Eglise Saint-Julien-le-Pauvre, Mars 1998.
L’église baignait dans une lumière de fin d’après-midi, filtrant doucement à travers les vitraux pour découper de longs faisceaux poussiéreux dans l’air. Assis devant une petite table en bois sombre, Darius déplaça son cavalier d'un geste mesuré, le bois poli faisant un léger bruit sec en se posant sur l'échiquier. Il portait un simple pantalon brun confortable et un pull léger beige enfilé par-dessus un t-shirt blanc, une tenue sobre qui tranchait avec la gravité habituelle de sa soutane mais mettait en valeur sa sérénité naturelle.
Duncan, accoudé en face de lui, fronça les sourcils en observant la disposition des pièces.
— Un cavalier pour menacer mon fou... C'est stratégiquement aussi audacieux que ta campagne en Germanie, Darius. Et on sait tous comment cela s'est terminé pour les tribus locales.
Le prêtre laissa échapper un rire bref, ses yeux clairs pétillant d'une malice discrète.
— Si mes souvenirs sont bons, cette campagne-là s'est soldée par une brillante victoire de mon côté, ce qui est nettement plus que ce qu'on raconte de tes frasques en Écosse, où l'on t'a vu charger tête baissée dans les pires guêpiers de Prestonpans sans même prendre le temps d'évaluer le terrain.
— C'était une manœuvre de diversion tactique hautement complexe que ton esprit ne peut tout simplement pas appréhender, rétorqua Duncan, l'air faussement offensé tout en avancant sa tour d'un mouvement nonchalant. Mais profite de ta chance tant qu'elle dure. C'est officiellement ton jour de chance, Darius, parce que mon esprit est distrait par tes provocations historiques.
— Oh, je prends toutes les victoires que l'Histoire veut bien m'accorder, répliqua doucement l'immortel en inclinant la tête. Surtout face à un adversaire dont la maitrise légendaire au combat n'égale que la précipitation sur l'échiquier.
Avant que Duncan ne puisse répliquer, une vibration soudaine, indiquant la proximité d'un de leur semblable, les traversa simultanément. Leurs mouvements se figèrent net. Duncan se raidit sur sa chaise, les yeux se plissant légèrement alors qu'il tentait d'identifier cette signature énergétique qu'il ne connaissait pas. Darius, lui aussi, resta immobile, suspendu au-dessus de l'échiquier. Mais dans son regard, la stupéfaction céda la place à une incrédulité totale, un vertige si fulgurant qu'il sembla lui couper le souffle. Duncan, remarquant immédiatement le trouble de son vieil ami, comprit qu'il savait précisément à qui elle appartenait.
Sans un mot, sans laisser le temps au Highlander de formuler la moindre question, l'immortel se leva d'un coup sec, renversant presque sa chaise, et quitta le presbytère à grandes enjambées pour s'engouffrer directement dans la nef de l'église attenante, laissant son ami planté là, abasourdi et retenant à peine sa surprise en le voyant s'élancer avec une telle hâte.
Il déboucha dans la nef en trombe, bousculant le silence feutré des lieux. Quelques fidèles absorbés par leurs prières sursautèrent à son passage, tournant vers lui des visages interloqués. Mais Darius n'en avait cure. Leurs regards glissaient sur lui sans l'atteindre, balayés par l'urgence absolue qui martelait ses tempes.
Ses pas ralentirent, s'ancrant dans le sol à mesure que sa vision se fixait sur le fond de l'église.
Elle était là. Debout, immobile dans la pénombre.
Le cœur de Darius manqua un battement, un vertige si violent qu'il crut un instant que ses genoux allaient céder. C'était elle. Les traits de son visage, la ligne altière de ses épaules, cette posture qu'il portait gravée au creux de sa mémoire comme une relique sacrée. Ses cheveux étaient plus courts que dans ses souvenirs, encadrant son visage d'une manière inédite, et elle portait des vêtements au style suranné, semblant tout droit sortis des années cinquante. Mais c'était elle. Irréfutable, vivante, là, à quelques mètres de lui.
Un gouffre d'émotions brutes s'ouvrit en lui, dissolvant en une fraction de seconde des années de deuil et de résignation. Il s'avança vers elle. Le monde extérieur s'était évanoui. Il n'existait plus rien d'autre que cette silhouette au fond de la nef. Elle esquissa un sourire, chargé de tout ce qu'ils avaient partagé et de tout ce qu'ils avaient cru perdre.
Darius s'arrêta net devant elle, le souffle suspendu, incapable d'articuler autre chose que son nom :
— Marie ?
Sans attendre de réponse, il prit ses mains dans les siennes, serrant ses doigts avec une force désespérée, comme pour éprouver la solidité de sa chair, pour chasser le spectre d'un rêve trop beau.
— C'est... c'est vraiment toi ?
Elle hocha lentement la tête, ses yeux brillants, et prononça ces mots qui résonnèrent comme une absolution :
— Je suis revenue. Et cette fois... je reste. Je ne partirai pas.
Il l'attira contre lui dans un mouvement brusque, l'enveloppant de ses bras, l'enfouissant contre son torse avec une intensité farouche, cherchant à sceller leurs corps pour vérifier qu'elle était bien réelle. Il respira son parfum, sentit la chaleur de sa peau à travers l'épaisseur de ses vêtements, et pendant quelques secondes, l'univers tout entier se tut.
