'art asiatiques anciens, sous le nom de Cynthia Van Dervane. C'est une experte reconnue dans son domaine, une pointure absolue pour authentifier des pièces rares destinée à une poignée de riches collectionneurs privés. Elle ne traite jamais avec le grand public, ce qui lui évite toute exposition de masse et lui assure une paix royale. Juste ce qu'il faut pour vivre de ses passions... et trancher des têtes quand l'envie lui prend.
Il se pencha en avant, fixant sa congénère droit dans les yeux, son cynisme habituel laissant poindre une réelle, quoique bien cachée, perplexité.
— Dis-moi, Marie... Pourquoi diable t'intéresses-tu à un spécimen de cette trempe ? Ne me dis pas que tu veux lui acheter un vase Ming ?
— J'ai un compte à régler avec elle. Une vieille histoire.
— Un compte à régler...?
— Je vais la tuer.
Le silence tomba entre eux. Pendant une seconde, Methos cligna des yeux, comme s'il n'avait pas bien saisi les mots.
— Tu as perdu la tête, c'est ça ? murmura-t-il, incrédule. Car si tu t'engages dans cette voie, c'est au sens littéral que tu vas la perdre. Callestina n'est pas un simple pion qui attend sagement son tour dans le Jeu. C'est une machine de guerre. Les dossiers que j'ai lus sur elle faisaient état de massacres méthodiques, de combattants chevronnés balayés en moins de trois mouvements. Si tu y vas avec ta petite motivation du moment, elle aura prit ta tête avant même que tu n'aies eu le temps de dégainer ton épée... À moins, bien sûr, que tu ne caches toi aussi des choses, ajouta-t-il en plissant les yeux. Après tout, personne ne sait rien de toi, tu pourrais bien être une combattante extrêmement chevronnée dissimulée sous des airs de sainte nitouche...
Les mots de Methos résonnèrent dans l'esprit de Marie comme une douche froide. Elle qui s'était imaginée de taille sentit une ombre de doute s'insinuer en elle. Ce dernier vit le trouble traverser son regard, et son ton se fit un brin plus clément, bien que toujours mordant.
— Réfléchis-y à deux fois. Le monde est déjà assez peuplé de cadavres exquis pour que tu ailles t'ajouter à la collection. Si tu tiens vraiment à mourir jeune, trouve une méthode moins fatigante.
Elle baissa les yeux un instant vers sa tasse, la mâchoire serrée, avant de relever le menton avec une obstination têtue. Le doute était là, planté comme une épine, mais il ne suffirait pas à l'arrêter. Il lui fallait simplement plus que de la bonne volonté. Il lui fallait l'excellence.
*
Son petit studio semblait soudain beaucoup trop exigu. Allant de la kitchenette à la fenêtre, tournant en rond comme une bête en cage, elle n'arrivait pas à chasser de son esprit la voix traînante et cynique de Methos. « Elle aura pris ta tête avant même que tu n'aies eu le temps de dégainer ton épée... »
Assis sur le canapé, les jambes croisées avec une décontraction qui tranchait cruellement avec l'agitation de son hôtesse, Soleman la suivait du regard en silence. Il patientait, sachant pertinemment qu'il fallait laisser la tempête intérieure de son amie s'essouffler d'elle-même.
— Je me suis surestimée, lâcha-t-elle enfin. Je pensais que ma détermination suffirait. Mais Methos a été clair. Callestina est une machine de guerre. Si je me pointe face à elle en l'état actuel des choses, je ne suis pas seulement suicidaire : je suis ridicule.
Soleman pinça les lèvres, redressant légèrement le buste, l'observant avec bienveillance.
— Methos a l'art de dramatiser pour mieux souligner l'inconséquence des autres, répondit-il d'un ton apaisant. Mais sur le fond, il n'a pas tort. Tu as la volonté, et tu as le feu. Mais la volonté ne suffit pas quand on croise le fer avec quelqu'un qui a fait du carnage une science exacte.
— Je ne peux pas y aller comme ça, lâcha Marie en s'arrêtant net dans ses mouvements, le regard sombre. Mais je ne vois pas vraiment comment... En l'état, je n'ai pas les outils.
— S'entraîner seule ne suffira pas. Il te faut un mentor d'exception, quelqu'un qui dépasse tout ce que tu as pu croiser jusqu'ici. Je connais un maître d'arme hors pair, du nom de Zola. Quelqu'un d'absolument unique, capable de décortiquer n'importe quel style de combat, de l'analyser dans les moindres détails, et de déconstruire toutes tes habitudes pour mieux te rebâtir.
Marie fronça les sourcils, interloquée par ce patronyme qui résonnait étrangement à ses oreilles.
— Zola ? L'écrivain ? Attends... Ne me dis pas que lui aussi est des nôtres...
La phrase tomba dans le studio, suspendue une fraction de seconde, avant de provoquer l'hilarité de Soleman.
— Émile Zola ? Vraiment, Marie ? Tu imagines l'auteur de J'accuse en train de trancher des têtes ? Non, grand Dieu, rien à voir. Je te parle d'une femme. Une femme d'origine sud-africaine, profondément ancrée dans les traditions zoulous, née au XIVe siècle. Elle a traversé les âges en perfectionnant un art du combat d'une fluidité et d'une précision terrifiantes. Elle est capable de lire les failles d'un adversaire en un clin d'œil. Si quelqu'un peut faire de toi une combattante capable de tenir tête à Callestina, c'est bien elle.
Le profil était pour le moins atypique, mais l'autorité tranquille avec laquelle l'immortel en parlait ne laissait pas de place au doute. Marie laissa retomber ses bras le long de son corps, un mélange de honte et de fascination s'emparant d'elle.
— Et elle acceptera de m'entraîner ? Les maîtres de sa trempe ne prennent pas le premier venu par pitié.
— Elle ne prend personne par pitié, rectifia Soleman. Mais elle a un goût prononcé pour les causes perdues et les défis impossibles. Si tu te présentes devant elle avec la rage au ventre et la ferme intention de survivre, elle t'écoutera.
— Très bien, souffla Marie. Dis-moi où elle se trouve.
*
— Je disais donc... reprit Methos en faisant tourner distraitement sa tasse de thé entre ses doigts, que la discrétion a ses limites, même pour un homme qui a fait vœu de chasteté.