Puis, la conscience du lieu le rattrapa brutalement. Autour d'eux, les fidèles fixaient le prêtre de la paroisse étreignant ainsi une étrangère au milieu de l'église avec une passion incandescente. L'instinct de sa fonction, des années de retenue et de discrétion le secouèrent.
Il desserra à regret son étreinte, mais ses mains glissèrent sur les joues de l'immortelle, encadrant son visage pour le contempler encore, s'imprégnant de chaque détail avec une avidité douloureuse. Il aurait voulu l'embrasser à pleine bouche, sceller leur retrouvaille, mais la décence ecclésiastique le retint au bord des lèvres. Son regard, en revanche, disait tout ce que la bienséance lui interdisait d'exprimer : l'adoration, la faim d'elle, le vertige d'un miracle.
Il plongea ses yeux dans les siens, la voix encore voilée par le choc :
— Comment... ?
Comment avait-elle réussi à briser l'infranchissable, à forcer ces lois du voyage temporel qui semblaient pourtant vouées à l'interdire à jamais ?
Elle eut un léger sourire, teinté de tendresse, et effleura sa poitrine du bout des doigts.
— J'ai énormément de choses à te raconter.
Darius hocha la tête, étourdit de bonheur, avant qu'un détail ne traverse son esprit.
— Je... je suis avec Duncan, souffla-t-il, mesurant soudain l'onde de choc que cette présence allait provoquer.
Mais un simple hochement de tête balaya ses hésitations.
Se retournant doucement tout en gardant une main ancrée dans la sienne, Darius l'entraîna à travers la nef vers ses appartements. Dans l'encadrement de la porte, le Highlander observait le duo s'avancer vers lui avec une curiosité mal dissimulée. Lorsque ils s'arrêtent enfin à sa hauteur, il promena un regard inquisiteur sur les traits de l'inconnue.
— Duncan, voici Marie, dit Darius, sa voix trahissant encore une fébrilité qu'il peinait à contenir.
Marie esquissa un sourire énigmatique, brillant d'une familiarité silencieuse. Quant à Duncan, il ne lui fallu que quelques secondes pour connecter les points. Les confidences de son vieil ami quelques années plus tôt, les larmes séchées sur ses joues et cette douleur d'outre-tombe qu'il avait vu peser sur ses épaules... C'était elle. L'immortelle insaisissable, l'unique source de ce chagrin d'amour viscéral qui avait failli briser le prêtre.
Un sourire compréhensif s'étira lentement sur ses lèvres. Il pivota légèrement la tête vers l'échiquier resté en suspens sur la table, puis reporta ses yeux sombres sur Darius.
— Bon, et bien... Je crois que notre partie d'échecs est définitivement compromise. J'allais justement mater ton roi, Darius, mais je suppose que la providence vient de t'offrir un sursis.
Un rire léger et complice s'échappa de la gorge du prêtre.
— Merci, Duncan.
Ce dernier posa une main chaleureuse sur l'épaule de Darius, lui adressant un clin d'œil complice avant de se pencher légèrement pour murmurer à son oreille :
— Tu vois, elles reviennent toujours...
Sur ces mots, il tourna les talons d'un pas souple et s'éclipsa. Le claquement sec de la porte résonna dans le silence du presbytère, aussitôt suivi par le tour de clé que Darius actionna d’un geste fébrile. Le verrou s’enclencha dans un grincement métallique, les coupant définitivement du monde extérieur.
Le prêtre pivota sur ses talons, l'esprit chancelant, et fondit sur elle. Il écarta les mains et vint encadrer le visage de Marie, ses paumes épousant la courbe de ses joues, de sa mâchoire, comme s'il craignait encore qu'elle ne se dissipe en poussière de rêve au moindre contact. Ses yeux clairs parcouraient chaque millimètre de ses traits, dévorant l'évidence de sa présence avec une avidité douloureuse.
— Tu m'as manqué, Marie... murmura-t-il, sa voix brisée par un soulagement si intense qu'il en avait des accents de prière. Dieu du ciel, tu m'as manqué...
— Toi aussi, Darius, souffla-t-elle, les larmes aux yeux.
Leurs lèvres se rencontrèrent alors dans un baiser d'une violence inouïe et tendre à la fois. Darius l'embrassa avec une ferveur dévorante, une urgence sacrée qu'elle lui avait rarement connue, versant dans ce contact tout le désespoir des années de deuil, tout le vide de ses nuits et l'incrédulité absolue de cette grâce inespérée.
Il la serra contre lui à s'en briser les côtes, cherchant à faire disparaître à jamais l'espace et le temps qui avaient osé les séparer. Il buvait son souffle, s'enivrait du grain de sa peau, de la texture exacte de ses lèvres, avec une faim insatiable.
— J’ai eu peur, balbutia-t-il entre deux baisers. J’ai eu tellement peur... peur d'oublier le timbre de ta voix, la chaleur exacte de ton corps, l'odeur de ta peau dans le silence de ces matins vides. Le monde continuait de tourner, mais pour moi, tout s'est arrêté le jour où tu es partie.
Marie répondit en plongeant ses doigts dans ses cheveux châtains, tirant doucement pour le plaquer plus fort encore contre elle, lui rendant baiser pour baiser, s'abandonnant tout entière à cette étreinte qui réparait leurs âmes émiettées.