Darius ne répondit pas immédiatement. Assis de l'autre côté de la table en bois sombre, il gardait les traits tirés et le regard fixé sur un vieux livre ouvert qu'il ne lisait pas. Il sentait parfaitement ce manège. Depuis l'instant où Methos avait poussé la porte du presbytère avec sa désinvolture agaçante, il savait que son visiteur tournait autour du pot. Ce petit sourire en coin retenant mal une réplique caustique... Son ami venait de toute évidence pour le piquer, pour gratter là où ça faisait mal.
Le prêtre ferma lentement l'ouvrage, redressa les épaules et fixa son confrère millénaire avec une patience fatiguée.
— Tu as une idée derrière la tête, Methos, lâcha-t-il d'une voix calme mais ferme. Autant cracher le morceau tout de suite, tu m'épargneras des détours dont je n'ai pas la force aujourd'hui.
Ce dernier laissa échapper un petit rire, posa sa tasse avec précaution et s'accouda à la table, l'air faussement innocent.
— Oh, rien de bien grave. Juste une coïncidence assez fascinante. J'ai fait une curieuse rencontre il y a peu. Une femme pleine de feu, d'ambition... et disons, de projets pour le moins surprenants. J'ai fini par mettre un visage sur celle qui vient régulièrement troubler la paix monastique de notre ancien chef de guerre préféré.
Darius se tendit imperceptiblement, mais il maintint son masque d'impassibilité.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, répondit-il d'un ton neutre.
— Allons, Darius, ne fais pas l'innocent, répliqua Methos en haussant un sourcil, savourant visiblement son effet. J'ai rencontré Marie.
Le silence s'installa dans la pièce. Le vieil immortel observa la réaction de son hôte, guettant la moindre micro-expression.
— Je dois avouer que j'ai été surpris, continua-t-il avec ce ton subtilement cynique qui le caractérisait. Pour un homme comme toi, qui a troqué son épée contre l'absolue quiétude d'un lieu saint et la contemplation du Très-Haut, aller fricoter avec quelqu'un d'aussi... agité, ou disons-le, carrément insensé, c'est un choix pour le moins paradoxal. Vous formez un curieux binôme.
— Insensée en quel sens ? demanda Darius, la voix soudain plus sombre, oubliant sa propre réserve. Qu'est-ce qu'elle a fait ?
Methos cligna des yeux, marquant une pause. Son petit sourire narquois s'effaça, remplacé par une véritable perplexité.
— Attends... Ne me dis pas que tu n'es pas au courant ? lâcha-t-il, un pli d'incompréhension barrant son front. Vous vous cachez donc autant de choses l'un à l'autre que ce que vous cachez au reste du monde ?
— De quoi parles-tu, Methos ?
— Elle a une idée fixe. Je dirais même totalement suicidaire. Elle veut traquer Callestina. Et pas pour lui dire bonjour : elle a l'intention de l'affronter.
À ces mots, le prêtre se tut, un silence s'installant entre eux tandis qu'il baissait brièvement les yeux vers ses mains jointes.
— Callestina... murmura-t-il, sa voix trahissant une inquiétude contenue.
Methos le regarda, observant l'immobilité soudaine de son ami, toute trace de cynisme quittant définitivement son visage.
— Je vois que je ne t'apprends rien sur le personnage, constata-t-il à voix basse. Je ne sais pas si elle fait preuve d'un courage surhumain ou d'une inconscience totale. Mais je sais ce que vaut Callestina. Et le simple fait qu'elle s'engage sur cette voie me paraît pour le moins hasardeux.
Darius n'écoutait déjà plus la fin de la phrase. Son regard s'était perdu au fond de la pièce, ses pensées dérivant immédiatement vers la silhouette de celle qui partageait sa vie depuis si longtemps. Malgré les silences et les heurts de leur séparation, il lui suffit d'imaginer l'issue d'un tel duel pour que le poids de ses propres convictions vacille. L'idée même de la voir s'effacer ainsi, emportée par une intransigeance qu'il comprenait trop bien, réveilla en lui une urgence silencieuse.
*
Marie s'affairait autour de son sac de voyage posé sur le lit, repliant machinalement un pantalon, lorsque la vibration familière traversa son être. Elle se figea, les mains suspendues au-dessus du tissu.
Darius.
Un instant de perplexité l'envahit. Il ne venait jamais ici — ou si rarement. Encore moins maintenant, alors qu'ils s'étaient quittés sur un désaccord irréconciliable concernant James Horton. Qu'est-ce qui pouvait bien l'amener à franchir le seuil de son studio ?
Une vague d'anxiété la gagna : elle n'était absolument pas préparée à le revoir si vite, ni à savoir quel masque porter face à lui. Elle traversa tout de même la pièce d'un pas hésitant, inspira profondément pour contenir les battements de son pouls, puis ouvrit la porte.
Dans la cage d'escalier, Darius achevait de gravir les dernières marches. Il s'arrêta net en la voyant apparaître dans l'encadrement. Leurs regards s'accrochèrent instantanément. Malgré la distance qu'ils s'étaient juré de maintenir, une tension familière s'éveilla entre eux, un rappel silencieux de tout ce qu'ils cherchaient à enfouir. Aucun d'eux ne parla d'abord, suspendus au milieu de cet instant. Puis Marie esquissa un léger mouvement du menton, l'invitant d'un geste discret à entrer.
Il pénétra dans le studio. Il avait abandonné sa soutane pour des vêtements civils : un pantalon gris foncé, un pull léger bleu dont la nuance mettait subtilement en valeur la clarté de ses yeux, et par-dessus, une veste mi-longue en cuir marron un peu usée par les années. Une tenue simple qui laissait deviner l'homme qu'il redevenait dans l'intimité de leur huis clos, dépouillé de son rôle.
Alors qu'il passait près d'elle, Marie perçut immédiatement l'odeur familière de sa peau, un repère infaillible dans le trouble du moment. Un serrement discret se forma au creux de sa poitrine, une tension qui rappelait ce qui les liait, par-delà les silences et la décision de se tenir à l'écart depuis qu'il l'avait repoussée. De son côté, en franchissant le seuil, Darius ressentit la même onde silencieuse. La voir s'affairer, deviner l'imminence de son départ, lui serra la poitrine d'une étreinte douloureuse. Sous son apparente impassibilité, chaque fibre de son être mesurait l'immensité du vide qu'elle laisserait si elle partait vers une mort certaine.
Ils restèrent immobiles au milieu du petit studio, séparés de quelques pas seulement, se jaugeant en silence, prisonniers consentants de l'attachement viscéral qui les unissait malgré tout.
— Methos est passé me voir, commença Darius d'une voix basse, rompant le silence qui pesait entre eux.
Marie ne bougea pas d'un pouce. Elle se contenta de croiser les bras, l'observant avec attention, attendant qu'il abatte ses cartes.
— Il m'a raconté ton projet, continua-t-il. Traquer Callestina à l'autre bout du monde pour aller l'affronter.
Il marqua une pause, suspendant sa phrase le temps de respirer, cherchant à décoder l'expression impénétrable de sa compagne.
— Dis-moi... est-ce une fuite en avant ? Une réaction directe à notre rupture ?
— Une fuite en avant ? Non, Darius. Disons simplement qu'à ce stade, je n'ai plus grand-chose à perdre, répondit-elle d'un ton sec, avant de lâcher, plus doucement, en soutenant son regard : Callestina est en train de poser les jalons d'un engrenage macabre. Ce qu'elle s'apprête à faire va façonner le Jeu de manière funeste, la transformer en un mythe intouchable alors qu'elle n'est qu'un fléau. Je refuse de laisser faire cela en restant spectatrice. Et, puisque tu as choisi de mettre de la distance entre nous... je n'ai plus de comptes moraux à rendre à qui que ce soit. Je fais simplement ce qui me semble juste. Et aujourd'hui, ce qui est juste, c'est de stopper sa folie.
Elle marqua une pause, rompant le rythme de sa tirade. Un voile de mélancolie traversa brièvement son regard, mesurant toute la distance qui s'était creusée entre eux.
— Pendant des siècles, j'ai étouffé une partie de moi-même. Ce n'était pas par hypocrisie, tu sais... j'ai toujours partagé ton aspiration au bien. Mais je me suis empêchée d'agir. Je me suis interdit d'intervenir pour punir les coupables, de détruire ces tyrans dont je connaissais pourtant les funestes desseins. J'ai assisté à des massacres, j'ai laissé des injustices impardonnables se produire en silence, par peur de modifier le cours de l'Histoire, par peur de disparaître... ou de te perdre. Je me suis pliée à cette idée de l'inaction protectrice, persuadée que c'était le prix à payer pour préserver notre équilibre. Mais aujourd'hui, je ne peux plus me cacher derrière ce dogme. Je sais pertinemment que tu réprouves la violence, que tu crois profondément en la rédemption, en la force de la parole et au libre arbitre de chacun, convaincu que les hommes peuvent changer si on leur tend la main. Mais je n'ai pas ta foi aveugle en la nature humaine, Darius. Je sais que certaines monstruosités ne s'arrêtent pas par la grâce de la parole, et que si nous ne dressons pas un mur de fer face à elles, le monde en subira les conséquences.
Elle reprit sa respiration, sentant l'étau se desserrer légèrement autour de sa poitrine tandis qu'elle exposait enfin au grand jour ce qu'elle avait tû depuis leur confrontation.
— Ce qui me fait mal, ce n'est pas d'avoir choisi ma voie, c'est de voir que ce que j'estime juste, ce devoir d'agir, s'oppose si violemment à tes convictions, et que c'est cela qui a créé ce fossé entre nous. Je cherche simplement à réparer ce que j'ai laissé faire par lâcheté, à agir enfin sur ce qui est en mon pouvoir. Je ne peux plus faire semblant de l'ignorer.
Un silence s'installa entre eux, traversé par le poids de cette confession. Darius laissa résonner ces mots, mesurant la profondeur de la cassure. Cette même intransigeance, cette nécessité de trancher dans le vif là où lui choisissait de porter sa croix, se lisait dans chacun de ses actes récents. Il fit un pas en avant, cherchant à réduire la distance qui les séparait, ramenant l'angoisse de ce qui avait précisément mis le feu aux poudres.
— Et James Horton ? Si je ne t'avais rien dit... est-ce que tu l'aurais tué ?
Marie le fixa droit dans les yeux, refusant de farder la vérité.
— Je ne vais pas te mentir, Darius. Oui. Pas par gaîté de cœur, et je sais pertinemment que j'aurais traîné ce fardeau pour le restant de mes jours... mais je l'aurais fait. J'avais trop peur de te perdre, de voir cet homme t'arracher la vie alors que tu es tout ce qui compte pour moi. Mais tu n'as pas à t'en faire pour ça. Le destin s'en est chargé à ma place ; il est mort d'une crise cardiaque après mon départ de Londres...
Le prêtre resta un instant figé, assimilant la nouvelle, la menace Horton réglée par le simple hasard d'une défaillance organique alors que Marie était prête à franchir l'irréparable pour le protéger. Il laissa échapper un soupir, traversé par une profonde introspection, avant de reprendre d'une voix douce :
— En vérité, j'ai peur de te perdre, moi aussi. Perdre la femme qui m'a accompagné au long des siècles. Depuis la disparition de Thalia, et encore plus depuis ton retour, je sens que tu as changé. Une ombre s'est installée en toi. Une ombre qui t'éloigne de celle que j'ai connue, de cette compagne lumineuse qui m'avait autrefois arraché au désespoir des pires heures de l'Histoire... C'est toi qui incarnais l'espoir, la douceur, la main tendue vers les autres sans rien attendre en retour. Aujourd'hui, je ne reconnais plus cette lumière dans tes yeux. Je ne vois plus que cette rage froide qui te pousse à détruire.
Marie encaissa les mots, les mâchoires serrées. Elle sentait la vérité de ce constat la brûler de l'intérieur, mais elle ne baissa pas les yeux.
— Le monde a changé, Darius. Et nous aussi. On ne traverse pas les âges en restant immobiles.
— Je sais, soupira-t-il. Et qui suis-je pour te faire la morale ? J'ai un passé de guerrier sanguinaire, un palmarès de carnages que mes prières et mes siècles de pénitence n'effaceront jamais. Je ne peux décemment pas te jeter la pierre pour avoir voulu me protéger.
Il fit quelques pas de plus vers elle, brisant presque totalement la distance qui les séparait. Son regard se fit plus intense, cherchant à déposer le poids des dogmes.