Sous les mains de Darius, les épaisseurs de ses vêtements d'un autre temps devinrent soudain superflues. Il commença à la déshabiller, ses gestes à la fois impatients et d'une infinie précaution. Chaque centimètre de peau qu'il découvrait était une victoire sur la mort, un rappel qu'elle était là, en chair et en os. Il glissa sa chemise sur ses épaules en murmurant, d'une voix vibrante d'un amour absolu :
— Je t'aime... Je t'aime, Marie...
Elle se laissa guider, consentante et assoiffée de la même vérité, se livrant à lui sans retenue. Elle sentait le battement rapide de son cœur contre le sien, la tension de ses muscles, le frémissement de ses mains expertes qui connaissaient chaque parcelle de son corps mieux que personne. Ce n'était pas une simple pulsion charnelle ; c'était un besoin viscéral de vérité, de vie, d'ancrage. Il avait besoin de la sentir respirer contre sa poitrine, de mesurer qu'elle était de ce monde, et de se sentir, par elle, irrémédiablement vivant.
Leurs coeurs, leurs corps et leurs âmes se mélangèrent dans la pénombre de la pièce, tendus vers l'autre dans une harmonie retrouvée, tandis que le monde, dehors, reprenait sa course indifférente, ignorant tout du miracle qui venait de s'accomplir entre ces murs de pierre.
*
La nuit était tombée depuis un moment sur la ville. Sur le lit défait, blottis l'un contre l'autre, Darius et Marie s'attardaient dans une étreinte serrée, comme si le moindre relâchement pouvait suffire à briser le sortilège et à emporter ce miracle.
Cela faisait déjà plusieurs heures qu'ils parlaient. Elle lui avait raconté l'après, ce vertige temporel et le poids de son absence, et ce choix irrévocable qui l'avait poussée à traverser de nouveau le temps pour le retrouver. Darius l'avait écoutée, le visage enfoui dans ses cheveux, absorbant chaque chaque détail de ce périple qui l'avait ramenée jusqu'à lui.
Le silence retomba, lourd d'une autre gravité lorsque le prêtre redressa légèrement la tête, fixant un point invisible dans l'obscurité de ses appartements.
— Callestina... murmura-t-il, sa voix assombrie par un remords ancien.
Il laissa échapper un soupir.
— Je ne l'aurai jamais cru capable d'aller si loin, reprit-il avec un soupir. Je me rappelle encore d'elle avant qu'elle ne devienne l'une des notres... si douce, si naïve. Une enfant du monde.
Il marqua une pause, conscient de la nuance délicate qu'il introduisait.
— C'est ma dureté qui l'a forgée ainsi, poursuivit-il, la voix altérée par une immense culpabilité. Je l'ai rejetée, abandonnée à elle-même, et elle s'est construite sur ce vide, sur ce rejet et sur la haine que mes actes ont plantée en elle.
Il repensait au moment où Marie venait de partir. Callestina avait cru voir dans ce départ l'opportunité de trouver enfin sa place auprès de lui, tâchant de se rapprocher de celui qu'elle adorait. Mais il l'avait froidement repoussée. Blessée par son indifférence, elle s'était tournée vers Grayson, qui l'avait prise sous son aile en lui murmurant qu'elle méritait infiniment mieux que le mépris silencieux du chef de guerre égocentré.
Darius sentait toute la chaîne de ces tragédies miniatures reposer sur ses épaules. Il s'en voulait pour l'homme qu'il avait été, pour la dureté de ses choix, et pour le monstre qu'il avait indirectement contribué à façonner chez les autres. Il se sentait lourdement responsable du chaos qui avait suivi.
— Tu n'es pas responsable de la manière dont les autres réagissent, Darius, dit Marie d'une voix ferme et tendre à la fois. Chacun porte le poids de ses propres actes.
Il esquissa un sourire triste, secouant lentement la tête.
— Je le sais. La raison le comprend. Mais ça n'empêche rien.
Ce prénom, prononcé à l'interstice de leurs souvenirs, fit basculer ses pensées vers un autre rivage. Il relâcha doucement son étreinte, se redressa et, avec un léger sourire aux lèvres, s'extirpa des draps.
Marie resta allongée, le suivant des yeux. Il traversa la pièce entièrement nu, dévoilant la ligne de son corps dans la pénombre. Il n'avait rien de la carrure massive ou des silhouettes sculptées des guerriers sur les champs de bataille ; sa finesse était celle d'un homme du monde, d'un homme aux muscles déliés, d'une élégance intemporelle. Elle le dévorait des yeux, attentive à chaque détail de sa silhouette, à la cambrure de ses reins, à la courbe de ses fesses et à la musculature souple de son dos qui se tendait dans la pénombre. Une affection profonde et tranquille se posait dans son regard, la touchant intimement.
Darius s'avança vers une vieille armoire en bois sombre. Il l'ouvrit, fouilla un instant dans l'obscurité des étagères et en retira une petite boîte en bois patinée par les ans. Il fit demi-tour et vint s'asseoir sur le bord du lit, la tendant à Marie. Elle l'attrapa, la curiosité piquée au vif, bien qu'un battement familier au creux de son estomac lui soufflât déjà ce que le coffret pouvait bien abriter. D'un geste précautionneux, elle souleva le couvercle. À l'intérieur gisait le bracelet en cuir tressé qu'elle lui avait rendu cinq ans plus tôt, avant de retraverser le temps.
Darius posa sa main par-dessus la sienne, retenant l'objet, et plongea ses yeux clairs dans les siens avec une intensité poignante.
— Je pensais le remettre à Aélis... un jour, murmura-t-il, la voix vibrante d'émotion. Mais c'est à toi qu'il revient.
Puis il noua délicatement le bracelet en cuir tressé autour de son poignet, comme s’il scellait un serment tacite. Le silence du presbytère s'était fait plus dense, enveloppant les deux immortels dans un cocon ouaté où le temps semblait suspendu. Tandis que ses doigts effleuraient la peau de Marie, le prénom de Jehan, qu'elle avait brièvement mentionné dans son récit, résonna dans sa mémoire, faisant ressurgir le souvenir d'un immortel dont il avait autrefois croisé la route.
— Cela me rappelle... commença Darius d'une voix feutrée, rompant le fil de ses propres pensées en redressant légèrement le menton. J'ai croisé un homme, au début du siècle. Un pasteur, du nom de Jehan. Notre rencontre a été brève, mais c'est quelqu'un que j'ai beaucoup apprécié. Il avait une droiture rare, une sagesse... une bienveillance naturelle qui forçait le respect, même au milieu du chaos. S'agirait-il du même homme ?
En entendant ce nom prononcé avec une telle estime, Marie se figea. Sa gorge se noua, et elle déglutit avec difficulté, visiblement troublée. Cet homme, qu'elle associait dans sa propre réalité à une figure dogmatique pesante, s'avérait être le même que celui que Darius décrivait avec tant d'affection. Savoir que l'immortel qu'elle considérait comme une menace avait trouvé grâce aux yeux du prêtre sema un trouble profond en elle, la poussant à reconsidérer la complexité des jugements qu'elle portait sur les autres.
Elle finit par hocher imperceptiblement la tête pour confirmer qu'il s'agissait bien de lui, sans ajouter un mot de plus. Un long silence s'installa entre eux, lourd d'une réflexion intime où les époques se télescopaient. Darius, sentant la vibration de ce trouble sans chercher à le forcer, s'allongea de nouveau auprès d'elle :
— Qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ?
Elle hésita une fraction de seconde, le regard fuyant, avant de répondre avec une franchise mesurée :
— Régler mes comptes. Faire tout ce que je me suis interdite de faire auparavant... m'affranchir de ce que je n'ai pas pu accomplir.
À ces mots, Darius se figea. Ses pensées se reportèrent brusquement sur ce qu'elle lui avait confié par le passé, sur cet échec intime qui l'avait hantée : son intention d'abattre Horton pour le sauver, lui. Un tiraillement éthique, violent et sourd, s'empara de lui.
— Une vie reste une vie, Marie, quelle que soit la personne, finit-il par murmurer d'une voix grave, trahissant son refus absolu qu'elle franchisse une ligne inacceptable en tuant un mortel, pour lui.
Marie soupira, l'ombre d'un sourire amer effleurant ses lèvres. Elle pensa à Alexandre et à ce qu'elle lui avait infligé.
— S'il s'agit d'Alexandre... si tu savais ce que je lui ai fait, tu me supplierais d'abréger ses souffrances, lâcha-t-elle à demi-mot, la voix soudain voilée par le poids d'une cruauté indicible qu'elle jugeait trop abjecte pour être avouée, persuadée qu'il serait horrifié par ce qu'elle avait accompli.
— Qu'est-ce que tu lui as fait exactement ?
Elle soutint son regard mais botta en touche, éludant la question avec une dureté lucide envers elle-même, tandis qu'une image fugace, l'odeur entêtante du béton frais se consumant lentement alors que le corps de l'immortel s'enfonçait dans les entrailles du bloc, la traversait, scellant ce supplice éternel :
— Je ne suis pas quelqu'un de bien, Darius. Je suis égoïste. J'ai abandonné des êtres qui m'aimaient, je les ai trahis en choisissant de détourner le regard, ou je les ai blessés par mes lâchetés. J'ai envisagé et commis les pires atrocités rien que pour assurer ta protection. Et pourtant, combien de fois ai-je été passive, terrifiée à l'idée de ce qui pouvait m'arriver, ou de te perdre, au point de laisser le monde brûler autour de nous ? Je connaissais l'issue de tant de tragédies, je savais ce qui allait advenir, et je n'ai rien fait, par simple égoïsme, pour tout miser sur notre survie à tous les deux. J'ai laissé pourrir ce qui devait l'être. Mais cette fois, je ne reculerai plus. J'irai jusqu'au bout.
— A propos d'Alexandre... commença doucement le prêtre, sa voix cherchant à apaiser le tumulte, éliminer une telle menace relève de la survie et de l'équilibre du Jeu. Je m'en suis retiré depuis longtemps mais je ne l'ai jamais fondamentalement condamné pour autant. Combattre l'un des nôtres, n'a rien de comparable avec l'assassinat prémédité d'un mortel.
En entendant ces mots, Marie comprit immédiatement l'allusion. Une tension palpable s'installa instantanément entre eux. Mais elle refusa de céder, son regard durci par une résolution implacable. Elle était revenue pour accomplir sa mission, et rien ni personne ne la détournerait de sa route, pas même celui qu'elle aimait plus que tout au monde et pour qui elle avait traversé les abîmes du temps.
— Je ne te demande ni ton accord ni ta bénédiction, lâcha-t-elle d'une voix sèche. Ce retour, c'est ma propre quête de rédemption. Je préfère mille fois te blesser par mes actes et risquer ta colère que de tolérer l'idée de te perdre à nouveau. Et si ton jugement devait devenir un obstacle entre nous, sache que je me tairai ; je garderai le secret absolu de mes projets pour t'épargner tout dilemme.