— Mais il y a une différence essentielle entre ce que j'étais et ce que tu deviens. Autrefois, je tuais par indifférence, par vacuité, parce que le sort des hommes m'importait peu. Toi... tu bascules dans l'ombre par pur altruisme, par dévotion pour ceux que tu aimes. Tu te salis les mains pour que d'autres puissent rester propres. C'est un fardeau noble, mais c'est un poison mortel. Et je refuse de te voir y succomber.
— Je n'y succomberai pas... Pas de la manière dont tu l'entends.
Elle dégagea légèrement ses épaules comme pour mieux porter le poids de ses propres convictions.
— Tu as peur que cette ombre me consume, que je perde mon âme à force de fréquenter la violence. Mais tu oublies une chose essentielle. Si je m'aventure sur ce chemin, ce n'est pas en tournant le dos à ce que je suis. Je sais ce que je vaux, et j'ose espérer... que tu le sais aussi.
Darius ferma les yeux un instant, sentant les paroles de Marie résonner au plus profond de sa conscience.
— Oui... Au fond de moi, je le sais, reconnut-il d'une voix empreinte d'une humilité poignante. Je connais ton cœur, Marie. C'est précisément pour cela que cette situation me déchire. Mais je ne peux pas, et je n'ai pas le droit, de t'enfermer dans une cage dorée faite de mes propres peurs et de mes dogmes.
Il esquissa un sourire discret, un peu triste, mais baigné d'une tendresse infinie alors qu'il mesurait la force de ce lien qui les unissait par-delà les désaccords.
— Je ne t'ai pas quittée par rejet de ce que tu es, mais par aveuglement face à ma propre impuissance, reprit-il doucement, acceptant enfin de désarmer.
— Je n'aurais pas dû réagir avec autant de rudesse, reprit-il plus bas, tendant lentement la main pour frôler du bout des doigts les mains de Marie, dans une hésitation pleine de pudeur. J'ai eu peur. Peur de te voir franchir une ligne de non-retour...
Il la regarda de ses yeux clairs, mesurant l'imminence du lendemain, le poids de la séparation qui s'annonçait et la menace de Callestina qui rôdait au loin. Une urgence silencieuse s'installa entre eux, l'absolue nécessité de savourer chaque seconde de répit. Marie, lisant dans son regard le même élan, prit les devants :
— Est-ce que tu peux passer la nuit ici avant que je ne parte demain ?
— J'en aurais très envie, répondit-il doucement, tout en serrant un peu plus fort sa main.
*
Le voyage avait exigé d'elle patience et endurance. Après un vol transatlantique et des heures de route à bord d'un pick-up, Marie s'était enfoncée au cœur de l'arrière-pays de la Colombie-Britannique. Ici, la nature se déployait en une immensité sauvage et majestueuse : des forêts de conifères denses aux reflets sombres, des montagnes escarpées aux sommets voilés de brume, dans lesquels chantait le souffle du vent du nord.
Pourtant, l'isolement n'était pas total. À quelques kilomètres de là, nichée au creux d'une vallée, une petite ville moderne offrait toutes les commodités nécessaires. C'est dans ce compromis entre nature sauvage et civilisation que Zola avait élu domicile.
Marie gara le véhicule sur le bas-côté, apercevant la solide maison en rondins de cèdre rouge qui se dressait au fond du bois. Le moteur cracha un dernier nuage de vapeur dans l'air glacé de fin d'automne, puis elle s'engagea à pied sur le sentier boueux serpentant entre les sapins géants pour finir d'approcher. En avançant vers le chalet, une sensation familière résonna au creux de son crâne.
Presque au même instant, la porte en bois de la cabane s'ouvrit.
Une femme parut sur le seuil. Petite de taille mais dotée d'une prestance qui en imposait instantanément, Zola dégageait une force tranquille et une aura d'autorité naturelle. Sa peau sombre et ses cheveux courts encadraient un visage aux traits marqués par une sagesse ancestrale et une assurance de guerrière. Elle était vêtue de vêtements chauds et pratiques, adaptés au climat canadien, mais la façon dont elle se tenait trahissait une maîtrise absolue de son corps.
Elles restèrent immobiles à quelques mètres de distance, se jaugeant en silence. Le regard de Zola glissa de la silhouette de Marie à sa posture, captant la tension de ses épaules, la détermination farouche qui couvait au fond de ses yeux, et cette absence totale de peur qui caractérisait les duellistes d'instinct.
— Tu n'es pas venue ici pour admirer le paysage, constata-t-elle d'une voix posée, qui portait sans effort dans l'air pur de la forêt. Qu'est-ce qui te pousse jusqu'à ma porte ?
— Je suis venue chercher un maître.
Zola plissa légèrement les yeux, inclinant la tête avec une curiosité sceptique.
— Chercher un maître, soit. Mais pour quelle raison ? On ne s'improvise pas disciple au milieu de nulle part sans y être poussée par le feu ou par la peur.
— Je dois affronter l'une des nôtres. Et j'ai besoin que tu m'entraînes pour cela.
Zola croisa les bras sur sa poitrine, toisant la visiteuse de haut en bas avec un mépris poli.
— Laisse -moi deviner : une vengeance personnelle ? Si tu cherches un bourreau pour t'aider à solder un compte, tu as frappé à la mauvaise porte. Je ne suis pas la gérante d'une garderie pour immortelles en mal d'adrénaline.
— Ce n'est pas une question de vengeance personnelle.
— Une vengeance reste une vengeance, peu importe comment tu l'habilles pour apaiser ta conscience. Ça te rend prévisible et ça te conduit tout droit à ta perte. La seule chose que la vengeance enseigne, c'est la façon de creuser sa propre tombe. Rentre chez toi.
Marie fit un pas en avant, le visage tendu par une détermination sans faille.
— Tu te trompes, Zola. Ce n'est pas de l'orgueil, et ce n'est pas un simple duel de salon. Ce que cette femme prépare va bien au-delà de nos petites disputes séculaires. C'est un fléau pour notre espèce. Elle est en train de tordre les règles du Jeu, de le transformer en un massacre prémédité et systémique qui va nous détruire. Si personne ne se dresse sur sa route maintenant pour briser cette dynamique, notre monde basculera définitivement. Je ne fais pas ça par vanité, je le fais parce que quelqu'un doit l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard. Et si je suis là, c'est parce que Soleman m'a orientée vers toi. Il m'a affirmé que tu étais la seule capable de m'aiguiser pour un tel combat.