Cette résistance butée, cette volonté froide de porter le fer raviva chez Darius le poids écrasant de ses propres fantômes. Il se prit de plein fouet la culpabilité fulgurante de ce qu'il avait été autrefois. Les souvenirs de leur passé commun s'imposèrent à lui avec une clarté douloureuse : il se rappela l'avoir brisée, l'avoir contrainte par la force et par ses exigences de chef de guerre cruel à verser le sang pour lui, avant de la rejeter lâchement en se retranchant derrière la façade immaculée de sa foi. C'était lui qui lui avait enseigné cette noirceur, l'avait façonnée pour la guerre, et il la voyait aujourd'hui s'en armer de nouveau.
Sentant la fragilité extrême de cet équilibre tout juste retrouvé et la force inébranlable de la femme qu'il aimait, Darius encaissa ce choc émotionnel en silence. Il redoutait de la voir se détruire, de la voir s'enfoncer dans une spirale de violence et de culpabilité qui finirait par broyer son âme et mutiler ce qui restait de lumière en elle.
*
Les jours suivants sont retour offrirent à Marie une transition abrupte entre l’absolu de leurs retrouvailles et la réalité prosaïque du monde de 1998. Elle ne pouvait décemment s'éterniser dans le presbytère ; la discrétion s'imposait, et l'exiguïté des lieux, tout comme les visites régulières de fidèles ou d'autres âmes de passage, menaceraient rapidement de trahir la nature de leur relation. Il lui fallait réintégrer la surface de cette société qu'elle avait laissée derrière elle cinq ans plus tôt.
En cette fin de vingtième siècle, avant la numérisation globale et les fichiers biométriques centralisés, les registres locaux conservaient la trace des âmes avec une inertie rassurante. Nul besoin de se forger une existence de fantôme de toutes pièces : il lui suffisait de ressusciter celle qu'elle était en 1993. En jouant sur ce délai relativement court et sur la lenteur administrative de l'époque, elle profita d'un commissariat un peu distrait pour déclarer une perte de papiers anciens, glissant les justificatifs nécessaires pour obtenir un récépissé de renouvellement, puis de nouveaux documents en bonne et due forme. En quelques semaines, l'État français lui redonnait corps officiellement.
Cette identité recouvrée lui permit de se tourner vers l'étape suivante : retrouver une autonomie financière et professionnelle. Elle jeta son dévolu sur une activité de traductrice indépendante, un métier qui lui offrait une totale liberté de mouvement sans avoir à pointer dans un bureau ou à rendre des comptes à un employeur tatillon. Pour s'équiper, elle fit l'acquisition d'un de ces volumineux ordinateurs de bureau surmonté d'un écran cathodique massif et grisâtre. Lorsqu'elle connecta la machine au réseau via son modem RTC externe, le concert de grésillements métalliques, de sifflements stridents et de pulsations électroniques caractéristiques lui arracha un sourire. En observant cette grosse boîte beige, reine incontestée de la technologie en ce début d'année 1998, elle ne put s'empêcher de pouffer intérieurement : dire qu'elle avait connu des interfaces holographiques et des intelligences artificielles intégrées dans le moindre tissu... Comparée aux standards de son époque d'origine et du futur d'où elle s'arrachait à peine, cette brique au processeur poussif et à la mémoire anémique lui apparut comme une relique préhistorique, une antiquité de musée délicieusement ringarde avec laquelle elle devait pourtant composer pour recevoir ses commandes de textes par courrier électronique.
Cette indépendance acquise lui permit de franchir le dernier cap : quitter les appartement de Darius.
*
L'appartement était modeste, un petit studio sous les toits niché dans les ruelles pavées du cinquième arrondissement, à deux pas de l'église Saint Julien-le-Pauvre. Marie se tenait au milieu de la pièce encore encombrée de quelques cartons, embrassant du regard les murs tapissés d'un papier peint défraîchi et le plancher qui grinçait sous ses pas. Elle contempla l'espace d'un air songeur, mesurant le chemin parcouru et la fragilité de ce nouveau départ.
Puis, un calme glacial l'enveloppa, chassant toute hésitation. Une décision venait de mûrir, s'imposant à elle avec l'évidence d'un couperet.
Maintenant qu'elle était solidement installée dans cette époque, la perspective de regagner le futur n'avait plus aucun sens. Cette issue de secours, tapie silencieusement sous sa peau, agissait comme une porte ouverte sur la lâcheté, une échappatoire permanente vers un monde qu'elle avait fui. Pour s'engager corps et âme dans sa mission, elle devait brûler ses navires. Elle avait besoin de sentir qu'elle n'avait plus le choix, que l'avenir n'offrait plus de retour en arrière.
Elle se dirigea d'un pas décidé vers la kitchenette exigüe. Dans un tiroir encombré, ses doigts se refermèrent sur un couteau de cuisine à la lame courte et tranchante.
S'asseyant sur une chaise, elle retourna son bras gauche, fixant l'interstice de son poignet où reposait, invisible sous l'épiderme, la capsule holographique du voyage temporel, et pressa la pointe de l'acier contre sa chair. Une douleur vive lui arracha un court soupir, la lame tranchant nettement les tissus. Le sang rouge et chaud jaillit immédiatement, perlant le long de son poignet. Serrant les dents, l'immortelle fouilla dans l'incision, ignorant les élancements de la blessure qu'elle s'infligeait elle-même, jusqu'à faire basculer hors de sa chair le petit composant métallique.
Elle retira le couteau. Déposant l'objet ensanglanté sur la table, et observa sa chair s'animer : en quelques secondes, sa plaie se referma à vue d'œil jusqu'à ce que la peau redevienne lisse, ne laissant derrière elle qu'une fine traînée carmin qu'elle essuya du revers de la main.
Elle se leva, alla fouiller dans un placard bas d'où elle extirpa une boîte à outils, en sortit un marteau, puis attrapa une simple planche à découper en bois sur le plan de travail. Elle y posa la puce. Son visage était fermé, figé dans une résolution implacable. Elle n'hésita pas une seconde. Elle abattit le marteau d'un coup sec, puis deux, réduisant le dispositif en minuscules éclats. Elle écrasa le tout sous le plat de l'outil jusqu'à ne plus laisser qu'une poussière grise et terne mêlée à quelques débris insignifiants. Puis elle balaya cette poudre d'un revers de main directement dans la poubelle sous l'évier.
En cet instant précis, elle venait de sceller son destin. Elle choisissait Darius pour de bon, tournant définitivement le dos aux facilités d'un retour vers le futur et à l'ombre lointaine de Methos. Plus d'échappatoire, plus de porte dérobée : si le monde de 1998 décidait de l'écraser, ou si ses propres démons la rattrapaient, elle sombrerait avec lui, sans filet. Mais elle était enfin chez elle.
*
Le voyage vers le Danemark n'était qu'une étape sur la route de ses résolutions, mais une urgence absolue pesait sur sa conscience. Son but ultime, la raison primordiale de son retour à travers les âges, était de traquer et d'abattre Horton avant qu'il ne puisse porter atteinte à Darius ou à d'autres immortels dans le futur. Pourtant, avant d'affronter cette menace, une dette morale l'étranglait de l'intérieur. Elle était rongée par le souvenir de ce qu'elle avait infligé à Alexandre. Le laisser subir une agonisante boucle éternelle, étouffé au cœur du béton, relevait d'une cruauté insoutenable qu'elle devait réparer en le libérant, tout en sachant pertinemment qu'elle ne pouvait pas lui laisser la vie sauve, car il chercherait coûte que coûte à se venger.
Sous l'identité d'Astrid Lindqvist, une consultante indépendante en intégrité des matériaux, Marie gagna les rives grises du Limfjord. Refusant de s'intégrer à une lourde équipe municipale qui aurait laissé trop de traces, elle prétexta une mission d'audit pour simuler des relevés acoustiques sur les massifs de l'un des ponts routiers. Cette couverture technique lui offrait l'alibi parfait : sous couvert d'inspecter une vétusté apparente, elle exigea et coordonna la pose de vérins hydrauliques de soutènement temporaires sous le tablier, officiellement pour soulager la structure lors de la vérification de micro-fissures d'usure, éliminant ainsi tout risque d'effondrement pendant son intervention nocturne.
En s'approchant de la pile de béton armé où elle l'avait coulé pour effectuer ses tests, elle perçut la vibration caractéristique de l'immortel. Lorsque son cycle cellulaire s'épuisait, le néant régnait ; mais dès qu'il reprenait vie et ressuscitait dans les entrailles de la pierre, cette alarme interne se déclenchait dans son esprit. Elle constata ainsi qu'il restait inerte une vingtaine de minutes avant de renaître.
Englué dans le béton, prisonnier de son tombeau, il savait désormais qu'elle était là, revenue pour terminer ce qu'elle avait commencé.
*
Pour mener à bien cette opération de carottage lourd sans attirer l'attention des autorités locales, Marie savait qu'elle ne pouvait pas agir seule. Elle avait besoin d'un spécialiste du BTP, d'un homme possédant à la fois les compétences techniques, le matériel de forage adapté et un accès légitime aux chantiers d'infrastructure d'Aalborg. Son choix se porta rapidement sur Henrik Møller.
Henrik était un contremaître chevronné mais brisé, employé par une entreprise sous-traitante de la municipalité. Vieilli prématurément par l'alcool et le jeu, il croulait sous des dettes abyssales auprès de créanciers peu recommandables. Plus grave encore pour sa réputation, il couvrait depuis des mois de petits détournements de matériaux de chantier et de faux en écriture pour camoufler ses trous de trésorerie — un secret que Marie avait facilement exhumé.
Elle l'aborda un soir à la sortie d'un pub sur des docks d'Aalborg, alors qu'il cherchait à noyer son désespoir.
— Henrik Møller, n'est-ce pas ? murmura-t-elle en se glissant à sa table.
L'homme sursauta, éthylique et méfiant. Mais les quelques mots que Marie prononça ensuite, chuchotés avec une froide assurance, le figèrent net sur place : les factures falsifiées, les détournements, et surtout la nature exacte de ses dettes de jeu qui mettaient directement en danger la sécurité de sa fille adolescente, restée seule avec sa mère dans la banlieue de la ville.
— Je ne suis pas ici pour te détruire, Henrik, reprit-elle avec assurance. Je suis ici pour faire affaire. Tu vas m'aider, et en échange, tes dettes s'évanouiront. Tes créanciers oublieront ton nom.