À l'évocation de Soleman, l'expression de Zola changea imperceptiblement. Un éclair de reconnaissance traversa son regard. Elle connaissait l'homme, respectait son jugement et savait qu'il ne gaspillait jamais son temps ni ses recommandations à la légère. Un tel nom posé sur la table pesait lourd dans la balance. Elle sentait distinctement que Marie retenait des pans entiers de son histoire, qu'un secret profond flottait derrière ce qu'elle laissait entrevoir. Mais dans leur monde, chacun portait sa part d'ombre et de non-dits ; elle pouvait l'accepter, pour peu que la démarche soit sincère.
— Tu oublies un tas de choses dans ton grand discours. Et je sens bien que tu me caches la moitié de ton histoire. Mais...
Elle marqua une pause, posant une main ferme sur le chambranle de la porte, mesurant le risque.
— ...j'entends la rage de quelqu'un qui sait exactement ce qu'elle risque d'y laisser. Entre. Si tu veux que je t'écoute plaider ton cas jusqu'au bout, il va falloir me prouver que tu vaux un tant soit peu la peine que je gaspille mon temps.
*
Les premiers jours s'étaient déroulés sous le signe de l'observation. Zola n'avait pas cherché à brusquer Marie tout de suite ; elle l'avait poussée dans l'arène improvisée derrière le chalet pour décortiquer ses réflexes, jauger sa détente, identifier ses failles et peser la fluidité de ses mouvements. Chaque séance suait l'exigence, mais l'atmosphère demeurait en suspens, dans l'attente des renseignements promis.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le premier contact établi avec ce Guetteur particulier. La maitresse d'arme l'avait rencontré des années plus tôt, alors qu'il la filait avec une maladresse inhabituelle ; pris en flagrant délit de manque de discrétion, il s'était retrouvé face à elle. De cette confrontation initiale était née une étrange et solide complicité, transformant l'observateur en un allié de l'ombre qui, au mépris des règles de sa propre organisation, l'aidait régulièrement à décrypter les profils de certains immortels. Le temps nécessaire, cette fois-ci, pour que l'homme fouille les archives secrètes, extrait les dossiers, duplique les bandes et copie les informations avant d'expédier le tout vers la poste de la ville voisine.
Ce matin-là, le ciel de la Colombie-Britannique était d'un gris de plomb, menaçant de cracher ses premiers flocons. Zola venait de rentrer de sa tournée en ville. Elle parut sur le perron en portant un colis lourd et volumineux enveloppé dans du papier kraft brun et solidement ficelé.
Une fois à l'intérieur de la cabane, les deux femmes s'installèrent autour de la large table en bois du salon. L'hôtesse défit les nœuds avec application avant de révéler le contenu : des dossiers de notes photocopiées, et plusieurs cassettes VHS soigneusement enregistrées à partir des archives d'origine. Ces bandes contenaient de précieux fragments de l'histoire de Callestina : de vieux enregistrements de surveillance chapardés aux dossiers des Guetteurs au fil des décennies, des bribes de duels et des informations capturées dans l'ombre par des observateurs disparus depuis longtemps, retraçant la trajectoire d'un redoutable prédateur à travers les âges.
Zola tendit la main, cala l'une des cassettes d'une pression nette, puis pressa le bouton de lecture du magnétoscope. Sur l'écran cathodique un peu granuleux, l'image tremblota avant de se stabiliser sur un duel filmé de loin, dans les ruines d'un vieux hammeau envahi par la végétation.
On y voyait Callestina face à un adversaire imposant, un bretteur aguerri qui tenait son épée large avec assurance. Soudain, d'un geste sec, Zola écrasa la touche pause du magnétoscope. L'image de Callestina se figea en plein vol, penchée en avant, le corps ramassé sur lui-même comme un ressort tendu.
En fixant ces lignes pixelisées et cette image sans précision, Marie réprima un discret souffle de dépit. Un léger vertige temporel la traversa, lui rappelant le gouffre technologique qui la séparait de l'époque qu'elle avait quittée il n'y a pas si longtemps. Là-bas, ce genre de document de combat aurait jailli en trois dimensions sur un support holographique interactif, permettant de pivoter autour des combattants, de zoomer sur les angles morts et d'afficher instantanément des analyses biométriques poussées sur un terminal intelligent. Ici, elle devait se contenter d'une cassette archaïque et d'un écran cathodique bourdonnant. Un retour au primitif qu'elle connaissait pourtant bien, mais qui lui semblait soudain d'une rudesse frappante. Redirigeant son attention sur l'image figée, elle chassa cette nostalgie de l'esprit.
— Regarde bien ça, fit Zola d'une voix de professeure inflexible, pointant du doigt l'écran de la télévision. C'est là-dessus qu'elle piège tout le monde.
Marie observa l'écran avec une attention redoublée.
— Physiquement, elle n'a pas ton allonge, ni ta force brute, reprit la mentore. Elle est petite, menue, mais elle a fait de cette morphologie une arme absolue. Sa vitesse est fulgurante, presque contre nature, et elle compense son manque de force par une fluidité mortelle. Elle ne cherche jamais l'épreuve de force. Si tu joues au jeu du bras de fer ou de la parade classique contre elle, tu es finie.
Zola désigna de nouveau l'écran figé.
— Regarde son approche. C'est un hybride redoutable. Elle combine la science des angles d'attaque rapprochés et des armes courtes — des concepts proches de l'Eskrima philippin, où l'on frappe dans les diagonales et les axes aveugles — avec la précision de l'escrime classique européenne, axée sur la vitesse d'estoc. Elle pique, elle lacère, elle glisse le long de la garde sans jamais s'exposer. Et surtout, elle n'a aucune notion de l'honneur ou des règles chevaleresques. Coups bas, feintes psychologiques permanentes, provocations incessantes. Elle te pousse à perdre tes nerfs. Et pendant que tu t'énerves, elle t'épuise. Regarde la suite de la bande...
Elle relança la lecture. Sur l'écran, le duel reprit. On voyait Callestina virevolter autour de son opposant, tournant inlassablement autour de lui, le forçant à pivoter, à gaspiller son énergie, à traîner les pieds sous le poids de la fatigue.