— Qu'est-ce que vous me voulez ? balbutia-t-il
Marie se pencha en avant, ses yeux verts fixés dans les siens avec intensité, mêlant la menace voilée et la promesse d'un salut inespéré.
— Sur l'un des piliers du pont du Limfjord, là où tu as supervisé des coulées par le passé... il y a un problème. Disons qu'un corps a été scellé dans le béton il y a quelques années, lors d'un différend dont je n'ai pas à connaître les détails. Ma mission est de le récupérer pour détruire toute preuve avant qu'une inspection fédérale ne s'en mêle.
Henrik écarquilla les yeux, horrifié.
— Un cadavre ? Vous êtes folle ! Je ne peux pas percer un pilier de pont, les ingénieurs vont...
— Tu utiliseras ton matériel de carottage de précision sous couvert d'une maintenance nocturne d'urgence, coupa Marie d'une voix de glace. Tu ouvriras une brèche propre, je récupérerai ce que je suis venue chercher, et tu refermeras le tout avant l'aube. Personne ne saura rien. Refuse et, en revanche... et je m'assure que non seulement la police municipale ne reçoive les preuves de tes malversations, mais que tes amis du milieu viennent rendre visite à ta fille à la sortie de son école.
Henrik déglutit, le regard terrifié, mesurant qu'il n'avait plus aucune issue. Il comprit qu'il venait de vendre son âme à une femme autrement plus dangereuse que les usuriers qui le traquaient.
— C'est... C'est d'accord, murmura-t-il. Qu'est-ce qu'il vous faut comme matériel ?
*
La nuit enveloppait les berges sombres du Limfjord d'un voile de brume. Grâce à de faux ordres de mission et des accréditations modifiées, Marie avait obtenu l'accès au site sous le prétexte fallacieux d'une maintenance d'urgence. Un fourgon de chantier balisé barrait partiellement la voie, isolant leur zone d'intervention à l'abri des regards indiscrets.
Près de la pile de béton massive, Henrik s'attela à la tâche, le front perlé de sueur. Suivant les indications de Marie, il positionna la lourde carotteuse à disque diamanté et découpa un cylindre propre, un carottage de grand diamètre creusé à l'endroit exact où elle savait qu'Alexandre était emmuré, évitant ainsi de compromettre l'intégrité structurelle du pont.
Le disque grinça et mordit la pierre pendant de longues minutes, dégageant une poussière âcre, jusqu'à ce que la lame circulaire traverse toute l'épaisseur. Une fois le carottage retiré, la cage thoracique d'Alexandre apparut au fond de l'ouverture, entièrement immobile, figée dans sa gangue minérale. Henrik troqua alors la carotteuse contre un marteau burineur pneumatique léger pour dégager le reste du corps.
C'est pendant qu'il s'affairait à dégager le torse du supplicié que la résonance familière vibra dans l'esprit de Marie : l'immortel sortait de sa torpeur. Dans un sursaut macabre, la masse enclavée tressaillit. Les muscles figés d'Alexandre se contractèrent soudainement, tentant désespérément de bouger dans sa prison de pierre.
Henrik poussa un cri d'horreur étouffé, lâchant son outil en reculant.
— Non, non... C'est quoi cette chose ? s'égosilla-t-il, blême. Je ne peux pas continuer !
Marie sortit un pistolet semi-automatique de la poche de son manteau et le pointa directement sur la tempe du contremaître.
— Tu ne vas nulle part, siffla-t-elle. Reprends cette machine. Continue à le délivrer, tout de suite.
Paralysé par la terreur face au canon de l'arme et à la folie terrifiante de la scène, l'homme hoqueta, les larmes aux yeux, et se remit au travail en tremblant de tous ses membres. Coincé, la tête encore en partie prisonnière du béton, Alexandre manqua rapidement d'oxygène et étouffa, son corps s'affaissant à nouveau dans un spasme alors que la mort le reprenait. En quelques minutes de burinage minutieux, ils parvinrent enfin à l'extraire entièrement de la pile. Sans perdre une seconde, Marie sortit une camisole de force de son sac, l'en affubla solidement et lui bâillonna la bouche avant qu'il ne puisse recouvrer ses esprits.
Pendant qu'Alexandre gisait ligoté à ses pieds, Henrik dut s'atteler d'urgence à reboucher le carottage. Alors qu'il coulait un mélange de béton prompt et de résine époxy de scellement structurel dans le pilier, l'immortel reprit vie de nouveau, et son corps commença à se débattre dans ses liens. Sans un mot, Marie leva son arme et lui logea une balle dans la tête.
Le contremaitre faillit s'effondrer en voyant le corps retomber mollement. Peu de temps après, Alexandre ressuscita une nouvelle fois. Une détonation résonna de nouveau sous le pont, abrégeant ses mouvements. Henrik, au bord de la crise de nerfs, redoubla d'efforts pour finir de sceller définitivement le pilier, pressé par l'horreur de ce manège macabre.
Quand le dernier joint de résine fut lissé et que le pilier retrouva son aspect d'origine, Marie jeta un coup d'œil à l'homme.
— Tu as fait du bon travail, Henrik, dit-elle d'une voix calme. Tu n'as plus à t'inquiéter pour tes dettes, elles vont disparaître, comme promis. Mais écoute-moi bien : si tu souffles mot de ce que tu as vu ici à qui que ce soit, je te retrouverai, et cette balle ne sera pas pour ton avertissement. Tu ne comprends pas encore ce que tu as vu, mais le monde le saura bien assez tôt. D'ici là... tais-toi. Rentre chez toi.
Sans attendre, elle chargea le corps ligoté d'Alexandre dans le coffre de sa voiture et démarra dans la nuit, laissant le contremaître seul, livide et terrifié sur les rives du Limfjord.
*
Elle quitta les abords d'Aalborg pour s'enfoncer plus à l'est, vers les étendues sauvages et tourbeuses de Lille Vildmose. Empruntant un petit chemin forestier qui serpentait en bordure d'une vaste zone de marécages et de tourbières peu fréquentée, elle gara le véhicule le plus loin possible des rares sentiers balisés, dissimulée sous la canopée sombre des résineux.
Elle coupa le moteur, descendit et ouvrit le coffre. À l'intérieur, ligoté et bâillonné dans sa camisole, Alexandre avait recouvré ses esprits. Sans hésiter, elle sortit son arme et lui logea une nouvelle balle dans la tête pour le replonger instantanément dans l'inconscience. Puis elle le tira hors du coffre et le traîna à l'écart du chemin, le long de la terre humide et moussue.
Elle retourna au véhicule pour en extraire son épée. S'approchant du corps inerte, elle abattit la lame sans hésiter. La tête roula dans l'herbe tandis que le Quickening s'abattit sur elle. L'onde de choc fut instantanée, d'une violence inouïe et profondément troublante. L'énergie brute qui l'envahit lui arracha un hurlement de douleur ; elle l'avait déjà reçu dans son passé, et cette réminiscence soudaine, cette impression de déjà-vu la traversa comme une lame spectrale.
Quand la tempête d'énergie fut apaisée, le silence de la forêt de tourbières reprit ses droits. Ne perdant pas une seconde, elle utilisa son épée pour démembrer méthodiquement le corps, réduisant la dépouille en morceaux. Elle attrapa ensuite la pelle qu'elle gardait sur la plage arrière et creusa un trou profond dans le sol meuble et marécageux. Elle y jeta les membres d'Alexandre, referma la fosse en tassant la terre et la tourbe pour effacer toute trace, avant de regagner la voiture.
Elle ne l'avait pas achevé par pure pitié. Cet acte d'une violence froide et nécessaire était la seule façon d'effacer une abomination qu'elle avait elle-même engendrée, un péché originel qu'il lui fallait nettoyer par le sang avant de pouvoir tourner définitivement la page et se tourner vers sa véritable cible : James Horton.
*
Quelques jours plus tard, Marie regagna Paris. La fatigue du voyage et la tension de son expédition Danoise s'effacèrent en un instant lorsqu'elle déboucha dans les ruelles pavées du cinquième arrondissement. En approchant de l'église Saint-Julien-le-Pauvre, ses sens d'immortelle s'éveillèrent. Elle perçut distinctement la vibration familière, douce et apaisante du prêtre, mais une autre signature s'entremêla soudain à la sienne, une présence qu'elle aurait reconnue entre mille. Un sourire franc illumina son visage, chassant la dernière once de froideur qui l'habitait depuis le Danemark. Elle pressa le pas, franchit le seuil du presbytère et poussa la porte des appartements.
À l'intérieur, le temps semblait suspendu dans la quiétude coutumière des lieux. Darius était installé dans son large fauteuil vert, tandis que Soleman occupait le vieux canapé en cuir, l'air détendu.
Leurs regards pivotèrent vers l'entrée au moment précis où elle apparut. Soleman se dressa sur ses pieds en une fraction de seconde, son visage habituellement si impassible s'éclairant d'un soulagement chaleureux. Il traversa la pièce en quelques enjambées et la prit dans ses bras, l'étreignant avec une force fraternelle qui disait tout ce que les mots taisaient.
— Tu as mauvaise mine, voyageuse, glissa-t-il avec ce calme teinté d'ironie en reculant d'un pas pour la scruter de haut en bas. J'espère que ce n'est pas la gastronomie raffinée de cette fin de siècle qui te fait cet effet.
Elle rit, un son léger et spontané, avant d'échanger une de ces banales répliques complices qui masquaient l'intensité de leurs retrouvailles. Elle alla s'asseoir directement à côté de lui sur le canapé, se blottissant contre son flanc avec une familiarité évidente, heureuse de le retrouver là, inattendu mais tellement indispensable. Il la fixa avec un mélange d'acuité et de retenue.
— Alors, qu'est-ce qu'il s'est passé là-bas ? Est-ce que les choses ont pris la tournure que tu redoutais ?
Marie le regarda droit dans les yeux, son expression se fermant légèrement avant de retrouver une assurance tranquille. Elle secoua doucement la tête.
— Tu n'as pas à le savoir, Soleman. De toute façon, ce futur n'arrivera pas.
Leurs regards s'accrochèrent, mesurant la portée de la promesse. Il ne posa pas d'autre question ; il comprit que le destin venait de changer de trajectoire, et que Marie avait pris les armes pour l'y contraindre. Puis, d'un sourire en coin trahissant une pointe de curiosité amusée :
— Dis-moi... au milieu de tout ça, comment dois-je t'appeler maintenant ? Marie, ou Aélis ?
Elle tourna la tête vers Darius, dont le regard, posé sur elle, brillait d'une tendresse infinie, et reporta ses yeux clairs sur son vieil ami.
— Marie, répondit-elle simplement.