— Elle use ses adversaires à petit feu, conclut Zola en coupant le magnétoscope. Et quand ils sont à bout de souffle, psychologiquement rincés, elle place son estocade fatale : une combinaison en trois mouvements précis, fulgurants, imparables. C'est une machine à tuer. Si tu veux la briser, il va falloir adapter ta garde, affûter ta lecture des appuis et apprendre à casser son rythme avant qu'elle ne t'asphyxie.
*
La nature s'était drapée dans son linceul blanc, transformant l'arrière-pays de la Colombie-Britannique en une arène glacée où la moindre erreur se payait comptant. L'entraînement n'avait plus rien d'une simple mise en jambes ; c'était une forge impitoyable.
Ce matin-là, sous un crachin mêlé de neige fondue, Marie tenait son épée à bout de bras, les muscles de ses épaules tétanisés par l'effort. Ses bottes s'enfonçaient dans la boue à chaque appui. Face à elle, Zola ne relâchait pas la pression, pivotant avec agilité, son épée sifflant dans l'air glacial pour sanctionner la moindre micro-hésitation de sa garde.
— Trop large, Marie ! Tu laisses une ouverture d'un pouce sur ton flanc extérieur ! Ne cherche pas à parer la trajectoire, coupe l'angle à la source ! C'est dans le pivot des hanches que tu t'exposes ! Recommence !
L'immortelle inspira un grand coup, rejetant loin d'elle la brûlure de l'acide lactique dans ses cuisses et le givre qui lui collait les mèches de cheveux sur le front. Elle encaissa la remarque sans broncher, corrigea sa posture d'un millimètre, fléchit les genoux et repartit à l'assaut.
Chaque séance était un combat contre la fatigue, une optimisation chirurgicale de ses réflexes pour intégrer les angles morts de l'Eskrima et la fulgurance des attaques d'estoc. Le soir venu, les yeux cernés de fatigue, les deux femmes rallumaient le magnétoscope pour passer en boucle les cassettes du Guetteur, décortiquant les déplacements de Callestina image par image, cherchant à anticiper le moment exact où le piège psychologique se refermait.
Puis les semaines glissèrent, prises dans le tourbillon silencieux de l'hiver canadien.
Le temps devint une suite de rituels bruts et purificateurs. Les aubes grises succédaient aux crépuscules bleus dans une monotonie d'efforts surhumains. Les entrainements se muaient en une danse de plus en plus fluide au milieu des conifères givrés, le son métallique des lames entrechoquées résonnant comme un glas dans la forêt endormie. Au fil des semaines, l'épuisement devint une seconde peau, puis s'effaça peu à peu, laissant place à une métamorphose silencieuse.
La femme tendue par l'urgence de sa quête et hantée par la culpabilité s'effaça lentement sous les coups de la mentore. Ses moindres hésitations se lissèrent pour devenir des réflexes purs, dictés par une lecture instantanée de l'espace et du danger. Marie apprivoisa le froid, la douleur, et surtout le vide de son propre esprit. Elle affina encore sa maîtrise naturelle, poussant l'économie du geste et la précision vers une efficacité froide.
Sous la tutelle intransigeante de Zola, l'immortelle déterminée s'était muée en une machine de combat affûtée, prête à affronter l'ombre.
*
Ce matin-là, alors que le printemps pointait le bout de son nez et que le soleil perçait enfin à travers la brume des conifères, le moment était venu pour Marie de plier bagage. Le pick-up poussiéreux, garé sur le bas-côté, attendait portières ouvertes. Zola se tenait sur le seuil de sa cabane, les bras croisés, observant son élève ranger ses affaires dans le véhicule. Aucun mot inutile ne flottait entre elles ; la complicité des heures d'effort et des lames croisées dans le froid avait balayé les formalités.
— Tu as les cartes en main, Marie, constata Zola d'une voix posée. Tu sais ce qu'elle vaut, tu sais comment elle bouge, et surtout, tu sais comment la briser. Ne te laisse pas aspirer par ses pièges. Va lui régler son compte.
Un dernier hochement de tête mutuel scella leur adieu. Marie s'engouffra dans le véhicule, tourna la clé pour réveiller le moteur, et quitta la clairière en laissant derrière elle la solitude protectrice de la forêt canadienne. Armée de ses nouveaux acquis, de sa discipline de fer et d'une détermination inébranlable, elle prit la route de l'aéroport, direction le Japon, là où l'attendait l'épreuve ultime.
*
L'archipel japonais s'était ouvert à elle sous un ciel de transition, entre les dernières bourrasques fraîches du printemps et la tiédeur des vallées alpines de Honshu. Marie avait posé ses valises à proximité de Kamioka, une bourgade discrète nichée dans les montagnes de la préfecture de Gifu, loin du tumulte tokyoïte. C'était ici que Callestina avait ancré sa vie moderne, s'occupant d'un commerce d'art et d'antiquités qui servait de couverture idéale à son immortalité.
Les premiers jours sur place furent consacrés à une traque invisible. Impossible pour Marie de s'approcher de trop sans éveiller l'attention. Elle s'était donc procuré des documents par des intermédiaires discrets, soudoyant un employé municipal pour consulter les plans cadastraux originaux et récupérant des brochures publicitaires de la galerie ainsi que des schémas d'architecte consignés aux archives locales. À partir de ces maigres relevés sur papier, elle avait redessiné et cartographié chaque recoin de la galerie principale et de l'entrepôt annexe situé à l'écart. C'est dans ce grand local aveugle que Callestina stockait les pièces qui ne trouvaient pas place dans la vitrine principale. Postée à distance respectable, Marie avait mené une observation patiente. Elle avait fini par cerner les habitudes de sa rivale avec précision : chaque matin et chaque soir, Callestina passait par cet entrepôt pour inspecter ou transférer de précieux objets.
Sa stratégie s'affina peu à peu. Marie choisit d'agir un samedi soir. C'était le moment idéal : Callestina ne travaillait pas le lendemain, ce qui garantirait une plage de temps suspendue, sans risque d'intrusion de clients inopinés. Cela laisserait également à l'immortelle toute la nuit, et même la journée du dimanche s'il le fallait, pour effacer les traces du combat.
Le choix du lieu relevait d'ailleurs d'un calcul psychologique subtil. Cet entrepôt était le sanctuaire des biens de Callestina. Même si sa rivale connaissait les lieux par cœur, elle y était entourée d'œuvres d'art inestimables, de sculptures fragiles et de pièces uniques qu'elle chérissait pour son vernis mondain mais que Marie, au contraire, n'avait cure de détruire. Cette disproportion dans l'enjeu allait peser sur l'esprit de Callestina, qui hésiterait, par réflexe de préservation, à donner toute la mesure de sa violence brute. C'était un micro-avantage, mais dans un duel entre immortelles affûtées, chaque détail comptait. Et surtout, Marie misait sur l'effet de surprise.
Postée à l'écart, là où elle pouvait surveiller l'accès sans risquer d'être repérée, elle patienta en silence. Le plan était précis : elle attendrait que sa rivale se rende sur place à la tombée de la nuit pour transférer des pièces. Dès que Callestina aurait franchi le seuil de l'entrepôt, Marie se glisserait à sa suite. Un huis clos immédiat, une nasse parfaite pour l'obliger à un affrontement direct dont elle ne pourrait s'extraire, tandis que l'effet de surprise la cueillerait totalement au dépourvu.
*
Le crépuscule tombait sur les rues de Kamioka lorsque Callestina ferma les lourds volets de sa galerie et prit le chemin de l'entrepôt annexe. Seule, les mains occupées par un trousseau de clés et quelques registres, elle poussa la porte de l'immense bâtiment de stockage.
À l'intérieur, les néons blancs projetaient une lumière crue et uniforme sur les travées de cet antre artistique. Elle s'avança au fond de la grande pièce, s'affairant à ranger une collection de statuettes en bronze de l'époque d'Edo ainsi que des rouleaux de calligraphie ancienne dans une vitrine ouverte. Soudain, une vibration familière résonna à la base de son crâne.
Son sang ne fit qu'un tour. Elle stoppa net son geste, l'adrénaline fusant instantanément dans ses veines. Dépourvue de sa lame — une précaution incontournable imposée par les contraintes de sa vie diurne au milieu des civils — elle se retrouvait momentanément désarmée. Mais elle savait exactement où remédier à ce problème. À quelques mètres à peine, dans une grande armoire sécurisée au milieu des caisses d'œuvres d'art, étaient entreposées quelques pièces de collection tranchantes, dont de véritables armes anciennes remises en état. Délaissant ses statuettes, l'immortelle bondit vers l'armoire, glissa la clé dans la serrure d'un geste frénétique et l'ouvrit à la volée. Sa main se referma sur la poignée d'une épée longue à l'équilibrage familier qu'elle savait parfaitement confortable à manier.
Au moment précis où la lame sortit de son fourreau dans un frottement métallique, un bruit lourd résonna à l'autre bout du bâtiment : la porte principale de l'entrepôt venait de se refermer d'un coup sec.
Le cœur battant, l'esprit en alerte maximale, Callestina s'avança vers l'allée centrale, la pointe de son arme légèrement relevée. Face à l'entrée, sous la clarté éclatante des néons, Marie se tenait immobile, l'épée à la main, dans une posture de combat d'une absolue détermination.
Callestina s'avança lentement vers elle. Sa démarche était souple, guidée par une assurance hautaine qui compensait son petit gabarit. Face à elle, Marie fendit la distance d'un pas égal, le regard fixe, les muscles parfaitement relâchés mais prêts à bondir.
— Tu as mis du temps à venir frapper à ma porte, Marie, lança Callestina, une pointe de venin dans la voix. J'ai failli croire que tu te terrais dans quelque trou, incapable de porter le deuil de ta précieuse Thalia.
Marie ne cilla pas. Sa mâchoire se contracta imperceptiblement, mais son esprit resta une surface d'eau glacée, imperméable aux provocations.
— Je ne pleure pas, je solde un compte, rétorqua-t-elle d'un ton sec, sans ralentir sa marche. Tu as pris sa vie par pure vengeance, tu savais exactement à quel point ça me détruirait.
Callestina laissa échapper un rire court qui résonna entre les étagères chargées d'objets d'art.
— Oh, ne joue pas les saintes martyres avec moi ! Tu te caches derrière une noble cause, tu te donnes le beau rôle pour apaiser ta conscience, mais au fond, nous savons toutes les deux pourquoi tu es là. Tu es rongée par la même noirceur que moi. Tu consumes ta vie à vouloir tout réparer, à porter le poids de morts que tu n'as pas su empêcher... exactement comme j'ai dû porter les cendres de ce que Darius m'a arraché.
— Ne mets pas Darius au milieu de ça.
— Pourquoi ? Parce qu'il t'a vendu le même mensonge qu'à moi ? s'enflamma Callestina, l'œil brillant d'une rancœur séculaire. Un lâche qui se cache derrière ses grands principes et sa foi de pacotille, pendant qu'il laisse les autres panser ses plaies. Tu n'es que son écho, Marie. Un petit soldat aveugle qui court après une rédemption impossible.
Elles n'étaient plus qu'à quelques mètres l'une de l'autre, les lames prêtes à mordre, prisonnières de cette allée lumineuse cernée par le silence des objets d'art. Callestina s'immobilisa, redressant le menton avec un sourire cruel et triomphant.
— Finissons-en, cracha-t-elle dans un dernier sourire venimeux. Voyons si tu vaux vraiment tout ce tapage, ou si tu n'es qu'une imposture de plus.
D'un même mouvement fulgurant, les deux femmes se ruèrent l'une sur l'autre.
Le choc des lames résonna comme un coup de tonnerre, transformant instantanément le sanctuaire d'antiquités en une arène mortelle.
Dans un premier temps, Marie choisit la retenue et l'observation. Au lieu de partir à l'offensive, elle se cala en position défensive, parant les coups avec rigueur tout en confrontant la réalité du terrain aux analyses de Zola. Callestina fondait sur elle avec une vélocité stupéfiante, enchaînant les feintes d'estoc et les angles morts typiques de son style hybride. Une première attaque en diagonale siffla à l'oreille de Marie, qui pivota sur ses appuis, bloquant la lame adverse d'un coup sec avant de glisser le long du fer pour dévier la trajectoire. Callestina accéléra, cherchant à l'asphyxier, mais Marie tenait le rythme, reconnaissant chaque schéma, chaque micro-mouvement qu'elle avait disséqué durant des semaines dans le chalet canadien.
Le fracas du métal ne tarda pas à faire des victimes parmi les trésors de l'entrepôt. Poussée par l'ardeur de l'attaque, Marie esquiva une estocade latérale en faisant un pas de côté et projeta d'une manœuvre d'épaule son adversaire en arrière. Callestina, bousculée, heurta de plein fouet une lourde étagère en bois. Sous le choc, une pile de vases en porcelaine de Kutani bascula et se fracassa au sol dans un vacarme de tessons multicolores. Un frisson de rage traversa le visage de Callestina en voyant ses précieuses pièces piétinées, une hésitation infime que Marie exploita aussitôt pour reprendre l'espace.
— Alors, c'est tout ce que ton entraînement avec ton prêtre t'a appris ? On dirait qu'il a rouillé en même temps que ses prières ! hurla Callestina, essayant de briser la concentration de son ennemie par des flots de provocations tout en décochant une série de coups bas et de taillades vicieuses. Tu n'es qu'une ombre, Marie ! Une paria qui traîne sa culpabilité comme un boulet !
Cette dernière ne cilla pas. Elle encaissa la feinte psychologique en gardant l'esprit parfaitement clair. Mais un instant d'inattention faillit lui coûter cher : Callestina, déchaînée, feignit une attaque haute avant de plonger sa pointe en direction de la cuisse. Elle esquiva in extremis, mais le tranchant mordit le tissu de son pantalon, ouvrant une fine entaille et faisant perler un filet de sang chaud sur sa peau.
La douleur fulgurante ancra encore davantage Marie dans l'instant présent. En analysant le flux des mouvements de sa rivale, elle repéra enfin le pattern exact qu'elle cherchait : le fameux enchaînement en trois temps que Zola lui avait répété en boucle, cette ouverture fatale où Callestina s'engageait trop loin dans son estocade finale en pivotant sur son talon droit.
Alors que l'immortelle fondait de nouveau sur elle pour achever son combo, Marie cassa brutalement son propre rythme. Au lieu de parer de face, elle pivota en dedans sous l'axe de la lame, glissa son propre fer contre la garde de son adversaire dans un effet de levier et exerça une torsion sèche et violente. Le choc secoua le poignet de Callestina. Sa prise lâcha net, et son épée s'envola des mains, glissant bruyamment sur le sol de l'entrepôt pour aller s'immobiliser au loin.
Profitant de la fraction de seconde où sa rivale se retrouvait déséquilibrée, Marie bondit en avant, referma la distance d'un pas glissé et pressa la pointe de sa propre lame directement contre la gorge de Callestina, l'immobilisant instantanément face à elle, figée sous la lumière crue des néons.
Le visage de la vaincue se décomposa l'espace d'une seconde, l'amer constat de sa défaite venant se figer dans ses traits. La furie qui l'animait un instant plus tôt retomba, laissant place à une lucidité froide. Pourtant, elle redressa légèrement le menton, s'accrochant à une morgue obstinée pour masquer la chute.
— Tu as gagné ce round, murmura-t-elle, luttant pour conserver son vernis de supériorité. Mais cela ne change rien à ce que tu es.
— Tu as sous-estimé ce que valait une discipline de fer face à tes habitudes, répliqua Marie d'un ton neutre.
— Fais vite, alors, cracha Callestina, refusant de concéder la moindre grâce. Ne gâche pas ton grand moment de gloire.
Marie inclina imperceptiblement la tête, le regard habité par une implacable fatalité.
— Tu passeras le bonjour à Grayson.
Et sans hésiter, elle enfonça profondément sa lame dans le cou de sa rivale avant de la dégager d'un mouvement ample, traçant un arc d'argent net et sans bavure. La tête de Callestina bascula en arrière avant de rouler lourdement sur le sol de béton, tandis que le corps s'effondrait dans un soupir final.
Quelques secondes plus tard, l'énergie libérée frappa l'immortelle de plein fouet. Le Quickening déferla sur elle comme une vague tellurique, une tempête d'éclairs et de puissance brute qui souleva ses vêtements et fit vibrer l'air de l'entrepôt. Des arcs électriques sauvages jaillirent dans toutes les directions, frappant les étagères et réduisant en miettes une multitude d'œuvres d'art et d'objets précieux sous des gerbes d'étincelles. Les néons au plafond grésillèrent et éclatèrent les uns après les autres dans une pluie de verre, plongeant un instant le bâtiment dans une semi-pénombre électrique avant de s'éteindre complètement.
Quand la tempête mystique s'apaisa enfin, le silence de la nuit recouvrit les lieux. Marie resta immobile au milieu des débris et des objets brisés, reprenant lentement son souffle. Elle baissa les yeux vers la dépouille de sa rivale, observant la mare sombre qui commençait à s'étaler lentement sur le sol froid, et murmura dans le silence :
— Pour Thalia.
*
Le combat était fini, mais la vraie course ne faisait que commencer.
Marie s'empara de grands pans de tissus et de couvertures robustes récupérés parmi les ballots d'art de l'entrepôt, enveloppant soigneusement la dépouille de Callestina pour éviter de marquer les sols et le coffre de sa voiture. Elle chargea ensuite le corps à l'arrière du pick-up.
Revenant à l'intérieur, armée de chiffons et d'eau, elle s'attela au nettoyage méthodique du sol souillé, effaçant les traces de sang avec attention. Elle redressa grossièrement ce qui pouvait l'être parmi les débris de porcelaine et les caisses éventrées par les éclairs du Quickening. Son plan était clair : faire en sorte que lorsque Callestina ne réapparaîtrait pas dès le lundi matin à sa galerie, les autorités ou ses proches croient d'abord à une simple disparition soudaine ou à une fuite. Un flou qui lui confèrerait de précieux jours d'avance pour s'évaporer. Une fois le sol propre et les indices majeurs effacés, elle comptait charger le corps pour aller l'inhumer discrètement au cœur des forêts sauvages de la région, avant de boucler ses affaires et de s'envoler directement pour Paris.
Alors qu'elle s'affairait encore au fond de la grande allée, une vibration familière traversa l'espace. Une présence qu'elle reconnut instantanément.
Le cœur battant, elle lâcha son linge et pivota lentement vers l'entrée de l'entrepôt. Dans l'encadrement de la petite porte ouverte, la silhouette de Jehan se détacha à contre-jour, découpée par la lueur blafarde de la lune. Il l'observait en silence, les sourcils froncés par une inquiétude palpable.